PARIS
AÏTIYOT, LIBRAIRE
rue de la Paix , 8.
SOMMAIRE
Le vieux Raymond rentre dans Toulouse. — Léonor apprend la mort de son frère. — Allocution de Raymond au chef des Capitouls. — Adieux de Raymond à Toulouse. — Léonor va demander à Monlfort le corps de son frère. — Obsèques du Roi Pierre. — Monlfort entre dans Toulouse. — 11 frappe une contribution. — Les Croisés dégradent les monuments de la ville. — Ludovic frappe un Croisé. — Sa maison est envahie. — Il est tué. — Insurrection des habitants. — Lévis menace d'incendier la ville. — Etienne et Saturnin intercèdent la Vierge en faveur de Toulouse. — Lévis donne le signal de l'incendie. — St-Dominiijue éteint miraculeusement les feux. — Dans la nuit, Foulijue et Monlfort font arrêter les citoyens les plus notables. — On démolit les remparts de Toulouse.
JAN 21 1885 ^ '^^icalSeJ^'
Quelques débris épars de la puissante armée Rentrent confusément dans Toulouse alarmée. Le Comte , avec la nuit , veut encor visiter Ces remparts, ce palais qu'il va bientôt quitter, Le toit de ses aïeux , ce magnifique asile D'où le sort des combats ( triste vaincu ! ) l'exile. Telles, si nous croyons des récits peu certains, S'échappant du tombeau , les ombres des humains Errent pendant la nuit, et leur plus douce envie Est de revoir les lieux que fréquenta leur vie.
La comtesse attendait. Hélas ! naguère encor , Nul trouble n'agitait l'Ame de Léonor.
Souriant au bonheur , son cœur sans défiance D'un succès assuré caressait l'espérance , Cherchant quelle surprise, ou quel gage d'amour Du Comte triomphant charmerait le retour.
Mais Raymond est entré , l'œil hagard, le front pale;
Sans voix pour annoncer la nouvelle fatale ,
Il s'assied. La comtesse , à l'aspect de Raymond ,
D'un noir pressentiment éprouve le frisson;
Un vain ménagement lui dérobait encore
Le sort infortuné d'un frère qu'elle adore.
<( Et Pierre ? a-t-elle dit. ... — Ne m'interrogez pas ,
» Répond le Comte. ... Il est de glorieux trépas ! . . . .
» — O ciel ! mon frère estmort ! ...» Et Léonor, tremblante,
Sur le parquet de cèdre est tombée expirante.
Le Comte la relève , alarmé pour ses jours ;
Ses femmes , à l'envi , prodiguent leurs secours ;
Et bientôt elle sent se rouvrir (ô misère !)
Son sein à la douleur, ses yeux à la lumière.
Au chef des Capitouls, qu'il mande auprès de lui ,
Raymond parle en ces mots : « Noble et fidèle appui ,
» De ce jour malheureux vous connaissez l'outrage ;
» Le destin des combats a trahi mon courage ;
» Ils sont morts, ces guerriers qui combattaient pour moi !
)) Aujourd'hui , de Montfort vous subirez la loi.
» Le malheur , qui toujours s'attache à ma poursuite ,
» Devant mes ennemis me condamne à la fuite.
» Vous avez vu rentrer quelques soldats épars ,
» Qui ne peuvent suffire à garder ces remparts.
» Bannissez tout projet de folle résistance ;
)> N'allez pas de Montfort exciter la vengeance ,
» Et fournir un prétexte à sa sombre fureur ;
» Gardez-vous d'irriter un farouche vainqueur.
)) Que la grande cité , ma bonne et chère ville ,
» Se conserve en vos mains florissante et tranquille.
)> Soumettez-vous. Je viens dégager votre foi ; 1
» Je vous rends le serment qui vous lie envers moi.
)> Je vais , en attendant que Rome soit mon juge ,
» A la cour d'Angleterre implorer un refuge.
» Là, peut-être pour moi naîtront de meilleurs jours ;
» La justice et le temps viendront à mon secours.
» Si la maison de France, à mes vœux moins contraire,
» A ces tristes débats veut rester étrangère,
)> Montfort sera réduit au sort d'un conquérant ;
)> Sa gloire passera comme passe un torrent.
» Quelquefois, quand la trombe ébranle le rivage,
» Le chêne séculaire est brisé par l'orage ;
» Mais si la branche éclate à ce souffle ennemi ,
)> Le tronc résiste encor , dans le sol affermi ;
» Et , l'orage apaisé , sa féconde racine
» Par un jet vigoureux répare sa ruine.
» La trombe, c'est Montfort; l'arbre, le sol profond ,
» C'est vous, ami; c'est moi, mon antique maison;
» Chêne dont votre amour féconde les racines,
» Et qui repoussera du sein de ses ruines.
)> Si quelque jour le sort, dépouillant sa rigueur ,
» De revoir ces remparts m'accordait le bonheur ,
» Oh ! qu'au moins dans vos cœurs je retrouve une place !
» Que du ciel désarmé j'obtienne cette grâce !
» Adieu ! . . . . ce doux espoir rien ne peut me l'ôter.
» Approchez, digne ami ; qu'avant de vous quitter ,
» Dans cet embrassement l'amitié nous unisse !
)> Qu'au cœur des Toulousains ce baiser retentisse! »
Il dit; et, confondant leurs communes douleurs, Dans les bras l'un de l'autre ils répandent des pleurs. De ces embrassements s'arrachant avec peine , Raymond court préparer son départ pour la Guienne.
Le jour brillait à peine à la voûte des cieux , Ce prince, abandonnant le toit de ses aïeux, Suivi d'un écuyer, laisse Toulouse veuve. Bientôt il a franchi la porte Villeneuve ; Son coursier consterné monte, et du Calvinet Ses pas faibles et lents gravissent le sommet. Calvinet ! mont obscur qu'attend un jour de gloire , Les siècles étonnés garderont ta mémoire ! 2
Là , le Comte s'arrête , et ses derniers regards Parcourent tristement l'enceinte des remparts , Tous ces clochers aigus, ces tours, la ville entière Que déjà le soleil inonde de lumière;
Et jamais la cité , gloire de ses aïeux ,
N'avait paru si grande et si belle à ses yeux.
Ainsi, dans les douleurs dune lente agonie ,
Le regard du mourant se tourne vers la vie,
Et jamais tous ses biens qu'il quitte avec regret ,
A son cœur déchiré n'offrirent tant d'attrait.
Ne pouvant contenir sa douleur, il s'écrie :
<( Adieu, Toulouse! adieu, chère et sainte patrie,
» Qu'ennoblissent la gloire et le culte des arts !
» L'Orient s'est courbé sous tes fiers étendards,
» Et moi je vais subir l'arrêt qui nous sépare ;
» Je t'abandonne aux mains d'un conquérant barbare.
» Adieu, fortune! adieu, doux rêves de bonheur!....
» Adieu ! . . . . ce mot cruel me déchire le cœur
' » Hélas ! que n'ai-je pu, sous le fer des batailles, » Tomber en défendant l'honneur de tes murailles ! » Et toi, mon fils, et toi dont j'espérais l'appui, » Hier dans les combats, dans l'exil aujourd'hui; )) Hélas ! qui me dira , si , pleurant ma patrie , » Je dois encor pleurer ou ta mort. ... ou ta vie ! ! ! » C'en est donc fait, le ciel a changé mon destin; » Le sceptre des Raymonds s'échappe de ma main , » Et leur glaive émoussé , comme un fer inutile , » Dans l'ignoble fourreau va chercher un asile. » Pourtant, quel roi puissant m'eût jamais fait la loi, » Si Rome n'eût armé le monde contre moi ! 3 » Et toutefois l'espoir dans mon sein peut renaître : » Rome qui m'a perdu, me sauvera peut-être. »
Il s'éloigne ; le fleuve a gémi sous l'esquif , Et porte à l'autre bord l'illustre fugitif.
Demeurée au château , dans sa fuite si prompte , La triste Léonor n'a pu suivre le Comte. Le dévoûment d'un frère et son affreux malheur Imposent un devoir à sa noble douleur.
Son cœur pour l'accomplir s'armera de courage. Un long crêpe flottant a caché son visage ; Sur ses bras, sur ses pieds qu'elle traîne affaiblis , Le deuil qui la revêt descend à larges plis. Elle a franchi le seuil du palais , les murailles ; Elle marche, affrontant l'appareil des batailles; Elle ne s'émeut point à l'aspect des soldats; Une forêt de dards n'arrête point ses pas. Deux femmes l'ont suivie , un page la devance ; Dans le camp ennemi la voilà qui s'avance ; Et le croisé surpris sent tomber sa fureur Aux signes respectés d'une immense douleur. Oh ! quand le dévoûment fait tressaillir son âme , Quel courage est égal à celui d'une femme ! Tout péril disparaît devant ce noble effort.
La comtesse a trouvé la tente de Montfort.
Elle entre; voit ce chef sans casque , sans armure,
Et n'ose contempler sa terrible figure,
Ces yeux en feu, ce front qu'agite le courroux.
Léonor en tremblant embrasse ses genoux :
« Voici de tes vaincus et la sœur et l'épouse ;
» Montfort, vois à tes pieds Saragosse et Toulouse!
» Dit-elle. Le succès calme l'inimitié;
» Vainqueur , sois généreux ! j'implore ta pitié. 4
» Je viens te demander la dépouille d'un frère.
» Oh! laisse-toi fléchir, exauce ma prière !
)> Pour rendre un triste hommage à ses restes chéris,
» Tu le vois, je me livre aux glaives ennemis,
)> Aux coups qui l'ont percé je me serais offerte ;
» Je le devais; je suis la cause de sa perte.
)> C'est pour moi que , fuyant la paix de ses états ,
» Il est venu tenter le hasard des combats.
» Laisse-moi le revoir ! oh ! que je puisse encore
» Inonder de mes pleurs ce frère que j'adore ;
» Le presser dans mes bras! et puis, je creuserai
» La tombe où , près de lui , plus tard je descendrai. »
Montfort ne peut cacher le trouble qui l'oppresse; Et lui tendant la main : « Relevez-vous , princesse ! » Le roi Pierre est tombé sous le fer des combats ; )> Il emporte avec lui l'honneur d'un beau trépas. » Le guerrier dont la vie est au bout d'une lance , )> Dans la mort des héros trouve sa récompense ; » Et moi-même , s'il plaît à la bonté de Dieu , » Pour la fin de mes jours, je n'ai pas d'autre vœu. » Mais le guerrier chrétien, même au sein des alarmes, » Doit un compte fatal de l'emploi de ses armes; » Et, malgré le respect qu'impose la douleur,
» Du prince d'Aragon je condamne l'erreur.
» Il servit votre cause ; elle vous semble juste ;
» Je le veux. Mais il est un tribunal auguste,
» Arbitre souverain des peuples et des rois ,
» Et Pierre, en succombant, a méconnu ses lois;
» Et le ciel l'a puni. Je veux croire que Rome,
» En condamnant le roi , peut pardonner à l'homme.
» Je remets en vos mains ses restes précieux ;
» J'aime de votre amour ce soin religieux.
» Ces honneurs que commande et son rang et sa gloire,
» Je veux, ainsi que vous, les rendre à sa mémoire.
» Fiez- vous aux guerriers soumis à mon pouvoir;
» Mon camp est un asile où règne le devoir.
)> D'un prince malheureux ils garderont l'épouse ;
» Vous serez respectée aussi bien qu a Toulouse.
» Princesse que j'honore , allez , ne craignez rien ! »
11 termine, à ces mots, un pénible entretien. Dans un réduit obscur Léonor est entrée.
Là , s'offre à ses regards la dépouille adorée ;
Le cadavre de Pierre est là , sanglant , meurtri.
Léonor le contemple , et son œil attendri
A reconnu ces traits , ce front dont la mort pâle
N'avait pas effacé la beauté martiale;
Cette bouche livide et maintenant sans voix ,
Qu'un sourire si noble anima tant de fois.
Elle touche , elle presse et ses mains et ses armes ,
Où sa lèvre s'attache , où ruissellent ses larmes ;
Couvre ce corps glacé de ses gémissements, Mêle des cris confus à ses embrassements ;
Soupire et de son cœur apaise enfin l'orage.
A travers les sanglots sa voix s'ouvre un passage :
« 0 frère ! . . . roi puissant ! . . . mon salut ! . . . mon espoir ! . .
» Hélas ! dans quel état je devais te revoir ! . . .
» Quel démon t'inspira la fatale pensée
» De secourir ta sœur.... plut au ciel, délaissée!... J
» Toulouse va périr sous les coups de Montfort ;
» Tu ne l'as pas sauvée, et toi te voilà mort!...
» Tu n'es donc plus!... la mort dut te prendre avec joie;
» Tant de dons glorieux sont devenus sa proie !
» Hélas ! que n'ai-je pu prévenir l'assassin ,
» Tourner sur moi le fer qui te perça le sein ,
» M'offrir seule victime à sa rage assouvie,
» Et payer de mon sang une si belle vie ! —
» C'en est fait; mon bonheur, ma gloire, mon orgueil,
» Tout s'efface avec toi dans la nuit du cercueil. »
Elle dit , et les pleurs inondent son visage.
Cependant , on écarte une sanglante image.
Les servants empressés , confondant leurs regrets ,
Disposent pour le roi les funèbres apprêts.
De l'aiguière d'argent s épanche une onde pure ,
Qui détache un sang noir figé sur la blessure;
D'industrieuses mains , sur le front du héros
D'un liquide parfum ont répandu les flots;
On lave dans le nard , on arrose, on essuie
Ses cheveux en désordre , et sa barbe salie ;
Au lin éblouissant qui va couvrir son corps,
La myrrhe et Tabès prodiguent leurs trésors.
On rend au chevalier son armure brillante ,
Ses gantelets de fer, sa cuirasse pesante ,
Le glaive qui sommeille au fourreau ciselé ,
La chaussure où reluit l'éperon étoilé;
L'écharpe des tournois , à la gloire fidèle.
Une couronne d'or sur son front étincelle ;
Un sceptre est dans sa main; symbole du pouvoir ,
Il arme cette main qui ne peut se mouvoir,
Et la pompe d'un roi survit à sa ruine.
Sous le manteau d'azur, sous la pourpre et l'hermine,
Brille un lit de parade au chevet radieux;
Là repose le prince , offert à tous les yeux.
Un magnifique dais sur son front se balance
Et porte les débris d'une héroïque lance.
Sur de riches coussins , à ses pieds disposés ,
Les insignes royaux demeurent exposés ,
Les armes du héros et son écu sans tache ,
Et le casque superbe à l'ondoyant panache.
Mille cierges ardents , nuit et jour allumés ,
Scintillent dans ces murs nuit et jour parfumés ;
Dans des vases d'airain l'encens fume et s'exhale.
Montfort veut honorer la majesté royale.
Il choisit vingt guerriers du plus noble écusson ,
Et les donne pour garde au prince d'Aragon.
Huit fois le jour succède à la nuit étoilée ,
Et les guerriers pieux prolongent leur veillée.
Au neuvième soleil , pour le convoi royal ,
L'airain religieux donne enfin le signal.
A ses accents plaintifs, on voit un char funèbre
Conduire lentement le souverain de l'Ebre
Vers l'enceinte sacrée, où des vœux solennels
Du bienheureux saint Jacque honorent les autels.
Compagnon de sa gloire et de ses funérailles,
Zarcos qui le portait au milieu des batailles ,
Suivait , s associant à de nobles douleurs ,
Et de ses yeux gonflés laissait tomber des pleurs.
Des chevaliers nombreux , dans un morne silence ,
Inclinaient en marchant la pointe de leur lance ;
Et le peuple, accourant où la pompe passait ,
Avide de spectacle , à l'entour se pressait.
Les chants étaient finis , la prière cessée. Dans un triple cercueil la dépouille est placée; Le cèdre incorruptible en ses flancs a reçu Le suaire royal au merveilleux tissu , Ce vêtement dernier de la grandeur humaine ; Le cercueil odorant est couvert par le chêne , Et le chêne à son tour s'enferme étroitement Dans le plomb que revêt une lame d'argent. A côté de l'autel qui le prend sous sa garde, Au sein d'un mur épais que l'orient regarde,
Le marbre funéraire environne de deuil Et la dépouille auguste et le triple cercueil.
