‹ L'Épopée toulousaineChapitre 4 sur 17 · Fermât , tout à la fois légiste et géomètre · texte numérisé non relu

Fermât , tout à la fois légiste et géomètre

Pascal, qui s'y connaissait, a proclamé Pierre Fermât le premier géomètre du monde. Ce vaste génie était originaire de la petite ville de Beaumont-de-Lomagne , près Toulouse. Il était conseiller au Parlement de cette dernière ville. On a de lui des vers latins. Il ne s'occupait de mathématiques qu'à titre de délassement ; les plus ardus problèmes de la science n'étaient qu'un jeu de son esprit. 11 a laissé sur le calcul infinitésimal des travaux immenses qui n'ont pas été publiés. Les plus habiles mathématiciens font de ses théorèmes le sujet de leurs études. On est à la recherche de ses écrits , dont une loi a ordonné l'impression aux frais de l'Etat.

24 Maignan , de Galilée émule ingénieux , Epure le cristal qui lira dans les cieux.

Le Dictionnaire historique lui a consacré une mention très honorable. 11 mourut en 1676.

2â Lapeyrouse , explorant les sommets de Pyrène , Révèle les secrets de son immense chaîne.

Philippe Picot de Lapeyrouse est un des plus savants natura-

listes dont la France puisse s'honorer. Son ascension aux sommets les plus ardus des Pyrénées et ses découvertes ont agrandi le domaine de la science. Ses longs et magnifiques travaux jouissent d'une célébrité européenne. On cite en première ligne sa Flore des Pyrénées , et ses études sur les métaux que cette longue chaîne de montagnes renferme.

20 Sicard , aux malheureux que la nature oublie , Vient donner la parole et remplacer l'ouïe.

L'abbé Sicard , né au Fousseret , près de Toulouse , fut un des plus célèbres instituteurs de ces êtres intéressants que la nature laissa incomplets en leur refusant l'ouïe , première source de la parole. L'abbé Sicard agrandit et féconda la précieuse découverte de l'abbé de l'Épée. Toulouse , reconnaissante envers ce bienfaiteur de l'humanité , lui a marqué une place dans son Panthéon.

27 Riquet perce les monts

Pierre-Paul Riquet de Bonrepos , créateur immortel du Canal de Languedoc qui joint la Méditerranée à l'Océan. Cette magnifique construction hydraulique fut longtemps méditée sous François 1er et Henri II ; mais le projet en avait été abandonné , comme étant d'une exécution impossible. Le génie de Riquet accomplit cette gigantesque entreprise , pour laquelle il créa en quelque sorte la matière première , l'eau , qu'il trouva le secret de faire jaillir de la Montagne-Noire , et qu'il amassa dans d'immenses bassins , pour alimenter son œuvre. De nos jours, l'œuvre de Riquet a été complétée par la construction du canal latéral à la Garonne , qui part de Toulouse et va joindre cette rivière aux environs de Bordeaux.

28 Ici , deux Nogaret

« Tout le monde sait les démêlés que Bomface VIII eut avec » Philippe-le-Bel , au sujet de la croisade projetée par ce pape, » de l'érection de levèchô de Pamiers et de la collature des » bénéfices , les lettres piquantes qu'ils s'écrivirent mutuelle- )) ment , et comment Boniface fut arrêté à Anagnie par Sciarra » Colonne et par Nogaret , et délivré par le peuple , quatre

» jours après. Cet affront causa tant de chagrin à Boniface VIII, » qu'il en tomba malade , et mourut d'une fièvre chaude le » 12 octobre 1303. » {Dict. hist., Boniface VIII.)

L'inscription consacrée à Nogaret de Lavalelte , rappelle la bataille de Moncontour, où ce capitaine , à la tête des chevauxlégers , signala sa valeur , et quelque autre fait d'armes à l'aide duquel il préserva Toulouse que Coligni menaçait.

29 Dupuy, Verdier , enfants d'une époque immortelle....

Dupuy et Verdier, deux célèbres généraux de la Bépublique ou de l'Empire , reçurent le jour dans les murs de Toulouse. Dupuy , fils d'un boulanger , se distinguait par un courage qui tenait de la témérité ; il commandait cette 32e demi-brigade qu'immortalisa un ordre du jour du général en chef de l'armée d'Italie , quand il disait à cette armée de héros : J'étais tranquille , la 32e demi-brigade était là. Dupuy suivit le général Bonaparte dans la fameuse campagne d'Egypte ; il périt d'un coup de fusil à la révolte du Caire. Toulouse lui a élevé une colonne sur une de ses places.

Verdier fournit une carrière militaire beaucoup plus longue ; il fit les guerres de l'Empire. Le buste de ces deux généraux n'est pas encore placé dans la Galerie des Illustres. Le poète a voulu devancer l'hommage que ne peut manquer de leur rendre la postérité.

30 Pour consacrer les jours de votre antique gloire , Quelles mains saisiront le burin de l'histoire? C'est Calel , c'est Lafaille

Guillaume Catel , historien estimé du Languedoc et des comtes de Toulouse. Ses œuvres historiques se recommandent également par l'érudition et par la saine critique ; il a rejeté une foule de fables dont on avait entouré le berceau de Toulouse. Il était conseiller au Parlement de cette ville.

Lafaille est un annaliste très estimé de la ville de Toulouse. Son ouvrage , rempli de recherches intéressantes et de pièces originales inédites jusqu'à lui , a été publié en deux volumes in-folio.

Si Dalayrac , dont Lutèce invoque le génie , Verse sur les Français sa touchante harmonie.

Nicolas Dalayrac , compositeur plein de grâce , était origi naire de Muret , près Toulouse.

32 Rivais reproduira tes plus brillantes pages ;

Aux bords les plus lointains il suit les Tectosages ; La victoire au Taurus conduit leurs étendards , Et sous leurs mains Ancyre élève ses remparts.

Toulouse compte plusieurs artistes distingués de ce nom ; celui-ci, qu'on a appelé le grand Rivais, fut le plus célèbre. On admire dans le Musée de cette ville , son grand tableau représentant la fondation d' Ancyre par les Tectosages.

33 Bachelier , du ciseau la plus belle espérance , Allume son génie au soleil de Florence

Bachelier , célèbre sculpteur , élève de Michel- Ange. Cet artiste , d'une étonnante fécondité , a orné quelques églises et plusieurs hôtels de Toulouse de ses gracieuses productions.

34 Arcis , de Phidias audacieux émule , Assocîra son nom à la gloire d'Hercule.

Parmi une foule de sculpteurs dont Toulouse pourrait s'honorer , il est juste de distinguer Arcis. La salle des travaux d'Hercule ciselés au plafond par cet artiste , attire au Paîaisde-Justice les artistes étrangers qui viennent payer à ce monument le tribut de leur admiration. Nous croyons devoir associer au nom d' Arcis ceux d'Ambroise Frédeau , de Lucas et de Lange.

Arcis , Frédeau , Lange , ni Lucas , n'ont point de place ' dans la Galerie des Illustres.

