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LA CONFIANCE SERBE

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J*ai vécu avec Tarmée serbe ses trois grandes guerres successives : la guerre de 19 12 contre la Turquie, où l'enthousiasme des troupes qui se battaient pour la délivrance de leurs frères opprimés et des contrées jadis serbes les porta de victoires en victoires : Koumanovo, Prilep, Monastir; la guerre de 191 3, où, navrée, Tarmée serbe dut se retourner contre ses alliés de la veille, les Bulgares, traîtres maintenant à la cause commune, — et ce fut la mémorable victoire de la Brégalnitsa ; la guerre actuelle, enfin, où les troupes serbes, leur héroïsme suppléant à leur infériorité numérique et à leur pénurie d'armement, par deux fois eurent raison des forces austro-hongroises, beaucoup plus nombreuses et supérieurement équipées. Elles les rejetèrent hors du sol national, en août 1914, par leur brillant succès du Tser et du ladar, et en décembre 19 14? par l'éclatante victoire de la Koloubara, qui émerveilla le monde entier.

J'ai assisté à toutes ces luttes et à toutes ces victoires. J'ai vécu avec l'armée et la nation serbes ces journées de gloire inoubliables... Puis, hélas ! j'ai

assisté à récrasement de ce peuple de héros et à son agonie douloureuse.

La critique des fautes de ses alliés, qui permirent son anéantissement, qui refusèrent d'entendre sa voix qui leur criait de ne pas se fier à la Bulgarie perfide, est déjà faite.

Les Alliés, pendant neuf mois, de janvier à octobre 1916, restèrent sourds aux projets de la Serbie, qui demandait à être secondée pour entreprendre, contre TAutriche, une vigoureuse ofTensive dans la plaine hongroise. Cette offensive, pendant ces neuf mois, n'aurait guère rencontré de résistance jusqu'à Budapest ; elle aurait permis la jonction des troupes alliées avec celles de Fltalie et de la Russie, elle aurait sûrement entraîné la Roumanie, réalisé l'encerclement complet des empires du centre, — elle aurait, enfin, presque certainement décidé du sort de la guerre !

Les Alliés, au contraire, ont permis la réalisation du plan allemand : la jonction austro-allemande avec les Bulgares et les Turcs, dont la moindre conséquence est un nouveau prolongement de la guerre.

Et, malgré tout, la Serbie est restée jusqu'au

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dernier moment Talliée loyale et fidèle. Elle a rejeté avec dédain toute avance faite par l'ennemi pour la conclusion d'une paix séparée.

Qu'il me soit permis de dévoiler un fait qu'ignorent certainement encore les gouvernements de la Quadruple Entente.

Devant le péril imminent où se trouvait la Serbie, voyant qu'en dépit de ses appels la Quadruple Entente, au lieu de voler à son secours, perdait un temps précieux et continuait à se laisser berner à Sofia, le prince héritier et régent Alexandre adressa au roi Constantin un télégramme privé, tout d* amitié et de confiance, pour lui demander s'il pouvait compter sur lui, si la Serbie pouvait compter sur la Grèce et sur son armée, en vertu^ d'ailleurs, du traité d'alliance existant entre les deux pays.

Et le roi Constantin fit au prince Alexandre la réponse suivante, dont je garantis, sinon l'exactitude de tous les termes, du moins formellement la fidélité absolue du sens :

« Cest à cause même du caractère amical de ton télégramme que je te réponds également en toute amitié et confiance que la Serbie n'a quun intérêt, quune ligne de conduite à suivre : faire la paix avec r Allemagne et l'Autriche, Je puis te garantir que l'Allemagne na aucun sentiment danimosité contre la Serbie. Elle ne lui demande

que la liberté de passage. J'ajoute que je suis disposé à servir de trait d* union entre vos deux gouvernements et que je sais que r Allemagne, dans ce casj fera la pression qu'il faudra auprès de l'Autriche pour que celle-ci cède à la Serbie une partie de la Dalmatie . »

(Cet échange de télégrammes privés a eu lieu fin septembre, commencement d'octobre 19 15.)

