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L'ILE D'ELBE

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Napoléon s'embarque à Porlo-Ferrajo (î Beauine, i-eproduit d'apn

; d'Elbe) pour revenir en France, 1" mars 1815. (Tableau de i une'gravure de la chalcographie du Louvre.)

Le 1er mars, à 3 heures de l'après-midi, Napoléon et les soldats qui l'accompagnent débarquent au golfe Juan, sur la plage de Cannes.

Le 2 mars, à 1 heure du matin, par une nuit superbe, cette poignée de braves se met en marche, part à la conquête d'un empire ou à la mort.

Partout, de Gastellane à Digne, FEmpereur est acclamé par les populations.

Non loin de ( irenoble, Napoléon rencontra des troupes françaises, un bataillon du 5e de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs.

L'Empereur s'arrête, met pied à terre et s'avance vers le bataillon, suivi de ses gardes, qui portent l'arme sous le bras.

« Me voilà, reconnaissez-moi,... dit- il. S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, il ))eut le faire. »

Un cri lui répond :

« Vive l'Empereur! »

Et les soldats du 5" arrachent leurs cocardes blanches.

Entre Vizille et Grenoble, le i'' régiment de hussards, son colonel en tête, vient se joindre aux troupes impériales.

Le 7 mars. Napoléon pénétra dans Grenoble sans combat, salué par toute la population. Le 10 mars, Lyon lui ouvrait ses portes.

Ney maicliail contre lui et avait inomis au roi de le lamener dans une cage de Ter. Mais le maréchal vit bien que ses soldats ne le suivraient pas; d'autre part, ses anciens sentiments se réveillèrent, il se rappela les combats de naguère, les chevauchées héroïques, les su])e)"]>es moissons de lauriers, et il murmura :

« Ah! revivre tout cela! »

Bientôt il fit arborer à ses hommes la cocarde tricolore et conduisit son corps d'aimée à Napoléon, qui se trouvait alors à Auxerie.

Le 20 mars, l'Empereur entrait à Fontainebleau, et Louis XVIII fuyait la capitale, gagnant la frontière du Nord.

Napoléon partit aussitôt pour Paris, et, à 9 heures du soir, il pénétrait aux Tuileries, acclamé par tout un peuple.

Le lei' juin, une brillante cérémonie, dite du Cham]t de Mai. eut lieu devant l'Ecole militaire.

Trente mille gardes nationaux, l'armée de Paris, des députations de tous les régiments et les électeurs des départements y prirent part.

L'Empereur y parut dans le costume du sacre et distribua des aigles aux troupes, après avoir juré sur l'Evangile le maintien des constitutions impériales.

Mais sur l'immense foule on sentait passer déjà le souftle des tempêtes prochaines; la guerre était inévitable, l'extraordinaire épopée touchait à sa lin.

Le 11 juin, en effet, l'Ernpereur quittait secrètement Paris pour aller prendre le commandement de ses troupes.

Le 13 mars 1815, les alliés déclarèrent la guerre à Napoléon, qu'ils qualifiaient de « perturbateur de la paix du monde », et mirent immédiatement en campagne huit cent mille hommes, dont ils formèrent trois armées. L'une de ces armées, commandée par Schwartzenberg, devait opérer sur le haut Rhin. Une autre, confiée à Wellington et à Blûcher et composée d'Anglais, de Prussiens et de Hollandais, devait être envoyée dans les Pays-Bas. La troisième formait réserve, sous le commandement du tsar Alexandre.

Napoléon réussit à organiser rapidement une armée de cent vingtquatre mille hommes, qu'il établit devant la frontière belge.

Le 14 juin, il prend le commandement de cette armée et la concentre autour de Charleroi avec une rapidité qui tient du prodige. Le 16, il tombe sur le cantonnement de Blûcher, qu'il veut séparer de Wellington, et porte Ney sur les Quatre- Bras pour contenir l'armée anglaise.

Wellington assistait, à Bruxelles, à une fête donnée en son honneur par la comtesse de Richemont, lorsqu'on lui apporta un mot de Blûcher lui annonçant l'attaque des Français. Dans la salle de bal, la consternation fut générale, des femmes s'évanouirent; dans la ville, il y eut une véritable panique : « Les Français arrivent! » criaient des gens affolés.

Vers minuit, les tambours battirent la générale, on vit des soldats déboucher de partout, le sac au dos, et se hâter vers la place Royale ; des canons, des caissons, des chariots encombraient les rues.