35 Molinier les rassemble

Guillaume Molinier , chancelier du Collège du Gai-Savoir, qui se réunit et proposa des prix de poésie en 1323. Ce fut lui qui fut le rédacteur de la poétique publiée par ce corps littéraire en 1356. Ce monument curieux est tout à la fois un traité de rhétorique , de grammaire , de philosophie et de poésie. En 1388 , Jean , roi d'Aragon , envoya une am-

bassade solennelle, pour demander qu'on lui envoyât des poêles de Toulouse, afin de fonder une institution semblable au collège du Gai-Savoir. Ce fait résulte d'un passage extrait des Indices d'Aragon, par Jcronimo Zurita , historien espagnol : « Adeoque » more id usurpatum, ut Henricus Villena, non minus multiplici » et recondilà litteraturà, quam antiquissimà rcgum Aragoniae et » comitatûs Barcinonensis stirpc, et Henrico Castilia; rege avo » materno clarus , référât, Joanncm Aragoniœ rcgem , haud » secus ac de suis maximis rébus agcretur , legatos ad franco- » rum regem solemni publicaque legatione misisse ; ut verna- » culà linguâ célèbres poetse in Hispaniam ex Narbonensis » provincia? scholis traduccrentur , et studia poetices , quam )) Gayam-Scientiam vocabant , instituerentur. His vero quo- )) rum ingcnium in eo arlificio elucere videretur , magna prae- » mia industrie et honoris insignia monimentaque laudis esse » constituta. » L'Académie des Jeux-Floraux n'est autre chose que la continuation du Collège du Gai-Savoir.

36 Goudelin fait redire aux échos attendris

Les douleurs de la France et le nom de Lyris.

Pierre Goudelin , natif de Toulouse , est le vrai type artistique de l'enfant du bassin de la Garonne. On le voit cueillant le plaisir sur son passage , fuyant le travail et les affaires , insoucieux de l'avenir , se livrant aux inspirations de la nature , laissant couler sans effort les éruptions capricieuses d'une verve moitié bouffonne , moitié caustique. C'est un caractère qui tient du Lafontaine et du Catulle. L'auteur du poème a voulu faire allusion à l'élégie du poète languedocien sur la mort d'Henri IV , et à quelques pièces de vers qui ont un caractère anacréontique.

37 Pibrac , le magistrat aux accents solennels , Traduira la morale en quatrains immortels.

Guy Dufaur de Pibrac fut un des hommes les plus éminents de son siècle ; il n'était pas seulement poète , il se fit remarquer comme grand magistrat et comme homme d'état distingué.

Voici la page que les auteurs du Dictionnaire historique lui ont consacrée :

« Faur , seigneur de Pibrac ( Guy du), quatrième fds de » Pierre Dufaur , président au Parlement de Toulouse , d'une » famille noble et féconde en grands hommes , fit ses études à » Paris et voyagea en Italie. De retour à Toulouse , il eut une » charge de conseiller , fut élu juge-mage , et député en cette » qualité aux états d'Orléans , en 1559 , où il parut avec éclat. » Le roi Charles IX le choisit pour être un de ses ambassa- » deurs au concile de Trente. Dufaur y soutint avec zèle les » intérêts de la couronne , et fut nommé à son retour avocat- » général au Parlement de Paris. En 1565 , il accompagna le » duc d'Anjou en Pologne , eut une charge de président à » mortier au Parlement de Paris , et fut chancelier du duc » d'Alençon et de la reine Marguerite de Navarre , femme » d'Henri IV. Du Faur fit paraître dans toutes ces places im- » portantes , de grands talents et une probité consommée ; il » s'y acquit une réputation immortelle , et mourut à Paris le » 27 mai 1584 , à 56 ans. On a de lui des plaidoyers , des ha- » rangues , une belle lettre latine sur le massacre de la Saint- » Barthélemi , et d'autres ouvrages en prose et en vers. Le » plus connu parut pour la première fois en 1574 , sous le » titre de Quatrains de Pibrac. Ce sont des vers moraux qui » contiennent des instructions utiles. Il y en a eu un grand » nombre d'éditions et de traductions. »

38 L'on verra Campistron , sur les pas de Racine, Demander un sourire à sa muse divine....

Jean Galbert de Campistron , poète dramatique , faible et pâle imitateur de Racine , dont il se disait l'élève , est assez connu pour qu'il soit inutile de parler de lui longuement. Le volume unique que composent ses œuvres est dans toutes les bibliothèques. Né à Toulouse en 1656 , il y mourut d'une attaque d'apoplexie le 11 mai 1723. Il était de l'Académie française.

39 ... Et Maynard , courtisan , viendra se plaindre à tort , Des muses qu'il outrage, et des grands , et du sort.

Allusion à ces vers si connus de Maynard qu'il avait inscrits sur la porte de sa demeure , et où , sous l'affectation du stoïcisme , perce le dépit du courtisan désappointé.

(( Las d'espérer et de me plaindre » Des muses , des grands et du sort ; » C'est ici que j'attends la mort , » Sans la désirer ni la craindre. »

Maynard est aussi connu que Campistron. L'on connaît aussi un manuscrit , déposé à la Bibliothèque publique de Toulouse , dite du Collège , qui contient des poésies licencieuses de cet auteur.

i0 Mais de ton noble sang , ô Raymond ! vois éclore Une 011e immortelle , au nom riant d'Isaure....

Voir une note du premier chant , sur Clémence-Isaure.

41 Les troubadours vainqueurs

Verront la même pompe et les mêmes honneurs ; Toujours le même hommage à la sainte mémoire.

Allusion à la devise gravée sur les jetons de l'Académie des Jeux-Floraux : His idem semper honos.

Nota. L'auteur a dù s'interdire de toucher à des célébrités contemporaines qui étaient encore vivantes à l'époque où il composait cette parlie de son poème.

SOMMAIRE

le Concile de Lalran. — Rome. — Apostrophe à la ville immortelle. — Ses grandeurs, sa destinée. — Origine de Latran. — Invocation à la muse. — Description de l'assemblée. — Veni Creator. — Ouverture du Concile. — Discours d'Innocent 111.

— Le Concile proscrit l'hérésie. — Accusation portée par Foulque contre le vieux Raymond. — Discours de cet évêque. — Défense du vieux Raymond, son discours.

— Discours du légat Arnaud contre Raymond et en faveur de Montfort. — L' évêque de Lyon prend la défense du Comte de Toulouse. — Il accuse les légats et leur reproche avec vigueur les horreurs de la croisade. — Dominique veut parler en faveur de Raymond ; il en est empêché par nn horrible prodige. — La statue de saint Pierre tombe sur Févêque de Lyon el l'écrase. — L'épouvante cl l'horreur sont dans le Concile. — Il se sépare en tumulte.

