‹ L'Épopée toulousaineChapitre 2 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

IL

Et son bras triomphant qu'armait la piété , Sur tes autels détruits assit la vérité.

Le grand Raymond s'arrête; et d'un œil intrépide,

Il regarde un moment cet ennemi perfide:

« 0 toi que j'ai vaincu, lui dit-il, réponds-moi!

» Quand la sainte cité fut rendue à la foi ,

» N'as-tu pas médité quelque atroce vengeance?

» Et depuis, te glissant dans l'ombre et le silence,

» Par de lâches détours , sous des voiles prudents ,

» N'as-tu pas poursuivi mes nobles descendants?

)> Parle! si ton silence espère me confondre,

» Cette main saura bien te forcer à répondre. »

Et Mahomet : « Ta gloire a lieu de s'exalter ;

» Vivant, tu m'as vaincu; mort, tu viens m'insulter.

» Pourquoi désertes-tu les célestes domaines ?

» Va , jouis de ta gloire, et laisse-moi mes chaînes!

» Et depuis quand les champs du supplice éternel

» Sont-ils faits pour tenter les habitants du ciel?

» Sur ces bords désolés quel charme les attire ?

» Ton désir curieux me plaît et je l'admire.

» Entre ta race et moi sais-tu quelque lien ?

» As-tu quelque désir qui puisse être le mien ?

» Je me trompe; entre nous l'alliance est certaine:

» Il existe un lien ; c'est un pacte de haine.

» Tu fus mon ennemi , je dois être le tien.

» Tu peux m'interroger ; je ne dirai plus rien. »

« Tu répondras , reprend le héros de Solymc ; » Je te ferai parler, même au fond de l'abîme. » Ce silence odieux , vaincu par la douleur, » Tu le rompras toi-même, odieux corrupteur! » Et soudain le héros étreint d'une main sûre , La chemise de fer qui revêt le parjure ; Il resserre trois fois , sous un nœud rétréci , Le diadème ardent de son front tout noirci. Dans l'horrible douleur le monstre alors s'agite ; Ses yeux sortent sanglants, chassés de leur orbite ; Des oreilles, des yeux, du nez le sang jaillit; A torrents écumeux sa bouche le vomit , Et sa langue en dehors pend , fétide et tordue , Distillant le venin des dents qui l'ont mordue. ' Dans l'atroce torture on le voit chanceler ; Il dit enfin ces mots: ((Cesse, je vais parler. »

Du lien douloureux le héros le dégage,

Et Mahomet lui dit: ((Outrage pour outrage!

» Pour me venger de toi, je n'avais qu'un espoir:

» Renverser ta maison , détruire ton pouvoir.

» Satan à mes projets prêta son assistance;

» Il se servait lui-même en servant ma vengeance.

)) Apprends que pour nous tous , à qui chez les mortels ,

» Une gloire menteuse érigea des autels,

» Il existe aux enfers un reste de puissance ;

» Des services passés Satan nous récompense ;

» Il nous donne un démon qui va chez les humains,

» Traduire en attentats nos désirs les plus vains.

» Delà, tous ces projets, ces coupables pensées,

» De l'esprit et du cœur révoltes insensées,

» Ces complots délirants , ces ardentes erreurs

» Qui des peuples séduits allument les fureurs.

» Le démon qui me sert, et que, comme une autre âme ,

)> Tu vois à mes côtés dans un cercle de llamme ,

» Quand tu me pris Sion, fut envoyé par moi,

)> Pour balancer le Christ et détruire sa loi.

» Mahomet lui donna l'Occident pour carrière.

» Manès ressuscité ranima sa poussière ;

» Il ralluma ses feux , leva son étendard.

» Chez les peuples émus à la voix de Bernard ,

» Il prenait tour à tour , dans sa forme grossière ,

» Le masque de Bruis , ou d'un autre sectaire ,

» Et , versant un poison utile à mes projets,

)> Il souffla l'hérésie au cœur de tes sujets.

» Tels furent les projets de ma haine jalouse.

» De là, tous les fléaux qui fondent sur Toulouse;

» La croisade et la guerre au sein de tes états ,

» La flamme des bûchers, la fureur des légats,

» Les succès de Montfort, et tes fils sans couronne ,

» D un asile impuissant sollicitant l'aumône.

» Par ces débats sanglants le monde est ravagé ;

» Mais ma haine triomphe ; enfin je suis vengé.

» Comme un songe odieux j'ai dissipé ta gloire.

» — Tu ne jouiras pas longtemps de ta victoire.

» Le moment est venu , mon fils , dit le héros , » De tarir à jamais la source de nos maux. » Secondez-moi! »

Soudain , les Raymonds intrépides Sur ces monstres cruels jettent leurs mains rapides; Ils veulent dans l'airain par cent nœuds arrêté , Réduire tant de haine à l'immobilité.

Le couple affreux résiste , il écume de rage ; La lutte alors commence et le combat s'engage , Combat plus acharné que ceux où luit le fer , Et dans ses profondeurs il agite l'enfer.

D'abord ce sont des cris, une clameur tonnante

Dont l'abîme lui-même et tremble et s'épouvante;

Au milieu de ces cris éclate l'ouragan ,

Qui jette aux deux Raymonds les cendres d'un volcan.

Contre l'effort du vent point d'abri, de refuge;

De cendres et de feux tombe un brûlant déluge.

Tel , en ce jour fatal , effroi de l'avenir ,

Dont Parthénope en feu garde le souvenir ,

Le volcan, d'où la mort s'empressait de descendre ,

Etouffa deux cités sous un linceul de cendre.

Les héros ne sont point abattus ou surpris.

A travers tous ces feux , cet ouragan , ces cris ,

Us cherchent à saisir, ils pressent, ils combattent

Les monstres qui toujours sous leurs mains se débattent.

Les nobles assaillants ne cessent de frapper ;

Les captifs vainement s'efforcent d'échapper;

En changements divers leur adresse est féconde :

C'est un ours qui rugit, c'est un torrent qui gronde ;

C'est un lion terrible, un tigre furieux,

Une hydre épouvantable , un crocodile affreux.

Enfin, pour effrayer les généreux athlètes,

Deux énormes boas s'agitent sur leurs tètes,

Sifflent, et, décrivant des orbes sinueux,

En étouffants replis s'enlacent autour d'eux ;

En nœuds multipliés leurs corps semblent se tordre ;

Leurs dards veulent percer, leurs dents cherchent à mordre.

Les Raymonds, engagés dans ce lien fatal,

Roulent aux profondeurs de l'abîme infernal ;

C'est un groupe hideux , un composé sauvage ,

De l'homme et du serpent monstrueux assemblage.

Durant un jour entier , comme un informe bloc ,

Ces rivaux confondus tombent de roc en roc ;

Redoublant de fureur , cette masse vivante

Gronde, roule, bondit, et mesure la pente;

Et ne s'arrête enfin qu'au grand noyau de fer,

Dans le centre commun du globe et de l'enfer.

Là , de Satan vaincu , mais dévorant l'outrage , Apparaît dans les fers la gigantesque image , Avec son corps terrible en son immensité, Qui couvrirait le sol d'une vaste cité , Sa tête qui ressemble aux hautes citadelles ; Les voiles des vaisseaux n'égalent pas ses ailes.

Il est là le vaincu de l'archange Michel , Enchaîné pour jamais à son roc éternel.

Le grand Raymond s'écrie : « 0 suprême justice !

» Je t'invoque! il est temps que ce combat finisse. »

11 se dégage alors; clc sa puissante main,

Il saisit l'un des bouts de la chaîne d'airain ;

Sur les deux ennemis qu'il étreint et qu'il lie,

Il la roule dix fois , dix fois il la replie.

Son fils, libre à son tour du débat périlleux,

Imite son exemple et resserre les nœuds.

Une pique était là sur le sol ; arme étrange ,

Vieux débris du combat de Satan avec l'ange,

Que jadis , pour venger leurs superbes affronts ,

D'un métal inconnu forgèrent les démons.

Le croisé s'en empare ; et d'une ardeur soudaine ,

A travers les anneaux de la pesante chaîne,

Il enfonce la pointe , et son bras affermi

Cloue au rocher brûlant le funeste ennemi.

Mahomet , son démon , tous les deux , ô vengeance !

Presqu'aux pieds de Satan sont frappés d'impuissance.

(( Je vous ai donc réduits à l'immobilité,

» Dit Raymond; maintenant, c'est pour l'éternité. »

Satan tremble à ces mots; il pousse un cri terrible. Il secoue en grondant cette chaîne invincible ; Ses efforts redoublés ébranlent les enfers ; Il se dresse ; on dirait qu'il va rompre ses fers. A ce cri de son roi , l'abîme se soulève ;

Les feux ont redoublé ; de toute part s'élève

Un élan convulsif qui du centre a jailli ;

Jusqu'en ses fondements le globe a tressailli ;

Des cratères ouverts , jusqu'au fond des vallées ,

Les laves des volcans roulent échevelées ;

Des îles et des caps sortent du sein des mers;

Le chaos semble encor menacer l'univers,

Et sur ses habitants, qu'elle écrase ou disperse,

L'enceinte des cités chancelle et se renverse.

En éclats divisé, notre frêle séjour

Peut-être en ce moment comptait son dernier jour.