Tandis que Léonor, dans l'ombre et la retraite ,
Arrosait de ses pleurs une tombe muette,
Toulouse se courbait sous le joug de Montfort.
Il entre dans la ville, il occupe le fort.
Les remparts sont ouverts à sa troupe inhumaine.
11 te possède enfin , cité palladicnne ,
Espoir , rêve éternel de son ambition ;
Te voilà dans le deuil et dans l'oppression !
Un insolent vainqueur insulte à ta défaite !
Dans un réseau de fer il étreint sa conquête.
Ses soldats odieux , effroi des habitants ,
Ont envahi les tours, les postes importants.
Leur brutale fureur se répand dans les rues ;
On voit fuir devant eux les femmes éperdues ;
Et chacun les évite , et leur orgueil blessé
Ne rencontre en tous lieux qu'un silence glacé.
Adieu les chants d'amour ! adieu les voix errantes
Qui charmaient de ces nuits les ombres transparentes !
Plus de joyeux refrains , plus d'aimables concerts ;
Ces murs restent muets , ces murs semblent déserts.
Ainsi , lorsque la neige a blanchi les montagnes ;
Quand l'aquilon glacé souffle dans nos campagnes ,
La nature languit , et des champs désolés
L'oiseau fuit, et se tait dans les bois dépouillés.
Du superbe Montfort aigrissant la blessure , Foulque le nourrissait de fiel et d'imposture. On devait l'accueillir comme un libérateur , Et Toulouse se cache aux yeux de son vainqueur; Il cherche à se produire , et tout sur son passage D'un peuple consterné lui présente l'image ; Il se dit souverain , mais aucun ne lui rend Les suprêmes honneurs qu'il croit dûs à son rang ! L'impérieux Montfort , que ce silence outrage , Mande les Capitouls et leur tient ce langage :
« Votre cité rebelle est donc en mon pouvoir !
» Le ciel a confondu ses vœux et son espoir.
» Le Dieu qu'elle offensait m'a donné la victoire ;
» Le soin de sa vengeance et celui de sa gloire
» Sont remis à mon bras; et ce n'est pas en vain
» Que je suis dans vos murs , les armes à la main.
» Je devrais commencer par cette impure hostie ,
» Par ce foyer infect de crime et d'hérésie,
» Et par les feux vengeurs, sans espoir de pardon ,
)> Dévorer à la fois et l'hydre et le poison.
» Mais , aux sages légats que l'Esprit-Saint inspire ,
» J'abandonne le soin d'absoudre ou de maudire;
» Ne réservant pour moi , quand ils les ont dictés ,
» Que l'honneur d'accomplir leurs ordres respectés.
» Reconnaissez mes droits; que votre front s'incline
» Devant l'élu qu'arma l'autorité divine !
» Vos remparts, vos trésors, vos jours, tout est à moi,
» Et la nécessité vous fait subir ma loi.
» Cent mille marcs d'argent rachèteront vos têtes.
» C'est le sort des vaincus ; sachez bien que vous l'êtes ;
» Et surtout que de vous nul ne mette en oubli
» Que, lorsque j'ai parlé, je veux être obéi. »
A ces mots, qu'accompagne un regard de colère,
Le chef des Capitouls répond , sûr de déplaire :
« Sire comte , il est vrai , le destin des combats
» Nous donne un souverain que nous n'espérions pas.
» Vous avez triomphé, nous devons nous soumettre. 0
)> Mais, si dans ces remparts vous commandez en maître,
» Votre franchise au moins n'aura pas déguisé
» La dureté du joug qui nous est imposé.
)) Condamnés à subir de nouvelles entraves,
» Sommes-nous vos sujets , sommes-nous vos esclaves ?
» Sujets?. . . . c'est un contrat du prince aux citoyens ;
» Des droits et des devoirs , réciproques liens ;
» L'amour que récompense un appui tutélaire ;
» Un père et des enfants. Esclaves?... au contraire,
» Notre triste devoir, si j'ose l'exprimer ,
» Est de vous obéir , mais non de vous aimer.
» Excusez ma candeur; mais l'amour craint la force;
» Avec l'oppression il fit toujours divorce.
» Quand la charge est trop lourde, on craint de succomber;
» On ne la porte plus , on la laisse tomber.
» Contentez- vous du fruit, doux trésor de l'année;
» Ne portez pas à l'arbre une avide cognée.
» Toulouse, dont la guerre a dévoré le sein, » Subit depuis dix ans le plus affreux destin; » De son peuple éperdu la fortune épuisée » Ne peut »
(( Si La rançon est par vous refusée , » Malheur! répond Mon l fort. De vos caprices vains » Mille otages choisis répondront dans mes mains. » Mon épée a vaincu sans émousser sa lame , » Et vos maisons de bois doivent craindre la flamme. » Qu'on se retire ! »
Alors , la rage dans le cœur , Du palais de Raymond l'indigne possesseur Exerce sur ses murs une ignoble vengeance ; Des riches ornements l'aspect même l'offense. La hache et le marteau font tomber en débris L'écusson glorieux , les symboles proscrits , Ces emblèmes muets d'une si belle histoire , Témoins ingénieux de deux cents ans de gloire. A la voix de Montfort , sous des bras étrangers , L'arabesque ondoyante aux caprices légers, Les festons enlacés de fleurs et de feuillages, Les vampires ailés fantastiques images, Par la flamme noircis, par le fer mutilés, Jonchent confusément les marbres ébranlés.
Le soldat suit bientôt cet exemple barbare. Dans le sein de la ville, où son ardeur l'égaré,
Aux terapies, aux palais, sur chaque monument , Il poursuit sans relâche un frivole ornement , Et livre, en insultant la cité profanée , Aux armes de Toulouse une guerre acharnée. Mais l'habitant s'indigne ; un frémissement sourd Roule au sein de la ville ; il s'étend jusqu'au bourg ; Et le volcan muet que chaque cœur recelle , Pour éclater bientôt n'attend qu'une étincelle. Tel , au pied de l'Etna qu'agite un tremblement , Sort du sein de la terre un sourd mugissement , Terrible précurseur de la lave enflammée Qu'il s'apprête à vomir dans des flots de fumée.
Un jeune homme, héritier d'une illustre maison , Dont un croisé stupide outrageait le blason , Du sommet de son toit, où grondait sa colère , Au front de l'agresseur jette une lourde pierre , Et soudain le barbare atteint et gémissant, Roule sur le pavé qu'il rougit de son sang. Un cri s'élève , et puis une rumeur immense ; Des hurlements confus, présages de vengeance, Des blasphèmes affreux, des menaces de mort, Généreux Ludovic, t'ont révélé ton sort. Les croisés accouraient pour défendre leur frère ; Ils l'ont trouvé fermant les yeux à la lumière. Sa mort, ce sang qui fume excite leur courroux. Aux plaines de Muret, s'il a trompé leurs coups, Ludovic aujourd'hui verra sa dernière heure.
Une troupe nombreuse assiège sa demeure. Tous les bras sont armés , tous agitent le fer ; Tous les arcs sont tendus , les traits sifflent dans l'air. Lui cependant, blotti contre un pan de muraille, Livre à ces forcenés une étrange bataille; Il résiste; il attaque, il brave l'ennemi; Des périls renaissants son cœur n'a pas frémi ; Et, tandis qu'il échappe aux flèches décochées , Ses deux mains font pleuvoir des tuiles arrachées. Des amis généreux qu'appelle le danger, Autour de Ludovic accourent se ranger; Leur courage est pareil, leurs armes sont égales ; Les Franks sont abattus sous les tuiles fatales , Et la grêle qui tombe et redouble ses traits, Sème un affreux ravage aux rangs les plus épais.
Mais bientôt d'assaillants survient une cohorte;
Sous les coups de la hache ils ont brisé la porte ;
Dans la maison proscrite ils courent en fureur.
Ludovic pouvait fuir; mais il songe à sa sœur....
A sa sœur jeune et belle. . . . Hélas ! seule et tremblante ,
Ce combat la remplit de trouble et d'épouvante;
Au fond d'un oratoire abritant ses terreurs,
Au pied d'un crucifix elle versait des pleurs. . . .
Tout-à-coup (quelle angoisse à la sienne est pareille!)
Un tumulte effroyable arrive à son oreille;
Des trépignements sourds , un bruit toujours croissant ;
Du fer contre le fer le choc retentissant.
Les braves défenseurs étaient là ; leur courage Aux nombreux assaillants dispute le passage. Mais que peut espérer leur généreuse ardeur? Un beau trépas : le nombre écrase la valeur. Le désespoir prolonge une lutte impuissante. La pique au large fer, la hache frémissante, Les javelots aigus, les glaives sont plongés Au sang des Toulousains qui tombent égorgés.
Les croises ont franchi l'obstacle. Ivres de rage , Sur les corps des mourants ils se font un passage. Jusque dans l'oratoire, asile respecté,
L'un d'eux entre A l'aspect de la jeune beauté,
Les yeux ét incelants de luxure et de joie, Comme un tigre féroce , il bondit sur sa proie.
Isaure se débat dans ses bras Mais soudain ,
TJn poignard, du barbare a traversé le sein.
Ludovic L'a frappé; Ludovic, c'est lui-même;
Le ciel le rend encore à cette sœur qu'il aime.
Sa sœur le voit , l'implore : « 0 mon frère , c'est toi ! . . .
» Devance ces bourreaux , ces monstres. . . sauve-moi
» Sauve-moi de leurs mains!.... ami, je t'en conjure ;
» Que le ciel ait mon âme exempte de souillure !
» Là, mon sein., là, mon cœur., frappe!.. Que tardes-tu?
» Ils entrent. ... ils sont là. . . . la mort , c'est la vertu. . . .
» Frappe!., enfonce le fer!., prouve-moi que tu m'aimes! »
Et sa parole expire, et sur ses lèvres blêmes
CHANT iKElZiÙME. 21
Le sourire se môle à l'éternel sommeil ,
Et sur son sein de lis jaillit un sang vermeil.
Ludovic la soutient, et sa main qui s'égare
A retiré le fer, providence barbare;
Ce fer qui fume encor; ce poignard, ô destin!
Qui dégoutte d'un sang si cher à l'assassin.
« Jour fatal ! jour horrible ! ô sœur ! ô pure hostie !
» Pour sauver ton honneur , j'ai dû prendre ta vie —
» Mourons à notre tour ! c'est trop souffrir de maux ! . . . . »
Et soudain il s'élance au-devant des bourreaux.
Il frappe, il est frappé, frappe encore, extermine;
Cent glaives ennemis déchirent sa poitrine;
Qu'importe ? Il tombe heureux et s'entoure de morts.
On meurtrit son visage , on mutile son corps ,
Et sa tête est offerte à la terreur publique :
Ce trophée inhumain saigne au bout d'une pique.
Ce spectacle hideux, ces atroces fureurs ,
D'un besoin de vengeance embrasent tous les cœurs.
Le tocsin a donné le signal des alarmes ;
Le peuple se soulève; il court, il prend les armes;
On s'attroupe, on s'assemble, on marche, et par torrents
L'émeute échevelée entraîne tous les rangs.
Des fossés sont ouverts, des chaînes sont tendues;
On découvre les toits, on dépave les rues;
Les femmes, les enfants, étrangers à la peur,
Travaillent , enflammés d'une commune ardeur.
Les vieux fers sont fourbis, et la rouille s'efface ;
On roule des fardeaux; on assemble, on entasse
Des poutres , des rochers, des troncs d'arbre , des chars;
Partout la bar ricade élève ses remparts.
Derrière cet abri , nul effroi ne les touche.
Mort aux Franks ! c'est le cri qui sort de chaque bouche ;
Et sur les Franks épars que peut frapper son bras,
Le peuple, ô Ludovic! a vengé ton trépas.
Mais c'est dans ta maison qu'éclate sa colère. Là , deux cents meurtriers reçoivent leur salaire. Ils sont cernés; pour fuir, nul secours, nul chemin; On occupe la rue, on garde le jardin.
Dans ce funeste lieu, tout souillé de leur crime, Ils vont être immolés auprès de leur victime ; Des bûchers dévorants sont dressés autour d'eux, Et ces monstres cruels périssent dans les feux. Ainsi, pendant l'hiver, sous des roches stériles, Le berger qui découvre un amas de reptiles, Court l'entourer de chaume, et l'essaim venimeux Qu'engourdissait le froid , expire dans les feux.
La trompette au loin gronde. Une troupe guerrière Précipite ses pas dans des flots de poussière ; Des cavaliers nombreux, commandés par Lévis, Courent , pour imposer à ce peuple insoumis. Mais , que peut des croisés l'ardeur impatiente ? Partout au-devant deux l'obstacle se présente,
L'obstacle formidable ; et, voulant le dompter, Contre la palissade ils viennent se heurter. Devant ces révoltés, ignoble populace, Us ont vu s'amortir leur impuissante audace; Une grêle de traits qui sifflent dans les airs, Les tuiles, les cailloux, mille carreaux divers Tombent avec fracas ; sous leurs pesantes masses , Brisent les boucliers , les casques , les cuirasses ; Et le Frank téméraire , en secret alarmé , Recule cette fois devant le peuple armé.
Lévis qui, hors d'atteinte, observe cet orage,
Voyant de ses guerriers s'ébranler le courage ,
Près de lui les rappelle ; et , d'un tertre élevé ,
Sur ce peuple mutin contre lui soulevé,
Son orgueil fait tomber ces paroles hautaines :
« Peuple, soumettez-vous! qu'on détende ces chaînes !
» Détruisez ces remparts ! que vos dociles bras
» Nivellent ce terrain affermi sous nos pas!
» On séduit vos esprits, on trompe votre zèle.
)> De qui donc pensez- vous embrasser la querelle?
» Qui peut porter un peuple à se sacrifier
)> Pour des mutins obscurs que je veux châtier?
» J'attends le repentir; je l'attendrai deux heures;
» Plus tard , la torche ardente embrase vos demeures ;
» Et Toulouse, qui brûle avec ses habitants,
» N'est plus qu'un peu de cendre abandonnée aux vents! »
Lévis se tait. Soudain , comme un volcan qui gronde , Comme des flots lances par la mer furibonde, Ce peuple qui s'agite et se roule en tous sens, Vomit, à flots amers, l'injure par torrents. Ce sont des cris confus, des murmures sauvages, D'indicibles clameurs, des défis, des outrages, Et mille traits lancés dans les airs obscurcis , Dont la grêle étourdit les croisés indécis :
« Montfort brûler Toulouse! ô délire! ô blasphème! » Sait-il qu'en nous frappant il se punit lui-même? » Disaient-ils. Lui, brûler la ville au grand renom ? » De sa belle couronne arracher ce fleuron? » Effacer tant de gloire?.... Il n'oserait, peut-être! » Va-t-en , digne valet de ton barbare maître ! » Dis-lui bien que ce peuple aime mieux mille fois » Expirer dans les feux, que vivre sous ses lois. »
Etienne et Saturnin que protège Marie, Ont tremblé pour le sort de leur ville chérie. Ils marchent vers son trône, et courbant à ses pieds , Dans un profond respect leurs fronts humiliés : (( Espoir des affligés, du ciel reine puissante, )) Ecoutez , disent-ils, notre voix suppliante ! » Nous recourons à vous pour des infortunés; » Toulouse va périr , si vous l'abandonnez. > Cette ville célèbre, aux souvenirs antiques.
» Aux palais éclatants , aux saintes basiliques ,
» Des glorieux martyrs ossuaire divin,
» Qui reçut le baptême au sang de Saturnin ,
» Qui voue à votre culte et ses fils et ses femmes ;
» Cette noble cité va périr dans les flammes.
» Sauvez-la ! nulle part Jésus n'est plus aimé ,
» Ni d'un encens plus pur votre autel parfumé.
» Vierge sainte, exaucez nos soupirs et nos larmes! »
Et la Vierge répond : « Dissipez vos alarmes.
» Vous le savez , le ciel a déjà prononcé ,
» Et de Toulouse en vain le sort est menacé.
» Mon souffle écartera les traits de l'anathème;
» Les flammes s'éteindront devant ces toits que j'aime.
» Envoyé par mon ordre , un messager divin
» Jusqu'à ces murs proscrits va s'ouvrir un chemin,
» D'un saint Religieux échauffera le zèle ,
» Et défendra ce peuple abrité sous son aile.