Bientôt elle apparaît cette ville immortelle , Des athlètes du Christ oracle et citadelle , A qui le ciel donna la triple majesté De l'empire , des arts et de la sainteté. Reine des souvenirs , elle offre à notre hommage Des héros et des saints , ces héros d'un autre âge ; Mêle dans ses grandeurs les palmes aux lauriers, Et le sang des martyrs à celui des guerriers. Cité des empereurs , des consuls et du pape , Oh ! quel saisissement à ton aspect nous frappe ! Nos regards étonnés , dans tes enfants nouveaux , Cherchent les descendants d'un peuple de héros.

100 CHANT DlX-SEl>riÈAJi'.

O veuve des Césars! reine des sept collines,

N'as-tu d'autre beauté que celle des ruines ?

Des ossements poudreux, voilà ton peuple-roi;

Et gloire, et monuments, tout est débris chez loi.

Triomphes du passé , dans tes vieilles murailles ,

Vingt siècles sont debout, et debout cent batailles;

Partout l'œil égaré sur ces débris confus ,

Dans ce qui reste encor cherche ce qui n'est plus;

Partout gloire et néant ! De ta splendeur éteinte

Le manteau déchiré pare encor ton enceinte.

Ces Catons , ces Césars , dont tu portes le deuil ,

Semblent toujours régner du fond de leur cercueil ;

Ils revivent en toi. Pour asservir la terre ,

Jupiter te prêta son aigle et son tonnerre;

Jupiter est vaincu , l'aigle tombe , et la croix

Te fait reine du monde une seconde fois.

Dominer l'univers , élever ta puissance

Par le fer, par les arts, ou par l'intelligence,

Quel destin ! Tu conquis un règne illimité ,

Et les clés dans tes mains ouvrent l'éternité.

Il fallait une voix souveraine et puissante

Qui guidât dans les temps l'humanité flottante,

Et le ciel te choisit, et le ciel te donna

La gloire du Thabor, les éclairs du Sina;

Et le monde , enchaîné par l'amour et la crainte ,

A courbé son orgueil sous ta majesté sainte.

Le labarum divin, vainqueur des nations,

En modestes agneaux a changé tes lions ,

Alors que , rayonnant sur d'héroïques tombes , La lumière a percé la nuit des catacombes. Le bâton pastoral et l'Evangile en main , Un Pontife inspiré conduit le genre humain ; Avec l'antique erreur le monde a fait divorce; Le monde est à tes pieds ; ta douceur fait la force.

Maintenant , le conseil qui s'assemble à ta voix , Soumet à ses décrets l'autorité des rois ; Il parle , et de ces rois l'autorité docile N'a d'autre volonté que celle du concile.

Le jour s'était levé. Des prélats de tout rang Le cortège se presse aux portes de Latran ; Latran qui fut palais; somptueux édifice Qu'emplit de majesté Fausta l'impératrice , Et qu'un grand empereur consacra sous le nom Du consul glorieux que fit périr Néron ; ' Temple auguste aujourd'hui, sanctuaire où l'Eglise Cherche la vérité qui lui fut tant promise. Les princes accouraient ; et jamais le soleil N'éclaira de ses feux plus superbe appareil.

Muse, car nulle chose à tes yeux n'est voilée , Reproduis dans mes vers cette auguste assemblée; Dis-moi ces noms; dis-moi de quels lointains climats Accouraient à l'envi tous ces mille prélats ; Quels empereurs, quels rois, quels fronts à diadèmes, u. Il

Les uns représentes, les autres par eux-mêmes, A la voix du Pontife, attendant ses arrêts, Prirent part aux débats de ces grands intérêts ! Car il s'agit encor de frapper l'hérésie , D'éteindre des combats l'horrible frénésie , D'épargner aux croisés des flots de sang humain, Et de donner un maître au comté toulousain.

Le concile, unissant croix latines et grecques, Compte huit cents abbés, quatre cent douze évêques; 2 Cent docteurs au front calme , au modeste maintien , Lumières de l'Eglise et du inonde chrétien. Les cardinaux latins représentent les Marches; Les sièges d'Orient comptent deux patriarches ; L'un , de Jérusalem patriarche latin ; L'autre, de la cité que fonda Constantin. On distingue aux couleurs dont la richesse abonde , Antioche, Nicée, Athènes, Trébizonde.

Cologne, dont les tours se mirent dans le Rhin , Brille par son primat , évêque et souverain. Les cités de la Sôgrc, et de l'Ebrc, et du Tage. Lérida , Tarragone, et Tolède , et Carthage ; Lyon, qui voit couler deux fleuves sous ses lois; Reims, où l'ampoule sainte attend le front des rois, Et Paris, et Soissons , Avignon , et Narbonne , Duché dont la croisade a saisi la couronne ; La Clyde, la Tamise, Yorck, la verte Erin, Se levant à la voix du Pontife divin ,

Ont leurs représentants qui siègent au concile.

Deux puissants empereurs, Frédéric de Sicile ,

Henri, le roi des Franks, le prince des Hongrois,

Et Jean , dont la révolte a contesté les droits , 3

Occupés dans leurs cours , ou marchant aux croisades ,

Pour les représenter eurent des ambassades.

Chypre et Jérusalem envoyèrent leurs rois.

Quel sénat imposant par le nombre et le choix !

Par-dessus tous les rangs, par-dessus tout les titres,

Les insignes pompeux, les couronnes, les mitres

Dont l'éclat si divers éblouissait les yeux,

Un trône s'élevait , simple et majestueux ;

Là , s'assied Innocent. Comme , en un ciel sans voiles ,

L'astre des nuits s'assied sur un trône d'étoiles ,

Et l'on voit , dans l'éthcr , scintiller tout autour

Les essaims lumineux qui composent sa cour;

Tel brillait Innocent. Le Pontife suprême

Lève un front décoré du triple diadème.

La crosse pastorale est près de lui ; la croix

En rubis lumineux rayonne sous ses doigts;

Il s'incline ; et sa voix , au signal des prières ,

De l'Esprit créateur invoque les lumières.

a Viens, Esprit créateur, et descends sur les tiens!

» Pénètre les pensers des fidèles chrétiens;

» Ces cœurs que tu formas remplis-les de ta grâce!

» Des bienfaits du Très-Haut don le plus efficace,

» Source de charité , répands sur nos labeurs » La céleste onction qui charme les douleurs !

» Sept dons mystérieux composent ton essence ; » De la droite de Dieu ministre tout puissant , » Des promesses du Père infaillible garant , » A nos faibles accents tu prêtes l'éloquence.

» Dans la nuit de nos sens fais rayonner le jour ! » Rends-nous pour le combat la force et le courage; » Que ton aile féconde, en écartant l'orage, » Rallume dans nos cœurs le feu d'un saint amour!

» Confonds du tentateur la malice profonde; » Chasse au loin l'ennemi , donne la paix au monde ; » Fais que , sous ta conduite , à l'abri du péché , » Nous évitions l'abîme et le piège caché !