En même temps, d'ailleurs, un second télégramme parvenait au prince héritier, signé, celuilà, par M. Zaïmis. C'était en quelque sorte une seconde réponse du roi de Grèce, mais, celle-ci, officielle, et dans laquelle, contrairement aux conseils de traîtrise envers les alliés de la Serbie, que contenait sa première dépêche, Constantin faisait en substance dire au prince Alexandre a que les heures étaient trop troubles pour permettre au Gouvernement grec de lui répondre d'une façon catégorique, mais que la Serbie pouvait et pourrait toujours compter sur l'appui de la Grèce et sur sa fidélité au traité d'alliance qui liait les deux pays ».

En dépit des conseils de traîtrise qui lui étaient donnés, en dépit de l'attitude de la Quadruple Entente à son égard, la Serbie, je l'ai dit, est restée loyale et fidèle. Elle a lutté jusqu'au dernier instant. Elle a préféré abandonner à l'ennemi tout son territoire que d'abandonner ses alliés.

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Et encore aujourd'hui, au moment où Tennemi occupe tout son sol, le peuple serbe supporte en silence toutes les souffrances. Il ne récrimine pas; il ne crie pas; il attend et espère. Il garde la confiance que la France, la Russie et l'Angleterre Itc.^^ ne Tabandonneront pas, puisque ces puissances luttent pour le principe de la liberté et de l'indépendance des États et des nations ; puisqu'elles ont un devoir moral et un intérêt direct à reconstituer une Serbie grande et forte, une Serbie toujours loyale et fidèle, qui leur gardera une reconnaissance éternelle, qui restera une efficace entrave à la poussée germanique vers l'Orient.

J'ai dit comment, grâce à la Bulgarie qui la frappa dans le dos, la Serbie fut écrasée par ses ennemis coalisés ainsi contre elle. Pour avoir raison de sa merveilleuse vitalité, de son courage indomptable, l'Autriche et l'Allemagne réunirent 260.000 hommes et la Bulgarie en mobilisa 35o.ooo.

L'armée serbe comptait alors, en chiffres ronds, 260.000 hommes.

Tant que le soldat serbe eut un but pour combattre, il montra une intrépidité extraordinaire qui lui valut le respect même de ses ennemis. Lorsque

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son idéal lui manqua, il s'abandonna à une sorte de résignation fataliste, et c'est dans une prostration presque complète qu'il attendit la fin dernière de ses souffrances.

Mais ces troupes, décimées, épuisées, affamées, qui ne constituaient plus une armée combative, mais une masse inerte de soldats à bout de force physique et morale, ces troupes, depuis lors, se sont reprises.

Grâce à des chefs d'une rare valeur, comme le colonel Jivko Pavlovitch, le chef d'État-major général, dont j'ai déjà parlé; grâce à l'énergie de son nouveau généralissime, le voïvode Michitch, le glorieux vainqueur de la Koloubara, l'armée serbe s'est réorganisée. Les soldats égarés ou attardés dans les montagnes albanaises ont rejoint leurs unités. Chaque jour leur nombre s'est augmenté. En comptant les recrues appelées au moment de l'offensive austro-allemande et qui quittaient alors leurs villages en chantant, pressées de prendre le fusil contre l'envahisseur, le nombre de soldats serbes actuellement réunis en Albanie est de 145.000 hommes, qui ont avec eux 87.000 chevaux et 7.000 bœufs. L'artillerie a réussi, véritable tour

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de force, à sauver 85 canons en les transportant à bras d'hommes dans la neige et la glace des montagnes.

C'est donc une force considérable encore et qui en outre s'augmente des hommes actuellement à Salonique avec l'armée française. C'est une force sur laquelle j'étais moi-même loin d'espérer que les Alliés pourraient encore compter, lorsque je vivais avec l'armée serbe son effroyable retraite.

Mais ces soldats sont exténués et en guenilles, et, pour les sauver de la mort certaine il leur faut un refuge autre que l'Albanie. Il leur faut un refuge où ils pourront se reposer, être nourris, rééquipés, reformés en une armée nouvelle qui sera redoutable, étant composée des meilleurs éléments de l'ancienne armée serbe.

On peut être assuré que lès soldats qui ont souffert un martyre inimaginable ne « lâcheront » jamais. Si les Alliés veulent les sauver, — cette armée sera d'un secours précieux dans les actions futures, — ils doivent au plus vite leur trouver un stationnement qui soit assez loin du théâtre de la guerre j)Our qu'ils puissent se refaire, et qui en soit assez près pour qu'ils puissent y revenir rapidement, car tous n'ont qu'un désir au cœur : combattre encore pour la délivrance de leur pays.

Janvier 1916.

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