Mais l'ange qui conduit la terrestre planète,

Vient au fond des enfers conjurer la tempête.

Ses ailes sont d'azur ; de son front radieux

Jusqu'à ses pieds descend l'or pur de ses cheveux ;

De ses yeux pleins d'amour, à la douce paupière,

S'épanchent des torrents d'une blanche lumière.

Un sceptre est dans sa main ; même aux enfers aimé ,

Il a touché Satan , et Satan est calmé.

Soudain l'ordre renaît; bientôt les mers profondes

Dans leurs vastes bassins ont rappelé les ondes;

Sous les pas des humains le sol est raffermi ;

La lave redescend au volcan endormi ,

Et des feux de l'enfer , où rentre le silence ,

Comme un vent qui se tait , tombe la violence.

L'ange alors se retire. Heureux de son appui , Les Raymonds triomphants remontent avec lui.

1 Permets que , pénétrant dans ces régions sombres , Aux regards des humains je déroule en mes vers Les secrets de l'abîme et la nuit des enfers !

Cette invocation est évidemment imitée de Virgile. Le poète, avant de conduire Enée dans la nuit des enfers , implore la protection des divinités du sombre abîme.

<( Dî, quibus imperium est animarum , umbrœque silentes , » Et chaos , et Phlegeton , loca nocte silentia latè , )) Sit mihi fas audita loqui , sit numinc vestro » Pandere res altâ terrà et caligine mersas ! »

C'est un fait digne des plus sérieuses méditations du moraliste et du philosophe , que cette effusion incessante du sang humain , ou par le crime, ou sur l'échafaud , ou sur les champs

2 Bientôt la loi du sang , pesant sur l'univers , Frappa dans ses rigueurs le juste et le pervers ; Loi terrible ! qui vint , dure réparatrice , Eriger son autel d'éternel sacrifice.

de bataille. Dans cette immolation continuelle , la guerre peut réclamer la plus grande part de victimes. Or, qu'est-ce que la guerre? Un massacre organisé entre des individus qui ne se connaissent pas , qu'anime les uns contre les autres la plus froide des passions , la raison d'état ; c'est-à-dire l'absence de toute passion , de toute colère , de toute inimitié personnelle , qui se toucheraient la main et seraient les meilleurs amis du monde , si le devoir ne leur assignait pas un poste et ne leur ordonnait pas de s'entre-tucr !!! Or, la guerre existe et le sang coule depuis le commencement du monde. On peut voir ce qu'a écrit , sur ce sujet inépuisable de réflexion et de tristesse, un des publicistes les plus distingués des temps modernes , M. de Maistre, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg. Le poète a consacré dans ses vers une partie des théories développées par ce profond moraliste sur la loi du sang et l'expiation.

3 Juste réparateur, compense justement L'éternité du mal par celle du tourment.

Bourdaloue , dans un sermon admirable de logique , a expliqué la justice de l'éternité des peines par l'incessante disposition de l'homme à favoriser les penchants de sa perversité.

/l Grottes aux larges flancs , énormes boursoufflures , Dont les monts soulevés dessinent les figures

La géodésie nous démontre que les montagnes ont été formées par voie de soulèvement ; il est donc de toute rigueur que ce déplacement de la matière qui a été poussée en saillie au-dessus de la superficie du globe , ait laissé d'énormes vides dans l'intérieur ; de là toutes ces grottes que l'œil du voyageur découvre et mesure avec admiration dans la base des montagnes , et dont les cavités sont en quelque sorte dessinées par la forme même des masses qui les couvrent.

5 Admirable travail que suspend à la voûte La sueur du rocher qui filtre goutte à goutte.

L'auteur a voulu décrire les stalactites et les stalagmites , espèce de concrétion pierreuse et brillante qui s'attache à la voûte et aux parois des grottes, et qui se forme par l'infiltration des eaux à travers le rocher.

(1 Une espèce de monstre , une hydre dont le corps Etincelait , chargé des plus rares trésors.

Ici , nous allons trouver plusieurs allégories. Le poète a senti qu'il était aujourd'hui impossible- de décrire un enfer , sans y faire figurer des peintures nouvelles. Ici , est venue se placer en première ligne la fiction de la corruption ; le monstre qui porte ce nom a dû trouver naturellement sa place dans les avenues de l'enfer , et surtout dans la région où germent les métaux et les pierres précieuses. Plus bas , on verra se dérouler les tableaux multiples des sept péchés capitaux , de l'adultère , des trois fléaux , la guerre , la peste, la famine.

7 L'œuvre de l'imposture , ici-bas impuni , Ces crimes du ciseau , ces démons en statues, Du séjour de Satan peuplent les avenues.

L'on se demandera peut-être quelle peut avoir été la pensée du poète , en peuplant ainsi l'enfer de monuments , et en y rassemblant les merveilles de la sculpture. Voici la réponse que nous croyons pouvoir faire à cette question. Ce chant étant rempli de peintures allégoriques , il est présumable que cette pensée ne peut avoir qu'un sens également allégorique. Il est à remarquer que dans ce passage il n'est fait allusion qu'aux monuments de l'architecture et de la sculpture profanes. Or , ce dernier art surtout ayant pour objet de reproduire les beautés physiques de la forme humaine , on conçoit que le poète ait considéré ces œuvres comme des agents actifs de corruption ; il n'est pas douteux que ces figures voluptueuses n'aient puissamment contribué à la dégradation des mœurs , en excitant dans les sens des appétits charnels , et en propageant le culte des divinités qui plongeaient l'espèce humaine dans les plus avilissantes prostitutions. Sous tous ces rapports , les prodiges de la sculpture antique étaient bien dignes de figurer dans les vestibules du palais de Satan , premier séducteur de l'homme.

s Du titre le plus saint il détruit le bonheur. L'adultère jette le doute sur la paternité.

9 Mancs , l'impur Manès , apôtre ta 08 aveu , Lui qui Dt de Satan un maître égal à Dieu.

Manès ne fut point l'inventeur de la doctrine qui prit son nom ; il faut reprendre la chose de plus haut.

« 11 y avait en Egypte un nommé Scythien , sarrasin de nation, qui n'avait rien de commun avec le christianisme ni avec le judaïsme. 11 demeurait à Alexandrie , et suivait la secte d'Aristotc. 11 composa quatre livres : 11 nommait le premier X Evangile ; le second , des Chapitres ; le troisième , des Mystères ; le quatrième , des Trésors. Le premier n'avait de commun avec l'Evangile de Jésus-Christ que le simple titre. Scythien mourut de maladie , avant que de passer en Judée , qu'il se proposait d'infecter de sa doctrine. Il avait un disciple nommé Terbinthc , qui fut héritier de ses livres , de sa doctrine , et de l'argent qu'il avait amassé en traûquant aux Indes par la Mer-Rouge. Terbinthe vint en Palestine et en Judée , où étant connu et condamné , il résolut de passer en Perse ; et pour ne pas y être connu , il changea de nom et se fit appeler Boudas. Il y trouva aussi pour adversaires les prêtres de Mithra ; et , après plusieurs disputes , il fut convaincu d'erreur et chassé , et se retira chez une veuve. Là , étant monté sur la terrasse de la maison pour invoquer les démons de l'air , il fut frappé de Dieu , tomba de la terrasse et expira. La veuve hérita de ses livres et de son argent.

» Comme elle n'avait point de parents, elle acheta de cet argent un jeune esclave , nommé Coubric, qu'elle adopta pour son fils et fit instruire dans les sciences des Perses ; en sorte qu'il devint considérable entre leurs sages. La veuve étant morte , il hérita des livres et de l'argent ; et aQn qu'on ne pût pas lui reprocher sa servitude , il quitta le nom de Coubric et prit celui de Manès , qui en Persan signifie conversation, parce qu'il croyait exceller dans la dialectique. Il disait qu'il était le Paraclet , et se vantait de faire des miracles. Le fils du roi de Perse était malade. Il y avait grand nombre de médecins ; mais Manès promit de le guérir par ses prières. Les médecins se retirèrent , l'enfant mourut. Manès fut mis en prison ; il trouva le moyen de s'échapper. Le roi fit mourir les gardes. Manès s'enfuit en Mésopotamie De là il alla répandre sa

doctrine Plus tard , il fut obligé de s'enfuir d'un petit

bourg nommé Diodoride ; mais il tomba entre les mains des gardes du roi de Perse qui le cherchaient de tous côtés. 11 fut pris et mené au roi , qui lui reprocha ses mensonges, sa fuite , sa servitude ; et pour expier la mort de son fils et des gardes de la prison , le condamna , suivant la coutume des Perses, à être écorché avec une pointe de roseau. Son corps fut donné aux bêtes pour le dévorer ; la peau fut suspendue aux portes de la ville. Telle fut la triste fin de Manès.