» Apprends-nous, Esprit-Saint, à connaître le Père; » Révèle-nous du Fils la gloire et les grandeurs ; » Honneur et gloire à toi , dont l'amour tutélaire » Souffle les feux sacrés qui consument nos cœurs! »

L'hymne était achevé. Sur le siège suprême

Innocent se rassied et dit : « Frères que j'aime !

» L'Eglise s'est émue, hélas! avec raison,

» Alors que l'hérésie a relevé son front.

)> Ce front que l'anathème a traîné dans la poudre ,

» S'est relevé noirci , mutilé par la foudre. » Valdo, Bruis, Henri sortaient de leur tombeau; » Le démon de Manès, agitant son drapeau, » Sur les peuples séduits répandait ses souillures , » Et l'Eglise sentait se rouvrir ses blessures. » Le monstre grandissait; l'autel fut alarmé ; » 11 fallait le défendre, et je me suis armé; » Contre les corrupteurs fut lancé l'anathème, )> Tantôt par mes légats , et tantôt par moi-même. » Des pécheurs endurcis le sort fut rigoureux;' » On le sait. ... les bûchers allumèrent leurs feux. » L'hérétique aux abois, mais non sans espérance, » Des princes de la terre invoqua l'assistance; » Et des princes chrétiens, tristement égarés , » Fournirent les secours qu'il avait implorés. » Le mal allait croissant ; je dus venir à l'aide; » Je vis que la croisade était le seul remède ; » Je l'ordonnai. Bientôt le sol des Albigeois » Se couvrit de guerriers qui tous prirent la croix.

» Mais deux princes puissants bravèrent l'anathème:

» L'un grand par ses aïeux, l'autre grand par lui-même.

» La force était pour eux; le ciel nous seconda;

)> Il fallait un miracle , et le ciel l'accorda.

» Le roi Pierre est tombé sous la verge divine,

» Et le comte Raymond survit à sa ruine;

» Ses états sont conquis; le vainqueur de Muret

» Pour régner sur Toulouse attend notre décret.

» Il sera solennel. J'aime à voir votre zèle

» Se presser dans ces murs où ma voix vous appelle.

)> Dans ces graves débats, pour absoudre ou punir,

» Chers appuis , chers conseils , j'ai dû vous réunir.

>» Mais d'abord, il importe à l'auguste assemblée

)> De raffermir la foi trop longtemps ébranlée;

« De condamner l'erreur; de rendre aux saints autels ,

» Avec leur pureté, leurs dogmes immortels;

)) Enfin, de rajeunir la force et la pensée

» Du symbole divin que nous légua Nicée. »

Le Pontife se tait. Alors, tous à la fois,

Ils se lèvent ; et tous condamnent d'une voix 4

Ces dogmes de Scythicn, ces erreurs d'un autre âge,

Dont Manès a transmis le funeste héritage;

Cet absurde duel de deux pouvoirs égaux,

Principes ennemis, implacables rivaux,

Mal et bien dont la force est tour-à-tour puissante ,

Et dont l'homme subit la lutte renaissante.

De Valdo , de Bruis on renverse l'autel ;

Le concile proclame un Dieu seul , éternel.

Quand l'auguste assemblée, éclairant la doctrine, Eut raffermi le dogme, armé la discipline, Un intérêt puissant, la croisade du jour, Occupa les esprits, et Toiùouse eut son tour. Alors, sous les regards de l'assemblée immense , L'ennemi des Raymonds , l'accusateur s'avance.

Défiant le péril, tel un vaillant soldat S'avance entre deux camps préparés au combat, Et, décochant un trait sur la troupe ennemie, Dune attaque subite allume l'incendie.

Foulque se dresse et dit :

<( Saint-Père, et vous, prélat )> Princes du nom chrétien, illustres potentats, » Pardonnez si ma voix, moins forte que mon zèle, » S'élève pour défendre une cause immortelle ! )) Mais la foi, l'équité, la plus sainte des lois, » Si ma voix les sert mal , parleront pour ma voix.

» Faut-il vous dire ici la criminelle histoire » Dont le monde effrayé conserve la mémoire; » L'appui dont la révolte entoura son berceau; » Des progrès de l'erreur retracer le tableau ; » Vous peindre la Provence en proie à l'hérésie, » Et du sang d'un martyr cette terre rougie? » Un prince dont l'Eglise , honorant sa maison, » A si longtemps béni les armes et le nom ; » Dont l'aïeul, animé d'une vertu sublime, » Conduisit la croisade aux remparts de Solyme; » Démentant un passé glorieux jusqu'à lui , » Des ennemis de Rome est devenu l'appui ; » Vous avez tous nommé le Comte de Toulouse. )) De lui chercher des torts mon àmc est peu jalouse ; » Il est dans le malheur. Je l'aurais respecté ; » Mais le sort qu'il subit il l'a bien mérité ,

ii Et vous excuserez mes paroles hardies, » Dans le récit honteux de ses palinodies.

» Rebelle dans le cœur, d abord, de ses sujets

» Il servit sourdement les coupables projets.

» Comme le ver rongeur que notre vue ignore,

» Empoisonne les fruits qu'en secret il dévore ;

» Comme un reptile impur distille son venin,

» Tel Raymond sourdement consommait son larcin ;

» Et la publique voix , frappant l'hypocrisie , 5

» Le poursuivit du nom de chef de l'hérésie.

» Bientôt un meurtre affreux sous ses yeux s'accomplit ;

» Tout le sang du légat à son front rejaillit.

» L'Eglise dans le deuil fut lente à se résoudre;

» Le monde entier s'émut , Rome lança la foudre.

» Quant il vit , par ce crime à sa honte prouvé ,

» Tout le monde chrétien contre lui soulevé ,

» Raymond s'humilia; son âme sans courage

» Se sentit défaillir en face de l'orage ;

» Son front subit le joug; il offrit au martyr

» Une expiation , mais point de repentir ;

)> Il accepta la honte et, de sa main félonne,

» Dans la boue et le sang ramassa la couronne.

)) Car il voulait régner. Quand la voix des légats » Proclame la croisade , il les suit aux combats ; » Armé contre son peuple, artisan d'imposture, » Il entre dans nos rangs méditant le parjure.

» 11 prend la croix, se mêle aux féaux chevaliers;

» Il allume avec nous les flammes de Beziers ;

» Et sa troupe nous aide à grossir la colonne

» Qui presse et fait tomber les murs de Carcassonne.

» Ainsi son artifice abusait notre erreur. )> Diplomate perfide, adroit temporiseur, » Il dissimule; il sait que notre ardeur calmée )> Rompra tout à la fois la croisade et l'armée , » Se promettant alors de venger son affront, )) De laver dans le sang la tache de son front , » D'arracher de nos mains nos récentes conquêtes, » Et de détruire ainsi nos œuvres imparfaites.

» Il l'a fait. Quand le terme assigné par nos lois

» Eut brisé les liens des guerriers de la croix ,

» Et rendu ces héros au foyer domestique,

» On le vit relever la bannière hérétique.

» Cédant à l'amitié , trompés par ses détours ,

» Deux alliés puissants lui prêtent leur secours,

» Comminge et Foix ; Raymond les conduit à nos portes.