» Par un prodige heureux , permis à mes élus ,
» Les feux seront éteints. Allez; ne craignez plus. »
Cependant l'heure sonne , et Lévis , qui se lasse , Ose de sa vengeance accomplit la menace ; A l'immense forfait sa fureur se résout; Ses ordres sont donnés; il a disposé tout. De féroces soldats , alignés dans les rues , Des quartiers condamnés gardent les avenues.
2(i CHANT TREIZIÈME.
Le soufre , le goudron , la résine , la poix , La paille amoncelée au pied des murs de bois , Tout prêts à recevoir la torche qui scintille, N'attendent qu'un signal pour embraser la ville.
Le signal est donné. Tout-à-coup l'air frémit ; Une sombre colonne et s'élève , et grossit ; Les cieux sont obscurcis par d'immenses nuages. Comme l'éclair jaillit du sein des noirs orages , La flamme, s'échappant des épais tourbillons , Traverse la fumée en rapides sillons ; Elle monte à longs jets, et s'élance, hardie, Et sa marche fougueuse élargit l'incendie. Poussés en divers sens, les feux se sont croisés; Les vieux toits vermoulus pétillent embrasés. Comme un vautour avide , aux ardentes prunelles , La flamme au vol sinistre étend ses vastes ailes ; Si le ciel n'eût veillé sur un peuple chéri , Dans cet embrasement Toulouse aurait péri; Mais Dieu de ses bontés accomplit le miracle.
Tout-à-coup, ô surprise! ô merveilleux spectacle! Un homme, au front modeste, empreint de majesté , Marche à travers les feux dont il est respecté, Laissant flotter les plis d'une robe de bure , Dont le chanvre indigent a noué la ceinture. Rejeté sur l'épaule, un grossier capuchon
Laisse sa tête nue et découvre son front ; Il tient un crucifix, symbole pacifique; Chacun le reconnaît, et nomme Dominique. C'est lui-même. Il s'élance , ange réparateur, A travers des périls inconnus à son cœur. Au milieu de la flamme, il s'agenouille, il prie Sa bouche a prononcé le saint nom de Marie ; Sa main trace une croix, ce signe rédempteur Qui de la mer tonnante apaise la fureur , Qui console la terre et fait trembler l'abîme. Aussitôt , descendant de sa plus haute cime , L'incendie, à ce signe, a rabaissé son vol, Et, d'une aile timide , il va rasant le sol. Le saint redouble alors d'ardeur et de prière; Il tient dans ses élans la flamme prisonnière ; Il marche ; les brandons tombent anéantis , Et les feux sous ses pas s'éteignent amortis.
Etonné , confondu , dans un pieux silence , Le peuple palpitait de joie et d'espérance; Les soldats de Lévis frémissent de terreur. Leur chef, pâle , tremblant et saisi de stupeur , Reconnaît à ces traits la puissance divine , Et devant le miracle il se tait et s'incline.
D'une voix forte et l'œil tout rayonnant de foi Dominique s'écrie : « Amis, écoutez-moi!
» Peuple, soumettez-vous! qu'une fausse énergie
)> Se courbe sous la main du Dieu qui l'humilie!
» Le ciel , pour vous parler , daigne emprunter ma voix ;
» A moi, pécheur indigne, il révèle ses lois.
» Plus de guerre entre vous ! sa volonté l'ordonne.
» Plus de sang répandu , quand sa bonté pardonne !
» Plus de haine aujourd'hui ! ce serait l'offenser.
» Rome sur vos destins va bientôt prononcer.
» Accomplissez sa loi ; ce sera votre gloire.
» Et vous, nobles guerriers, si grands par la victoire,
» Gardez-vous d'immoler par le fer et le feu
» Des êtres qui sont faits à l'image de Dieu !
» Les vaincus ne sont pas livrés à vos colères ;
)> Le sang du Golgotha les a rendus vos frères ;
» Qu'ici l'obéissance éteigne le courroux !
» Plus de haine contre eux , plus de guerre entre vous ! »
Ainsi dit Dominique. A ses désirs rendue, Du ciel qui l'inspirait la paix est descendue. De son charme adorable elle remplit les cœurs ; Les vaincus rassurés se mêlent aux vainqueurs; Les fossés sont comblés, on abaisse les chaînes , Et Lévis sent tomber ses armes et ses haines.
Mais Foulque dans la nuit veillait. . . . Foulque et Montfort
Contre la paix publique unissent leur effort.
Deux cents bourgeois choisis, deux cents noms respectables
Sont inscrits sans pitié sur de funestes tables. 7
On court , on les arrache aux douceurs du repos ;
Des geôliers inhumains ont ouvert les cachots ;
Sans que la foi promise arrêtât ces perfides ,
On vous plonge vivants dans ces gouffres humides ,
Vénérables martyrs, héros de probité,
Vous , l'amour et l'orgueil de la noble cité.
Vous y fûtes jetés, Bernard, Jordan, Mortagne,
Moltadis, Montaigut, Labarthe, Rouaix , Lomagne,
Et vous tous dont le nom empreint de quelque éclat,
Peut réchauffer le peuple en un jour de combat !
La science, les arts, la vertu, la richesse,
La sublime éloquence et l'antique noblesse
Fournissent leur tribut d'illustres prisonniers;
Dans les rangs les plus hauts , comme dans les derniers,
Les terreurs de Montfort vont prendre leurs otages.
Et quand le jour naissant éclaira ces rivages , Un spectacle funeste attristait les regards. Occupés à briser ces antiques remparts, Mille bras acharnés t'enlevaient , ô Toulouse ! La couronne de murs dont tu fus si jalouse. 8 Les tours , qui maintenant ne se défendent pas , Sous le bélier tonnant croulent avec fracas. La pioche au bec de fer dévore pierre à pierre Les créneaux descendus au niveau de la terre ; Les donjons sont tombés , emportant avec eux Et les grands souvenirs et les noms glorieux.
Pétri par les Romains , le dur ciment résiste ; Mais l'enceinte s'ébranle au choc de la baliste , Et sur ses fondements on jette avec mépris Une vaste ruine et d'informes débris.
Dans cette partie de son œuvre, le poète a cru devoir s'écarter de l'histoire; il en avait le droit , un poème n'est pas une gazette. Ici l'histoire était trop traînante , trop prosaïque , pour que la muse pût s'astreindre à suivre sa marche ; la muse a senti qu'elle avait des ailes , elle en a usé pour prendre un vol plus élevé. Historiquement parlant , voici les faits :
(t On n'eut pas plutôt appris à Toulouse le succès de la bataille de Muret , que toute la ville fut dans le deuil et dans la consternation. 11 n'y était resté en effet aucun citoyen qui n'eût à regretter la mort de son parent ou celle de son ami. Les comtes de Toulouse , de Foix et de Comminges qui s'y étaient réfugiés , ayant tenu conseil , et voyant qu'ils n'avaient pas assez de forces pour résister aux armes victorieuses de Simon de Montfort , résolurent de se retirer et de céder au temps. Le comte Raymond en partant déclara entre autres choses aux Toulousains , qu'il était résolu de retourner à Rome
1 Soumettez-vous. Je viens dégager votre foi.
pour y porter ses plaintes au Pape des vexations que lui et ses alliés avaient à souffrir , et qu'en attendant il les chargeait du soin de pourvoir à leur sûreté , et de se défendre en cas d'attaque. Ce prince et les deux comtes, ses alliés, sortirent ensuite de Toulouse. Raymond fit le voyage de Rome , mais ce ne fut pas sitôt ; un ancien auteur fait entendre qu'il se retira alors à la cour du roi d'Angleterre , son beau-frère.
)) Cependant les évèques et les abbés qui étaient demeurés à Muret après la bataille , crurent devoir profiler de cette conjoncture, pour engager les Toulousains à se soumettre entièrement aux ordres du Pape et de ses légats; et ils entrèrent là-dessus en négociation avec ces peuples , qui promirent une entière obéissance. Comme ces prélats ne se fiaient pas aux promesses des Toulousains , à cause qu'ils avaient donné autrefois dix des plus qualifiés d'entr'eux en otage , et qu'ils les avaient laissé tomber en commise , ils demandèrent deux cents otages entre les principaux bourgeois de Toulouse. Enfin , ces peuples , après avoir longtemps disputé sur le nombre , en offrirent soixante. Les évèques en furent contents ; mais quand il fallut les livrer, les Toulousains retirèrent leur parole et il n'y eut rien de conclu. » ( Histoire générale de Languedoc , liv. 22, ch. 58. )
(( Durant le séjour du cardinal Pierre de Bénévent à Narbonne , les comtes de Foix et de Comminges se rendirent dans cette ville , pour implorer sa miséricorde et lui demander la
restitution de leurs biens Les habitants de Toulouse se
soumirent aussi à ce légat , et envoyèrent à Narbonne sept de leurs consuls , qui lui firent serment le 25 avril de l'an 1214, tant en leur nom qu'en celui de leurs collègues et de tout le peuple de la ville ; ils promirent de la purger entièrement d'hérétiques , de ne donner aucun secours au Comte de Toulouse et à son fils contre l'Eglise romaine , nonobstant le serment de fidélité qu'ils leur avaient prêté ; de lui donner autant d'otages qu'il souhaiterait pour 1 assurance de leurs promesses, et d'obliger tous les citoyens au-dessus de quatorze ans à faire un pareil serment. » ( Ibid. , ch. 69. )
(( Le concile de Montpellier (1215) disposa provisionnellement en faveur de Simon de Montfort , des domaines du Comte de
Toulouse et de tout le pays conquis par les croisés Le
cardinal Robert de Corçon avait convoqué le concile préférableinent dans cette ville , tant à cause de sa situation favorable et de sa proximité de Toulouse , qui est, dit-il , la clé et le réceptacle de l'hérésie , qu'à cause de sa sûreté , de sa grandeur , et de la fertilité du pays ; toutefois il ne présida pas le concile ; ce fut le cardinal Pierre de Bénévent , légat dans la province... Après l'ouverture du concile, ce cardinal appela chez lui les prélats et leur dit : « Je vous conjure, par le jugement de Dieu » et par l'obéissance que vous devez à l'Eglise romaine , de me )> donner , sans aucun respect humain , un fidèle conseil , sui- » vaut vos lumières, touchant celui à qui il convient, pour )> l'honneur de Dieu et de l'Eglise , pour la paix du pays et » pour le purger entièrement d'hérésie , de donner la ville de )> Toulouse que le comte Raymond a possédée, et tous les au- » très domaines que l'armée des croisés a conquis. » Les évèques demandèrent quelque temps pour délibérer , et ayant consulté chacun en particulier les abbés et les autres ecclésiastiques de leurs diocèses qui étaient présents , ils mirent leurs avis par écrit , et convinrent tous unanimement de choisir le comte de Montfort pour prince et monarque de tout le pays. Ils prièrent en même temps le légat de l'investir de tous ces domaines; mais ce cardinal ayant examiné ses pouvoirs , et trouvé qu'il n'avait pas assez d'autorité pour donner cette investiture avant que d'avoir consulté le Pape , le concile prit le parti de députer à Rome l'archevêque d'Embrun et quelques ecclésiastiques pour prier le Pape de leur donner Simon de Montfort pour seigneur et monarque du pays. » ( Ibid., ch. 77.)
(c Après le concile , le cardinal légat envoya Foulque , évêque de Toulouse , dans cette ville , pour en prendre possession, de même que du Château-Narbonnais qui servait de palais au Comte. Les Toulousains se soumirent volontairement à cet ordre , livrèrent la ville et le château à leur évêque , et obligèrent le comte Raymond, son fils, et les comtesses leurs femmes , de se retirer dans la maison d'un simple particulier nommé David de Roaix. Foulque mit garnison dans le Château-Narbonnais , aux dépens des habitants , qui lui donnèrent outre cela pour la sûreté de leurs promesses , douze de leurs
consuls , que le légat envoya en otage à Arles , avec ordre d'y demeurer tout le temps qu'il jugerait à propos. Nous apprenons à peu près l'époque du départ de ces otages , par un acte suivant lequel les douze autres consuls ou capilouls, qui étaient restés à Toulouse , ayant convoqué le 20 de février de l'an 1215 l'assemblée générale de la bourgeoisie , il fut résolu, quoique le nombre de seize consuls fût nécessaire, selon les statuts , pour gouverner la ville , que les douze qui restaient en auraient l'administration jusqu'à la fin de leur consulat.» (Ibid., ch. 78. )
(t Louis , fils de Philippe-Auguste ( qui s'était croisé) , s'arrêta à Saint-Gilles avec ses troupes ; il y reçut les députés que le concile de Montpellier avait envoyés à Rome , et qui portaient la réponse du Pape , datée du 2 avril. Par cette réponse , qui était adressée au légat , aux évôques et à Simon de Montfort , Innocent III commettait à ce général la garde de tous les domaines que le Comte de Toulouse avait possédés , de toutes les terres que les croisés avaient conquises , et de celles que le légat tenait en otage , jusqu'à ce qu'il en eût été décidé autrement au concile général qu'il avait convoqué à Rome pour le premier de novembre suivant. Il donna de plus à Simon les revenus de tous ces domaines , avec l'exercice de la justice et de la juridiction jusqu'à ce temps-là. Il exhorte ce général , à la fin de sa lettre, de ne pas refuser cette commission ; exhortation assez inutile , car Simon n'était que trop bien disposé à une obéissance aveugle sur cet article. » ( lbid. , ch. 82. )
(( Le Comte de Toulouse et son fils, informés de la disposition provisionnelle que le Pape Innocent III avait faite de leurs domaines , en faveur de Simon de Montfort , se convainquirent de plus en plus que toutes leurs soumissions étaient inutiles ; qu'on en voulait bien moins à leurs sentiments ou à leur conduite , qu'à leurs états , et qu'enfin Simon ne cherchait qu'à s'agrandir à leurs dépens. Sur cela, ils prirent le parti de sortir de Toulouse , où ils ne pouvaient plus demeurer avec bienséance. Un ancien historien anglais fait entendre que le père se retira alors à la cour de Jean-Sans-Terre, roi d'Angleterre , son beau-frère , et qu'il fit hommage du comté de Toulouse à ce prince , qui lui donna dix mille marcs d'argent pour se sou-
tenir. Il est certain du moins que le jeune Raymond se rendit à la cour d'Angleterre , et que le roi Jean , son oncle , prit hautement sa protection. Quant aux deux princesses d'Aragon leurs femmes, elles se retirèrent en Provence. )> (Ibid. , ch. 85.)
(( Simon envoya à Toulouse Guy son frère , avec plusieurs chevaliers pour prendre en son nom possession de cette ville , dont les habitants lui prêtèrent serment de fidélité sans aucune difficulté. Ils obéirent également , quoiqu'à leur grand regret , aux ordres que Guy leur donna d'abattre leurs murailles , et
ils mirent aussitôt la main à l'œuvre Il ( Montfort ) alla
avec le légat rejoindre le prince Louis à Fanjaux , d'où ils se rendirent ensemble à Toulouse , suivis de tous les croisés. Les principaux de la ville vinrent au-devant d'eux , et leur firent leurs soumissions.
» Quelques historiens du temps font entendre que Louis assiégea d'abord Toulouse dans les formes , et que les habitants ayant demandé à capituler , il leva le siège , à condition qu'ils détruiraient leurs tours et leurs fortifications , suivant la volonté de Simon de Montfort ; qu'ils chasseraient de la ville tous les hérétiques qui ne voudraient pas se convertir , et qu'ils seraient dans la suite bons catholiques et obéissants aux ordres du Pape. Mais Louis peut avoir imposé ces conditions aux Toulousains , sans avoir assiégé leur ville. Il paraît , en effet , par le témoignage d'un ancien auteur *, que Louis et Simon étant entrés sans difficulté dans Toulouse , délibérèrent sur la manière dont ils traiteraient les habitants. « Simon assembla » alors son conseil , dit cet historien, auquel se trouvèrent cn- » tr autres le prince Louis et Foulque , évêque de Toulouse. )> Ce prélat fut d'avis de mettre le feu aux quatre coins de la » ville , pour tirer vengeance des maux que les Toulousains » avaient faits aux croisés ; mais le sentiment de Simon de » Montfort prévalut ; ce général se contenta de brider les Tou- » lousains par la destruction de leurs fortifications ; il ne con- » serva que le Giâteau-Narbonnais , où il mit une bonne gar- » nison et établit sa demeure. » ( Jhid. , ch. 87. )
* Le Languedocien anonyme.