» Toute la doctrine de Manès roulait sur la distinction des deux principes : le bon, qu'il nommait principe de la lumière ; et le mauvais , qu'il nommait principe des ténèbres ; et il ne prenait pas ces mots de lumière et de ténèbres par métaphore, mais au pied de la lettre , car il ne reconnaissait rien que de corporel. Le monde avait été fait du mélange de ces deux natures du bien et du mal. 11 y avait cinq éléments de la famille des ténèbres : la fumée , les ténèbres , le feu, l'eau et le vent. Dans la fumée étaient nés les animaux à deux pieds , et les hommes même ; dans les ténèbres , les serpents ; dans le feu , les animaux à quatre pieds ; dans l'eau , les poissons ; dans l'air , les oiseaux. Pour combattre ces cinq éléments , Dieu en avait envoyé cinq autres de sa substance ; et dans le combat , ils s'étaient mêlés , savoir : l'air à la fumée , la lumière aux ténèbres , le bon feu au mauvais , la bonne eau à la mauvaise , le bon vent au mauvais. Le soleil et la lune étaient deux vaisseaux voguant dans le ciel comme en une grande mer : le soleil composé du bon feu , la lune de la bonne eau. C'est ainsi qu'ils expliquaient la Trinité divine. Le Père habitait dans une lumière reculée , le Fils dans le soleil , la sagesse dans la lune , le Saint-Esprit dans l'air. Ainsi le Fils n'était qu'une partie de la substance du Père. Dans ces deux vaisseaux , le soleil et la lune, étaient de jeunes garçons et de jeunes filles d'une excellente beauté, qu'ils appelaient les vertus saintes ; les princes des ténèbres , qui étaient aussi des deux sexes , en devenaient amoureux , et de ces amours suivaient des effets merveilleux , entr autres , la pluie.

» En chaque homme il y avait deux âmes : l'une bonne ,

qui venait du bon principe et qui était une partie de sa substance corporelle , comme lui ; l'autre âme était une partie du mauvais principe. Les âmes des fidèles , c'est-à-dire des Manichéens , étaient purgées par les éléments et portées dans la lune , d'où elles passaient dans le soleil , qui les reportait à Dieu pour y être réunies. Les âmes de ceux qui n'avaient pas reçu sa doctrine étaient envoyées en enfer , pour y être tourmentées un temps par les démons , à proportion de leurs crimes. Etant ainsi purgées , elles étaient renvoyées dans des corps d'autres hommes , de bêtes ou de plantes , et si elles ne se corrigeaient point , elles étaient enfin jetées dans le grand feu. Ainsi , tout le mystère de la Rédemption consistait à détacher les particules de la divinité des corps mauvais où elles étaient engagées , pour les réunir à leur principe. Toutefois, il n'était pas permis de séparer les âmes , et celui qui le faisait devait souffrir la même peine. Celui qui avait tué un animal , devait être changé en même animal ; celui qui avait arraché ou coupé une plante , devait être changé en la même plante. Ils ne laissaient pas d'en manger quand d'autres les avaient cueillies. Quand donc on donnait un pain à un Manichéen , il disait : Retirez-vous un peu , que je fasse ma bénédiction. Alors il prenait le pain et disait : Je ne t'ai pas fait , et le jetait en haut , maudissant celui qui l'avait fait. Puis il ajoutait : Je ne t'ai point semé, que celui qui t'a semé, soit semé lui-même ; je ne t'ai pas moissonné, que celui qui t'a moisonné , soit moissonné lui-même. Je ne t'ai pas fait cuire , que celui qui t'a cuit , soit cuit lui-même. Après ces protestations , il mangeait en sûreté. En haine de la chair, qui était du mauvais principe , il fallait empêcher la génération et par conséquent le mariage. Il ne fallait point donner l'aumône , ni honorer les reliques des saints , ce qu'ils traitaient d'idolâtrie , ni croire que Jésus-Christ se fût incarné , et qu'il eût véritablement souffert. Voilà les principaux points de la doctrine de Manès. » ( Histoire ecclés. , par Fleury, tom. 2 , liv. 8, xii. )

Il n'est pas impossible de reconnaître dans ces extravagances le fondement des croyances des Albigeois ; il ne faut donc pas s'étonner qu'on les ait appelés Manichéens.

SOMMAIRE

L'Ange conduit Raymond au purgatoire. — L'Ange explique les degrés de l'expiation.

— Le jeune Raymond descend dans les feux pour se purifier. — Il y rencontre Hcloïse et Abeilard. — Le jeune Raymond sort purifié. — L'Ange conduit les Raymond» au ciel. — Description des avenues du ciel. — Diverses classes des élus.

— La Vierge. — La Trinité. — Saturnin accueille les Raymonds. — Le jeune Raymond demande de connaître les futures destinées de son peuple. — L'Ange lit dans le Livre des deslins. — Futures découvertes. — La Gaule devient une grande unité. — Brillant avenir de la France. — Toulouse y est associée. — Panthéon Toulousain. — Clémence lsaure. — Concours poétiques. — Le Livre des destins se referme. — L'Ange ramène le jeune Raymond sur la terre. — 11 descend dans la campagne de Rome où il retrouve Marcel.

L'ange avait accompli sa mission divine. Au sommet des enfers que son sceptre domine, Il conduit les héros , et , pressant leur retour , De l'expiation leur ouvre le séjour.

Tout chemin s'aplanit pour le céleste guide. Ils ont déjà franchi , dans leur essor rapide , L'immense et sombre mur, dont le cercle de fer Des bords du purgatoire a séparé l'enfer. Là , s'offre à leurs regards cette nouvelle enceinte , D'où s'exhale en soupirs une timide plainte. Ces lieux ne montrent pas un aspect désolé ; Le remords est intime et non échevelé ;

il. 8

Les douleurs, se roulant sur leurs sanglantes couches,

Du sombre désespoir n'ont point les traits farouches ;

La porte est sans terreur; sur les frontons brûlants,

L'œil des infortunés lit ces mots consolants :

« Vous que conduit ici la divine clémence ,

» Même au sein des tourments, conservez l'espérance! »

Un gardien vigilant s'assied au seuil fatal ,

Dont il défend l'approche aux ministres du mal ,

Et là vient se heurter l'âme ingrate et maudite ,

Qui sollicite en vain la barrière interdite.

Tel un enfant des mers , par un pouvoir caché ,

Frappe et rejette au loin la main qui l'a touché;

Ou tel des lieux sacrés qui gardent les arcanes ,

Un invisible bras repousse les profanes.

A l'aspect imprévu de l'ange et des héros ,

Le gardien redouté garde un parfait repos ;

On dirait que sa bouche exercée à maudire ,

Veut au moins une fois essayer le sourire ;

Vers la porte de bronze il les voit avancer ;

Sa main l'ouvre, il s'incline et les laisse passer.

Ils sont entrés. Soudain , comme d'un promontoire , Leurs yeux ont embrassé l'enceinte expiatoire. Oh ! quel spectacle alors ! Le regard incertain Se promène et s'égare en un vaste lointain ; On voit étinceler mille flammes errantes , Aux reflets variés , aux couleurs différentes. Sept cônes renversés , trous larges et profonds .

D'un prisme lumineux projettent les rayons. L'un d'un tendre incarnat s'anime et se colore ; L'autre prête à ses feux la pourpre de l'aurore; La topaze au troisième emprunte sa splendeur; Plus loin c'est l'émeraude à l'aimable couleur. Au cinquième apparaît , douce attente des âmes, L'azur du firmament que reflètent les flammes ; Enfin, le violet et le brun à leur tour Des cônes enflammés terminent le contour. Tel , en un soir d'été , quand s'apaise l'orage , L'arc-en-ciel radieux brille au flanc d'un nuage , Dont les tons éclatants se fondent à nos yeux Dans la blanche clarté qui colore les cieux. De même, remplissant l'espace qu'ils inondent, Tous ces rayons de feu s'unissent , se confondent , Et leur mélange heureux , propice à la douleur , De sept tons différents ne fait qu'une couleur. Gage de pureté , symbole d'innocence , Le blanc est la couleur qui leur doit la naissance.

« Voyez, leur disait l'ange; en entrant dans ce lieu » Les âmes ont l'espoir de remonter vers Dieu ; » Mais , avant de renaître à la sainte lumière , » Il leur faut revêtir leur pureté première , » Et tous ces feux divers, sagement préparés, » De l'expiation nuancent les degrés.

» Sitôt qu'une âme arrive , apportant avec elle » Des terrestres penchants la tache vénielle ,

» Au cercle le plus sombre elle va lentement

» Déposer dans les feux le grossier élément.

» Elle brûle et gémit ; un rayon d'espérance

» Soutient 1 "àme captive au sein de la souffrance.

» Quand lame a dépouillé cet odieux levain ,

» Un cercle moins obscur la reçoit dans son sein ;

» Là, les feux sont plus vifs, les douleurs plus aiguës;

)) Làme y goûte bientôt des faveurs imprévues;

» Elle se sent plus pure, elle sait son destin,

» Et passe sans effort dans le cercle voisin.

)> Ainsi , d'un cercle à l'autre arrivant avec joie,

» Elle suit lentement la douloureuse voie.

» Mais que le terme est loin! comme, en proie au désir,

)> Dans chaque station l'âme se sent languir !

)> Libre enfin de souillure, elle obtient une place

» Dans ce centre où les feux réunissent leur masse.

» Là, cessent à la fois l'épreuve et la douleur;

» Elle monte au séjour de la blanche couleur ;

» Pure , et portant au front la brillante auréole ,

» Comme un oiseau divin , bientôt elle s'envole ,

» Et parmi les élus , dans la céleste cour ,

» Vient s'asseoir au banquet de l'éternel amour ,

» Où la félicité ne compte plus les heures.