» Fort de notre faiblesse , il fond sur nos cohortes.

» Mais Montfort était là ;, le lion aguerri

» Défendait les remparts de Castelnau-d'Arry.

» Dieu prêtait à son bras une force cachée ;

» De guerriers toulousains la plaine fut jonchée ;

» Et le Comte écrasé , fuyant le bras vengeur ,

» Ensevelit au loin sa honte et sa terreur.

» Dieu lui gardait encor de fatales journées.

» Un roi, son allié, descend des Pyrénées;

» Cent mille combattants, appui qu'il espérait,

» Plantent leurs pavillons aux plaines de Muret.

» De héros dévoués à peine un petit nombre

)) Défend ces murs ; mais Dieu les couvre de son ombre.

» Dans ce choc inégal Dieu combattait pour eux;

» Il soutient des croisés l'effort miraculeux.

» L'hérétique frappé, que l'abîme réclame,

)) Succombe avec son roi sous le fer, dans la flamme,

» Et douze cents guerriers, sous leurs coups triomphants,

» Ont détruit en un jour cent mille combattants.

» Raymond , qu'anéantit ce foudroyant miracle ,

» Aux succès de Montfort n'oppose plus d'obstacle ;

)) Il fuit ; loin do sa ville il a porté ses pas ;

» Au vainqueur de Muret il livre ses états.

» Toulouse est à Montfort par le droit de la guerre ,

» Par ce droit qui fonda les trônes de la terre.

» A qui doit obéir ce peuple délaissé ?

» Qui régnera sur lui ?. . . . le ciel a prononcé.

» En donnant la victoire , il fait assez connaître

» L'élu, le vrai croyant qu'il a nommé pour maître ;

» Et l'auguste concile , assemblé dans ce lieu ,

» N'a plus qu'à confirmer le jugement de Dieu.

» Pourrions-nous hésiter?... car enfin, quel est l'homme

» Qui s'est fait l'ennemi de l'Eglise et de Rome ?

» C'est Raymond. Quel héros , portant notre étendard ,

» S'est montré de la foi le plus ferme rempart ?

» C'est Montfort. Voulez- vous, par une erreur étrange,

» Confondre aveuglément le blâme et la louange ;

» Relever l'ennemi par le ciel abattu ,

» Récompenser le crime et punir la vertu,

» Et , foulant l'équité sous un scandale immense ,

» Epouvanter le monde à force de clémence?

» Non. Le concile est juste, et son vœu solennel

)> Confirmera l'arrêt prononcé par le ciel. »

Foulque a dit et s'assied. Mais à peine il achève ,

Qu'un murmure flatteur de toute part s'élève.

Tel, lorsqu'à la tribune un puissant orateur

D'un nombreux auditoire a conquis la faveur.

Les battements de mains, quand on le voit descendre,

Accompagnent sa voix que l'on cesse d'entendre.

On admire, on exalte, et tour-à-tour on craint

L'éloquente vigueur du prélat toulousain :

Sa parole est un glaive ; elle tranche et pénètre.

Le glaive de Montfort est moins fatal peut-être ,

Disait-on ; est-il rien qui puisse l'égaler ?

Innocent dit alors: « Comte, à vous de parler! )) Répondez ; le concile est prêt à vous entendre ; » Vous êtes accusé, songez à vous défendre. »

Soudain, le vieux Raymond, isolé, sans appui, Se lève, et tous les yeux se sont tournés vers lui.

Le trouble qui l'agite, émotion soudaine, Embarrasse un moment sa parole incertaine ; Pourtant il se rassure; et, de ce noble accent Que l'indignation rend amer et puissant :

« Moi, qu'on accuse ici, souffrez que je le dise,

« Je compte des aïeux qui servirent l'Eglise,

» Dont le sang, illustré par de pieux exploits,

» Pour la cause du ciel fut versé bien des fois ;

» Et d'un accusateur, fécond en artifices,

» Je cherche les aïeux , je cherche les services ,

» Dit Raymond ; mais qu'importe un illustre écusson ?

» On m'impute à forfait la gloire de mon nom ;

» Je déments ces aïeux dont la grandeur m'abuse ;

» Ce qui me doit défendre est donc ce qui m'accuse.

» Et pourtant, qu'ai-je fait, que ce qu'ils m'ont appris?

» J'ai protégé mon peuple et gardé mon pays :

» Voilà mon crime. Heureux de marcher sur leurs traces,

» Comment aurais-je pu mériter mes disgrâces ?

» Ils régnèrent; leur foi fut vierge de soupçon.

» Sans doute leur exemple apprit à ma raison

» A respecter les droits du céleste royaume ,

» Et sa vivante loi dont le siège est à Rome;

» Mais il m'apprit encor, qu'en des jours ennemis,

» Un sceptre glorieux m'avait été transmis,

» Et que je leur devais, aussi bien qu'à moi-même,

» De garder noble et pur l'éclat du diadème.

» Il fallait donc , soumis à ce double lien ,

» Concilier en moi le prince et le chrétien. » Je l'ai fait. Ecartez l'impure calomnie ; » Déchirez ce nuage et consultez ma vie.

» On dit que , protégeant l'erreur de mes sujets ,

» J'ai sourdement servi leurs coupables projets.

» Quel étrange tissu de mensonge et d'audacej

» Mais d'un pareil soupçon, sans doute on m'eût fait grâce,

» Si vous aviez connu, ce que l'on n'a pas dit ,

» Combien des novateurs le nombre était petit.

» J'ignorai bien longtemps leur furtive existence ;

» Ils n'ont pas de moi seul trompé la vigilance.

» Vinrent-ils du dehors? sont-ils nés dans nos murs? —

» Qui le sait ?. . . . mais enfin, pour des brouillons obscurs,

» Aurais-je sur mon front appelé l'ana thème?....

» Aux rigueurs du légat je les livrai moi-même.

» Mille témoins l'ont vu. Sans égard pour son rang ,

» Mon pouvoir assista les juges de Morand;

» Vos verges ont frappé ce vieillard vénérable ,

» Que vos cruels soupçons érigeaient en coupable.

» Que fallait-il de plus ?. . . quels étaient vos desseins ?. .

» De répandre au hasard le sang des Toulousains?

» Oh ! non ; car de vos coups l'injuste violence » D'un peuple au désespoir eût armé la vengeance. » Voilà ce qui perdit Castelnau ; l'imprudent » Succomba par l'excès d'un zèle trop ardent.

» Cette mort , dont on veut qu'à vos yeux je réponde ,

» Hélas! j'en ai gémi, ma douleur fut profonde.

» Il m'avait outragé. Prodigue de secours ,

)) J'eusse donné mon sang pour protéger ses jours ;

» Car je voyais au loin se former des orages ,

)> Et la croisade en feu grondait sur nos rivages.

» L'assassin fut , dit-on , un de mes serviteurs.

» Qui peut d'un fanatique arrêter les fureurs ?