Pourtant il y avait de l'oi-dre dans cette confusion : les régiments se formaient avec rapidité, et, aussitôt formés, quittaient la ville. Vex's 4 heures du matin, les montagnards écossais, précédés de leurs cornemuses, traversèrent la place Royale et la Plaza*

:{7G L'EPOPEE IMPEUIALE

Quelques heures plus tard, les habitants de Bruxelles, épouvantés, entendaient le canon de Ligny.

Napoléon avait passé la nuit à Gilly. dans la maison d'un nommé Puissant, et c'est de là qu'il partit, le 10, à 10 heures du matin, pour diriger la bataille de Ligny.

A 3 heures, il donnait l'ordre d'engager l'action.

Aussitôt le canon tonne, la fusillade éclate; les corps de Vandamme et de (irouchy se portent sur Saint- Amand et Sombreffe, pendant que celui de Gérard s'élance sur Ligny.

Ligny est un village dont les maisons, bâties en pierre et couvertes de paille, se pressent devant un petit ruisseau. Au milieu du village on aperçoit plusieurs grosses fermes aux murailles épaisses, dont les Prussiens ont fait des forteresses.

La bataille devient immédiatement très vive : la canonnade est effroyable; les balles passent par nappes, fauchant les hommes; les boulets trouent nos colonnes, et l'on entend à chaque instant : « Serrez les rangs! » Deux cents bouches à feu foudroient Ligny, clef de la position.

Trois fois nous enlevons le village, trois fois il nous est repris; d'horribles scènes de carnage ont lieu entre les maisons grises, dont un certain nombre flambent comme des torches, et dans la prairie, qu'arrose le ruisseau tranquille; on se massacre sur des monceaux de cadavres et de ruines; la grande rumeur du combat est pleine de cris de douleur et d'effroi, de sanglots et de râles.

L'épée à la main, Bliicher conduit lui-même ses troupes au féu, et, sous ses yeux, il les voit fondre en un instant, se volatiliser, pour ainsi dire.

Vers le soir, les Prussiens hésitent, leurs attaques deviennent plus molles.

Alors l'Empereur fait avancer huit bataillons de la garde, les grenadiers à cheval et les cuirassiers des généraux Delort et Milhaud.

Les Prussiens se sont formés en carrés pour recevoir la redoutable colonne; mais tout cède sous la vigueur de l'attaque, et Blûcher doit abandonner ce champ de bataille sur lequel il laisse des milliers de morts et de blessés. Dans le village de Ligny, on enterra plus de deux mille morts; une compagnie westphalienne périt tout entière dans le cimetière, près de l'église.

Bliicher faillit être pris par nos cuirassiers, et dut, après une chute de cheval, suivre la retraite sur la monture d'un simple dragon.

veille (le Waterloo. ( D'après Bella

Pendîint que Napoléon refoulait les Prussiens, Ney s'élait avancé contre les Anglo-Belges, en face de la ferme des Quatre-Bras, et avait réussi à les empêcher de secourir Blùcher.

Ce jour-là, aux Quatre-Bras, les Français perdirent environ quatre mille hommes, et les alliés plus de cinq mille, dont le duc de Brunswick.

L'Empereur avait remporté la victoire: mais il ne put poursuivre l'ennemi, et son but ne fut i)as atteint : Bliichcr. en effet, put se maintenir à Wavres, c'est-à-dire à quatre lieues des Anglais.

Quant à Wellington, abandonnant la position des Quatre-Bras, il setablit à Mont- Saint -Jean et porta son quartier général à Waterloo.

Le 17, Napoléon chargea Grouchy de contenir les Prussiens de Bliicher. et, tranquille de ce côté, il évolua de faron à faire face aux Antilais.

l^our avoir une idée à peu près exacte du champ de bataille de Waterloo, il faut s'imaginer une plaine ondulée dont chaque pli est plus élevé que le suivant, le dernier aboutissant à un plateau, le Mont-Saint- Jean, derrière lequel une forêt superbe, la forêt de Soignes, étend son rideau frissonnant.

Deux routes forment, dans cette plaine, un angle aigu dont le sommet est à Mont-Saint-Jean : à gauche, en regardant le sommet, c'est la route de Nivelles; à droite, celle de Gharleroi ou de Genappe. Avant le sommet de l'angle, au bas des pentes de Mont- Saint-Jean, ces deux routes sont coupées par un chemin en forme de ravin qui fait communiquer Chain et Braine-l'Alleud.

Au-dessus du chemin d'Ohain, sur la route de gauche, on a'percoit Hougoumont. Enface d'Mougoumont, sur la route de droite, est la Belle- Alliance. Au-dessus de la Belle-Alliance, un peu avant d'arriver à l'intersection de la route et du chemin d'Ohain, on rencontre la Haie-Sainte.