» Vous qu'un heureux destin conduit dans ces demeures,

)> Jeune héros sur qui tant de saints ont les yeux ,

» Hâtez-vous, profitez de la faveur des cieux!

» Pendant que vous vivez, un jour de pénitence

» Abrégera pour vous des siècles de souffrance ; 2

» De l'expiation telle est l'heureuse loi.

)> Dans les cercles de feu descendez avec moi ;

» Venez; et, dépouillant les souillures de l'homme,

» Montrez-vous digne enfant du céleste royaume. »

L'ange dit. Le héros, descendu sur ses pas, Affronte des douleurs que l'homme ne sait pas. Le grand Raymond les suit; il veut par sa présence De son fils généreux soutenir la constance ; Et le héros , marchant dans le rude sentier , A l'expiation se livre tout entier.

Il subit ces tourments , il boit l'amer calice Qui de l'enfer lui-même égalent le supplice. 3 C'est un embrasement que rien ne doit calmer , Une flamme qui brûle et ne peut consumer; Douleur toujours plus vive et jamais homicide; Les corps restent entiers dans cet ardent fluide ; Il pénètre les chairs , aiguise le remord , Enfante la torture et repousse la mort. Telle, aux mains de Volta, l'étincelle électrique Embrase sans brûler la fibre carbonique , Lorsque , d'un feu subit couronnant l'appareil , Elle allume à son front la flamme du soleil.

Tandis que le héros , rempli d'un saint courage , Des pleurs du repentir inondait son visage ; Que la grâce d'en-haut descendait dans son cœur , Les âmes que retient ce séjour de douleur

S'étonnent de le voir vivant au milieu d'elles.

Deux surtout, dont le front se couvre d'immortelles

Et qu'unit maintenant une céleste ardeur,

Tournent souvent vers lui des yeux pleins de langueur.

Raymond veut les connaître , et l'ange qu'il implore

Lui révèle aussitôt les destins qu'il ignore.

(( Vous voyez, lui dit-il, deux êtres bien divers

)> Dont l'illustre infortune a rempli l'univers.

» Celui-ci de son siècle éclaira l'ignorance ;

» Mais l'orgueil égarait sa haute intelligence.

» Philosophe hardi , son esprit plein de feu

» Voulut par la raison s'élever jusqu'à Dieu.

)) Mais ce génie ardent, aux vives étincelles,

» Près du soleil divin sentit brûler ses ailes ;

» Sous le foudre céleste il tomba consumé.

» Heureux encore ! heureux , s'il n'avait pas aimé !

)> Heureux en son erreur, si son âme inquiète

» Avait au seul Bernard confessé sa défaite ,

» Et s'il n'eût pas uni, trop brillant séducteur,

» Aux travers de l'esprit les faiblesses du cœur !

» Vous voyez Abeilard ; c'est lui. Tendre et soumise ,

» Toujours à ses côtés l'on retrouve Héloïse ; 4

» Héloïse coupable et digne de pardon ,

» Car son cœur succomba sous un céleste don ;

» L'amour , présent du ciel , ravissement suprême ,

» Trésor d'un dieu jaloux , seul digne de Dieu même !

» Mais l'amour qui poursuit la terrestre beauté ,

» Est un larcin de l'homme à la divinité;

» L'amour qui n'a pas Dieu pour principe est un crime ;

» A Dieu seul appartient toute extase sublime. »

Raymond alors : « O vous dont un siècle a vanté ,

» Avec tant de raison , l'esprit et la beauté ,

» Epouse d'un mortel et d'un dieu tout ensemble,

)) Est-il quelque douceur au sort qui vous rassemble? »

Héloïse répond : <c Je souffre avec bonheur ,

» Car j'offre ma souffrance à l'ami de mon cœur;

» Il est auprès de moi; nul effroi ne me touche;

» Je respire le souffle exhalé par sa bouche.

» Vous savez entre nous quel lien se forma ;

» Le monde l'admirait; je le vis, il m'aima;

» Il versa dans mon sein le désir de connaître;

» A ses tendres leçons je pris un nouvel être ;

» J'éprouvais à l'entendre un indicible émoi ,

» Il me semblait qu'un dieu descendait jusqu'à moi

» Oh! lorsque, m'expliquant une sainte harmonie,

» Il m'ouvrait les trésors de son divin génie ;

» Quand sa voix déroulait en immenses accords

» Et la nature, et l'homme, et les célestes corps;

» Qu'avec lui, descendant des lumineuses sphères,

» Et de l'âme et des sens je sondais les mystères ;

)> Jamais de tant d'éclat mon soleil n'avait lui. . . .

» Mon crime fut bien grand ; je ne vis Dieu qu'en lui ;

» Le mortel s'éleva même au-dessus de l'ange,

» Et je fis de leur culte un profane mélange.

» Aujourd'hui , les tourments ont épuré mon feu ;

» Je le voyais partout , je ne le vois qu'en Dieu.

» Plus heureuse, je dois à la bonté divine

)) Tout auprès de sa place une place voisine;

» Et là , nous attendons l'appel du séraphin

» Qui doit changer nos maux en un bonheur sans fin. »

Ainsi dit Héloïse. Abeilard, dans son âme,

Sent un tressaillement de son ancienne flamme;

Soudain il le comprime , et sa voix sans détour,

Frappe la vanité comme il vainquit l'amour.

Il s'écrie : « 0 mortels ! craignez l'intelligence !

» Don funeste ! l'orgueil est fils de la science.

» L'intelligence est vaine ; elle égare nos pas ;

» Car elle aveugle l'homme et ne l'éclairé pas.

» L'esprit veut tout connaître; et, merveilleux problème,

» Quand il sonde les cieux , il s'ignore lui-même.

)> La raison qui séduit n'est qu'un phare trompeur;

» Elle cache l'abîme où nous plonge l'erreur;

» C'est par l'humilité que grandit le fidèle;

» Tout ce que l'homme apprend, c'est Dieu qui le révèle.

» Abaisse ton orgueil, mortel ambitieux!

» La nuit est sur tes pas; la clarté vient des cieux. »

Il disait. Mais déjà Raymond sent dans ses veines, D'un charme tout puissant les atteintes soudaines. Le héros transformé sourit au changement ;

Son sang qui bouillonnait coule plus lentement ; Un calme intérieur, un bien-être suprême, Un doux contentement le ravit à lui-même. Comme un suaire impur le crime est rejeté ; Le pécheur disparaît , l'élu seul est resté.

Ainsi, le ver rampant que sa métamorphose Rendra jeune et superbe aux amours de la rose , Pour ses nouveaux destins s'enferme inaperçu Dans le soyeux linceul que lui-même a tissu ; Et là , dans les ennuis d'une pénible attente , D'un travail douloureux victime patiente, En proie à la torpeur , loin des feux du soleil , Sur sa couche féconde il attend le réveil. Mais bientôt s'accomplit le gracieux mystère; L'insecte a rejeté sa dépouille grossière; Il a changé son être , il s'éveille , il revêt Sa robe diaprée au fragile duvet; Déploie en se jouant la frange de ses ailes, L'aigrette de son front couronné d'étincelles , Et , d'un élan qu'agite un vol capricieux , Nouvel hôte des airs , il monte vers les cieux.

C'est ainsi que Raymond dépouille le vieil homme. De la chair et des sens conservant le fantôme , Il prend un nouvel être ; un prodige caché Efface dans son cœur la trace du péché; La vertu règne en lui sans effort, sans mélange,

Et son âme revêt la pureté de l'ange.

« Venez, lui dit alors le messager divin,

» Je vais du paradis vous montrer le chemin ;

» Venez-y contempler , dans leur sainte lumière ,

» Les divins protecteurs que Toulouse révère ;

» Y lire l'avenir de ses murs relevés ,

)> Et les nobles destins qui leur sont réservés.

» Votre aïeul nous suivra dans les champs de l'espace ;

» Aux célestes parvis il reprendra sa place. »

L'ange dit; et déjà l'on voyait après eux, Flamboyer dans les airs un sillon lumineux. Telle , du haut du ciel , l'étoile descendue Trace un sillon de feu dans l'immense étendue; Tel encore un vaisseau qui fend les flots amers , Enflamme, en la creusant, la surface des mers. Perçant les profondeurs de la voûte azurée, Bientôt ils ont franchi le céleste empyrée; La terre a disparu. Déjà , de toutes parts , D'innombrables soleils s'offrent à leurs regards. Astres aux rayons d'or, comètes chevelues , Des palais du Très-Haut peuplant les avenues, Vos torrents de clarté sillonnent le chemin Du séjour adorable où luit le jour sans fin ! Raymond voit ces palais dont les brillants spectacles Des mondes radieux surpassent les miracles ; Il s'arrête , il adore. ...à puissance ! ô grandeur ! Il incline son front inondé de splendeur.

