PIERRE DE SERBIE, ROI DE LÉGENDE D'UN PEUPLE DE HÉROS
Incarnation même de sa patrie suppliciée et envahie, dominant son peuple de héros comme un symbole d'héroïsme, au-dessus des revers tragiques de la guerre, au-dessus de la souffrance, de la misère et de Texil, s'élève plus grande, à mesure que grandit l'infortune, la figure du roi Pierre de Serbie.
Il n'y a pas une goutte de sang dans les veines du roi Pierre qui ne soit de pur sang serbe. Sa mère, comme son père, comme tous ses aïeux, furent Serbes, et sa vie mouvementée est l'histoire même de la Nouvelle Serbie.
Son grand-père, on le sait, était un simple paysan, Georges Pétrovitch, surnommé par les Turcs Kara-Georges (Georges le Noir), et que ses frères, a raïas » (esclaves) comme lui, mirent à leur tête, lors de l'insurrection de i8o4, pour la grande lutte contre la tyrannie ottomane.
L'insurrection, écrasée enfin, après neuf ans
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d'une lutte inégale, Kara-Georges dut se réfugier en Russie. Son fils Alexandre, père du roi actuel, connut, lui aussi, la douleur de l'exil pendant le règne de Miloch Obrénovitch, prince de la dynastie concurrente.
Le jeune Pierre Karageorgevitch a suivi son père en France. Il entre à Saint-Cyr, combat en 1870 dans nos rangs sous le nom de lieutenant Kara, est décoré de la Légion d'honneur à Villersexel, puis, fait prisonnier, s'échappe en traversant, en plein hiver, la Loire à la nage, recommence à se battre et est blessé.
Après quarante ans d'exil, en 1908, il rentre dans sa patrie. En montant sur le trône que la Serbie lui offre, il pose le principe de son règne : (( Apprendre au peuple la liberté dans la liberté, » Son premier acte est de substituer à la politique austrophile des Obrénovitch la politique d'appui sur la Russie, la France et l'Angleterre.
La Serbie régénérée, agrandie par les guerres victorieuses de 191 2 et 1918, est en plein essor lorsque se produit l'agression autrichienne qui déchaînera la guerre européenne.
A ce moment, Pierre I", vieillard de plus de soixante-dix ans, perclus de rhumatismes, affaibli par Tâge, a remis le pouvoir, trop lourd pour lui, estime-t-il, aux mains plus vigoureuses de son fils, le prince héritier Alexandre.
On sait comment, au commencement de la guerre, après quatre mois de luttes victorieuses, l'armée serbe, à bout de munitions et épuisée de fatigue, — car c'est la troisième guerre qu'elle soutient en deux ans, — doit reculer devant les forces austro-hongroises sans cesse renouvelées (i^^-3o novembre 1914)'
L'ennemi avance. Il occupe déjà un tiers de la Serbie. Il menace les deux berceaux de la liberté serbe. Il est aux portes de Topola, le village où naquit l'aïeul, le grand Kara-Georges ; il est devant Takovo, la patrie des Obrénovitch.
C'est alors que, soudain, en face de l'envahisseur victorieux, le roi Pierre se dresse. C'est alors qu'on voit ce spectacle sublime d'une âme forte domptant la faiblesse d'un corps épuisé, d'un vieillard débile et impotent, galvanisé par le péril de la patrie et retrouvant, pour voler à sa défense, sinon la force de la jeunesse, au moins son enthousiasme et son énergie.
A Vrania-1 es-Bains, où il s'était retiré, Pierre I*', depuis qu'arrivaient les mauvaises nouvelles, restait sombre, taciturne et comme accablé. Un soir, le 3o novembre, à l'heure du dîner, il apparaît souriant. Son entourage étonné n'ose l'interroger. Tout à coup, le vieux Roi relève la tête, une flamme aux yeux :
— Nous allons aller les voir, ces fameux Autrichiens d'Austerlitz et de Solférino I
C'est une stupeur. Son médecin intervient :
— Majesté...
Mais Pierre l'interrompt :
— La parole n'est plus au médecin, mais au soldat!
Il part le lendemain, et, malgré l'opposition de ses fils, du Gouvernement et du quartier général, il accourt à l'armée.