Le concile de Lntran ayant adjugé le comté de Toulouse à Monlforl , ce général prit une seconde fois possession de la ville.
« Simon de Montfort , après avoir pris possession du duché de Narbonnc , malgré les oppositions de l'archevêque Arnaud , se rendit à Toulouse. Aussitôt après son arrivée , il convoqua dans le Chàteau-Narbonnais , le 7 de mars de l'an 121G , tous les habitants de la ville et du faubourg , qui lui ûrent hommage, et lui prêtèrent serment de fldélité, de même qu'à Amaury son ûls qui était présent. Ces peuples les reconnurent tous deux et leurs successeurs pour leurs seigneurs , et les notaires datèrent depuis leurs actes , Simon étant comte de Toulouse. Le lendemain mardi 8 de mars , le nouveau comte ayant convoqué les consuls , le commun conseil et le peuple de Toulouse , il leur fit à son tour le serment suivant : « Je , Simon )> de Montfort , par la grâce de Dieu , duc de Narbonne , comte » de Toulouse et de Leycestre , vicomte de Bcziers et de Car- )> cassonne , je jure de bonne foi , et je promets que je serai » bon seigneur et fidèle à l'honneur de Dieu et de la sainte )> Eglise , envers tous les hommes et toutes les femmes de » Toulouse et du faubourg , et que je conserverai de bonne » foi et défendrai l'Eglise de Toulouse et tous les citoyens , » dans leurs personnes et dans leurs biens , sauf la justice en )) toutes choses ; et si je manque en quelques-uns de ces arti- )> cles , je me corrigerai , après en avoir été averti et avoir » connu la vérité , par le conseil des prud'hommes , pour ne )> pas encourir le crime de parjure ; ce qu'à Dieu ne plaise. » Amaury son ûls prêta le même serinent. 11 fit ensuite raser entièrement les murs de la cité , du bourg de Toulouse , aplanir les fossés , abattre toutes les tours des maisons qui étaient en grand nombre , et enlever les chaînes des rues pour ôter toute occasion de révolte. 11 fit fortifier dans la même vue le Chàteau-Narbonnais, et retirer la terre dont il était rempli jusqu'au faîte. Il y fit ouvrir en même temps une porte du côté du levant , pour entrer et sortir à l'insu des habitants et malgré eux ; il fit de plus creuser un large fossé entre ce château et la ville, et l'entoura de fortes palissades. » [Ibid. , ch. 102. )
• Calvinet ! mont obscur qu'attend un jour de gloire , Les siècles étonnés garderont ta mémoire !
Allusion à la bataille de Toulouse , qui fut livrée le 10 avril 1814, et qui ferma 1ère des grandes batailles de l'empire. Dans cette journée à jamais célèbre, vingt mille Français soutinrent l'effort de près de cent mille Anglais , Espagnols ou Portugais. Toulouse, à l'aspect du levant, est dominée par une ceinture de coteaux dont le Calvinet est le sommet culminant. — (Voir le Précis des Evénements militaires devant Toulouse , par M. le général Lapène. )
3 Pourtant, quel roi puissant m'eût jamais fait la loi , Si Rome n'eût armé le monde contre moi !
Ces vers ne sont que la traduction d'un passage de la Canso de la Crozada contra los eretges albiyes , attribuée à Guillaume de Tudèle , et que depuis l'on a donné pour épitaphe au malheureux Raymond VI, qui, dans le poème, est appelé Raymond le Vieux.
No y a home sur terra per gran senhor que fos Quem jeltés de ma terra si la gleysa non fos. Le texte de la Canso présente une variante :
<( Que non es en est mon nulhs om tan poderos » Que mi pogues destruire si la gleyza non fos. »
( Vers 3800-3807. )
4 Vainqueur, sois généreux ! j'implore ta pitié.
L'auteur du poème , admirateur passionné des grands modèles de l'antiquité , n'a pu s'empêcher de consigner ici l'imitation de la scène la plus pathétique de l'Iliade : Priam aux genoux d'Achille , et lui redemandant le corps de son fds.
5 Quel démon t'inspira la fatale pensée
De secourir ta sœur — plût au ciel , délaissée !
Cette ellipse rappelle celle encore plus forte que Racine a cru pouvoir employer dans Andromaque. — C'est Hermione qui parle à Pyrrhus , dans la fameuse scène de l'ironie. Quand la passion éclate , elle lui dit :
« Je t'aimais inconstant ; quaurais-je fait.... fidèle? »
L'abbé d'Olivet, dans ses remarques sur Racine, fait les réflexions suivantes au sujet de cette ellipse : « Ce qui rend » l'ellipse non seulement excusable , mais digne même de » louanges , c'est lorsqu'il s'agit , comme ici , de s'exprimer » vivement, et de renfermer beaucoup de sens en peu de » paroles ; surtout lorsqu'une violente passion agite la per- )) sonne qui parle. Hermione , dans son transport , voudrait » pouvoir dire plus de eboses qu'elle n'articule de syllabes. »
6 Vous avez triomphé , nous devons nous soumettre. Voir la lre note ci-dessus.
7 Deux cents bourgeois choisis, deux cents noms respectables Sont inscrits sans pitié sur de funestes tables.
Ici l'auteur s'est un peu écarté de l'histoire , comme dans presque tout le 13<" chant. Du reste, ce fut un peu plus tard que Montfort céda aux instigations de Foulque , et qu'il exerça d'odieuses persécutions contre les bourgeois de Toulouse.
8 Mille bras acharnés l'enlevaient , ô Toulouse ! La couronne de murs dont tu fus si jalouse.
L'on a vu dans une note précédente avec quel acharnement Montfort avait fait raser les murailles de Toulouse et les tours qui surmontaient un grand nombre de maisons dans son enceinte.
SOMMAIRE
Marcel cherche le jeune Raymond. — In ange lui trace sa marche. — Marcel descend au bord de l'Elire. — Il trouve l'ermite que l'ange lui avait désigné. — L'ermite lui remet un rameau bénit. — La chèvre sauvage qui doit le conduire s'offre à lui.
j|arcel subit diverses épreuves. — Marcel est arrêté par une troupe de démons
sous la figure de bergers. — In démon prend la figure d'une, jeune Toulousaine qu'il a aimée. — Marcel triomphe de ce nouveau piège. — Elma connaît l'arrivée prochaine de Marcel. — Elle vent immoler Raymond. — Elle lui tend un nouveau
piège. Raymond , au moment de succomber , est délivré par Marcel. — Il
apprend les malheurs de Toulouse et Teut se tuer.— Le grand Raymond lui apparaît et le conduit dans le lieu d'expiation. — Le château enchanté est englouti par un volcan. — Le graud Raymond et son descendant prennent le chemin des enfers.
Tandis que , résignée au sort qu'on lui prépare , Toulouse gémissait sous le joug d'un barbare , Qu'elle voyait , au nom des vainqueurs irrités, Ses monuments proscrits et ses murs insultés , Pour arracher son maître à de honteuses chaînes 7 Marcel a poursuivi ses courses incertaines. Marcel, toujours en proie au plus triste abandon , A demandé son maître aux peuples d'Aragon. Il parcourt les cités, les fleuves, les campagnes; Il appelle Raymond sur le flanc des montagnes ; Mais nul cri du désert , nulles voix , nuls échos , Nul bruit pour dénoncer l'asile du héros;
i-2 CHANT QUATORZIÈME.
Et pendant qu'il poursuit sa course solitaire ,
Il a vu trente fois renaître la lumière.
Tel , dans les bois déserts , le ramier voyageur
Cherche son compagnon frappé par un chasseur ,
Lorsqu'au bord d'un ruisseau posant son vol timide
Il étanchait sa soif dans une onde limpide.
La nuit couvrait les cieux , et la terre , et les mers ; 1
Le sommeil , trêve heureuse à nos soucis amers ,
Aux mortels accablés dont il détend les chaînes,
Avec le doux repos versait l'oubli des peines.
De fatigue expirant , sous le chaume abrité,
Marcel goûtait à peine un sommeil agité.
Tout-à-coup , ô prodige ! un rayon de lumière
Remplit de son éclat l'indigente chaumière;
Un ange au vol rapide apparaît et lui dit :
(( Ami, la Vierge sainte à ton zèle applaudit;
» Tu trouveras ton maître ; et ta main qu'il oublie
» Brisera les liens de son âme asservie.
)> Sitôt que le soleil de ses premiers rayons
» Viendra dorer les cieux et la crête des monts ,
» Descends au bord de l'Ebre , et dirige ta course
» En remontant les flots que prodigue sa source ,
» Jusqu'à l'heure où les bœufs, de leur joug affranchis,
» Paissent les verts gazons par l'onde rafraîchis;
» Alors, sous les rameaux d'un bois qui la recelle,
» A tes yeux va s'offrir une antique chapelle ,
» Dont le faîte s'incline, à demi renversé,
CHANT QUATORZIÈME. i3
)> Par la mousse et le lierre à l'cntour tapissé.
)> Entre dans ce lieu saint. Sous l'humble toit habite,
» Oublié des humains, un vénérable ermite;
» Il t'attend. D'un vieux buis qui se courbe en berceau ,
» Il ira, sous tes yeux, détacher un rameau;
» Sa main le bénira. Dans l'onde consacrée ,
» Trois fois il trempera la tige séparée ;
» Toi, pliant les genoux, humiliant ton fronl ,
» De ce rameau bénit tu recevras le don.
» Qu'il ne te quitte pas ! tu reviens au rivage ;
» Devant toi va bondir une chèvre sauvage.
» Suis ses pas; tiens toujours le rameau dans ta main;
» Les bois et les rochers t'ouvriront un chemin ,
» Et, courant devant toi, la chèvre voyageuse
» Guidera de tes pas la marche aventureuse.
» Des plus âpres sommets méprise la hauteur ,
» Ne te laisse arrêter par aucune terreur ;
» Les cimes, les terreurs, vainement renaissantes,
» Sous le rameau bénit tomberont impuissantes ;
)) Tu vaincras; et Raymond , pour le ciel racheté ,
» Te devra son salut avec sa liberté. »
L'ange à ces mots s'envole; et Marcel en prière Prosterne son visage inondé de lumière.
Déjà l'aube naissante, humide de vapeurs, Jetait au front des cieux ses timides blancheurs ; Le troubadour se lève; heureux, plein d'espérance, Vers les rives de l'Ebre il descend en silence,
Et le long de son cours se frayant un chemin ,
S'empresse d'obéir au messager divin.
Tel l'amant dont l'hymen va couronner la flamme ,
Eveillé par l'amour, doux tyran de son âme,
Se montre dès l'aurore à l'horizon vermeil ;
Tel l'heureux troubadour précède le soleil.
Il s'avance ; du fleuve il remonte la rive ,
Et nul objet n'échappe à sa vue attentive.
A l'heure où le soleil , multipliant ses feux,
De ses plus vifs rayons illumine les cieux,
Il aperçoit , au sein des campagnes fleuries ,
Des bœufs libres du joug , paissant dans les prairies.
Dans l'épaisseur d'un bois , bientôt s'offre à ses yeux
Une chapelle antique , un toit mystérieux
Que la mousse tapisse, où la ronce et le lierre
Dans leur tissu grimpant emprisonnent la pierre.
Marcel suspend sa marche , et ses regards surpris
Ont reconnu les lieux que l'ange avait décrits.
Ainsi l'infortuné qu'au matin de la vie
Un exil douloureux ravit à sa patrie,
Contemple avec ivresse , au moment du retour,
Le rivage si cher où son œil vit le jour.
L'heureux Marcel approche; et bientôt, à l'entrée,
Apparaît le gardien de l'enceinte sacrée ,
Qui lui dit : « Je sais tout. Un ange, cette nuit,
» M'a déjà révélé l'espoir qui vous conduit,
» Vous tentez un dessein que Dieu même autorise,
» Et je dois seconder la pieuse entreprise. » Venez, mon fils, prions; ensemble prosternés, » A nos saints protecteurs, de splendeur couronnés, » De nos vœux suppliants adressons l'humble homma » Que la mère du Christ, dont vous voyez l'image, » Qui porte l'Enfant-Dieu dans ses bras caressants, )> Reçoive nos soupirs et notre pur encens! »
Il dit ; et vers le ciel, espoir des enfants d'Eve,
Comme un divin parfum leur prière s'élève.
Sous les feux du soleil , telle , en un jour serein ,
Monte au ciel radieux la vapeur du matin ;
Ou tel, aux bras d'un saule, en spirale fleurie,
Le liseron léger s'élance et se marie.
Un rayon de la grâce est descendu sur eux.
Après avoir prié, d'un pas silencieux
Ils ont franchi le seuil de la pieuse enceinte,
Et sur leur front ému la confiance est peinte.
Au dehors , à côté des antiques arceaux ,
Un buis , tronc séculaire , étendait ses rameaux.
L'ermite qu'inspirait un céleste génie,
En détache une branche , et sa main l'a bénie ;
Dans l'onde consacrée il la plonge trois fois ;
Trois fois sur le rameau sa main t race une croix ;
Trois fois il se prosterne; et la vertu divine
Devant qui tout genou fléchit , tout front s'incline ,
Fulmine par sa bouche et répand sur les monts
Les mots , ces mots sacrés qui font fuir les démons :
<( Puissances de l'abîme , et voifs, esprits immondes
)> Qui remplissez nos cœurs de ténèbres profondes ,
» Qui jetez dans les airs, sous des voiles obscurs ,
» Votre noire malice et vos charmes impurs ;
» Démons , anges de mort , séducteurs plein d'audace ,
)) Que ce rameau bénit vous disperse et vous chasse ! »
L'ermite se relève; et là , devant l'autel ,
Il remet le rameau dans les mains de Marcel. 2
(( Allez, mon fils, dit-il; Dieu sera votre guide.
» Que rien ne vous arrête et ne vous intimide !
» Le sentier difficile où s'engagent vos pas ,
)> A des pièges secrets qu'on ne soupçonne pas ;
» Des terreurs, des périls, des monstres, des orages
» Qui doivent éprouver les plus fermes courages.
» De ces sombres terreurs qu'il vous faut étouffer,
» L'inébranlable foi peut seule triompher.
» Aux plus rudes assauts opposez la constance;
» Ce rameau protecteur vous suffit pour défense ;
» Les prestiges menteurs et les pièges cachés
» Disparaîtront sitôt qu'il les aura touchés.
» Le ciel veille sur vous ; il daigne vous sourire ,
» Et la chèvre sauvage est prête à vous conduire. »
A ces mots il l'embrasse. Epris d'un feu divin ,
Marcel d'un pas rapide a repris son chemin.
Il sort du bois ; du fleuve il s'approche en silence ; Il marche, et dans sa main le rameau se balance ; Et tandis qu'il chemine aux bords inhabités,
Une chèvre bondit et joue à ses côtés. Dans l'or des blonds genêts aux odorants calices , L'animal inconstant égarait ses caprices ; La neige de son front couvre le jais naissant Qui de sa double corne armera le croissant ; Dans le duvet soyeux de sa blanche fourrure Brillent quelques points noirs, chatoyante parure ; Ses jambes et ses pieds sont noirs ; un noir émail Se découpe en étoile et revêt son poitrail. Comme ces feux errants qu'enfantent les orages Et qu'on voit voltiger au bord des marécages, Lorsqu'on un soir d'été , tombant d'un ciel de plomb , Une épaisse vapeur pèse sur l'horizon ; Telle , d'un pas léger sautant sur le rivage, La chèvre bondissait , indocile et sauvage. Bientôt elle s'écarte, et suivant un hallier, Elle engage ses pas dans un âpre sentier. Elle grimpe ; et Marcel , loin des douces vallées , A travers les buissons , les roches désolées , Dont les bords anguleux lui déchirent les mains, Gravit d'un pied hardi de périlleux chemins. La chèvre monte encore; et Marcel suit la pente D'une lande stérile où son guide serpente; Il s'enfonce avec elle en de vastes forêts , Où les sapins géants, les hêtres , les cyprès , Confondant leur feuillage, entrelaçant leur ombre , De leurs mille rameaux croisent la voûte sombre. Une terreur muette , un silence profond
Habitent ces déserts qui s'étendent sans fond. Toujours suivant son guide et repoussant le doute , Dans Fépaisse forêt Marcel poursuit sa route; 11 franchit des ravins , des pics , de noirs sommets , Et les contins du bois n'apparaissent jamais.