Mont- Saint- Jean est un hameau; Hougoumont, la Belle- Alliance, la Haie-Sainte, sont de simples fermes.

Un des plus terribles drames qu'ait enregistrés l'histoire les a rendus à jamais célèbres.

Le 17, Napoléon a porté son quartier général à la ferme du Caillou, près du village de Planchenois. Quelques coups de canon annoncent le commencement du drame; les habitants abandonnent leurs maisons, fuient affolés.

380 LEPOPÉE IMPÉRIALE

Soudain un orage terrible éclate, la pluie fait rage. Il faut remettre la bataille au lendemain.

A l'aube, Napoléon constate que les Anglais n'ont pas changé de |K)sition. Joyeux, il se frotte les mains et s'écrie :

« Enfin, je les tiens, ces Anglais! »

Le centre des ennemis est à la Haie-Sainte. A gauche, ils oc-cupent Ilougoumont; à droite, dans la direction de Wavres, par où peut venir Blùcher, Papelolte et Ohain.

Les Français barrent le passage, leur droite au-dessous de Papelotte, leur gauche au-dessous d'flougoumont. La cavalerie doit, en principe, occuper les deux ailes, et la garde est en réserve sur les hauteuis de Planchenois.

Une cloche lointaine tinte lentement.

« 11 heures! » dit un officier auprès de l'Empereur.

Au même instant, de petites colonnes de fumée s'élèvent çà et là sui' la ligne de bataille, puis l'on entend plusieurs détonations que répercutent les échos de la forêt.

C'est le canon de Waterloo qui sonne le glas d'un empire.

Le soleil, à ce moment, se montre entre deux nuages, et l'Empereur sourit. Sans doute il pense au rayon de soleil qui. dans la plaine d'Austerlitz. illumina sa gloire.

Placé sur un mamelon, en avant de Planchenois. il lait remarquer à ses officiers la précision des manœuvres de l'ennemi.

Wellington s'est établi sur la route de Bruxelles, ayant à ses côtés ses aides de camp, le général russe Pozzo di Borgo, le général prussien Muftiing et le général espagnol Miguel Alava.

Des tirailleurs se sont détachés de nos lignes et s'avancent dans la plaine; la fusillade crépite; une rumeur naît, la rumeur étrange des liatailles, faite de mille bruits divers, que n'oublient jamais ceux qui l'ont entendue.

La rumeur augmente du côté d'Hougouniont, de grands cris la traversent, la fusillade devient infernale.

« Jérôme est engagé! » murmure l'Empereur, qui ne quitte pas sa lunette.

C'est l'exécution de son plan qui commence. Il a prescrit une attaque sur Hougoumont, pour attirer l'ennemi de ce côté. Il espère ensuite jeter la masse de ses forces sur l'aile gauche anglaise, la culbuter, enlever Mont- Saint- Jean et s'emparer de la route de Bruxelles.

Napoléon compte sur Giouchy, qui a reçu Tordre de rejoindre rapidement après avoir donné la chasse aux Prussiens.

Un feu terrible et soutenu s'allume sur l'immense ligne de bataille, que couronne une sorte de fumée rougeàtre. La plaine, bordée de monticules verdoyants, devient une sorte de gigantesque et infernal creuset.

L'Empereur à AValerloo. (D'après A. Roullict.

OÙ les obus et les boulets vomis par des centaines de canons écrasent de la chair humaine.

Maître du bois d'Hougoumont, Reille essaye d'emporter la ferme devenue forteresse et se trouve pris entre les défenseurs et la l)rigade anglaise du général Bing, envoyée en hâte par lord Hill. La lutte tourne au massacre; des chapelets de cadavres bordent les murs et les haies. Soudain, la ferme prend feu, s'enflamme tout entière, et Tincendie chasse défenseurs et assaillants, qui reculent en se battant. Dans la fournaise, des blessés atteints par les flammes poussent des cris affreux. ■ Napoléon, qui a pour objectif la prise de Mont-Saint-Jean, lance ses troupes sur la ferme de la Haie-Sainte, dont il faut s'emparer avant de pousser plus loin. Des régiments écossais défendent la position, et les

;i8^2 L'EPOPEE IMPEUIALl-;

montagnni'ds qui les composent se montrent vraiment héroïques. Tantôt, formés en carrés sous une averse de balles et dobus, ils résistent à nos attaques impétueuses'; tantôt, prenant à leur tour rolTensive. ils repoussent nos soldats à la baïonnette.