La situation est désespérée. Les troupes ennemies continuent leur poussée victorieuse. Les aéroplanes autrichiens, survolant les lignes serbes, y ont lancé un appel à la désertion, plein de promesses pour les lâches, et qui achève de jeter le trouble dans les rangs.
Mais voici Pierre I" au milieu d'eux.
Le vent porte au loin ses paroles :
— Il paraît que vous êtes las de vous battre... Que vous préférez rentrer dans vos villages, comme
VOUS y invite rennemi... Eh bien I que ceux qui veulent partir, partent! Ils sont libres...
Dans la rumeur qui accueille ses paroles, le vieux Roi continue :
(( Vous avez juré de défendre votre roi et votre patrie... Je vous délie, en ce qui me concerne, de votre serment! ... Mais tous, nous devons tout notre sang à la Serbie... Moi, je reste!... Que ceux qui veulent vaincre ou mourir aux côtés de leur vieux roi restent avec moi ! . . . »
La foule des soldats, électrisée par sa présence et sa parole, n'a qu'un cri :
— Nous ne sommes fatigués que de reculer!... Nous sommes heureux de ta présence, car c'est le signal de roffensive ! . . .
— Tako ié (c'est ainsi) ! répond solennellement le vieux Roi,
Et, joignant l'acte aux paroles, il va aux tranchées de première ligne et ramasse le fusil d'un mort.
— Donnez-moi cinquante cartouches ! demandet-il simplement.
Il était jadis un merveilleux tireur. Maintenant, pour une heure, il retrouve la sûreté de main et de coup d'œil de la jeunesse et, sous la mitraille, fait le coup de feu.
Un obus éclate, tue un soldat à sa gauche, en
AeomE DE LA SERBIE *
blesse un autre à sa droite; le vieux monarque, impassible, continue à tirer...
Comme une traînée de poudre, la nouvelle se propage de compagnie à compagnie, de régiment à régiment, d'armée à armée : « Le Roi est dans la tranchée ! . . . »
C'est le cri d'espérance que tous, soldats, sousofficiers, officiers et généraux, répètent dans l'enthousiasme fou qui les soulève : « Le Roi est dans la tranchée !»
Et le miracle se produit.
Après un mois de recul continuel, c'est l'arrêt brusque de la retraite. Les régiments s'arc-boutent sur leurs positions, et lorsque le commandement éclate: « Sokoli!.,. NapredI » (Faucons!... en avant!...) c'est une irrésistible ruée de toutes les troupes serbes. C'est l'éclatante victoire de la Koloubara, qui stupéfia le monde. C'est l'armée austro-hongroise du feld-maréchal Potiorek balayée et laissant aux mains des vainqueurs 4o.ooo prisonniers. C'est Belgrade et toute la Serbie reconquises en moins de dix jours !
Dans la marche foudroyante vers Belgrade, Pierre I", dans son automobile, avance avec les premières lignes de Tarmée.
— Plus vite!... Plus vite!... ordonne-t-il à son chauffeur.
11 dépasse toutes les troupes malgré leur élan. Il est à Belgrade, où la bataille fait rage. Seule une faible avant-garde, une cinquantaine de cavaliers, Fa précédé. Dans la ville, sous les obus et les balles, il entre en pleine fournaise.
Pierre I" se penche vers son chauffeur :
— A la cathédrale !
Mais la porte de la cathédrale est fermée. Il faut qu'un gamin, sorti on ne sait d'où, soit hissé à bras par une fenêtre dans le monument. De l'intérieur il réussit à ouvrir.
Le Roi entre, et, dans le chœur, tombe à genoux. . .
Cependant, au bruit de l'auto, les habitants de Belgrade sont sortis des caves où ils s'étaient réfugiés. La nouvelle s'est répandue en un instant d'un bout à l'autre de la ville. Le Roi est là!... et, au milieu du bombardement, la foule est accourue ; elle emplit la vaste nef, où Pierre I" est toujours prosterné sur les dalles.
Le prince Georges, le prince héritier Alexandre arrivent à leur tour.
Le Roi enfin se relève. Il voit ses fils, ses offî-
ciers. Tous Tentourent, lui baisent les mains... Il éclate en sanglots...