Mais bientôt , il entend un bruit sourd de tempête ;
Le ciel gronde , les vents mugissent sur sa tête ;
Le jour a disparu ; la foudre avec fracas
D'un long serpent de flamme enveloppe ses pas.
La grêle à coups pressés frappe; des hautes cimes
Les torrents furieux roulent dans les abîmes ;
Le mont s'agite et tremble , et remplit les échos Du bruit toujours croissant du tonnerre et des flots. A ces coups imprévus , la chèvre épouvantée Au-devant de Marcel soudain s'est arrêtée, Et sur ses pieds tremblants se serrant près de lui , De sa main qu'elle lèche elle implore l'appui; Et Marcel la rassure, et sa main caressante Raffermit et soutient la chèvre chancelante. Sa foi résiste; au sein de l'horreur qui le suit , Il arrête ses pas égarés dans la nuit. Partout règne et s'étend l'obscurité fatale , Que l'éclair redoublé perce par intervalle. Dans cet affreux chaos qui vient l'environner , Sur le front de Marcel la mort semble planer. A la lueur des feux que prodigue la nue , Un horrible fantôme, une forme inconnue
Sort de terre et grandit, ouvrant ses bras hideux, Pour étouffer Marcel dans ses terribles nœuds. Ainsi, des Portugais maudissant les conquêtes, Un géant se dressait sur le cap des Tempêtes ; Tel encor Polyphême , effroi des matelots , Foulait la mer profonde et dominait les Ilots. Marcel n'a pas tremblé. Défiant la poursuite, Il s'arme des secours de l'ange et de l'ermite; A leurs sages conseils il remet ses destins , Et le rameau bénit n'a point fui de ses mains. Il l'agite trois fois ; trois fois avec courage Du signe rédempteur il a tracé l'image; Trois fois , pour asservir le démon rugissant , Sa bouche a prononcé le nom du Tout-Puissant. A ce nom révéré , les ouragans s'apaisent , Les éclairs sont éteints , les tonnerres se taisent ; Le fantôme s'enfuit dans un nuage obscur , Et le ciel se revêt de lumière et d'azur.
L'orage évanoui , dans son étroite voie La chèvre en bondissant se remet avec joie ; Le troubadour la suit au sentier hasardeux ; Enfin, de la forêt ils sortent tous les deux. Pour franchir des sommets qui dominent les nues, Son pas pénible et lent gravit les roches nues; Sur sa tête qu'anime un étrange plaisir , Il entend la cascade et gronder et mugir ,
El sos pieds ont foulé, sons l'humide colonne, L'écume du torrent qui s'élance et bouillonne.
Parmi des blocs épars de schiste et de granit,
L'onde plus abondante élargissait son lit;
La chèvre aux bonds joyeux s'ouvre une route aisée ,
Et saute en se jouant sur la rive opposée.
Marcel descend au bord , et le Ilot lui sourit ;
Nul soupçon n'a troublé la paix de son esprit.
Mais lorsque, impatient de la rive prochaine,
Dans l'onde insidieuse il se plongeait à peine ,
Une atteinte subite a frappé tous ses sens :
L'onde , froide ceinture , a pénétré ses flancs ;
Son sang presque glacé s'arrête en chaque veine;
Un serrement cruel opprime son haleine;
Et le mortel frisson qui les tient engourdis
Laisse sans mouvement ses membres refroidis.
Ainsi, dans le sommeil, quand l'âme gémissante
Contre un songe fatal se débat impuissante;
Lorsque pèse sur nous le pouvoir des démons ,
Et que, pour respirer, l'air manque à nos poumons;
Notre langue n'a plus , par la terreur glacée ,
De cri pour la douleur , de voix pour la pensée,
Et , par de vains efforts notre corps agité ,
Subit l'affreux tourment de l'immobilité.
Soudain le Ilot mugit; l'onde (ô terrible épreuve! ) Se gonfle , et le torrent s'élargit comme un fleuve.
CHANT QUATORZIÈME. .'il
Marcel que rien n émeut , s'efforce de lutter ; Mais au courant rapide il se sent emporter ; Il sent avec terreur que la branche bénie Est prête à s'échapper de sa main affaiblie ; L'athlète courageux, pour sauver son trésor, La place entre ses dents , et lutte , et lutte encor. Mais l'enfer contre lui soulève la tempête ; Le flot toujours croissant a roulé sur sa tête. Marcel gémit sous l'onde ; il est près d'étouffer , Et le doute en son cœur commence à triompher.
(c Serai-je donc vaincu ? dit-il Cruel martyre ! »
Il soulève son front cherche l'air. ... et respire
Tu respires , Marcel ! mais ton doute est puni , Et ta bouche, en s'ouvrant, perd le rameau béni; Il t'échappe, il te fuit!.... Dans sa douleur profonde, Il le cherche et le voit au loin flotter sur l'onde. Déchiré de remords, honteux de son effroi, Il s'écrie : « O mon Dieu ! Vierge, secourez-moi! » Grâce!.... » Il priait encor; déjà la chèvre blanche, Au torrent élancée, a ressaisi la branche, Et soulevant la tête , et se jouant sur l'eau , A Marcel plein de joie elle rend le rameau. Marcel en frappe l'onde, et sur les eaux vaincues Il s'élève ; à son corps les forces sont rendues ; Il s'avance ; et , plus fort du Dieu qui le défend , Sur l'autre bord conquis pose un pied triomphant. Bientôt, sur le rocher il marche d'un pas ferme; Mais de l'épreuve encore il n'atteint pas le terme.
b-2 CHANT QUATORZIÈME.
Dans le haut firmament, l'astre fécond du jour
Avait déjà décrit les deux tiers de son tour ,
Et le grand disque d'or qui roule solitaire
Lançait ses traits de feu dans des flots de lumière.
Marcel suivait toujours vers le but désiré
Les pas intelligents de son guide inspiré.
Après avoir franchi sur ces pentes rapides
Des pics échelonnés et des roches arides,
Il arrive aux confins des granits les plus durs.
Là, deux vastes rochers, taillés comme deux murs,
Dans l'air que les vautours agitent de leurs ailes ,
Elèvent les sommets de leurs formes jumelles.
De ce sombre détroit s'échappaient par moments
Un grincement horrible et de longs sifflements;
C'est l'unique sentier qui leur ouvre un passage.
Marcel, pour le franchir, doit s'armer de courage.
La chèvre tremble ; il marche en vaillant champion.
Devant lui se présente un énorme dragon ;
Ses yeux dardent l'éclair ; une aigrette sanglante
Couronne à plis hideux sa tête menaçante ;
Il étale au soleil et déroule à grand bruit
Ses écailles d'azur où la flamme reluit.
Dans sa gueule béante , à l'immense orifice ,
Un triple rang de dents s'allonge et se hérisse ,
Et ce monstre cruel qui s'avance en rampant , Joint l'horreur qu'il inspire à l'effroi qu'il répand. A son regard brillant la chèvre fascinée ,
Sous un charme fatal palpitante , entraînée ,
Pousse des cris plaintifs, et sans force pour fuir,
Dans la gueule du monstre elle allait s'engloutir. 3
Elle allait. . . . Mais Marcel , que sa rage menace ,
S'arme pour le combattre et de force et d'audace.
Il marche droit à lui. Le terrible dragon
L'inonde, mais en vain, de bave et de poison.
Marcel tire son glaive, et le frappe. ... 0 surprise !
Sur le dos écaillé le fer vaincu se brise.
Le monstre a terrassé Marcel ; le troubadour
Dans une étreinte horrible allait perdre le jour;
Mais de ce nœud fatal , agile , il se dégage ,
Et du rameau bénit trouvant enfin l'usage :
« Monstre, qui que tu sois, ministre de l'enfer,
» Indomptable dragon, enfant de Lucifer,
» Par ce rameau sacré qui te brave et te touche ,
» Au nom du Tout-Puissant qu'invoque ici ma bouche ,
» Tombe et meurs ! » Il disait ; et le monstre accablé ,
Pousse un rugissement dont le mont a tremblé ;
Il se débat en vain; vaincu par le supplice,
Il roule et va tomber au fond d'un précipice.
Mais le combat fatal n'a pas fini. Soudain , D'un antre ténébreux sort un horrible nain. Le nain devient géant; sa main forte et velue Fait siffler, en tournant, une énorme massue : « Misérable étranger, toi dont l'audace vient » D'immoler à mes yeux mon fidèle gardien ,
» Tremble! tout sert ici ma puissance outragée;
» Dans les flots de ton sang sa mort sera vengée , »
Disait-il ; et sa voix , en prononçant ces mots ,
Comme un bruyant tonnerre ébranlait les échos.
Cependant, de Marcel il redoute l'approche;
Sa massue a frappé de grands quartiers de roche;
Et la pierre, volant dans l'air avec fracas,
Eut écrasé Marcel sous ses nombreux éclats.
Mais lui, dont la foi vive affermit le courage,
Impassible , fait face à ce nouvel orage ;
Il prie; et les éclats en vain multipliés,
Se transforment en fleurs qui tombent à ses pieds.
Le géant est vaincu ; sa rage sombre expire;
De l'ascendant divin il reconnaît l'empire ;
Il frappe la montagne, et dans ses flancs profonds
Il court ensevelir sa honte et ses affronts.
Ainsi ce peuple ailé de fantômes funèbres ,
Qui jettent l'épouvante au milieu des ténèbres ,
Ce fantastique essaim des enfants de la nuit,
Aux approches du jour se dissipe et s'enfuit.
Délivré du péril qui menaçait sa tête,
Marcel reprend son guide et' marche à sa conquête.
Le détroit est franchi ; dans de vastes déserts ,
Une pelouse immense étend ses tapis verts;
Sur le front aplani des plus âpres montagnes ,
Des gazons parfumés, de riantes campagnes
Qu'ombragent des bosquets , qu'arrosent des ruisseaux .
' Livrent leur pâturage à de nombreux troupeaux. Marcel poursuit sa marche. A sa vue étonnée Bientôt s'offre un vallon , retraite fortunée , Frais et riant asile , où des bergers heureux Se livraient, en chantant, aux plus aimables jeux. Des guirlandes de fleurs aux arbres enlacées, Sur les gazons riants des coupes dispersées , Du laitage, des fruits, les débris d'un repas, Signalaient une fête et de joyeux ébats. Bientôt, pour animer les danses de ces pâtres, Accourt un doux essaim de bergères folâtres. Des fleurs sont dans leurs mains, des fleurs ceignent leurs fronts; Leurs pieds vifs et légers effleurent les gazons; Leurs yeux sont rayonnants d'un aimable délire ; Au corail de leur bouche éclôt un doux sourire ; Ce sourire enchanteur qui trouble la raison Et de la volupté prépare le poison.
A l'aspect imprévu de la joyeuse fête , Marcel n'ose avancer ; il soupire , il s'arrête ; 11 écoute, pensif, ces chants dont la douceur Par un charme secret vient amollir son cœur. Tel le triste exilé , d'une oreille attendrie , t Ecoute en soupirant les chants de sa patrie,
Ces airs simples et doux qu'il apprit au berceau , Et dont l'attrait si vieux semble toujours nouveau. Qu'éprouve donc Marcel ? quelle atteinte inconnue Le rend triste et rêveur , le saisit , le remue ?
oG CHANT QUATORZIÈME.
11 voit sur les gazons les bergères bondir,
Les voiles voltiger , les groupes s'arrondir ,
Les mains presser les mains , et la danse ondoyante
Nouer et dénouer cette chaîne vivante.
Bientôt on l'aperçoit, on l'appelle: « Etranger,
» Dont le noble courage affronte le danger,
» Quel que soit le projet où ton cœur s'abandonne,
» Sois pour nous un ami que le destin nous donne !
» Viens, et fais sans rougir ce qu'ont fait les héros ;
» Suspends auprès de nous le cours de tes travaux ;
» Partage les plaisirs d'une joyeuse troupe;
» Apprends, à notre exemple , à vider une coupe. »
A cet appel si franc , le troubadour séduit Descend dans le vallon , et la chèvre le suit.
Il arrive , on l'accueille , on lui donne une place ;
Sur les gazons fleuris il s'assied, se délasse,
Et son cœur qui se ferme au soupçon flétrissant ,
S'enivre d'un plaisir aussi doux qu'innocent.
Alors, se détachant de la troupe folâtre,
Une vierge naïve , aux épaules d'albâtre ,
Aux longs cheveux flottants, au front modeste et pur,
Aux timides regards qui nagent dans l'azur ,
S'approche de Marcel, et d'une voix si tendre
Qu'un frisson de plaisir le saisit à l'entendre :
(( Jeune étranger, dit-elle; oh! c'est un sort jaloux
» Qui t'a jusqu'à ce jour retenu loin de nous !
» Repose-toi ; la paix habite nos ombrages. » Goûte ces fruits vermeils , accepte nos laitages ; » Et si notre destin peut suffire à tes vœux , » Partage nos transports, reste ici; sois heureux! )> Pour étancher ta soif, permets que ce breuvage )> Des nœuds que nous formons devienne encore un gage. Elle emplit une coupe , et l'ami de Raymond Allait boire le philtre offert par un démon.
Mais la chèvre qui joue au milieu de la troupe, Accourt en bondissant et fait tomber la coupe , Au moment où Marcel, égarant sa raison, Sous sa lèvre enflammée aspirait le poison. Quelques gouttes pourtant à son sein parvenues , Y jettent des langueurs jusqu'alors inconnues ; Une vapeur s'élève à son front affaissé; Dans un léger nuage il flotte embarrassé.
La nymphe, d'un regard qui feint d'être timide, Observe le progrès du breuvage perfide.
Quand elle voit Marcel les yeux pleins de langueur , Elle change ses traits , sa taille , sa couleur ; D'une enfant de Toulouse elle prend la figure, Le parler, le maintien , la grâce , la tournure ; Et quand déjà le charme est vainqueur à demi, Elle dit : « Etranger , troubadour , noble ami , » Je ne me trompe point , j'ai su te reconnaître ; » Tu te nommes Marcel; Toulouse t'a vu naître;
)> Et moi que tu connus dans ce charmant séjour,
» Sous le ciel de Toulouse aussi j'ai vu le jour.
)> Du Chûteau-Narbonnais l'ombre , aujourd'hui funeste ,
» Abrita bien longtemps ma demeure modeste.
» Ne te souvient-il plus de ces jours fortunés ,
» Où , par un doux penchant l'un vers l'autre entraînés ,
» Dans les bosquets touffus de ces îles fleuries
)> Nous allions égarer nos tendres rêveries?
» Berthe alors te fut chère. »
« Eh quoi! Berthe , c'est vous?
» Je ne suis plus surpris si des accents si doux » Ont saisi, dès l'abord, mon oreille étonnée. » Mais ici, dit Marcel, qui vous eût devinée? » Quel destin en ces lieux vous a conduite aussi? » Loin des vôtres , enfin , que faites- vous ici ? »
« Ecoutez-moi, Marcel; vous frémirez, dit-elle, » Au récit des malheurs de la cité fidèle ; » La croisade a vaincu ; c'en est fait , Pierre est mort , » Et Toulouse se meurt dans les bras de Montfort. » Il a brisé ses tours , renversé ses murailles , Ce n'est plus qu'un enclos semé de funérailles ; » Les miens sont dispersés par le fer du vainqueur; » J'ai fui dans ces déserts la honte et la douleur; » Et ces bons montagnards qu'attristait ma misère, » A ma détresse en pleurs ont ouvert leur chaumière. »
« Qu'en tends-je? dit Marcel. Quoi ! Toulouse. . . Raymond. . . » Quoi! tous les deux tombés?. . . O crime!... ô trahison! » Mon maître, sans combattre, a cédé la victoire; » Il perd dans la mollesse et son sceptre et sa gloire! » Sauvons-le ! suivez-moi ! franchissons ces déserts ! » Arrachons-le tous deux à ses indignes fers ! »
(( Hélas! il n'est plus temps. Nulle puissance humaine
» Ne peut d'un tel amour briser la dure chaîne ,
» Répond Berthe. A nos vœux tout espoir est ravi.
» L'enchanteresse Elma qui le tient asservi ,
» Par-dessus les glaciers qui couronnent ces cimes,
» Aux pics les plus ardus, aux penchants des abîmes,
» Habite avec Raymond des palais enchantés ,
» Où jamais des humains les pas ne sont montés.
» Des chars aériens peuvent seuls y conduire ;
» Là, des noirs nécromants fut établi l'empire.