Partout il y a de l'horreur, de la confusion, de l'épouvante. Les détonations de cinq cents pièces de canon, la mousqueterie des bataillons et des tirailleurs, l'explosion des caissons, le tumulte des charges et les cris sauvages des combattants forment un concert digne de la scène de cauchemar.

Dans la ferme, des incendies s'allument, des murailles- s effondrent par places, des morceaux de toiture s'écroulent, des fenêtres volent en éclats. Bientôt les héroïques Écossais ne défendent plus que des ruines; enfin, manquant de munitions, ils cèdent, reculent devant les baïonnettes françaises.

La Haie -Sainte est à nous.

L'Empereur alors envoie porter à Ney, par Drouot, l'ordre d'attaquer Mont-Saint-Jean à la baïonnette.

Ney appelle d'Erlon.

« Mon cher, dit-il en montrant le plateau, à vous l'honneur... et à la l)aïonnette! »

Les soldats, qui ont compris le geste de Ney, poussent le cri de : « Vive l'Empereur! » en se formant en colonnes par régiment. Les Anglais répondent par de violents hourras.

Sir Thomas Picton, dont la division occupe la route de Bruxelles, supporte avec sa division notre furieuse attaque. Une balle le frappe à la tempe droite et le renverse, ses troupes reculent.

Nos colonnes abordent le plateau; mais le choc vient d'être rude et a produit du flottement dans les rangs; la mitraille les écrase, la seconde ligne anglaise les fusille. Nos soldats ne songent pas à reculer et crient : « Vive l'Empereur! » Alors le général Uxbridge lance sur eux sa cavalerie, gardes anglais, Écossais gris, dragons royaux.

Cette fois, le flottement devient chaos, les rangs tombent les uns sur les autres, une panique se produit, deux mille Français sont faits prisonniers, les 49e et 105e régiments perdent leurs aigles.

Napoléon a vu le danger. Il lance sa cavalerie.

Une mêlée affreuse se produit, la charge se décompose en mille charges, les chevaux écrasent des morts et des blessés, les balles fauchent sans relâche dans les escadrons enlacés, la mitraille laboure le sol.

Sir William Ponsouby, dont le cheval s'abat, est percé de sept coups de lance. Le i)rince d'Orange, sauvé par le 7'- bataillon belge, jette sa croix au milieu du bataillon en criant : « Mes amis, vous l'avez tous méritée! » Tout le plateau du Mont-Saint- Jean disparaît sous un grouillement d'hommes et de chevaux: des milliers de cadavres tapissent le sol, les combattants glissent dans une boue sanglante.

Wellington était inquiet, car il se demandait si Bliicher arriverait à temps.

Napoléon attendait Grouchy; mais, ne le voyant pas arriver, il allait faire donner toutes ses réserves pour enfoncer enfin le centre anglais.

Ce centre, Wellington l'avait renforcé considérablement et y tenait en réserve les dragons de Sommerset.

Napoléon, qui compte toujours sur (Irouchy, entend soudain sur la droite des décharges répétées.

« Voyez donc, ftiit-il, passant sa lunette à l'un de ses officiers.

— Sire, répond l'officier, ce sont les drapeaux prussiens. »

A ces mots, l'Empereur pâlit et murmure :

« Que fait donc (irouchy? »

Grouchy. arrêté par le major Thielmann au passage de la Dyle, ne devait pas paraître sur le champ de bataille.

Sur le plateau, on aperçoit des carrés anglais masquant d'énormes batteries chargées à mitraille. Derrière ces carrés, une imposante cavalerie attend le choc des Français.

Napoléon veut frapper un grand coup et ordonne «le former une immense colonne d'attaque.

« Il faut les anéantir, les pulvériser, » dit- il.

Et comme ses officiers lui montrent les carrés anglais et lui présentent quelques objections :

« Vous êtes donc des lâches? s'écrie-t-il. Chargez! »

La coloime. rapidement formée, s'élance, tous les tambours battant, toutes les trompettes sonnant. Une avalanche de bataillons et d'escadrons couvre de nouveau les pentes du Mont- Saint -Jean; les hommes poussent d'affreuses clameurs, les chevaux se cabrent ou s'emballent. Les artilleurs anglais essayent de briser l'avalanche, mais ne réussissent qu'à y ouvrir des sillons sanglants aussitôt comblés.

L'armée anglaise semble perdue.

Déjà les équipages rétrogradent vers Bruxelles, une longue file de blessés encombre la route, l'alarme gagne la (^apitale belge.

Mais Wellington a juré de vaincre ou de mourir; on Taperroit au premier rang de ses troupes, au milieu du feu.