). Je ne l'ai point puni... Mais, ai-je pu?... sa fuite

» De mes archers nombreux éluda la poursuite.

)) Mais ces légats , dont nul ne suspecte la foi ,

» Eux enfin, ont-ils pu l'atteindre mieux que moi?

» On ne l'a plus revu. Par sa mort volontaire ,

» Lui-même a mis , sans doute , un terme à sa misère.

» Pourtant, pour ce forfait que j'avais en horreur,

» D une expiation j'ai subi la rigueur.

)) On assemble mon peuple, on m'outrage à sa vue,

)> Et je bénis la main qui frappe ma chair nue ;

» Rome avait commandé ; Rome qui , me blessant ,

» Ne vit jamais en moi qu'un fils obéissant.

„ Je prends la croix ; ma troupe , à ma voix animée ,

)> Des légats conquérants s'en va grossir l'armée.

), Tous mes nœuds sont rompus ; mes plus chers alliés,

)> Mes fidèles appuis vous sont sacrifiés ;

» Je soutiens la croisade , et cette main félonne

» Vous aide à conquérir Beziers et Carcassonne. 6

» Là tout devait finir. Les légats avaient dit

» Que le torrent calmé rentrerait dans son lit. » Mais trop d'ambition aiguillonnait vos princes ; » L'on prend des évêchés , des villes , des provinces ; » Et Montfort , qu'encourage un ennemi sans foi , » Ose lever la main sur Toulouse et sur moi. » De là, n'en doutez pas, cette lutte incessante, » Cette rivalité sans cesse renaissante , » Les pieuses fureurs, l'anathème insensé, » Sur moi , sur mes sujets , à tout moment lancé.

» Qu'exige-t-on de moi? Comptant sur ma faiblesse, » On allègue , on suppose une vaine promesse. » Mes trésors sont ravis, mes droits sont annulés; » De mes plus forts remparts on demande les clés ; » Du Château-Narbonnais on envahit les portes ;

» On veut que des routiers j'éloigne les cohortes

» Moi , prince souverain ! . . . Oh ! mon cœur mille fois » Eût préféré la mort à ces honteuses lois !

» Il fallait me défendre , ou tomber sans murmure. » J'arme. Comminge et Foix partagent mon injure ; )> Mon frère d'Aragon, ce héros, ce grand roi » Qui triompha du Maure et vainquit pour la foi, » Et qu'Arles sous le joug d'une assemblée hostile , )) Vit sortir indigné de son fameux concile, 7 » Passe les monts, combat, et moissonne.... ô regret » Le trépas et la gloire aux plaines de Muret,

» Montfort a triomphe. Dieu seul , je dois le croire ,

» Aux soldats de Montfort a donné la victoire.

» Etait-ce un jugement?... une épreuve?... 0 Seigneur !

» Qui peut de vos décrets sonder la profondeur ?

» De la sainte cité les grandeurs immortelles

» Restèrent bien longtemps aux mains des infidèles;

» Tout un peuple immola le Dieu de vérité :

» Joseph languit esclave, et Job persécuté.

)> Souvent , dans les conseils d'une sagesse auguste ,

» Le malheur qui le frappe est l'épreuve du juste ,

» Et peut-être le ciel ne m'a-t-il châtié

» Que pour exalter mieux mon front humilié.

» Est-ce la mission qu'il vous a confiée ?

» Je le crois. Vos vertus l'auront sanctifiée.

» Votre sainte équité , sauvegarde des droits ,

» Ne jette pas au vent la couronne des rois.

» La couronne est un titre , un divin privilège

» Qu'on ne peut arracher au front qu'elle protège ;

» La gloire héréditaire est un rempart d'airain ,

» Et l'amour des sujets garde le souverain.

» Voudriez- vous , brisant le nœud qui les rassemble ,

» Déshériter un peuple et ma famille ensemble ?

» L'un n'a pas mérité qu'on ravisse à son cœur

» Des maîtres qu'il chérit , qui firent son bonheur ;

)> Etranger aux débats, prétexte de ma chute ,

» Mon fils est innocent des crimes qu'on m'impute.

» Pourquoi donc le frapper ?. . . Le mensonge et le fiel

)> Ont formé cette trame , ourdie au nom du ciel.

» Pour atteindre mon nom sa source est trop impure ;

» Je dois à son auteur renvoyer l'imposture,

» Reptile dont l'orgueil, par la bassesse aigri ,

» Plonge un dard parricide au sein qui l'a nourri. »

Raymond finit. Sa voix était faible et troublée ;

Un silence fatal règne dans l'assemblée.

Pourtant, quelques prélats se sentent émouvoir.

Saisis d'un intérêt qu'ils laissent entrevoir,

A l'aspect du malheur frappant l'auguste tête ,

Dans leurs yeux roule et brille une larme muette.

Ainsi , l'infortuné qui , dans un jour d'effroi ,

Tombe, quoique innocent, sous le fer de la loi,

Arrache à ses bourreaux une larme timide ,

Qui n'ose s'échapper de leur paupière humide.

On se tait; mais le Pape : « 0 vous, noble prélat,

» Dont aujourd'hui Narbonne emprunte tant d'éclat;

» Vous , chef de la croisade et fait pour nous instruire ,

» Sur ces grands intérêts n'avez- vous rien à dire ? »

Arnaud se lève ; Arnaud qui brûle de parler , Mais dont l'injuste ardeur craint de se révéler; s Il radoucit sa voix , et d'un ton débonnaire : « Je réponds à l'honneur que me fait le Saint-Père ; » Mon zèle qu'on accuse et qu'on a mal jugé , » Sera toujours muet , s'il n'est interrogé , » Dit-il; mais puisque enfin on veut que je m'explique, n. 12

» Et Dieu parle assez haut pour imposer son choix.

» Je ne me connais point le droit de faire grâce.

» Que fait, auprès du ciel, l'intérêt d'une race?

» Cent exemples fameux nous apprennent assez

» Comment, quand Dieu le veut, les rois sont effacés.

» L'histoire d Israël est là qui nous éclaire ;

» Elle a ses jours d'opprobre et ses jours de colère ;

» Saul désobéit, Saiil fut rejeté;

» Dieu rejeta le prince et sa postérité ;

» Sur le front du berger vainqueur à Thérébinthe ,

» Par la main du grand-prêtre il versa l'huile sainte.

» Ce qu'il voulut alors, encore il le prescrit;

» Je lis dans cet arrêt notre devoir écrit;

)> Et du nouveau Saiil la peine est adoucie,

» Puisque , non moins coupable , il conserve la vie.

)> Ainsi, point de retour; enchaînons l'avenir; » Ce que la guerre a fait sachons le maintenir. » Montfort est triomphant et Toulouse est soumise; » II règne ; son triomphe est celui de l'Eglise ; » Devant lui l'hérétique a ployé les genoux ; » Le titre qui lui manque il l'obtiendra de nous. » J'ai dit. »

Arnaud se tait. L'assemblée indécise Admire du légat l'éloquence précise , Et cet art d'enchaîner le libre jugement Au réseau captieux d'un subtil argument.