» Je crois à ton courage , à ta noble vertu ,
» A tes constants efforts, à ta foi.... mais, vois-tu,
» Rien ne te servirait d'escalader ces roches ;
)) Des monstres dévorants en gardent les approches.
» Ecoute ; mets un frein à ce zèle imprudent
» Qui te ferait tomber sous leur cruelle dent.
» D'ailleurs , quel est ton but? prends pitié de ton maître;
» Il serait malheureux s'il pouvait se connaître;
» Respectons le sommeil où dorment ses douleurs ;
» Laissons-lui son ivresse et sa chaîne de fleurs. »
Ainsi la fausse Berthe essayait son empire, De Marcel qui chancelle échauffait le délire , D'un nouvel artifice empruntait le secours, Mêlant au philtre impur le poison des discours. Et Marcel , dont le pied glisse au bord de l'abîme , Marcel allait trahir sa mission sublime ; Lui, qu'à tant de périls Dieu daigna dérober, Sous l'épreuve fatale il allait succomber. Il croit revoir l'objet de son ardeur naissante; Il rêve à ses côtés d'un bonheur qui l'enchante ; Sur ses yeux éblouis par un charme nouveau La confiance aveugle attache son bandeau.
« Oui , Berthe, c'est bien toi ; je me plais à le dire;
» Je reconnais ta voix, tes beaux yeux, ton sourire,
» Jusqu'au parfum si doux qu'exhalent tes cheveux,
» S'est écrié Marcel ; enfin , je suis heureux !
» Qui m'eût dit qu'au désert, si loin de ma patrie,
)> L'amour viendrait à moi pour consoler ma vie !
» Ecoute. . . . j'ai pourtant un devoir à remplir ;
» Ne nous endormons pas dans les bras du plaisir;
» Je trahirais mon maître — et lui-même , ô supplice !
» En moi de sa ruine il verrait le complice.
)> Courons le délivrer ! . . . . sais-tu que sa valeur
» Peut de Toulouse un jour réparer le malheur ?
» Les dangers que tu crains n'ont rien qui m'épouvante;
» Par ce rameau bénit, d'une main triomphante,
» Je sais les écarter ; par sa suprême loi ,
•» Les glaciers et les pics se courbent devant moi.
» Dans ce fatal séjour je n'aurai qu'à paraître ,
» Pour dissiper le charme et délivrer mon maître. >:
La fausse Bcrthe, alors : « Pourquoi me le cacher,
» Ce merveilleux rameau? ne puis-je le toucher?. . .
» Y penses-tu, Marcel? ton refus est bizarre. »
Elle dit; et sa main le saisit, s'en empare.
Elle semble jouer; elle court, elle fuit.
Marcel , moitié confus , moitié tremblant , la suit ;
Il se trouble, il chancelle; et toujours à l'oreille
Une secrète voix l'avertit , le conseille ;
Et la voix lui disait : « On a surpris ta foi !
» Marcel , on te trahit ; Marcel , prends garde à toi
Non loin de là, nourris de chaume et de feuillages
Des feux étaient dressés pour d'agrestes usages.
Berthe accourt et se presse et va toujours sautant ,
Et devance Marcel qui la suit haletant.
Elle approche des feux. Déjà sa main rapide
A lancé le rameau dans le brasier avide.
Hélas! c'en est donc fait, malheureux troubadour!
Son appui , son espoir est perdu sans retour !
Il voit le buis sacré qui frémit dans la flamme.
Un éclair de raison illumine son âme ;
Marcel se précipite; il poursuit de sa main
Le rameau que les feux n ont pas encore atteint ;
Il le saisit, l'arrache, et dit : « Race funeste !
» Vils enfants du démon, monstres que je déteste, » Fuyez ! disparaissez ! . . . » A ces mots , comme un trait, Les nymphes, les bergers, les fleurs, tout disparaît; Et Marcel, délivré des pièges de l'abîme, Dirige enfin ses pas vers la fatale cime.
Mais bientôt, descendu sous l'horizon vermeil , Roule sous d'autres cieux le disque du soleil ; La nuit déploie et jette à la brise embaumée Sa robe de saphir, d'étoiles parsemée.
Marcel suspend sa marche ; il calme ses douleurs , Et trouve le sommeil sous un toit de pasteurs.
Cependant, de terreurs, de tourments agitée ,
El ma dans son palais errait épouvantée ;
Le sort, qu'elle interroge en voulant se tromper ,
Lui révèle les maux qui doivent la frapper.
0 du sombre avenir fatale prévoyance !
Pourquoi percer la nuit et sonder le silence ?
Au-devant de nos maux quel besoin de courir ?
Les craindre et les savoir , c'est deux fois les souffrir.
Elma n'ignore rien; Toulouse est sa rivale ; Elle a su de Marcel la mission fatale ; Elle a, pour l'arrêter et vaincre le destin, D'obstacles renaissants hérissé son chemin. C'est elle qui , luttant contre un prochain naufrage ,
Déchaîna contre lui les torrents et l'orage ;
De l'hydre et du géant alluma les fureurs ,
Et voulut l'attacher par des liens de fleurs.
Comment de ses remords supporter le reproche ,
Et comment repousser l'ennemi qui s'approche ?
Quelques heures encore, et Marcel triomphant,
Marcel va lui ravir son trône et son amant.
Son pouvoir est vaincu ; reine découronnée ,
Au char de son vainqueur elle est donc enchaînée
<( Ne valait-il pas mieux , vain délire d'un jour !
» Ne pas s'abandonner aux conseils de l'amour?
)> Résister à l'attrait de sa voix mensongère ?
)> 0 coupe du plaisir, que ta lie est amère! »
Disait-elle. Et tantôt elle veut ressaisir
Les restes d'un pouvoir prêt à s'évanouir ;
Et tantôt, détestant son art qui Ta trahie,
Détestant sa beauté, la lumière, la vie,
Esclave du héros qu'elle n'ose opprimer ,
Elle veut le haïr, et ne peut que l'aimer.
Qu'espérer ? qu'entreprendre ? et par quel charme encore
Retenir dans ses nœuds le mortel qu'elle adore?
Il est là; sous des fleurs il se laisse endormir,
Fermant encore au jour un œil qui va s'ouvrir.
0 supplice ! . . . . Elle veut , dans son délire extrême ,
Le livrer à la mort, s'y livrer elle-même ;
Du cœur qu'elle possède empêcher le réveil ,
Et descendre avec lui dans l'éternel sommeil ;
(i'i CHANT QUATORZIÈME.
Elle est prête à bénir cet excès d'infortune , Et ne demande plus qu'une tombe commune.
« Une tombe à Raymond ! ... il mourrait ! ... et pourquoi?. .
» Quel droit ai-je sur lui ?. . . son sang est-il à moi ?
» Lui mourir ! . . . . et c'est moi qui trame sa ruine ,
» Dont l'amour le poursuit, dont l'amour l'assassine !
)) Me suis-je donc rendue arbitre de son sort ?. . . .
» L'appelai-je au bonheur pour lui donner la mort ,
» Pour lui ravir sa gloire éteinte à son aurore?
» Ne l'ai-je donc sauvé que pour le perdre encore ?
)) Malheureuse ! est-ce là ce qu'attendait de moi
» Celui dont j'ai surpris la jeunesse et la foi ;
» Des illustres Raymonds ce rejeton unique?
» Est-ce à moi de briser celte tige héroïque ?. . . .
» Qu'il vive! et que moi seule, en proie à la douleur,
)) De mes jours condamnés je traîne le malheur;
» Ou que , de mes fureurs victime volontaire ,
» Je cherche dans la mort un terme à ma misère ! . . . .
» Hélas! moi qui rêvais tant de transports heureux, » La mort est aujourd'hui le plus cher de mes vœux ! » Ainsi , de mes grandeurs s'est envolé le songe , » Et d'un art impuissant j'ai connu le mensonge.
» 0 délire! ô faiblesse! ô destin trop prévu! » J'ai manqué de courage alors que je l'ai vu ; » Alors qu'à mes genoux prosternant sa victoire,
» Il se montrait soumis et rayonnant de gloire ,
» Que n'ai-je pu dompter, plus forte qu'aujourd'hui ,
» Le mouvement d'un cœur qui s'élançait vers lui ;
» De son regard de flamme ignorer le langage ,
» Résister à l'attrait de son funeste hommage ?. . . .
» Le fuir ?. . . . mais je n'ai pu. ... le vainqueur du tournoi
» Mieux que de ses rivaux a triomphé de moi
» Le sort le veut.... le sort, invincible puissance, » Et d'un astre ennemi la fatale influence. » Ce sont là mes vainqueurs ; ils ont tout fait : ni moi , » Ni lui , n'avons rien fait que céder à leur loi !
» Oh ! dans mon sein maudit quelle rage s'élève ! » Je nourris un enfer qui ne fait point de trêve. » Quel serpent me déchire ! et quels démons cruels » Se livrent dans mon cœur des combats éternels ! » Et je brûle , et je hais ! . . . . dans mon âme éperdue , » Plus de paix! plus d'amour ! ... la mort est descendue. . . » Ne puis-je la combattre .... et faut-il m'y livrer ?. . . .
» Pourquoi céder ? pourquoi sitôt désespérer ?
» Ah ! résistons du moins ! ressaisissons mes armes ! » Je suis femme ; essayons le pouvoir de mes charmes ! » Et si par le destin mon trône est abattu , » Je n'aurai point cédé sans avoir combattu ! »
Elle dit ; et , domptant le transport qui l'inspire , Sur sa bouche menteuse appelle le sourire; D une molle langueur elle emprunte le fard ;
La tendre volupté brille dans son regard ; Elle pare son front de pudeur et de grâce ; La douleur qui s'enfuit n'y laisse point de trace ; Et ce front ingénu reflète tour-à-tour La bonté , la candeur , l'innocence et l'amour. Ainsi, quand l'aquilon, retenant son haleine, Laisse tomber la mer qui s'aplanit sereine , Dans le miroir des flots , cristal silencieux , Se réfléchit l'azur et la pourpre des cieux ; A peine un léger souffle , un gracieux zéphire , Balance encor la vague et berce le navire. Mais cette mer si calme, au sourire menteur, Dont un rideau brillant cache la profondeur, Recelle dans ses flancs des écueils, des abîmes, Couve encor des fureurs, attend d'autres victimes; Et, si le vent mugit, sur son perfide bord Ses vagues jetteront le naufrage et la mort.
Elle aborde Raymond ; son langage hypocrite Interrompt en ces mots un songe qui l'agite : « Ami , je te cherchais; sois sans crainte, c'est moi. » Goûte encor lé repos ; je veille auprès de toi. » Quand la nuit de son voile enveloppe le monde, » Elma t'appelle ; et toi , dans une paix profonde , » Tu cherches le sommeil , et ton cœur n'entend pas » Les soupirs de l'amour qui t'ouvre en vain ses bras.
» — O mon ange sauveur ! dit Raymond ; chère idole !
0 Oh! quel bonheur pour moi d'entendre ta parole!
1 C'était nn songe horrible.... Au feu des longs éclairs , » Je voyais ce palais emporté dans les airs ;
)) Et toi , tu t'égarais parmi de noires ombres ;
» Et moi , précipité dans des abîmes sombres ,
» A travers la fumée et les feux dévorants,
)> Je traînais loin de toi mes pas faibles , errants ;
» Un mouvement rapide , un invincible orage
» M'emportait au milieu d'une brûlante plage ;
» Et dans le désespoir qui s'emparait de moi ,
» Je me sentais mourir en m'éloignant de toi ,
» Quand d'un mensonge affreux détruisant l'imposture ,
» Ta voix a dissipé mon rêve et ma torture.
» Mais pourquoi ce front pâle et ces traits abattus?
)> — Raymond, je veux mourir, car vous ne m'aimez plus.
)> — Moi, ne plus vous aimer! . . vous, mourir! . . quel langage!
)) Chassez de votre esprit un doute qui m'outrage;
» Bannissez un soupçon qui , renaissant toujours ,
» Pourrait mettre en péril la paix de nos amours.
» Jamais à mes regards vous ne fûtes plus belle ,
» Et je me sens brûler d'une flamme nouvelle.
» — On croit aimer encore , alors que l'on aima , » Répond en soupirant l'insidieuse Elma ; » Je connais mieux que toi les secrets de ton Ame, » Et je sens ta froideur , môme à travers ta flamme.
» Mais je préviendrai l'heure où tu vas me haïr;
» Mon empire est passé , Raymond , je veux mourir.
» — Ah ! cessez un discours qui m'afflige et me blesse ! » Est-ce là , chère Elma , répondre à ma tendresse ? » Vous régnez sur mon cœur, vous possédez mes vœux.
» — Un souffle suffira pour éteindre tes feux.
» — D'où viendra-t-il ?
» — Du Nord. . . et ma flamme jalouse. . . » A pour rivale un nom.
» — Quel est ce nom?
» — Toulouse!
» — Toulouse ! dit Raymond. ... Il est vrai qu'autrefois » Mes aïeux tout puissants y dictèrent des lois. » Mais que fait d'un vain nom l'importune mémoire ? » J'ai trouvé le bonheur, en oubliant la gloire.
» — Si tu m'aimes, Raymond, prouve-le; donne-moi
» Le seul gage d'amour qui m'assure ta foi:
)> Embrasse ma croyance; adore le prophète,
» Et foule aux pieds ton Christ , devenu ma conquête.
» — Qu'exigez- vous ?
» — Eh quoi ! tu n'oses me servir ?
» Garde tes vains serments, et laisse-moi mourir; » Et , puisqu'il faut par toi que mon sort s'accomplisse,
» Que ce fer à tes yeux. . . .
» — Arrêtez ! . . . ô supplice !
» 0 contrainte fatale ! . . . horrible trahison ! . . . » Non , vous ne mourrez pas ! . . . » Et le faible Raymond, Emporté par l'amour , tombant de crime en crime , Allait s'abandonner aux esprits de l'abîme.
Mais tandis que l'enfer dans son sein l'appelait,
Sur lui , du haut des cieux , le grand Raymond veillait.
Marcel qu'il a conduit et qu'il soutient encore,
A déserté sa couche, et, devançant l'aurore,
Il monte sur la cime aux éternels frima ts ,
Et la chèvre bondit au-devant de ses pas.
A travers les glaciers qui hérissent le faîte ,
L'intrépide Marcel achève sa conquête ,
Et d'un beau dévoCimcnt il marche transporté
Aux formidables murs du palais enchanté.
Au moment où Raymond , infidèle à sa gloire, Dominé par l'enfer, lui cédait la victoire, Tout-à-coup un éclair brille, le sol mugit, Le mont tremble, les murs chancellent, l'air frémit. Du palais ébranlé les voûtes s'obscurcissent; Un cri se fait entendre, et les monstres rugissent; Ce cri que jette Elma, ce cri du désespoir, Annonçait au démon la fin de son pouvoir.
Pourquoi donc ce désordre et cet affreux orage ? Au vieux palais d'Atland qui porte le ravage?
C'est Marcel; il est là.... Quel feu dans ses regards!
Du buis mystérieux il frappe ces remparts;
Us s'ouvrent. . . Elma tombe. . . et lui , d'un front su biime
Dénouant les liens qui chargeaient sa victime,
Il s'incline et s'écrie : « 0 mon maître ! voyez !
» Marcel est près de vous , Marcel est à vos pieds !
» Toulouse vous attend !
» — Marcel ! . . . Toulouse ! . . . où suis-je ? » S'est écrié Raymond. Quel étrange vertige! » Que s'est-il donc passé ?. . . Ces vêtements. . . pourquoi ?. . . » Et ces vains ornements si peu dignes de moi ? )> Rèvé-je?. . . Quel pouvoir m'a fait subir ses charmes ? » Mon casque ! mon épée ! où sont , où sont mes armes ? » Et mon père ! et Toulouse ! . . . oh ! quel est leur destin? » Pourquoi toujours loin d'eux?... les reverrai-je enfin? » Parle! »
Marcel répond : « Ah ! seigneur, s'il faut croire » Aux confuses rumeurs d'une effroyable histoire , » Toulouse subirait un sort bien rigoureux. » La guerre a moissonné vos soldats valeureux ; » Muret a vu périr, au pied de ses murailles, » Le grand roi d'Aragon , sous le fer des batailles ; » Les preux les plus vaillants ont partagé son sort , » Et Toulouse est tombée au pouvoir de Montfort.