Au moment oîi Favalanche va tomber sur Tennemi, les carrés s'ouvrent, le flanc pivotant sur le centre, et se convertissent en une ligne étendue de quatre hommes de profondeur, dont le feu prompt et régulier arrête la marche de l'avalanche. Aux balles se mêle aussitôt la mitraille, et, devant nos colonnes, les morts et les blessés s'entassent, formant une véritable digue, un rempart de chair humaine palpitante d'où s'échappent de longs hurlements.

Pour essayer d'arrêter cette boucherie, Napoléon ordonne une charge de la cavalerie de sa garde, qu'appuiera la division Lefebvre-Desnouettes.

Bientôt toute cette cavalerie, cuirassiers en tête, ondule sur les pentes comme un long serpent, couvre les crêtes, emplit les ravins. Le spectacle est splendide et terrifiant.

Dans le chemin creux d'Ohain, des hommes et des chevaux roulent, pêle-mêle: on peut craindre un instant de voir échouer la charge magnifique.

Le chpc se produit pourtant, les carrés anglais se brisent. Wellington, désespéré^ charge à la tête du 95e l'égi ment et répond à son aide de camp, cpii lui demande du renfort pour la 5'' division :

« Il faut rester sur le terrain jusqu'au dernier homme.... je ne puis les secourir... Ah! la nuit ou Bliicher! »

Soudain, au loin, on aperçoit une ligne de baïonnettes : ce sont les Prussiens, c'est Bulow, c'est Pircli, c'est l'armée de Blûcher qui descend dans la plaine en bon ordre, sortant du bois de Frischeinont.

Napoléon va donner le dernier, le plus terrible effort.

Il forme une quatrième colonne, composée de sa garde tout entière, et fait annoncer par ses aides de camp que Grouchy arrive.

Des cris de joie éclatent dans les rangs, l'espoir renaît.

L'Empereur s'avance d'abord, entraînant la colonne; puis il s'arrête derrière le pli d'un ravin, ayant auprès de lui Jérôme, Bertrand. Drouot, Labédoyère, Bernard et Bouhers. et donne l'ordre à Xey et à Priant d'enfoncer le centre ennemi.

L'attaque est merveilleuse et digne des vieux soldats qui ont cueilli des lauriers sur tous les champs de bataille de l'Europe: mais partout nos colonnes rencontrent une muraille de fer et de feu. devant laquelle ils tombent sans pouvoir l'entamer. Presque tous les officiers sont blessés : Priant est frappé d'une balle au côté; Ney perd son quatrième cheval et charge à pied au milieu des balles en criant :

« Venez voir comment meurt un maréchal de France! »

Soudain ce fut la catastrophe, l'effondrement : derrière la garde, toute l'armée se rompit et une déroute affreuse commença.

On marche sur les morts, on écrase les vivants. La cavalerie prussienne sest élancée sur la colonne et sabre partout: l'infanterie et la cavalerie anglaise Tout suivie.

Napoléon, resté presque seul avec Bertrand, galope avec rapidité pour fuir ce champ de bataille devenu un champ de mort et s'écrie :

« Tout est perdu ! »

Quelques carrés de la garde tinrent cependant jusqu'à la nuit : vers 9 heures du soir, il n'en restait plus qu'un, commandé par Cambronne.

Un général anglais s'avança, et, ému par tant d'héroïsme, cria :

« Braves Français, rendez-vous! »

Se dressant alors de toute sa hauteur sous les balles, Gambronne. dans le fracas de la fusillade, laissa tomber un mot d'une farouche énergie, que l'histoire remplaça par cette jolie phrase : « La garde meurt et ne se rend pas. »

A 9 heures et demie, 'Wellington et Blucher se rencontrèrent à la ferme de la Belle -Alliance et s'embrassèrent en présence de leurs officiers.

Notre armée, poursuivie par l'ennemi, n'était plus qu'un troupeau.

A Genappe, près de huit cents hommes furent tués; le général Duhesme, qui commandait l'arrière-garde, tomba, devant une auberge, sous les coups d'un hussard de Brunswick.

Des milliers d'hommes furent pris par les alliés. Assaillis à chaque instant, chassés de bivouac en bivouac, nos colonnes atteignirent Gharleroi dans un affreux désordre. Des milliers de blessés, couverts de linges sanglants, se traînaient sur les l'outes.

Le champ de bataille de Waterloo était le théâtre de scènes affreuses : des misérables le parcouraient la nuit, à la lueur de la lune, pour dévaliser les morts et les blessés.