Raymond reste muet ; tout semble le confondre , Et chacun a pensé qu'il n'a rien à répondre. Le Pontife demande , une seconde fois , Si quelque autre orateur veut élever sa voix.

Un prélat au front chauve , à l'œil calme et sévère , Dont le maintien révèle un noble caractère,

Se lève et dit : « Venu pour entendre et juger,

» A ces tristes débats j'étais presque étranger.

» Raymond m'est inconnu ; par la rumeur commune ,

» J'appris de sa maison la gloire et l'infortune;

» Ces scènes de fureur, de carnage, d'effroi,

» Comme un écho lointain, grondèrent jusqu'à moi;

» Heureux de gouverner, bien loin de la tempête,

» Le bercail de Lyon, soumis à ma houlette. 9

)> Dans les motifs sacrés d'un suprême décret , )> Je ne porterai point un regard indiscret; » Remède violent , la croisade était juste ; » Devant l'autorité de notre chef auguste , » Je m'incline et me tais. Mais il fallait alors » D'une trop vive ardeur contenir les transports. » Cette troupe féroce , indocile , exaltée , » Qui foulait à grand bruit la terre épouvantée,

)> Le dirai-je? bien loin que l'on dût l'exciter,

» Par la bride et le mors il fallait l'arrêter.

» L'a-t-on fait? C'est ici qu'à mes yeux se retrace

» Un tableau dégoûtant et dont l'horreur me glace.

» Oh! quels excès honteux! quelles noires fureurs! » Des guerriers , qui du Christ se disent les vengeurs , » Marchent parmi les feux, les larmes, le ravage, » Levant au ciel des mains fumantes de carnage !

» Telle fut la croisade; elle imprime à vos fronts

» Un souvenir de haine, et d'immortels affronts.

» Ce n était pas ainsi , dans la même contrée ,

» Que Bernard accomplit sa mission sacrée.

» Cet inspiré du ciel , cet élu du Seigneur ,

» Ne fit rien par la force et tout par la douceur;

» Il confondit Terreur, il renversa l'idole;

» Il vainquit , et pour glaive il n'eut que la parole.

» Votre nom est maudit , le sien fut adoré :

)) Son joug était béni, le vôtre est abhorré;

» Les peuples se pressaient pour voir le saint apôtre ;

» L'on cherchait sa présence autant qu'on fuit la vôtre:

» Il laissait aux hameaux , heureux de son retour ,

» Des souvenirs de paix , d'espérance et d'amour ;

» Et vous n'avez laissé , tout gonflés de rapines ,

» Qu'un sol trempé de sang et couvert de ruines.

» Le monde entier m'écoute. Oh! qu'au moins une fois

» La vérité soit libre et parle par ma voix!

» A ces crimes hideux ne cherchez point d'excuse ;

» La flamme des bûchers s'élève et vous accuse.

» J'en atteste Beziers , et Minerve , et Lavaur ,

» Où la cendre murmure , où le sang fume encor :

» Les ossements blanchis de cent mille victimes !

CHANT DIX-SEPÏIÊME. 183

» Aussi, quels sont les fruits de vos travaux sublimes ? » Tout ce que vous prêchiez, vous l'avez fait haïr; » Ce que vous combattiez, vous l'avez fait chérir. » Grâce à vous , dans le champ des colères divines , » L'hérésie a poussé d'innombrables racines.

» Il n'est plus qu'un moyen, j'ose le signaler;

» Pour ramener ce peuple, il faut le consoler.

» Laissez Toulouse en paix ; rendez à ses provinces

» Leurs franchises, leurs lois; rendez surtout leurs princes.

» Ne craignez pas ; Raymond eut assez à souffrir ,

» Et pour lui le passé répond de l'avenir.

» Ce passé douloureux lui trace sa conduite;

» Dans ces murs désolés il va la lire écrite.

» Son peuple , qui le pleure et veut le recouvrer ,

» A de nouveaux périls n'ira pas le livrer ;

» Et s'il faut que Montfort conserve une couronne,

)> Laissons-lui pour tribut Beziers et Carcassonne.

» Par là , vous allez rendre aux peuples satisfaits

» Les deux trésors du ciel , la justice et la paix. »

Le prélat de Lyon s'est assis. Sa parole

Dans le cœur de Raymond descend et le console ;

Il retrouve un appui ; dans ce cœur déchiré ,

Comme un rayon divin , l'espoir a pénétré.

Le discours du prélat , sa vigueur , son courage ,

Ont changé le concile et détourné l'orage.

Ces esprits timorés qui n'osaient pas encor

184 CHANT DIX-SEPÏIÈME.

D'un timide penchant favoriser l'essor, Se sentant soutenus par une voix amie, Manifestent déjà leur noble sympathie , Adressant aux Raymonds qu'oppriment tant d'excès ? Ce murmure flatteur qui promet le succès.

Ainsi , dans nos vallons , quand une digue altière

Enchaîne les efforts de l'onde prisonnière ,

Et que l'on voit les flots , muets , sans mouvement ,

Dans un calme trompeur assoupis mollement;

Si la masse mobile , et tout-à-coup émue,

Ouvre enfin quelque brèche et peut tenter l'issue,

L'onde échappe ; et bientôt , sur cette onde qui fuit

Les flots précipités s'élancent avec bruit.

Ou tel, lorsqu'on un ciel tout chargé de nuages,

Commence à tressaillir le souffle des orages ,

Et qu'on voit les vapeurs que pousse un tourbillon ,

S'entasser , se presser et noircir l'horizon ;

Si tout-à-coup , dans l'air que la tempête agite ,

Le rapide aquilon gronde et se précipite,

Les nuages , cédant au choc capricieux ,

Rompus et refoulés , remontent dans les cieux ;

Leur sombre amas s'enfuit comme une ombre légère ,

Et l'espace a conquis le calme et la lumière.

Tels, des mille prélats incertains, hésitants,

Poussés en sens divers , les suffrages flottants

Cèdent au dernier choc dont leur âme est touchée :

En faveur de Raymond la balance est penchée.

Dominique était là ; Dominique agité ,

Qu éclaire de ses feux l'esprit de charité; 10

Qui voudrait accorder , dans sa ferveur féconde ,

Ce qu'exige le ciel , ce qu'implore le monde ;

Embrassant à la fois , par un élan de feu ,

De tout immense amour les deux fins, l'homme et Dieu.

Il craint que la pitié, par sa douce influence,

Du dogme et de la foi ne corrompe l'essence ;

Deux penchants opposés s'agitent dans son cœur :

Il veut sauver Raymond et combattre l'erreur;

Il va parler soudain un horrible prodige

Vient frapper le concile et Raymond qu'il afflige. 11

Douze larges piliers, distribués en croix,

Des voûtes de Latran portaient l'énorme poids ;

A chacun des piliers, merveille suspendue,

D'un apôtre divin rayonnait la statue ; !2

Ils sont douze immortels dont l'illustre empereur

Au marbre de Paros confia la grandeur.