» ~Qu'entends-je?ditRaymond; quoi! Toulouse! mon père! . . » Us sont tombés ! . . . . Quel est cet horrible mystère ? » Quel destin ennemi m'a retenu loin d'eux?
)> Quel pouvoir enchaîna mon courage et mes vœux *?. . .
» 0 détestable erreur ! repos , mollesse infâme ! . . . .
» Un rayon trop tardif vient éclairer mon âme.
» Quoi ? Toulouse a subi d'ignobles étendards ,
» Et je ne suis pas mort au pied de ses remparts !
» Montfort, l'affreux Montfort l'accable de ses chaînes,
» Et mon sang indigné coule encor dans mes veines !
» Où me cacher?. . . fuyons! ... ou, qu'abrégeant mes maux,
» De ce sang avili je répande les flots !
» Dans l'ombre de ta mort je veux cacher ma honte ,
» Et mon juste courroux choisira la plus prompte. »
Il disait , éperdu. Déjà même sa main Fait briller un poignard qu'elle porte à son sein. Tout-à-coup , d'un nuage éclatant de lumière , Descend un vieux guerrier , à la démarche altière , Au port majestueux , au front calme et riant , Où luit, comme un éclair,' l'étoile d'Orient; Où brille la victoire ; où , belle en sa tristesse , La large cicatrice imprima sa noblesse.
Sur sa vaste poitrine où l'airain s'arrondit, En rayons lumineux une croix resplendit ; Et , jetant un regard que la tendresse anime : <( Reconnais ton aïeul , le vainqueur de Solyme , 4 » 0 mon fils! lui dit-il. Je viens à ton secours ; » Au sombre désespoir ne livre pas tes jours. » Ecoute : il est un Dieu qui chérit la clémence. » Appui de ma maison , ma plus chère espérance ,
» Jette-toi dans les bras de ce Dieu juste et bon ?
» A l'humble repentir il promet le pardon.
)> Devant toi va s'offrir une vaste" carrière ,
» Ouverte sans limite à ton ardeur guerrière.
» Pour relever l'échec de ma triste maison ,
» Ma main te conduira dans l'expiation.
» Pour ce noble succès ta lance fut choisie;
» En toi réside enfin l'espoir de la patrie.
» L'âme, se dégageant de ses liens honteux,
» Ainsi que le métal , s'épure par les feux.
)) Je vais t'initier à ces divins mystères.
» Suis-moi ; tu les verras ces flammes salutaires
» Qui rendent à nos cœurs , épurés sans retour ,
» Leur vêtement si beau d'innocence et d'amour ;
» A nos chastes désirs, leur sainteté première,
)> Alors que , se trempant dans des flots de lumière ,
» L'âme se régénère, abandonnant au feu
» Tout ce qui la rendait indigne de son Dieu.
« Et vous , beauté coupable et chrétienne infidèle , » Vous qu'un excès d'amour rendit si criminelle, » Qui jetâtes votre âme, en un jour de fureur, » Au sentier désolé du trouble et de l'erreur; » Qui , pour l'art imposteur dont Satan fait sa joie , » De la vérité sainte abandonniez la voie ; » Oh ! revenez à Dieu ! . . . . croyez-moi ; le remords » Renferme bien souvent d'ineffables trésors. » Songez que dans le ciel vous avez une mère ,
)> Une mère qui pleure , à qui vous êtes chère;
» Et fasse sa douleur qu'avec un tel appui ,
)> Le Seigneur vous regarde et vous appelle à lui !
» Marcel, nous te quittons. Dans le sombre royaume » Nous descendons; mais toi, prends ton chemin vers Rome. » La Provence gémit ; son peuple est accablé ; )> Tu rejoindras ton maître au concile assemblé. »
Le grand Raymond disait. Sur l'orageuse cime Soudain la foudre éclate et le palais s'abîme. Le mont tremble et mugit ; mille feux dévorants De ses flancs déchirés s'échappent par torrents. Dans le creux d'un rocher qui s'élargit en arche , L'invincible croisé précipite sa marche ; Et le jeune héros qui s'incline et se tait, Au sentier ténébreux s'enfonce et disparaît. 5
1 La nuit couvrait les cieux , et la terre , et les mers.
L'auteur s'est rappelé les vers admirables de Virgile qu il a imités en partie :
(( Nos erat , et placidum carpebant fessa soporem » Corpora per terras , etc. »
(Enéide , liv. h. )
2 II remet le rameau dans les mains de Marcel.
Dans le poème de Virgile , c'est un rameau d'or qu'Enée , d'après les conseils de la sibylle , découvrit et cueillit dans la forêt.
Dans la Jérusalem délivrée , Ubalde et le chevalier Danois reçoivent une baguette d'or et un miroir des mains d'un enchanteur chrétien , qui habite les entrailles de la terre , audessous d'un fleuve.
3 Dans la gueule du monstre elle ( la chèvre) allait s'engloutir.
L'on connaît la puissance magnétique que le serpent exerce sur quelques oiseaux et sur certains reptiles qu'il attire dans sa bouche.
4 Reconnais Ion aïeul , le vainqueur de Solyme.
Celait bien ici le cas de faire apparaître Raymond le croisé , le grand Raymond de Saint-Gilles. On se rappelle le précepte d'Horace :
« Nec Deus intersit , nisi dignus vindicc nodus. »
5 Et le jeune héros qui s'incline et se tait , Au sentier ténébreux s'enfonce et disparaît.
Ce chant, ainsi que le huitième, paraît avoir de grands rapports avec l'une des créations les plus brillantes de la Jérusalem délivrée ; le fond en est le même ; tout y repose sur la féerie. Elma est une enchanteresse comme Armide ; comme Armide, elle habite un palais enchanté , élevé sur des sommets inaccessibles , au-dessus des précipices et des glaciers , qu'environnent des jardins délicieux , où la nature a prodigué ses plus brillantes richesses , et que gardent des monstres cruels. Comme Armide, Elma retient dans les chaînes de l'amour l'un des principaux héros du poème , celui qui doit amener le dénouement de ce grand drame.
On nous permettra une simple réflexion. Selon nous , l'auteur de l'Epopée Toulousaine imprime une haute portée morale à sa fiction. Si nos conjectures ne sont pas en défaut , nous pensons que le poète a voulu donner un sens allégorique à cette mission de Marcel et aux nombreux obstacles qui viennent la traverser. D'après nous , ces obstacles ne seraient autre chose qu'une image de tous ceux que rencontre en son chemin tout homme qui poursuit une carrière difficile et veut atteindre un but élevé ; ce sont d'abord les obstacles physiques, puis les rivaux, les envieux à écarter; enfin, la plus séduisante et la plus dangereuse des passions , l'amour qui amollit le cœur de l'homme et fait descendre les héros du piédestal que leur élevait l'admiration. Une foi inébranlable , une ardeur constante , un courage à toute épreuve peuvent seuls soutenir l'esprit qui se livre à de hautes entreprises , et le ranimer dans les défaillances que la fortune contraire lui fait éprouver.
SOMMAIRE
invocation à la Muse. — Explication de l'enfer et du purgatoire. — Cbutede l'homme.
— Expiation. —Itinéraire des Rajmonds aux enfers.— Peinture de la corruption.
— Entrée des enfers. — Monstres qui la gardent. — Les sept péchés capitaux. — Discours du grand Raymond — Supplices des grands coupables. — Les hérésiarques.
— Apostrophe du grand Raymond à Mahomet. — Réponse de Mahomet. — Combat de Raymond avec Mahomet. — Raymond l'enchaîne aux pieds de Satan. — Satan secoue ses chaînes. — L'enfer se soulève, — L'ânge de la terre vient apaiser l'enfer.
Muse, qui, dédaignant une vile poussière, Précipites ton vol dans des champs de lumière ; Qui , fuyant le séjour par Terreur habité , Contemples dans les cieux l'auguste vérité ; Toi dont la soif s'abreuve à sa divine source , Ma voix t'implore ; oh ! viens et dirige ma course ! Viens inspirer mon œuvre et soutenir ma foi ! Je médite des chants essayés avant moi , Mais dont le siècle ingrat a perdu la mémoire. Je rends à mon pays ses vieux titres de gloire ; Je veux , à ma patrie érigeant un autel , Parer ses souvenirs d'un éclat immortel ; Et , si ma voix s'élève à l'antique épopée , Conquérir une palme à ses mains échappée.
Dirige donc mes pas sur un sol désolé
Que les pas des vivants n'ont pas encor foulé.
Tu peux, si tu le veux, m'ouvrir ces noirs abîmes,
M'expliquer les douleurs qui punissent les crimes :
Formidables secrets de ce monde ignoré;
Car il n'est point de voile à ton œil inspiré.
Tu vois tout; ton oreille aspire l'harmonie
Des sphères se jouant dans la gloire infinie ;
De ces mondes lointains , de ces célestes corps
Tu connais la nature et les vastes accords ;
Tu sais la loi qui doit borner leur existence,
Et quel rayon d'amour leur a donné naissance.
Ouvre-moi les feuillets de ce livre sans fin !
Puissé-je , à la clarté de ton flambeau divin ,
Suivre de mon héros la trace au sein des ombres !
Permets que , pénétrant dans ces régions sombres ,
Aux regards des humains je déroule en mes vers
Les secrets de l'abîme et la nuit des enfers ! 1
Quand le banni du ciel , Satan , esprit immonde , Dans sa chute fatale eut entraîné le monde , La révolte coupable , aux appétits charnels , Glissa son germe impur dans le sang des mortels ; La tige des humains, atteinte à sa racine, Des rejetons d'Adam corrompit l'origine ; L'homme fut au berceau le vassal du péché. Ce noble enfant du ciel , dans sa source entaché , Pour purger le levain des semences impures ,
De son âme , ici-bas, dut laver les souillures. Le mal troubla le monde, il obscurcit le jour; Dans la fange du vice il égara l'amour; L'amour, rayon si pur de lumière et de vie, Dans l'ivresse des sens ineffable harmonie , Qui seul pouvait mêler dans ses rêves de miel , Aux ombres de la terre une aurore du ciel ! Mais quand l'homme tombait, en proie à la souffr Son cœur déshérité conserva l'espérance.
Pour rappeler à lui ce vassal de la mort , Comme ancre de salut, Dieu créa le remord; Ami de la vertu , ce conseiller austère Garde au crime impuni sa terreur salutaire. Bientôt la loi du sang , pesant sur l'univers , Frappa dans ses rigueurs le juste et le pervers : Loi terrible ! qui vint , dure réparatrice , Eriger son autel d'éternel sacrifice; 2 Holocauste de l'homme à l'auteur de ses jours, Où , pour monter à lui , le sang fume toujours. C'est l'expiation , redoutable mystère , Tribut que paie au ciel le crime de la terre; Tourment libérateur qui commence ici-bas , Et prolonge sa tâche au-delà du trépas. Ce rachat douloureux de la famille d'Eve , Le sang le commença , c'est le feu qui l'achève ; Et l'Archange vengeur attise ou ralentit Le feu qui purifie et le feu qui punit. Le premier prendra fin: ses bienfaisantes flammes n. «
Epurent pour le ciel et préparent les âmes ; Comme un prophète saint , sous le charbon de feu , Purifiait sa lèvre et s'inspirait de Dieu. Le second ne met pas de terme à la torture; Par lui le Tout-Puissant , vengeur de son injure , Juste réparateur, compense justement L'éternité du mal par celle du tourment. 3
Dans le centre du globe, où le séjour des crimes Se creuse et se déroule en immenses abîmes, Un souffle de colère alluma tous ces feux Qui peuplent de l'enfer les gouffres ténébreux. Là, de Satan vaincu s'étend le vaste empire ; Là , les pleurs éternels , la rage , le délire ; Tout ce que la douleur, l'effroi , le désespoir , Sur l'être qui fut homme ont gardé de pouvoir , S'offrent de toutes parts sous des tableaux difformes ; Le supplice y revêt mille aspects , mille formes. C'est là que vont descendre, engloutis dans le mont, Le vainqueur de Solyme et le jeune Raymond.
Les deux héros au sein de la roche sauvage S'avançaient ; et déjà , pour leur faire un passage , Le sentier s élargit, offrant de toutes parts D'immenses cavités qui frappent leurs regards; Grottes aux larges flancs , énormes boursouflures Dont les monts soulevés dessinent les figures , 4 Et dont aux anciens jours le vide fut creusé ,
Alors que, s échappant de leur lit embrasé,
Ils dressaient dans les airs leurs cimes onduleuses.
Sous des feux voltigeants aux traces lumineuses ,
L'albâtre scintillant se dessine en festons ,
En rosace , en colonne , en lumineux frontons :
Admirable travail que suspend à la voûte
La sueur du rocher qui filtre goutte à goutte , 5
Et, revêtant ces murs d'un faste oriental,
Incruste à leurs parois des lambris de cristal.
On dirait qu'une fée, épuisant sa corbeille,
D'un palais souterrain a paré la merveille ,
Tant l'œil est ébloui de ces trésors divers !
Les Raymonds sont sortis de ces brillants déserts;
Le mont les a reçus dans sa base profonde.
Là , s'offrent à leurs yeux les réservoirs de l'onde ;
C'est l'immense berceau de cent fleuves géants ;
La source qui s'épanche en larges océans ;
Car l'ouvrier divin dans les flancs de la terre
Des liquides trésors recéla le mystère ;
Intarissable amas dont ce globe est doté ,
Vaste abîme de vie et de fécondité,
Où bat le cœur du monde , et dans qui Dieu renferme
De la création l'inépuisable germe.
Dans la rive escarpée , une porte d'airain Vers d'autres profondeurs ouvre un étroit chemin. Là, farouche gardien d'un opulent domaine , Veille un monstre odieux , dragon à face humaine ,
Assemblage hideux de l'homme et du serpent,
Dont le front est levé, dont le ventre est rampant,
Et qui laisse onduler sur l'arène fangeuse ,
En replis écailleux sa croupe tortueuse.
A l'aspect des héros, le monstre aux yeux ardents,
Ouvre une gueule affreuse et fait claquer ses dents.
Le grand Raymond sourit ; d'une main familière
Il prend une baguette et touche sa crinière ;
Et le monstre s'apaise ; il cède en reculant ,
Se roule sur la porte et l'ouvre en se roulant.
Les Raymonds ont franchi le terrible passage;
Ils poursuivent en paix leur long pèlerinage.
Ainsi, deux voyageurs au vallon descendus,
Après avoir gravi les pics les plus ardus,
Pour atteindre le but de leur course lointaine ,
Prennent le droit chemin qui traverse la plaine.
Les héros parcouraient l'aride région
Où germe l'avarice , ignoble passion ;
Les voilà descendus aux sources des richesses
Qui des mortels séduits nourrissent les faiblesses.
Là , détestable appât de la cupidité ,
S'engendrent les métaux, triste fécondité;
Là , brillent mille objets dont notre ardeur s'enivre ;
D'abord de vils produits, le plomb, le fer, le cuivre ;
Toujours en descendant s'épure le trésor;
Ici des monts d'argent , plus loin des fleuves d'or.
Souvent de ces métaux les sources épandues ,
Roulent au môme lit leurs ondes confondues. C'est le riche platine , au reflet argenté , Des métaux les plus purs égalant la beauté ; Il se creuse en vallon , en colline il se dresse ; Aux fourneaux de l'enfer bouillonne une richesse Qui monte et se façonne en arbustes fleuris , Dont l'homme ne connaît ni le nom ni le prix. Plus loin, on voit briller en longues galeries L'éclair des diamants , le feu des pierreries ; De ces riches cailloux , plus que l'or précieux , Les monceaux infinis éblouissent les yeux. Monticules ardents du sommet à la base , Pyramides d'argent, de rubis, de topaze; Non , les trésors des rois que vous enrichissez N'égalent pas l'éclat dont vous resplendissez.