Les Anglais firent bonne et prompte justice de ceux de ces bandits qui purent être surpris dans leur hideuse besogne.

Le 20 juin, épuisé par la fatigue, la tristesse et la maladie, l'Empereur arrivait à l'Elysée.

Sur les conseils de Lafayette, la Chambre des représentants déclara

la patrie en danger, et, par une sorte de coup d'État, s'empara du pouvoir exécutif. Une seconde abdication fut alors imposée à l'Empereur.

Wellington et Bliicher marchaient sur Paris. Napoléon supplia qu'on lui rendît pour un jour le commandement des troupes, se faisant fort de battre séparément chacune des deux armées ennemies. Malgré l'appui de Carnot, il ne put obtenir cette suprême faveur, et Fouché fit décider par la conmiission chargée du gouvernement provisoire qu"il partirait pour Rochefort, où il s'embarquerait à destination de l'Amérique.

Le 5 juillet, Paris capitula, et, dans la soirée du 8, Louis XVIII rentrait aux Tuileries, conduit par le préfet Chabrol, qui, à la barrière, lui avait dit :

« Cent jours se sont écoulés depuis que Votre Majesté sortit de sa capitale. «

C'est à la Malmaison, où Joséphine était morte le 29 mai 1814, entre les bras de son fils Eugène, que Napoléon commença la dernière étape de son existence, l'étape douloureuse qui devait finir sous les saules de Longwood.

Dans la ravissante demeure où il avait passé des jours délicieux, dans le clair-obscur des pièces où semblait flotter l'âme légère et tendre de Joséphine, cet homme, — ce géant, — pleura comme un enfant.

Vaincu par le destin bien plus que par Wellington, il voyait s'etîondrer cet Empire né du rêve de Brienne, il voyait sombrer autour de lui des amitiés qu'il avait pu croire éternelles.

C'est sans regret qu'il quitta, dans la soirée du 29 juin 181."), une maison dont chaque pierre lui rappelait tout un passé de bonheur, où le moindre objet parlait à son cœur, où la brise qui chantait dans les grands arbres du parc remuait en lui tout un monde de souvenirs.

Cette évocation du passé augmentait sa tristesse, exaspérait sa souffrance.

En fuyant la maison, il croyait fuir la souffrance.

Deux navires l'attendaient à Cherbourg pour le conduire en Amérique.

Mais les Anglais veillaient, et, pour barrer la route aux bateaux, ils avaient mobilisé une flotte.

Napoléon écrivit alors au prince régent d'Angleterre cette lettre émouvante et digne : « J'ai consommé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique; je me mets sous la protection de ses lois, protection que je réclame de Votre

Altesse Royale connue du plus puissani, du plus constant et du plus généreux de mes einiemis. »

A l'Empereur malheureux, l'Angleterre donna le cachot de Sainte- Hélène.

« J'en appelle à l'histoire! » s'écria l'illustre prisonnier, indigné.

L'histoire lui a répondu : par elle, sa gloire vivra aussi longtemps que le monde.

Par une grise et froide journée d'octobre, le navire Northumberland, qui transportait Napoléon, s'arrêta devant une masse de rochers noii-s, escarpés, nus, que battaient les flots furieux.

C'était Sainte-Hélène, ilôt malsain, de dix-sept kilomètres sur onze, l)erdu dans l'immensité liquide, à près de deux mille kilomètres de l'Afrique et trois mille de l'Amérique.

A toute prison il faut un geôlier.

Sainte- Hélène eut Hudson Lowe.

Dans sa prison, l'Empereur devait trouver deux ennemis implacables : le climat et Hudson Lowe.

Le 8 décembre. Napoléon s'installa dans la résidence préparée pour lui à Longwood, après avoir, pendant qu'on achevait les travaux nécessaires, reçu l'hospitalité d'une famille anglaise.

Des amis fidèles, qui avaient voulu partager sa captivité, l'entouraient : le général Bertrand et Mme Bertrand, le comte et la comtesse ^loiitholon. Las Cases et son fils, le général Gourgaud. '

Une dizaine de domestiques français étaient chargés du service.

Plus tard, en 1819, le médecin Antomarchi et le prêtre Vignali furent envoyés à Sainte-Hélène.

L'existence de l'Empereur prisonnier fut un véritable martyre, et sa santé, qui depuis longtemps laissait à désirer, ne tarda pas à s'altérer sensiblement.

La causerie et la lecture furent d'abord les seules distractions à Longwood; puis l'Empereur entreprit de rassembler ses souvenirs, d'écrire, ou plutôt de dicter l'histoire de sa vie.

