L'ILE D'ELBE
A l'heure même où Napoléon montait en voiture à Fontainebleau et p^utait pour aller gouvei'ner la minuscule principauté où les alliés emprisonnaient sa gloire. Louis XVllI rpiittait FAngleterre pour venir gouverner la France.
Les personnes qui accompagnaient l'Empereur occupaient onze voitures.
Dans la première se trouvaient Duroc et le médecin Foureau. Dans les autres avaient pris place le chevalier Peyrusse. trésorier: Deschamps et Bâillon, fourriers du palais; le pharmacien Gatte, les commissaires des grandes puissances.
Au delà de Valence, le cortège rencontra Augereau, qui venait de lancer une proclamation dans laquelle il reprochait à Napoléon de n'aA'oir pas su mourir en soldat.
L'Empereur ignorait cette proclamation : il embrassa le maréchal.
Un peu plus loin, un bataillon qui se trouvait sur la route rendit à l'illustre vaincu les honneurs dus aux souverains, et l'un des soldats dit à haute voix :
« Sire, le maréchal Augereau a vendu votre armée. »
Napoléon traversa ^Montélimar. Orange, Avignon et coucha, le 26 avril, au Luc, dans la maison de M. Charles, député, où il rencontra sa sœur Pauline.
Le 27, à 11 heures du matin, il arriva devant Fréjus; le 28, à 8 heures du soir, il se rendit à Saint- Raphat'l et s'embarqua sur la frégate anglaise The Undaunted, commandée par le capitaine Usher.
Le 3 mai, à 6 heures du soir, la frégate mouilla dans la rade de
Porto-Ferrajo. Le soir même et le lendemain matin, les autorités de File et la plupart des habitants notables vinrent saluer le souverain illustre que leur envoyait le destin.
Le 4 au matin, un détachement porta aux autorités le drapeau de l'île, blanc avec une barre rouge en diagonale et trois abeilles d'azur, et ce drapeau, hissé sui- le fort de l'Etoile, fut salué par l'artillerie de la place et par les canons des bâtiments qui se ti'ouvaient en rade. A 2 heures, au son des cloches et du canon, l'Empereur fit son entrée solennelle et fut regu par les autorités, le clergé et les notables de la ville; il avait revêtu l'uniforme de colonel des chasseurs à cheval de la garde et portait au chapeau la cocarde de l'île d'Elbe, l'ouge au milieu et blanche autour.
Le maire présenta les clefs de la ville, puis le cortège se rendit à la cathédrale, où l'on chanta un Te Deum.
L'Empereur fut ensuite conduit à la mairie, puis il fit les honneurs d'un dîner et gagna tous les cœurs par ses manières franches et affables.
Le soir, la ville et le port furent spontanément illuminés.
Napoléon n'était plus triste, et les bons Elbois se réjouissaient d'avoir su attirer le sourire sur ses lèvres; ils attribuaient ce sourire à la satistaction que devaient causer au maître la clialeur de leur accueil et la grâce de leur île.
Ils se tronqjaient : rEmpereui' souriait à un rêve nouveau à travers lequel il entrevoyait déjà un nouvel avenir.
Dès son arrivée, Napoléon visita l'île, s'assura de l'état des récoltes, des ressources que pouvait otïrir le pays; il se lit conduire dans les carrières et dans les mines de fer. Partout il trouvait sur son passage des jeunes filles couronnées de fleurs, qui le saluaient et lui baisaient les mains.
Il admira beaucoup les roches superbes où verdissait le figuier sauvage, les coteaux couverts de buis et de tamarins, les vallées ravissantes où se cachaient des bruyères roses et des genévriers.
De cette île, devenue son domaine, l'Empereur voulait faire un éden. Sur son ordre, de grands travaux furent entrepris dans le but d'améliorer le sol cultivable, de permettre l'extraction facile et le transport du minerai; on traça des routes, des édifices s'élevèrent comme par enchantement. Deux architectes italiens, MM. Bargilli et Bettarini, dressaient des plans sous la direction de Napoléon, et de nombreux ouvriers, auxquels se mêlaient les soldats de la garde, exécutaient ces plans.
372 L'EPOPEE IMPEUIALE
L'Empereur vivait très simplement.
Levé de très bonne heure, il s'enfermait dans sa bibliothèque et en sortait vers 8 heures. Il montait alors à cheval et, quelque temps qu'il fit, allait se promener jusqu'à sa maison de campagne de Saint- Martin, en compagnie de Bertrand et de Duroc, qui ne le quittaient jamais.
Mme Laetitia lavait rejoint: sa sœur Pauline vint également habiter l'ile.
On menait une véritable vie de famille au palais impérial. Ce palais était situé sur un rocher, entre le fort Falcone et le fort de l'Étoile, dans le bastion des Moulins; on y jouis.sait d'une vue supeibe sur la ville et sur la mer.
Parmi les personnes de la ville qui étaient admises dans l'intimité de l'Empereur, on peut citer : M. Truditi, maire de Porto-Ferrajo ; le chambellan Vantini; INI. Gualandi, maire de Pùo: M. Lupi, colonel de la garde nationale.
Beaucoup d'étrangers de qualité venaient visiter l'île dans le but d'apercevoir Napoléon. Lord Douglas et lord Benting, notamment, furent reçus par lui. Nombre dofficiers français et italiens venaient lui proposer leurs services, le supplier de les prendre dans sa garde comme simples soldats.
Napoléon suivait avec un vif intérêt les événements qui se déroulaient en Europe et, de l'ile d'Elbe, il pouvait, grâce à des amis fidèles, se rendre compte de l'impopularité croissante des Bourbons.
Depuis son arrivée dans l'ile, il caressait l'espoir de reprendre bienti'tt son trône, et dans l'ombre il préparait l'événement.
Au commencement de 1815, il juge que le moment est arrivé.
Le 26 février, vers 1 heure de l'après-midi, la garde reçoit l'ordre de se préparer au départ. A 4 heures du soir, l'Empereur monte à bord du brick V Inconstant, de vingt-six canons; Y Étoile, la Caroline, le Saint-Esprit, deux bâtiments de Bio et une petite felouque d'un négociant elbois, compo.sent la flottille.
Le peuple est massé sur le rivage. A finie des fenêtres du palais, Madame mère et la princesse Pauline contemi.lcnt d'un œil humide l'émouvant spectacle.
Au moment du départ, de grands cris s'élèvent â bord des bateaux :
« Paris ou la mort! » hurlent les soldats.
Du rivage on répond : « 'Vive l'Empereur! »