Mais à l'autel est monté un aumônier militaire. Au milieu des sanglots qui, de toute part, s'élèvent sous les voûtes, au milieu du vacarme de la bataille environnante, c'est alors dans cette cathédrale où bat maintenant le cœur même de la patrie serbe, un Te Deum d'une grandeur plus tragique, plus émouvante, qu'il n'en fut jamais célébré même aux heures pathétiques et glorieuses du passé.
Neuf mois se passent.
Puis la nouvelle attaque se produit formidable. Trois ennemis, cette fois, sont coalisés. L'armée serbe, s'attachant à son sol, offre d'abord une résistance désespérée, mais une tempête de mitraille l'écrase, le flot des assaillants la submerge, elle doit reculer.
Pierre I*% dès la première heure, est revenu au milieu de ses soldats. Bientôt, comme tout le peuple, comme toutes les troupes, il comprend que cette fois l'héroïsme ne pourra plus vaincre le nombre...
De nouveau, le voici parcourant les tranchées. Il
est plus vieux et plus triste seulement. Il n'a pas d'armes. Il se courbe sur son bâton de vieillard, mais ce vieillard, malgré sa lassitude, malgré ses souffrances, partage le sort de ses soldats qui sont ses frères et ses enfants, le sort de son peuple pour qui il est Timage sacrée delà patrie accablée. Ainsi que tous il endure le froid et la faim. Dans un langage simple, comme un paysan qui parlerait à un autre, il console et réconforte les désespérés. Il sait encore galvaniser les courages défaillants. Pour aller jusqu'au bout du calvaire effroyable, il trouve des forces dans la grandeur de son rôle. Durant toute la retraite tragique qu'il suit dans un char à bœufs ou même souvent à pied, il donne à tous le plus admirable exemple d'énergie indéfectible.
Et quand tout est perdu, sauf l'honneur, quand il ne reste plus d'espérance même en un impossible miracle, même alors l'âme héroïque du vieux monarque ne veut pas plier. Pour lui, une paix, quelle qu'elle soit, serait la honte. Et, à son exemple, soutenus par cette foi sublime, par cette volonté plus forte que le sort, l'armée et le peuple serbes se refusent à tomber aux mains de l'envahisseur, se refusent à mourir.
Et c'est TAlbanie, que, sous le ciel lourd d'hiver, Pierre l^^ traverse sans escorte, aussi pauvre, aussi dénué de tout que le dernier de ses paysans, de ses soldats. Quelles pensées l'accompagnent le long de ces chemins de désolation? Après treize ans d'un règne d'incomparable gloire, au cours desquels il a vu son pays grandir chaque jour davantage, maintenant toute l'œuvre s'effondre. Il assiste, pantelant d'horreur, à l'écrasement de la Serbie. Il doit reprendre, si vieux, si las, si faible, la route de l'exil... Mais sa volonté n'est pas brisée, il s'y obstine, muet, taciturne, farouche. Il pense encore à la revanche et à la victoire. Il reste avec son armée.
D'Alessio, il va à Tirana, puis à Durazzo. J'assiste à son départ, sur un torpilleur italien qui, une nuit, vient le prendre. On annonce qu'il passe en Italie. Non pas. Il se fait conduire à Valona.
Et là, ce roi-héros, ce roi indompté, qui n'a plus de patrie, arrive dans un tel dénuement qu'il n'a plus d'or pour payer sa modeste chambre d'hôtel 1
C'est là que la France lui envoie la Croix de guerre.
Alors, lorsque le général de Mondesir eut accroché cette croix des braves sur sa poitrine, déjà rougie par la Légion d'honneur, qu'il est le seul souverain
à avoir payée de son sang, Pierre I'"" part pour Salonique.
Il sait qu'il y retrouvera des soldats serbes, une partie de ses troupes, et, avec eux, les soldais français, fils de ceux qu'il commandait, jadis, en 1870.
Les uns et les autres lui sont également chers. Il les sait frères en courage et frères dans cette guerre inouïe, où sont alliés les peuples qui préféreraient mourir plutôt que de vivre dans un monde où la liberté serait morte.
Et Pierre I", à ces soldats, est venu dire son espoir et sa confiance ; l'espoir et la confiance qui, dans son vieux cœur, survivent à toutes les souffrances, à tous les désastres, à toutes les infortunes : voir, avant de mourir, la Serbie libérée grâce à eux !