Il n'espérait plus rien et ne demandait qu'un peu de calme.

Le geôlier Hudson Lowe, qui succéda à l'amiral Cockburn, sembla prendre plaisir à le persécuter sans cesse, et mérita, par une conduite indigne, d'être cloué au pilori de rhistoire.

Aux termes des instructions données par le cabinet anglais, l'illustre

captif devait être surveillé jour et nuit, ne pouvait recevoir personne sans autorisation et se vit priver de toute correspondance avec sa famille et ses amis. Les habitants de l'île, avec qui il aimait à s'entretenir au cours de ses promenades, reçurent même l'ordre de ne pas lui répondre et de ne jamais prononcer son nom.

L'amiral Gockburn avait essayé d'adoucir cet étonnant régime.

Lowe l'aggrava et y ajouta l'insolence de son attitude.

Lorsque le docteur Antomarclii vit pour la première fois Napoléon à Sainte-Hélène, l'Empereur souffrait de catarrhe, de maux de tête, de rhumatismes, et le docteur O'Méai'a, qui examinait souvent l'illustre malade, craignait une hépatite aiguë.

« Deux ans d'inaction, disait O'Méara, un climat meurtrier, des appartements mal aérés, un traitement inouï, l'isolement, l'abandon, tout ce qui froisse l'âme, agissaient de concei't. Si quelque chose étonne, c'est que les progrès du mal n'aient pas été plus rapides. »

L'Empereur s'ennuyait souvent à mourir, et souvent la vision de ses jeunes années le torturait.

« Ah! docteur, disait-il à Antomarchi, où est le beau ciel de Corse! Le ciel n'a pas permis que je revisse ces lieux oîi me reportent les souvenirs de mon enfance. Quels souvenirs la Corse m'a laissés! Je jouis encore de ses sites, de ses montagnes; je la foule, je reconnais l'odeur qu'elle exhale! »

Au milieu de sa cour, l'Empereur avait un peu oublié sa terre natale; mais sur le rocher de Sainte-Hélène, elle le reprenait tout entier, s'emparait de son cœur et de son cerveau : dans la petite chambre de Longwood, il retrouva les rêves qui le hantaient, jadis, dans le petit lit de Brienne.

Il pensait aussi à la France.

« La patrie! la patrie! s'écriait-il. Si Sainte-Hélène était la France, je me plairais sur cet affreux rocher! » Antomarchi ordonna de l'exercice.

« Bêcher la terre, » dit-il.

Et l'Empereur, docile, se mit à bêcher, bien qu'il trouvât le métier très rude. Autour de Longwood, on planta des arbres fruitiers, on établit des grottes, des bassins. Tout le monde, pour faire plaisir au malade et l'encourager, s'astreignait à la rude jjesogne.

Malgré tout, la maladie faisait des progrès; Napoléon avait souvent

des frissons, de la fièvre, des nausées; une toux sèche le secouait, les douleurs du foie devenaient très vives.

Lorsqu'il faisait beau, on attelait la calèche, et le malade se faisait généralement conduire à Sandy-Bay; quelquefois l'Empereur s'y rendait à cheval.

Bientôt son énergie s'émoussa.

« Le lit. disait-il alors, est devenu pour moi un lieu de délices, je ne l'échangerais pas pour tous les trônes du monde. Combien je suis déchu, moi dont l'activité était sans bornes, dont la tète ne sommeillait jamais! »

Souvent, bien souvent, il pensait à Marie -Louise, dont la conduite à son égard n'était cependant pas exempte de reproclies, et plus souvent encore sa pensée allait vers son fils. Ceux qui l'entouraient cherchaient alors à le distraire.

« Je vous comprends, faisait-il tristement. Eh bien, soit, oublions, si toutefois le cœur d'un père peut oublier! »

L'Empereur était un malade difficile à soigner et refusait paifois de prendre les médicaments que prescrivait Antomarchi.

« Non, non, s'écria-t-il un jour. l'Angleterre réclame mon cadavre, je ne veux pas la faire attendre! »

T^e pauvre docteur avait fréquemment besoin de faire appel à Mme Bertrand pour convaincre son illustre malade de l'utilité des produits pharmaceutiques.

Parfois la tristes.se de Napoléon était navrante, et ses fidèles, ses amis, avaient peine à retenir leurs larmes lorsqu'il disait :

« Quand je serai mort, chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez vos parents, vos amis; et moi. je retrouverai mes braves aux Champs-Elysées. Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney. Murât, Masséna, tous viendront à ma rencontre. En me voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. »

Il avait toujours redouté la maladie dont était mort son père : un cancer de l'estomac. Cette crainte avait pesé sur sa vie.