Nos pèlerins surpris admirent ces merveilles. Bientôt un bruit étrange a frappé leurs oreilles ; Ils entendent des cris plaintifs , et par moments Des sanglots que suivaient de longs gémissements; Ils cherchent le vengeur , ils cherchent le coupable. Bientôt s'offre à leurs yeux (spectacle lamentable!) Une espèce de monstre , une hydre dont le corps Etincelait, chargé des plus rares trésors. 6 Sur de flexibles cous ondulaient douze têtes , Où l'or et les rubis scintillent en aigrettes. Douze bras qu'enroulaient de lumineux festons , Douze mains que chargeaient de magnifiques dons ,
Des regards à troubler les sagesses humaines , Des voix qui surpassaient la douceur des sirènes , Près du monstre odieux, pour assouvir sa faim, Attiraient, enchaînaient un innombrable essaim. Comme , en un soir d'été , quand les tardives heures A la fraîcheur des nuits ont ouvert nos demeures , Vers l'astre du manoir on voit des papillons Accourir , se rouler en joyeux tourbillons ; Phalènes imprudents dont la robe s'allume Dans le piège enflammé qui brille et les consume. Ainsi, de toutes parts, vers ces brillants appâts, Les mortels par milliers accourent à grands pas; La plupart , ô pitié ! prodiguant leur jeunesse ; L'amorce du plaisir, l'appât de la richesse Les entraîne, les pousse; on les voit se hâter, Et dans les bras du monstre ils courent se jeter. A peine ils ont touché ces trésors adultères, Les uns tombent, rongés d'effroyables ulcères, Poussant des cris, tordant leurs membres mutilés; D'autres, la boue au front et d'opprobre souillés; Et tous sentent broyer leurs entrailles fumantes Sous la cruelle dent des bouches souriantes. Tel l'affreux choléra, monstre aux instincts cachés, Souille de ses poisons les fronts qu'il a touchés, Et les morts descendus dans leur couche d'argile , Gardent de ses fureurs la trace indélébile. A ce tableau hideux , le couple voyageur Recule, pénétré d'une subite horreur.
Devant eux tout-à-coup s'est offert le génie
Qui maintient de ces lieux la sauvage harmonie.
Sa chevelure ardente ombrage un regard fier;
Ses pieds sont faits de bronze et ses ailes de fer ;
Un fouet est dans sa main; il gourmande et maîtrise
L'avidité du monstre à son pouvoir soumise.
« Etrangers , vous, dit-il , à qui de hauts destins
» Du ténébreux empire ont ouvert les chemins,
» Qui marchez dans l'abîme , et sous ces mers profondes
)> Dont jamais les mortels n'ont pu sonder les ondes ;
» Vous qu'un noble dessein a conduits en ce lieu ,
» Connaissez la sagesse et les conseils de Dieu.
» Ici, domine l'or, père de tant de crimes,
» Et la corruption, si féconde en victimes.
» C'est ce monstre homicide; il souille les humains
» Du regard de ses yeux, du contact de ses mains.
» Malheur à l'imprudent qu'ont ébloui ses charmes !
)) Pour toi qui dois sortir de ce séjour de larmes,
» Pour reprendre ta place au milieu des vivants,
» Fuis, ô jeune héros, ses regards décevants!
«'C'est l'ennemi fatal des autels et des trônes;
» Le chaume le repousse, il flétrit les couronnes.
» Tu touches maintenant à l'empire du feu.
» Tu verras deux sentiers au sortir de ce lieu;
» L'un, vous ouvre l'enfer; l'autre, le purgatoire;
» Ici, va commencer ta course expiatoire.
» Mais, au gouffre de flamme avant de t'engager ,
» Aux flots d'un lac profond tu devras te plonger ;
» Leur puissante vertu, propice aux grandes aines, )> Préservera ton corps de l'atteinte des flammes. » Ton noble aïeul et toi , plongez- vous tous les deux ; » Puis, visitez l'enfer, sans en craindre les feux. » Suivez mes pas. »
Alors, cheminant en silence , Il conduit les Raymonds au bord d'un lac immense ; Vaste abîme, dont l'homme, au sommet d'une tour, A peine du regard peut embrasser le tour. L'on voit fumer au loin, sous le haut promontoire, Un fluide pesant, une onde épaisse et noire, Qu'effleure par moments, au souffle de l'enfer, Une flamme bleuâtre où serpente l'éclair. Un sourd bouillonnement soulève à la surface Le globule fangeux qui se gonfle et s'efface.
« Ici , » dit le génie ; et , les prenant tous deux , 11 les jette avec lui dans le lac sulfureux. Le flot s'ouvre avec peine, et roulant sur lui-même, Il couvre les Raymonds de sa vertu suprême. Le farouche gardien, par un rapide effort, Les arrache du gouffre et les ramène au bord. <( Parcourez les enfers; voyez le sort des crimes; » Ne craignez plus les feux de ces brûlants abîmes, » Leur dit-il. Ce chemin , cratère d'un volcan , » Ouvre devant vos pas l'empire de Satan. »
Il les quitte à ces mots. Les Raymonds, pleins de joie,
Entrent au môme instant dans l'infernale voie.
Longtemps nos deux héros ; sur des bords escarpés,
Dans de noirs tourbillons marchent enveloppés.
Bientôt une lueur , croissant par intervalle ,
Du ténébreux abîme éclaire le dédale;
La flamme lui succède; elle naît sous leurs pas ;
Mais elle se divise et ne les atteint pas.
Tel on voit un vaisseau, dont la large carène
Sur l'Océan câliné s'avance souveraine,
Quand l'humide élément, son orageux appui,
S'ouvre devant sa proue et se ferme après lui.
Ou tel , lorsque brisant un joug d'ignominie ,
Le peuple élu de Dieu fuyait la tyrannie ,
A l'abîme des mers il livrait son destin ,
Et les flots entr'ouverts lui frayaient un chemin ;
L'onde qui l'abritait dans ses vertes entrailles,
Pour protéger ses pas se dressait en murailles ,
Et, lorsqu'il fut passé, tout-à-coup descendus,
Les flots sur Pharaon roulèrent confondus.
C'est ainsi qu'en deux parts la flamme se divise ;
Effet mystérieux que le ciel autorise.
Ainsi les deux Raymonds cheminent dans les feux
Ainsi les flots brûlants s'écartent devant eux;
Et cependant ces feux dont les ardeurs pâlissent,
A peine séparés, soudain se réunissent.
Les voilà parvenus aux champs de Lucifer, Où finit l'espérance , où commence l'enfer.
Comme au pied du Liban le voyageur admire Les restes mutilés de l'antique Palmyre , L'immense colonnade et les riches lambris, Du temple du soleil magnifiques débris ; Ces frontons renversés, ces frises symboliques, Et ces arceaux géants s'allongeant en portiques ; Ainsi les deux Raymonds contemplent tour-à-tour Les affreuses beautés de l'infernal séjour ; Type trop célébré de l'imposture antique.
Cent piliers de granit, ouvrage satanique , Elèvent sur l'abîme un front monumental. La colonne massive , au socle colossal , L'obélisque élancé, le sphinx aux fortes griffes, Ces vieux enfants du Nil ridés d'hiéroglyphes, La lourde pyramide au sommet anguleux ; Tout ce qu'aux jours anciens un art miraculeux, Pour tromper les humains par d'imposants prestiges , Enfanta de palais, de temples, de prodiges, Comme au berceau natal semble être réuni. L'œuvre de l'imposture , ici-bas impuni ; Ces crimes du ciseau , ces démons en statues Du séjour de Satan peuplent les avenues. 7
Sept monstres sont auprès , l'un de l'autre ennemis , Pour perdre les mortels trop fréquemment unis. Le premier, c'est l'Orgueil qui se gonfle et s'adore , Titan qui se fait Dieu , qui se croit plus encore ;
11 domino la terre , et veut troubler les cieux ; La Révolte le suit, un bandeau sur les yeux.
L'Avarice est plus loin ; monstre avide , au front blême , Au sordide intérêt il s'immole lui-même, Rongé par le besoin , dévoré par la faim ; L'or s'est pétrifié dans son aride main.
La Luxure effrontée, au regard impudique , Le front tout dégouttant d'une sueur lubrique , Une lyre à la main chantant la volupté, Etale de son corps l'impure nudité.
Elle brise les traits de l'amour qu'elle offense , Foule aux pieds la pudeur , fait rougir l'innocence ; Dans les bras de l'ivresse étouffe le remord , Et cache sous des fleurs le spectre de la mort.
En serpent transformé quel démon l'a suivie ? A ses longs sifflements on reconnaît l'Envie. Monstre au regard troublé qu'enflamme le dépit , On la voit se glisser où le monde applaudit. Elle hait le succès, la gloire, le courage; La tombe est impuissante à désarmer sa rage ; Souvent elle s'agite en de honteux efforts Pour enfoncer son dard dans la cendre des morts. Le grand homme gémit, atteint par son injure, Jusqu'au jour qu'arrachant le masque à l'imposture , L'auguste vérité qui trop tard le défend, Ecrase le démon sous son pied triomphant.
Le cinquième Titan qu'a frappé lanathème Cherche dans les festins sa volupté suprême. Son ventre qu'il adore est devenu son dieu; Esclave de sa bouche au sein même du feu , Des vins les plus exquis abreuvant son ivresse, Il emplit une coupe et la vide sans cesse. Nul besoin; son plaisir, c'est le dérèglement; Mais un excès honteux conduit le châtiment ; La fièvre, mille maux que la mort seule abrège, La goutte aux doigts noués lui servent de cortège Des coupables humains partage douloureux!
Les cheveux hérissés , le regard furieux , Un poignard à la main , la Colère homicide , Terrible, impatiente, et de vengeance avide, Frappe, s'abandonnant à d'aveugles transports , Et dans le sang du meurtre enfante le remords.
Enfin , septième fruit de cette race impie , Sous de sales haillons , la Paresse accroupie , Les cheveux en désordre et les bras en repos, S endort nonchalamment sur un tas de pavots, Près de l'Oisiveté , sa compagne assidue. Montrant sa nudité sans rougir d'être nue , L'Indigence les suit ; ce trio sans pudeur Dans l'absolu repos place le vrai bonheur.
Comme on voit , au matin , des pêcheurs sur la pla
Retirer le filet où leur butin s'engage, Et saisir de la main , en déroulant ses plis , Le crédule poisson dans les mailles surpris ; Ainsi les séducteurs , dans des filets de soie , Pourvoyeurs de l'enfer , pèchent l'humaine proie, Et dans des lacs de feu font tomber tour-à-tour Toute âme naufragée au terrestre séjour. Les Raymonds sont frappés de leurs fureurs avides.
A peine délivrés de ces monstres perfides ,
Les nobles pèlerins ont vu se rapprocher
Deux démons qui semblaient dans l'ombre se cacher.
Je ne sais quelle ardeur, non encor ralentie,
Trahit de leurs penchants l'antique sympathie;
Sous les yeux de Satan , une infâme union
Associa le Vol avec la Trahison ;
Sous leurs baisers impurs est éclos l'Adultère ;
Comme sa mère ingrat, honteux comme son père,
De la couche étrangère ardent profanateur,
Du titre le plus saint il détruit le bonheur. 8
Sur des trônes d'airain , trois gigantesques formes S'élèvent , agitant leurs bras longs et difformes; Fléaux par qui l'enfer mutile les humains.
Le premier, une torche, un glaive dans les mains, Donne aux peuples émus le signal des batailles ; Il sonne, affreux tocsin, l'heure des funérailles;
Sur les villes en cendre évoque les héros ,
Et s'enivre du sang qu'ils versent à longs Ilots.
La Peste est le second. Sur l'Orient splendide Il jette à flots amers son haleine fétide. Il paraît : sur les corps froids et décolorés La douleur et la mort descendent par degrés. Il frappe dans son vol d'une aile meurtrière, Le palais opulent, l'indigente chaumière; Devant lui les cités se changent en déserts , Et l'oiseau qui le fuit tombe du haut des airs.
La Famine à l'œil cave apparaît la dernière.
Glaneuse impitoyable au champ de la misère,
Elle amasse un par un les épis dédaignés
Que la guerre et la peste ont à peine épargnés.
La terre, à son aspect, se change en vaste tombe;
Sous son regard hideux l'humanité succombe;
Comme un spectre lugubre , elle traîne à pas lents
Son corps maigre et courbé, squelette aux longues dents ,
Mâchant avec effort quelques herbes fanées ,
Misérable moisson de ses mains décharnées ;
Et partout, sous les pas du vampire maudit,
La plante et l'animal, tout sèche, tout périt.
Le grand Raymond alors : « Mon fils, telle est la guerre; » La guerre , ce malheur quelquefois nécessaire , » Qui ravage le monde , et , fécond en douleurs ,
» Mêle au sang des vaincus les larmes des vainqueurs.
» Vous voyez tous les maux qu'elle traîne à sa suite :
» Ce n'est pas sans raison que le ciel l'a maudite.
» Fuyez-la , sans la craindre ! osez y recourir
» Pour défendre vos droits, jamais pour conquérir.
» Marchons : nous allons voir les peines redoutables
» Dont l'éternel vengeur frappe les grands coupables. »
Il disait; et bientôt ils entrent dans un lieu Où de nombreux damnés s'agitaient dans le feu. Là , commence le champ des douleurs sans mesure ; Supplice inépuisable , immortelle torture , Que le fils de Florence , inspiré par l'enfer , Doit animer un jour sur sa lyre de fer ; Dante , dont la vengeance et la sombre ironie Seront tout à la fois la muse et le génie.
Mais qui pourrait nombrer tant de tourments divers,
Tous ces grands criminels, effroi de l'univers!
Qui pourrait dérouler, dans ces vastes abîmes,
Cet océan confus de douleurs et de crimes !
De l'immense Océan , qui bondit orageux ,
Les flots sont moins pressés , les sables moins nombreux ;
Ou , quand l'humide nuit a replié ses voiles ,
Dans un ciel lumineux scintillent moins d'étoiles.
Des appareils vengeurs le nombre est infini ;
La douleur suit le crime et nul n'est impuni.
A l'horizon rougi , dans la plaine enflammée .
Parmi les tourl)illons de cendre et de fumée ,
En tous lieux, aussi loin que l'œil humain peut voir,
Un lamentable aspect se laisse apercevoir :
Filiales régions , où l'infernal supplice
Associe à jamais fauteur et le complice.
Au-delà, sont jetés dans des champs de douleur, Tous ceux dont l'hérésie a corrompu le cœur. Anus, le premier révolté contre Rome , Qui dans le Fils de Dieu ne voulut voir qu'un homme ; Nestorius, qu'on vit disputer, vil mortel , Son plus auguste titre à la reine du ciel ; Et Donat , etPélage, et cent autres encore Jettent au sable ardent des graines d'ellébore. Manès , l'impur Manès , apôtre sans aveu , Lui qui fit de Satan un maître égal à Dieu , 9 Et qui , dans les bassins d'une aveugle balance , Et du bien et du mal partagea la puissance , Livre son corps sanglant aux pointes d'un roseau ; La main du roi persan déchire encor sa peau.
Sur des trônes de feu , symbolique torture , Brûlent quatre artisans de fraude et d'imposture ; Tyrans ambitieux qui , rêvant le pouvoir , Souillèrent dans leurs mains le sceptre et l'encensoir , Et mêlant leur parole à la voix du tonnerre , Firent parler le ciel pour asservir la terre. Ils savent maintenant , sur leur trône de feu ,
Que si l'on trompe l'homme, on ne peut tromper Dieu;
Et qu'un sceptre d'airain , que forgea l'artifice ,
Doit avoir pour couronne un éternel supplice.
L'un, sous le masque adroit d'un vrai législateur,
Aux bords du fleuve Jaune accrédita l'erreur ;
Satan vint y régner au nom de Confutzée.
L'autre , au joug de Brahma soumit l'Inde abusée ;
L'antique Taprobane obéit à sa voix ,
Et les fleuves sacrés roulèrent sous ses lois.
Le troisième , ignorant le Créateur suprême ,
Mit un astre de flamme au niveau de Dieu même ;
Mais en vain Zoroastre implore son appui ,
Le feu qu'il adora le consume aujourd'hui.
Enfin , c'est le prophète à l'ardente cavale ,
Dont le désert couva l'ambition fatale ;
Enfant de l'Arabie et son astre nouveau ,
Imposteur dont la Mecque honore le tombeau ,
Seul avec ses remords , dans les flammes ardentes ,
Il cherche les baisers de ses houris absentes.
Prophète du Coran, sur ton trône maudit ,
A l'aspect de Raymond , quel trouble te saisit ?
Tu ne peux l'oublier ; dans la cité divine ,
La lance du héros prépara ta ruine ;
Son courage arracha de tes impures mains
La tombe où descendit le Sauveur des humains ,
Le plus saint monument, le plus cher aux fidèles ;
De ton audace impie il abattit les ailes ;