« Que d'éclat , de beauté dans le séjour de l'ange ! » Oh ! que l'homme est petit sur ce globe de fange ! » Disait-il , et que sont les travaux des humains » Près de ces murs construits par d'immortelles mains ! »

Aux portiques du ciel le rubis étincelle ; Sur l'escalier divin la topaze ruisselle ; Aux piliers s'arrondit le plus riche métal ; Sur des colonnes d'or cent dômes de cristal S'élancent lumineux , et l'œil ébloui doute Si le pur diamant n'a pas formé leur voûte. Le pavé radieux dans l'ivoire est scellé ; Sous les pas des élus l'escarboucle est foulé ; L'améthyste , l'onyx , les saphirs symboliques Brillent entrelacés en riches mosaïques.

Dans des cadres de jaspe , on voit -, en six tableaux , De la création les sublimes travaux.

Le Père , d'un regard enfantant la lumière , Débrouillant le chaos, fécondant la matière ; L'Esprit couvant les mers sous ses ailes de feu , Et le Fils par l'amour révélant l'Homme-Dieu. Ailleurs, du Tout-Puissant les grands desseins s'achèvent; Du fond du gouffre amer les montagnes s'élèvent , Dressant leur front altier, couronné de rayons, Diadème tressé de neige et de glaçons ; Laissant , comme un manteau , flotter à leur ceinture , Des sauvages forêts la sombre chevelure;

Et jetant à la terre , ainsi qu'en un bassin , Les fleuves frémissants échappés de leur sein.

Plus loin , riche de fruits et de fleurs couronnée ,

Belle comme l'épouse au jour de l'hyménôe ,

La terre au Créateur sourit avec amour,

Et lui demande un maître. Enfin , au dernier jour ,

Nouvellement créés, heureux de se soumettre,

On voit les animaux courbés devant ce maître ,

L'homme, roi fortuné de la création,

Qui s'élève à son Dieu par l'adoration ,

Et renoue à ses pieds cette chaîne suprême ,

Qui part du Créateur et remonte à lui-même.

Au-delà, prolongé dans un lointain confus, Souvre aux yeux du héros le séjour des élus.

D'abord , dans les lueurs d'une aurore divine , On voyait folâtrer une troupe enfantine , Petits anges pleurés, mais bienheureux essaim Que Dieu, dès le berceau, rappela dans son sein; Qui voulurent quitter la vie au premier âge, Qui trouvèrent le port sans traverser l'orage ; Elus dont l'innocence est la seule vertu; Athlètes couronnés sans avoir combattu.

Un jour plus radieux , mais non moins doux , éclaire Des vierges du Seigneur l'asile solitaire. Là , brillent sans orgueil ces modestes beautés Que le ciel enivra de chastes voluptés ,

Dont les saintes langueurs consumèrent la vie,

Dont le cœur soupira l'exil de la patrie ,

Et que Ja mort, comblant leurs désirs les plus doux,

Jeta, pleines d'ardeur, dans les bras de l'époux.

Pures comme le jour , belles comme les anges ,

Leur voix chante au Seigneur des hymnes de louanges;

Colombes du Très-Haut , mystérieuse cour ,

Sur qui le bien-aimé jette un regard d'amour ,

Qu'abreuve le nectar des célestes calices,

Et qui des saints transports partagent les délices.

Dans un égal degré de gloire et de splendeur ,

Dieu voulut honorer d'une insigne faveur

Les femmes qu'il soumit aux épreuves amères

Dont elles ont payé le bonheur d'être mères.

Hélas ! combien de fois un glaive de douleur ,

Dans l'exil de la vie a traversé leur cœur !

Sous le poids du malheur combien de fois courbées !

Et des yeux maternels que de larmes tombées!

Rien n'invite leur âme à l'oubli du passé ;

Mais , au séjour divin toute angoisse a cessé.

Là , ces cœurs épurés que nul trouble ne blesse ,

Retrouvent les objets que pleurait leur tendresse;

Et , sûrs de leur bonheur , ils aiment à s'unir

Dans un embrassement qui ne doit point finir.

Sous de verts orangers dont les tiges rayonnent ,

Dans la neige des fleurs que des fruits d'or couronnent ,

Des justes sont assis , dont la droite raison , Dont l'austère vertu parfuma le renom.

Leur parole enseigna , pasteurs de leurs familles , La justice à leurs fils , la pudeur à leurs filles ; A tous la charité , la crainte du Seigneur ; Leur toit voyait fleurir la justice et l'honneur.

Les poètes divins dont le pieux délire

Anima saintement les accords de la lyre ;

Ceux qui , bravant la mort d'un courage indompté,

En face des tyrans chantaient la liberté ;

Qui firent tressaillir dans notre âme attendrie

Le foyer domestique et la douce patrie,

A leurs nobles concerts se complaisent encor,

Et sous de hauts palmiers touchent des harpes d'or.

Près d'eux, sont les esprits dont les savantes veilles De la création sondèrent les merveilles; Qui , lisant aux secrets de la suprême loi , Eclairaient la science au flambeau de la foi ; Sages consolateurs, bienfaiteurs de leurs frères, Qui des tristes humains soulageaient les misères. Là, sans voile importun , se déroule à leurs yeux L'admirable concert des mondes et des cieux; Ils écoutent au loin la céleste harmonie Des sphères se jouant dans leur marche infinie ; Ils savent, ils ont vu; l'aspect de ces beautés Les charme et les remplit de saintes voluptés.

Ces grands législateurs, ces magistrats sublimes Qui surent mettre un frein à la fureur des crimes , Et qui, prêtant au faible un généreux secours, Servirent la justice au péril de leurs jours; Quelques rois vertueux, rare et touchante élite, A qui des nations Dieu livra la conduite ; Sur des trônes assis, triomphants à jamais, Contemplent autour d'eux les heureux qu'ils ont faits.

Sous l'immortel laurier qui se tresse en couronne,

Pléiade lumineuse , une troupe rayonne.

Là , brillent ces guerriers par la mort ennoblis ,

Qui perdirent le jour en servant leur pays;

Ces héros dont l'ardente et sainte idolâtrie

Arrosa de leur sang l'autel de la patrie.

Machabée est leur chef; honneur de nos aïeux,

Bientôt un nom français rayonnera près d'eux,

Et les cieux admettront , dans un chant de victoire,

Bayard et Machabée en partage de gloire.

Dominant les héros qui versèrent leur sang , Les pontifes sacrés prennent un plus haut rang; Grands hommes dont la main pacifique ou guerrière Guida sur les écueils la barque de saint Pierre , Et de l'humanité sanctifiant les droits , Conserva la lumière à l'ombre de la croix. Ailleurs , c'est Athanase et le grand Chrysostôme , Paul, Ambroise, Augustin, et Bernard, et Jérôme;

i-28 CHANT SEIZIÈME.

Puis, les simples pasteurs dont le sage entretien Dit au peuple des champs les devoirs du chrétien , Prêcha la charité, la paix, la patience, Et des jeunes enfants ouvrit l'intelligence ; Des longs jours de labeur déposant le fardeau , Contemplent à jamais la gloire du Très-Haut.

Non loin , régnent encor ces puissances bibliques Que l'esprit pénétra de rayons prophétiques ; Qui, voyant le destin, ainsi qu'un souvenir, Aux peuples effrayés racontaient l'avenir.

Enfin , dans les sommets des célestes contrées , Du Christ triomphateur les milices sacrées , Les apôtres divins, les martyrs glorieux Dont l'ange couronna le front victorieux , Nagent , ivres d'amour , dans des flots de lumière.

Par delà tous ces cieux , dans la plus haute sphère ,

Sublime région de mystère et d'amour,

L'éternelle sagesse a fixé son séjour.

Là, flotte l'étendard des célestes phalanges;

Les dominations , les chérubins , les anges ,

Les trônes , les vertus , les vieillards couronnés ,

Devant l'agneau mystique en cercle prosternés ,

Osent lever à peine un regard qui s'incline

Sous l'éclair renaissant de la splendeur divine ,

Prononcent en tremblant le nom de Jéhovah ,

Et chantent à ses pieds l'éternel hosanna.

La Vierge est auprès d'eux ; la Vierge , triste encore

Jette un regard troublé sur ce Fils qu'elle adore ;

Et le Fils la rassure ; il lui rend à son tour

Le gage qu'elle implore, un long regard d'amour;

Recueille dans son sein les soupirs de sa mère ,

Et du Père irrité désarme la colère.

Le Père lui sourit; l'Esprit, âme de Dieu,

Forme en les unissant un triangle de feu;

Et lui-même, éternel, formé de leur substance,

Se confond avec eux dans une même essence.

Mystère de la vie, auguste trinité,

Qui verse les rayons de sa triple unité ,

Jette au sein du chaos ses semences fécondes ,

Et dans l'immensité fait palpiter les mondes.

Là, de l'être infini rayonnent les splendeurs ;

Là, brillent des beautés, des gloires, des grandeurs

Dont l'apôtre entrevit la divine auréole,

Mais que ne peut décrire une humaine parole.

L'ange dit à Raymond : « Ces célestes parvis » A des regards mortels doivent être interdits ; » Au séjour des martyrs votre sort vous renvoie ; » Etienne et Saturnin vous verront avec joie; » Moi-même , en leur faveur levant les sceaux divins » J'ouvrirai pour vous tous le livre des destins. » Suivez nos pas, dit-il au vainqueur de Solyme; IL 9

» Contentez, sans contrainte, un désir légitime; » Connaissez l'avenir dont le ciel a fait don » Aux murs infortunés qu'illustra votre nom. »

Et lange les conduit. A sa voix protectrice,

Partout s'ouvrent les rangs de la sainte milice.