Plusieurs fois, à Sainte-Hélène, il s'en ouvrit à son docteur.

« Les vomissements qui se succèdent presque sans interruption, disait-il, me font penser que l'estomac est très malade. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau, je veux dire d'un squirre au pylore. »

Hélas! le pauvre grand homme ne se trompait pas : à l'autopsie, Antomarchi découvrit que la surface interne de festomac était occupée

par un ulcère cancéreux, et que ce viscère avait été percé de part en part au centre d'une induration squirreuse.

Au début du mois de mai 1821, il fut visiljle pour tous que la fui du grand homme approchait.

Le 3, il se trouva très mal; le 4. le mal empira, et le malade eut une nuit extrêmement agitée.

Le 5, il était dans le délire, et ses lèvres décolorées laissaient échapper des mots inarticulés. Les derniers qu'il prononça furent : « tète..., armée. »

Bientôt survinrent des tiraillements spasmodiques accompagnés de cris lamenlables. Enfin, sa tête se renversa, ses lèvres se couvrirent d'une légère écume, et le pouls cessa de battre.

L'Empereur n'était plus.

Quelques heures plus tard, Antomarchi exécuta un moulage en plâtre du masque du défunt et fit l'autopsie en présence des généraux Bertrand et Montholon, de Marchand, de sir Thomas Reade, de quelques officiers d'état-major et de plusieurs médecins anglais.

La lugubre opération terminée, le corps fut revêtu de l'uniforme de colonel des chasseurs de la garde, sur lequel on épingla les ordres de la

Mort (le Napoléon I'-' à Sainte

(D'après Steuben.)

.■194 L'EPOPEE I.MPERIAI.K

Légion d'honneur et de la Couronne de fer; puis on le déi30sa sui- un lit de campagne, et la foule fut admise à le contempler.

Dans un codicille de son testameni;, l'Empereur avait écrit : « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au uiilieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. »

Lorsque le codicille fut notifié au gouverneur de Sainte-Hélène, ce fonctionnaire déclara qu'il avait des instructions formelles de son gouvernement et que le corps de Napoléon devait rester dans l'ile.

11 fallut <.])éir.

Les exécuteurs testamentaires tirent choix, pour la sépulture, d'un délicieux coin de terre situé à une lieue environ de Longwood, où jaillissait une fontaine dont l'eau bienfaisante avait souvent calmé la fièvre de Napoléon.

Les fidèles grenadiers, derniers représentants de la Grande Armée, eurent l'honneur de déposer dans la tombe le corps du grand Empereur.

Le gouverneur de file refusa aux amis de Napoléon fautorisation de placer une pierre sur la tombe et défendit même que le nom du défunt fût inscrit auprès de cette tombe.

Ce geôlier malfaisant et ridiculement cruel espérait peut-être ensevelir dans la terre de Longwood la gloire de Napoléon.

La France n'oubliait pas.

Le gouvernement de Louis-Philippe obtint de l'Angleterre, le 12 mai 1840, que les cendres de Napoléon fussent rendues à notre pays. Le prince de Joinville, chargé de les ramener, partit le 7 juillet avec la frégate la Belle-Poule et la corvette la Favorite.

Le 15 décembre, en présence d'une foule énorme, les restes du héros furent transportés solennellement à l'Hôtel des Invalides.

« Sire, dit le prince de Joinville en s'inclinant devant le roi son père, je vous présente le corps de Napoléon.

— Je le reçois au nom de la France ! » répondit le roi.

Le général Bertrand, saisissant alors l'épée d'Austerlitz, que le général Athalin portait sur un coussin de velours, la déposa sur le cercueil après l'avoir baisée furtivement.

Au général Gourgaud fut réservé l'honneur de mettre le chapeau à côté de Fépée,

A ce moment, un sanglot étouffé, pareil à la rumeur naissante d'une bataille, monta de la foule immense, un coup de canon roula dans la

sonorité des voûtes, des millions do poitrines rugirent : « Vive l'Empereur! »

Alors, à travers leurs larmes, les fidèles compagnons de Napoléon, — non seulement ceux qui participaient officiellement à la cérémonie, mais aussi tous les vieux soldats, tous les anciens grognards noyés dans la foule, — crurent voir sortir du tombeau, rayonnant de jeunesse et de gloire, le vainqueur de Marengo et d'Austerlitz.

L'Empereur venait de remporter sa dernière victoire : il avait conquis la plus belle tombe du monde, la tombe qui convenait à sa gloire éternelle.

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