Etienne et Saturnin s'avancent à grands pas ;

Ils ont vu les Raymonds, ils leur tendent les bras.

Tel on voit le marin , au bout d'un long voyage ,

Tendre, les yeux en pleurs, ses bras vers le rivage,

Sitôt qu'il aperçoit , dans le plus doux transport ,

Son épouse et ses fils qui l'attendent au port.

« Venez, dit Saturnin; venez, race immortelle!

)) Gloire et fidèle appui de la cité fidèle !

» Et vous, jeune héros, dont les vaillantes mains

» Balancent aujourd'hui le sort des Toulousains !

» Vous voilà noble et pur, la flamme expiatoire

» Prépare votre accès au char de la victoire.

» D'un passé douloureux perdons le souvenir ;

» Soyez tout à l'espoir, tout à votre avenir!

» Devant vous , des combats va s'ouvrir la carrière ;

)> Courez-y conquérir la couronne d'un père ;

» Brisez un joug honteux; à la noble cité,

» Avec son souverain rendez la liberté !

» Toulouse, à votre voix sortant de ses ruines,

» Relèvera son front au pied de ses collines ;

» Toulouse vous appelle ; et le tyran maudit

» Sur son trône ébranlé déjà tremble et pâlit. »

« 0 grand saint , vous mouvrez une immortelle voie!

» Ce brillant avenir je l'accepte avec joie.

» J'irai , je combattrai l'indigne usurpateur

» Qui d'un peuple si noble a détruit le bonheur ;

» Cet oppresseur cruel de ma noble patrie,

» Dont ma triste famille a subi la furie ;

» Et tout mon sang versé serait un faible prix

» Pour le bonheur si grand de sauver mon pays.

» Mais, puisque le ciel daigne, en faveur de mon zèle,

» Confier à mon bras une tâche si belle ,

» Pourrai-je , dit Raymond , dans les sacrés parvis ,

» Savoir quel est le sort qu'il réserve à mes fils?

» Si Toulouse doit vaincre une ligue fatale ,

» Si leur front portera la couronne comtale ,

» Et si l'Occitanie, empire florissant,

» Sera toujours soumise à leur sceptre puissant ? »

(( Mon fils, dit Saturnin, aucune créature

» Ne peut de l'avenir percer la nuit obscure;

» Dieu réserva pour lui ces augustes secrets ,

» Mais un livre fatal renferme ses décrets.

» Sur des feuillets d'airain, de ces profonds mystères

» Un burin inconnu traça les caractères.

» Là , pour les jours présents et pour les jours lointains,

» Des peuples et des rois sont écrits les destins.

» Le livre va s'ouvrir; l'ange va les traduire

» Ces oracles que l'ange et Dieu seul peuvent lire :

» Et pour vous, à qui rien ne doit être célé, » Il lèvera les sceaux dont le livre est scellé. »

Ils marchent à ces mots vers un lieu solitaire , Du livre des destins terrible sanctuaire. Cent degrés de granit y conduisent leurs pas ; Ils suivent des sentiers qu'ils n'aperçoivent pas, Et des sombres vapeurs qui couvrent leur passage , Toujours de plus en plus s'épaissit le nuage. Mais bientôt, à travers ce voile ténébreux, Rayonnent les lueurs d'un jour mystérieux ; L'obscurité s'efface ; à leurs yeux pleins de joie, Comme un phare éclatant , l'enceinte se déploie , Et sur l'autel de bronze , à jamais condamné , Le livre redoutable apparaît enchaîné. Autour du piédestal , la main des anges mêmes Du temps et du destin modela les emblèmes : Le sablier, la faux, le niveau redouté, Le serpent qui se mord , signe d "éternité.

L'ange touche les sceaux , confirmant sa promesse ; Les sept sceaux ont cédé sous la main qui les presse; Le livre crie, il s'ouvre; et, d'un œil inspiré, L'ange lit l'avenir sur le feuillet sacré.

Il s écrie : « 0 mortels ! que votre orgueil qui passe , » Dans la suite des temps occupe peu de place , » Et que les plus grands noms , au marbre confiés ,

» Y vivent peu de jours et sont vite oubliés!

» Mais, sur les pas du temps, l'intelligence humaine

» Poursuit toujours son cours et sa marche est certaine;

» Dieu voulut la doter d'un immense avenir ,

» D'un progrès renaissant qui ne doit point finir.

» L'obstacle disparaît; dans ces pages muettes,

» Je vois se dérouler ses futures conquêtes.

» Navigateur hardi que poursuit le dédain ,

» Un homme aura pesé le globe dans sa main ;

» Par de profonds calculs, d'un continent immense

» Son génie inspiré devine l'existence;

» Il court ; il offre aux rois qui ne le croiront pas ,

» Des trésors infinis et de vastes états;

» Il tente l'Océan. A sa voix prophétique ,

» Un monde va sortir du sein de l'Atlantique. 5

» Mais , pour guider sa course et franchir les déserts

» Que déroule à ses yeux l'immensité des mers,

» Le marin demandait conseil à des étoiles

» Que cachent trop souvent d'impénétrables voiles.

)> Désormais affranchi dun joug capricieux ,

» Comme un guide infaillible, il place sous ses yeux

» L'aiguille que l'aimant appelle vers le pôle;

)> La science en ses mains a remis la boussole.

» Un art toujours fécond en succès éclatants , » Pour défendre l'esprit des ravages du temps ,

m CHANT SEIZIÈME.

» Multiplie à son gré l'œuvre de la pensée , » Par des signes de plomb mille fois retracée : » Sublime invention , dont le type divin » Lègue à l'intelligence un empire sans fin ! 0

» Ici l'enfer triomphe. Aux mains du mauvais ange , » De soufre et de salpêtre un horrible mélange , » Met en débris l'obstacle , et son rapide effort » Donne dans les combats des ailes à la mort. 7

» L'étude, avec lenteur, dans l'exacte balance ,

» Des corps décomposés a pesé la substance ; 8

» Ces miasmes légers , ces fluides divers ,

» Emanés de la terre , ou flottants dans les airs ,

» Sous l'œil de la science ont trahi leur nature.

» La lumière est fixée et se change en peinture. 9

» A l'aide du cristal qui transporte ses yeux ,

)> L'homme un jour sondera la profondeur des cieux , 18

» Des globes étoilés marquera les distances ,

» Prédira les erreurs , les retours , les absences ,

» Et, du ciel planétaire assignant le milieu,

» Fixera le soleil sur son trône de feu. 11

» Je le vois emporté dans des routes nouvelles ; « Il devance les vents dont il a pris les ailes ; 12 » Sur des lignes de fer dont l'immense réseau » Etreint le monde entier , aussi prompt que l'oiseau , » Il vole, il est vainqueur; las distances s'effacent,

» Et les peuples lointains se touchent et s'embrassent, i) L'homme fait plus encore; il prend le feu du ciel, » Et la foudre obéit à la voix d'un mortel. 13

)> Pendant que ces bienfaits deviennent son partage , » L'homme à sa dignité rend un nouvel hommage ; )> Enfant de l'Evangile , et par lui racheté , » Il a , dernier trésor , conquis sa liberté. » Les peuples, en formant d'intelligentes chaînes, » Ont éteint les brandons de leurs antiques haines ; » Les guerres ont cessé ; les fils du genre humain » Ne font qu'une famille et se donnent la main.

» Ainsi l'homme s'avance , et Dieu lui sert de pôle.

» Que le bonheur du monde un moment vous console !

» La Gaule, que déchire un pouvoir disputé,

» Aspire à devenir une grande unité; 14

» La couronne des Franks , sous sa vaste bannière ,

» Doit un jour l'appeler , la couvrir tout entière.

)) Des traités, unissant les comtes et les rois,

» Dans un droit souverain confondront tous leurs droits ;

)> Et l'hymen, enchaînant ces puissantes familles ,

» Agrandira la France au moyen de leurs filles.

» Les Franks, vos ennemis , par vous humiliés ,

» Par les nœuds les plus doux vous seront alliés ;

» Votre sang glorieux viendra parer leur trône;

» Il doit grandir encore en perdant sa couronne. 15

)) Tous ces peuples unis en un large faisceau,

)> Ne formeront qu'un peuple et n'auront qu'un drapeau.

» 0 brillant avenir ! union sainte et rare !

» Quels destins glorieux cet accord leur prépare !

» Quel immense pouvoir ! quel essaim de héros !

» Quel peuple intelligent ! quels sublimes travaux !

» Oh ! combien de guerriers aux palmes immortelles 7

)> Que la gloire ravit sur ses brillantes ailes !

» Que de peuples vaincus ou baignés dans le sang !

)> 0 France ! ô nation digne du plus haut rang !

» Est-il quelque grandeur qui te soit étrangère ?

» Dans les arts de la paix tu marches la première;

» Ton sein noble allaita la science au berceau ;

)> Ta main reçut du ciel la lyre et le pinceau ;

» Tu saisis le compas qui mesure l'espace.

» Si le cri du clairon éveille ton audace ,

» Tu bondis : la terreur te précède aux combats ,

» Et le monde chancelle au seul bruit de tes pas.

» Toulouse, en déposant sa couronne guerrière,

» Conserve le reflet de sa grandeur première ;

» Son sceptre est une palme 16 ; elle porte en sa main

» Du bonheur des mortels un gage plus certain.

)> Elle sera toujours reine d'Occitanie ;

» Le ciel la proclama reine par le génie ;

» Quels talents immortels ! quel glorieux essaim !

)> Quels sublimes enfants elle porte en son sein !

» Artistes et guerriers , philosophes , poètes ,

» La gloire les appelle et les palmes sont prêtes ;

)> La patrie au ciseau redemande leurs traits, » Et la reconnaissance a gravé leurs bienfaits. )> Couronnez de lauriers ces troubadours , ces sages ; » Un autre Panthéon conserve leurs images ; )> En marbre de Paros , dans leur demeure d'or , )> Brillants de renommée , ils respirent encor. 17

» Le premier est Cujas 18 , vaste et puissant génie ,

» Qui du Code romain révèle l'harmonie,

» Des oracles du Tibre éveille les échos,

» Et porte la lumière au sein de leur chaos.

» Duferrier et Maran, heureux de reconnaître,

» Le premier son élève, et le second son maître, 19

» Marchent à ses côtés; l'un d'un noble sénat

» Porte le laticlave et rehausse l'éclat ;

» Orateur de son roi , représentant habile ,

» Trente le voit siéger au célèbre concile.

» L'autre, de sa doctrine éclairant la cité,

» Vient relever l'orgueil de l'Université;

» Honorable soutien de la savante école ,

» Qui commence à Cujas et finit à Furgole. i0

» Au sénat de Toulouse élevés par leurs rois ,

» Ceux-ci firent fleurir la justice et les lois ;

» Austères magistrats que la pourpre décore ,

» Dufaur, de Pins, Berthier, Bastard, d'autres encore.

» Là, je vois resplendir, premier en dignité,

» Duranti, ce martyr de la fidélité. 81

)> Le Toulousain Benoît, à l'Italie avare ,

» Prendra les clés de Pierre et ceindra la tiare. 22

» Le modeste Paulo , plus grand qu'il n'a voulu , » Des chevaliers maltais sera le digne élu.

» L'élite des savants paraît; elle a pour maître » Fermât, tout à la fois légiste et géomètre; -:i >> Emule de Pascal , son esprit plus hardi » Dans ses vastes calculs embrasse l'infini; » La gloire de son nom grandit avec les âges, » Et la postérité redemande ses pages.

» Maignan, de Galilée émule ingénieux , » Épure le cristal qui lira dans les cieux. 24

»! Lapeyrouse , explorant les sommets de Pyrène , » Révèle les secrets de son immense chaîne ; 25 » Aux fentes du granit ses mains ont arraché » La plante inaperçue et le métal caché.

» Sicard , aux malheureux que la nature oublie , » Vient donner la parole et remplacer l'ouïe. 20

» Riqtjet perce les monts 27 ; mille ruisseaux épars » A sa voix vont descendre au pied de vos remparts ; » Un seul lit les rassemble , et leur liquide chaîne » Unira l'Océan aux vagues de Thyrrène :

» Admirables travaux qui toujours resteront » La merveille d'un siècle en merveilles fécond.

» Les voici maintenant ces guerriers dont l'audace

» A côté des grands noms sollicite une place.

)> Ici deux Nogaret 28 , célèbres tour-à-tour,

» L'un aux murs d'Anagnie, et l'autre à Moncontour.

» Là, Deville; il unit, dans son âme intrépide,

)> Aux instincts belliqueux la science d'Euclide;

» Un compas à la main, il mesure, il construit

m Un rempart relevé sur un rempart détruit.

» Duper, Verbikr, enfants d'une époque immortelle, 29

» Prodigues de leurs jours , quand l'honneur les appelle ,

» Livreront , pour défendre un nouvel étendard ,

» Des combats de géants sous un nouveau César.

» Pour consacrer les jours de votre antique gloire , » Quelles mains saisiront le burin de l'histoire ? 30 » C'est Catel, c'est Lafaille; annalistes pieux » Qu'inspire avec amour la gloire des aïeux, » Ils vont , dans leurs écrits , redire à vos provinces » L'histoire de Toulouse et celle de ses princes.

» Quels sons mélodieux , quel chant suave et pur » Fait vibrer de son ciel le poétique azur ? » Dalayrac, dont Lutèce invoque le génie, » Verse sur les Français sa touchante harmonie, 31 » Et le peuple charmé redit ses chants épars.

» Toulouse, tu ceindras la couronne des arts ! » La lyre aux sons, divins , le ciseau , la palette , » Tresseront le faisceau de ta gloire complète.

» Honneur à tes enfants, dont le fécond pinceau » A tes temples nombreux prête un éclat nouveau ! » Rivals reproduira tes plus brillantes pages; » Aux bords les plus lointains il suit les Tectosages ; » La victoire au Taurus conduit leurs étendards, » Et sous leurs mains Ancyre élève ses remparts. 32

» Bachelier , du ciseau la plus belle espérance , *

» Allume son génie au soleil de Florence; 33

» Les guerriers, les amours, et fange, et le démon

» Eclosent à l'envi sous le souffle fécond

» Qu'il puisa s'exhalant du sein de Michel-Ange.

» Philopœmen revit sous le ciseau de Lange.

» Lucas ravit au ciel , saintement inspiré,

» De ses adorateurs le modèle sacré.

)> Arcis , de Phidias audacieux émule ,

» Assocîra son nom à la gloire d'Hercule; 34

)> Et Frédeau, dans la cire artiste délicat,

)) De la muse biblique imprimera l'éclat.

» De nombreux troubadours quel imposant cortège )> Du Gai-Savoir déchu ranime le collège ? » Molinier les rassemble; un nouvel astre a lui. 35 » Chancelier de ces jeux dont il devient l'appui,

» De ces chantres errants il fixe le génie ; » Il dicte à leurs concerts les lois de l'harmonie; » Il voit multiplier ses doctes nourrissons , » Et la muse française écoute ses leçons.

» Voici des lois d'amour le dernier interprête.

» Habile à ranimer la mandore muette,

» Goudelin fait redire aux échos attendris

» Les douleurs de la France et le nom de Lyris ; 36

» Heureux de conserver aux muses de ces rives

» Le sel et l'enjoûment de leurs grâces naïves !

» Pibrac, le magistrat aux accents solennels,

» Traduira la morale en quatrains immortels ; 37

» L'on verra Campistron, sur les pas de Racine,

» Demander un sourire à sa muse divine ; 38

» Et Maynard, courtisan, viendra se plaindre à tort,

» Des muses qu'il outrage , et des grands , et du sort. 39

)> Mais de ton noble sang, ô Raymond! vois éclore » Une fille immortelle, au nom riant d'IsAURE, 40 » Qui de sa chasteté gardera le trésor, » Et fera dans tes murs renaître l'âge d'or. » Elle tient une lyre, harmonieux emblème. » Sa voix a rassemblé les troubadours qu'elle aime ; » Cygnes dont la tempête aux sinistres éclairs » A dispersé la troupe et glacé les concerts.

» Elle anime leurs chants , partage leur ivresse ;

» Sa main répand sur eux sa féconde largesse ;

» Et , doux prix d'un combat qui fait battre les cœurs ,

» Des fleurs d'or et d'argent couronnent les vainqueurs.

» Mais c'est peu ; par son ordre , une cour souveraine

» Doit rouvrir tous les ans la poétique arène ;

» Ses trésors que Toulouse accepte avec amour,

» De cette pompe auguste assurent le retour.

» Quel concours dans ces murs! quels transports! quelle ivresse!

» Quel cortège imposant ! quelle foule se presse!

» Sur l'autel qui scintille on dépose les fleurs,

» Et le peuple entraîné suit les triomphateurs. •

» Des rives du couchant , des portes de l'aurore ,

» Us viennent célébrer les louanges dlsaure,

)> Ces chantres inspirés , dont le docte troupeau

» Veut toucher de son luth le marbre d'un tombeau.

» 0 restes vénérés! tombeau! cendres muettes!

» Votre chaleur féconde enfante les poètes ;

» Vingt siècles écoulés , les troubadours vainqueurs

» Verront la même pompe et les mêmes honneurs;

» Toujours le même hommage à la sainte mémoire. 41

» 0 Toulouse ! ô cité qui dispenses la gloire ,

)) Jouis de ton triomphe , et reçois dans tes murs

» La fortune promise à tes deslins futurs! »

L'ange finit. Soudain, fermant ses larges tables, Le livre a retenti sous les sceaux redoutables. Le grand Raymond s'écrie : « Osez , osez courir ,

» Mon fils, dans le sentier qui pour vous va s'ouvrir ! » Un brillant avenir vous sourit et s'apprête; » Pour vous, pour vos sujets faites-en la conquête. » Le concile sasseinble ; affrontez son courroux , » Partez; du haut des cieux je veillerai sur vous. »

<( Adieu donc , dit Raymond ; adieu donc, ô mon père Trois fois il veut presser une image si chère; Le héros , échappé de ses bras entr'ouverts , Fuit comme une vapeur qui flotte dans les airs. Ainsi , dans le sommeil , père des doux mensonges , Un fantôme adoré s'envole avec les songes ; Ou telle, illusion d'un mirage trompeur, L'oasis se dissipe aux yeux du voyageur.

L'ange conduit Raymond au terme du voyage ; Ils descendent du ciel , portés sur un nuage ; Du brillant météore ils empruntent le vol ; Bientôt de l'Italie ils ont touché le sol. L'ange le quitte alors ; et ces grandes images , Et les parvis divins, et les brûlantes plages S'effacent par degrés dans les yeux de Raymond , Comme l'ombre d'un songe ou d'une vision. Il gémit ; mais bientôt, sur la rive inconnue , Le fidèle Marcel se présente à sa vue ; Us échangent leur joie et leurs embrassements. Raymond passe avec lui de fortunés moments;

Il lui dit les splendeurs du céleste royaume. A peine il a foulé la campagne de Rome, Et déjà son regard brûle de contempler Ces murs où le concile est prêt à s'assembler.

' Gage de pureté , symbole d'innocence, Le blanc est la couleur qui leur doit la naissance.

L'on sait que la réunion des sept couleurs que le prisme dégage , forme la couleur blanche qui est celle de la lumière.

2 Pendant que vous vivez , un jour de pénitence Abrégera pour vous des siècles de souffrance.

C'est une croyance heureuse du catholicisme, que la pénitence faite par l'homme pendant sa vie rachète pour lui des siècles d'expiation après sa mort.

3 II subit ces tourments , il boit l'amer calice Qui de l'enfer lui-même égalent le supplice.

Les pères de l'Eglise enseignent que les peines du purgatoire ne diffèrent de celles de l'enfer que par la durée.

il. 10

4 Vous voyez Abeilard ; c'est lui. Tendre et soumise , Toujours à ses côtés l'on retrouve Iléloise .

L'histoire de ces deux célèbres amants est tombée dans la vulgarité , à forée d'être connue ; l'on connaît aussi parfaitement la longue controverse qui s'éleva entre Abeilard et saint Bernft'd , ces deux illustrations du xne siècle. Toutefois , le fond des doctrines du savant dogmatiste est aujourd'hui assez peu connu ; c'était une insurrection de l'esprit humain contre le joug de l'autorité; la victoire demeura à saint Bernard. L'époque était mal choisie pour faire triompher le principe de la liberté d'examen.

5 Un monde va sortir du sein de l'Atlantique.

Christophe Colomb, dont on connaît les découvertes. 11 passa la moitié de sa vie à errer de royaume en royaume , offrant aux souverains un monde qu'il ne pouvait pas leur faire accepter.

6 Sublime invention , dont le type divin Lègue à l'intelligence un empire sans fin.

L'imprimerie , découverte par Guttemberg , dans la seconde moitié du xve siècle , lui valut d'abord une réputation de sorcier. 11 fut obligé d'enfouir ses procédés dans des caves pour échapper à la persécution. Les Bibles , qu'il reproduisait à volonté par centaines , passèrent pour magiques. Le sublime inventeur faillit être brûlé ; mais aujourd'hui , on lui dresse des statues. Le grand homme ne travaille guère que pour une postérité qu'il ne voit jamais.

7 De soufre et de salpêtre un horrible mélange , Met en débris l'obstacle , et son rapide effort Donne dans les combats des ailes à la mort.

C'est à Boger Bacon , moine d'Oxford , que l'on attribue l'invention de la poudre à canon. Boger Bacon vivait dans le xme siècle. Sa terrible découverte ne fut mise en usage qu'un siècle plus tard ; c'est aux Anglais que revient le déplorable honneur d'avoir fait les premiers l'application aux combats de cet épouvantable moyen de destruction. On prétend qu'ils durent le succès de la bataille de Crécy , livrée en 13i6 , à l'em-

ploi de six pièces de canon , qui parurent alors pour la pre niière fois dans les champs de bataille.

8 L'étude , avec lenteur , dans l'exacte balance , Des corps décomposés a pesé la substance.

La chimie, science nouvelle , dont le célèbre et malheureux Lavoisier a poussé si loin les découvertes.

9 La lumière est fixée et se change en peinture.

Le daguerréotype , invention ingénieuse qui date de nos jours.

10 A l'aide du cristal qui transporte ses yeux , L'homme un jour sondera la profondeur des cieux.

Les télescopes, inventés par Galilée ; d'autres disent par Roger Bacon. A l'aide de cette machine , Galilée fit la découverte des quatre satellites de Jupiter.

11 Et du ciel planétaire assignant le milieu , Fixera le soleil sur son trône de feu.

Le système de Copernic : le soleil fixe au milieu des planètes.

12 Je le vois emporté dans des routes nouvelles ; Il devance les vents dont il a pris les ailes.

La vapeur appliquée aux chemins de fer. Cette admirable découverte a été faite par un Français , Salomon de Caux , génie incompris , qui mourut à Bicêtre dans des accès de rage , en rongeant les barreaux de fer de son cabanon. Deux siècles plus tard , Papin et l'Angleterre s'en sont arrogés toute la gloire.

'3 H prend le feu du ciel ,

Et la foudre obéit à la voix d'un mortel.

Les expériences de Franklin sur le fluide électrique.

14 La Gaule , que déchire un pouvoir disputé , Aspire à devenir une grande unité.

C'est par une longue suite de guerres et par de nombreuses alliances , que la maison de France a successivement réuni

NOTES DU C1IAM SEIZIÈME

à la couronne la Champagne , la Normandie , la Bretagne , la Guienne , la Bourgogne, le Languedoc, la Provence , le Dauphiné , la Navarre , et enfin tant de belles provinces dont l'ensemble aussi vaste que formidable ne doit avoir pour limites que le Bhin , les Alpes et les Pyrénées.

'5 Les Franks , vos ennemis , par vous humiliés , Par les nœuds les plus doux vous seront alliés ; Votre sang glorieux viendra parer leur trône ; Il doit grandir encore en perdant sa couronne.

Jeanne , fille unique de Baymond Vil , dernier comte de Toulouse , fut donnée en mariage à Alphonse , frère de saint Louis ; ce fut là un des articles du traité par lequel Baymond fit sa paix avec la maison de France. Baymond étant mort en 1249 , Alphonse prit possession du comté de Toulouse. Alphonse et Jeanne accompagnèrent saint Louis à sa seconde croisade. Us quittèrent l'Afrique, atteints de la contagion dont ils moururent à leur débarquement en Italie. Etant morts sans enfants , le comté de Toulouse fut réuni à la couronne, en exécution du traité de Paris.

<e Toulouse , en déposant sa couronne guerrière , Conserve le reflet dë sa grandeur première : Son sceptre est une palme

Martial , qui vivait sous Galba , avait déjà salué Toulouse du beau nom de Palladienne * ; elle a toujours depuis conservé ce titre qu'elle a constamment mérité. On ne saurait nier sans injustice que de toutes les villes de province de notre France , Toulouse est bien celle où la poésie et les beaux-arts sont le plus en honneur , et où ils sont cultivés avec le plus de succès. Le poète Ausone , qui écrivait au rve siècle et qui avait étudié à Toulouse , lui adresse un hommage de reconnaissance :

(c Non unquam altricem nostri reticebo Tolosam ,

)) Coctilibus mûris quam circuit ambitus ingens ,

» Perque latus pulchro perlabitur amne Garumna. »

* Palladiœ non inficienda Tolosœ , gloria.

il Couronnez de lauriers ces troubadours , ces sages ; Un autre Panthéon conserve leurs images ; En marbre de Paros , dans leur demeure d'or , Brillants de renommée , ils respirent encor.

La plus belle salle du Capitole , qu'on a nommée la Galerie des Illustres , réunit les célébrités qui font la gloire de Toulouse. C'est là que la reconnaissance publique a placé , dans des niches dorées , les bustes des hommes les plus distingués que la contrée a vus naître. Ce sont les souvenirs que l'auteur de l'Epopée Toulousaine a voulu consacrer dans ses vers.

18 Le premier est Cujas

Cujas , placé à la tète de cette pléiade , fut une des premières puissances intellectuelles de ce xvf siècle , si fécond en génies extraordinaires. 11 était fils d'un foulon ; il apprit sans maître les langues latine et grecque ; il ne dut qu'à lui seul sa vaste renommée scientifique ; ses études sur le corps du droit romain furent prodigieuses ; il parvint par des soins infinis à réintégrer dans sa pureté le texte des Pandectes , si altéré par l'ignorance des copistes. Les ouvrages qu'il a laissés n'ont rien perdu de leur autorité. Les plus habiles interprètes du droit romain n'ont d'autre mérite que d'avoir su marcher sur ses traces.

19 Duferrier et Maran , heureux de reconnaître ,

Le premier son élève , et le second son maître....

C'est la plus grande gloire d'Arnaud Duferrier d'avoir été le maître de Cujas.

20 Honorable soutien de la savante école , Qui commence à Cujas et finit à Furgole.

11 a été donné à Furgole de clore cette nombreuse série de jurisconsultes toulousains qui sondèrent avec tant de courage et de bonheur les profondeurs du droit romain. On lit au-dessous de son buste :

Unus ex juris romani oraculis et gallicorum jurisconsultorum principibus.

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