Constantin , couronnant ces riches tabernacles ,

Du ciseau créateur prodigua les miracles ;

Il voulut consacrer, dans cet auguste lieu,

Le saint œuvre des arts, qui sont l'œuvre de Dieu.

Tout-à-coup, sur la base où le fer l'a scellée,

De Saint-Pierre (ô terreur!) l'image est ébranlée.

Sous l'apôtre sublime, en un siège d'honneur ,

On voyait de Lyon le courageux pasteur.

Le marbre tombe, éclate, et la masse fatale

186 CHANT DIX-SEPTiEME.

Frappe au front le prélat, qui va rougir la dalle. Un cri d'horreur s'élève ; immobile d'effroi , Chacun reste interdit, chacun tremble pour soi; Ils craignent que , du temple ébranlé dans sa base , La voûte , en lourds débris tombant , ne les écrase. D'un moment de stupeur on les voit revenus , Se presser à l'en tour du prélat qui n'est plus. On relève ce front qui , tiède encor , frissonne ; Ces débris vénérés que la vie abandonne , Palpitants et qu'anime un reste de chaleur , Sont devenus l'objet d'un soin plein de terreur. Dans le trouble fatal que ce malheur fait naître , Les prélats tout émus n'ont pu se reconnaître ; Le concile est dissous ; ses membres éperdus Se lèvent en tumulte et sortent confondus.

Ainsi, lorsqu'au printemps, dans de vertes prairies , Foulant les hauts gazons et les tiges fleuries , De folâtres bergers , sous un ciel orageux , S'abandonnent sans crainte à leurs aimables jeux ; Si, comme un trait de feu qui déchire la nue, La foudre tout-à-coup à grand bruit descendue , Frappe et jette l'un d'eux dans l'éternelle nuit , La troupe des bergers s'épouvante et s'enfuit.

Cependant le Pontife, affermi sur son trône, Domine le tumulte ; et , d'une voix qui tonne , Dit ces mots aux prélats qu'il rappelait en vain : « Frères , au Quirinal , je vous attends demain. »

1 Latran qui fut palais ; somptueux édifice Qu'emplit de majesté Fausta l'impératrice , Et qu'un grand empereur consacra sous le Dom Du consul glorieux que fit périr Néron.

Fausta était la femme du grand Constantin. Le premier concile de Latran s'assembla le 2 octobre 313, dans son palais, nommé la maison de Latéran. ( Hist. ecclés. de Fleury , liv. 10, § 11 )

Latéran (Lateranus Plautius) fut désigné consul l'an 65 de Jésus-Christ , et ensuite tué par ordre de Néron , pour être entré dans la conjuration de Pison. 11 mourut avec une constance héroïque. Comme Epaphrodite , affranchi de Néron , le pressait de déclarer quelques circonstances de la conjuration , Lateranus se contenta de lui dire avec mépris : Si j'ai quelque chose à dire , je le dirai à votre maître. C'est de lui que le cé lèbre palais de Latran , à Rome , a tiré son nom ; car ce palais était autrefois la maison de cette famille romaine (Dict. hisl.)

C'est là que Constantin fit construire la fameuse église de Saint-Jean-de-Latran. « A Rome , il ( Constantin ) bâtit pre- » mièrement la basilique, qui de son nom a toujours été nom- » mée Constanlinienne , autrement l'Eglise du Sauveur , dans » le palais de l'impératrice Fausta , sa femme , auparavant » nommée la maison de Latéran , où s'était déjà tenu le con- » cile contre les donatistes; et parce qu'il y fit aussi un bap- » lisière , et que les baptistères avaient l'image de Saint-Jean- » Baptiste, on nomme plus particulièrement celte église Saint- » Jean-de-Lateran. C'est la principale église de Rome où est » marquée la station des jours les plus solennels , et les Pa- » pes y ont fait leur résidence pendant plusieurs siècles. » (Hist. ecclés., liv. 11 , § 36. )

2 Le concile , unissant croix latines et grecques ,

Compte huit cents abbés , quatre cent douze évêques...

(c Cependant les prélats arrivaient de toutes parts à Rome » pour le concile général , dont toutefois plusieurs s'excusè- » rent ; par exemple : André , roi de Hongrie , écrivit au » Pape l'année précédente qu'il se disposait à partir pour la

» Terre-Sainte que d'ailleurs il prétendait amener avec

» lui les évêques de cinq églises et de Javarin , et le prévôt » d'Albe-Royalc , croisés depuis longtemps ; c'est pourquoi il » priait le Pape de les dispenser d'aller à Rome , où ils étaient » appelés.

» Il se trouva au concile quatre cent douze évêques , en » comptant deux patriarches , soixante-onze primats ou mé- » tropolilains. 11 y avait plus de huit cents tant abbés que » prieurs , et un grand nombre de procureurs pour les ab- » sents. 11 y avait des ambassadeurs de plusieurs princes ; sa- )) voir : de Frédéric , roi de Sicile , élu empereur ; de Henri , » empereur de Constantinople ; des rois de France , d'Angle- )> terre , de Hongrie , d'Aragon, d'autres princes , et de plu- » sieurs villes ; les deux patriarches étaient latins , savoir : » Gervais de Constantinople, et Raoul de Jérusalem. » (Hist. ecclés. , liv. 77 , § 40. )

ce Le concile se tint à Rome dans l'église patriarcale de La- » tran , autrement la basilique de Constantin , et dura depuis

» le jour de Saint-Martin , onzième de novembre 1215, jus- )> qu'au jour de Saint-André, dernier du même mois. Le pape » Innocent en fit l'ouverture par un sermon , où il prit pour » texte ces paroles de l'Evangile : J'ai désiré ardemment de » célébrer cette Pûque avec vous. » (Ibid. , § 44. )

3 Et Jean dont la révolte a contesté les droits.

11 s'agit de Jean-Sans-Terre , roi d'Angleterre , qui avait succédé à son frère Kichard-Cœur-de-Lion. On sait que les barons révoltés contre lui le forcèrent à signer la grande charte.

4 Et tous condamnent d'une voix

Ces dogmes de Scythien , ces erreurs d'un autre âge , Dont Manès a transmis le funeste héritage.

De Valdo , de Bruis on renverse l'autel ; Le concile proclame un Dieu seul , éternel.

« Ce qui nous reste d'authentique du concile de Latran , » sont ses décrets , compris en soixante-dix chapitres ou ca- » nons , après lesquels est l'ordonnance particulière de la croi- » sade ; et le tout fut traduit en grec , en faveur des grecs réu- )) nis à l'Eglise romaine. Le premier chapitre est l'exposition » de la foi catholique , faite principalement par rapport aux » hérétiques du temps , c'est-à-dire aux Albigeois et aux Vau- » dois. C'est pourquoi il est dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui, » dès le commencement du temps , a fait de rien l'une et l'au- » tre créatures spirituelle et corporelle, et les démons mêmes , » qu'il avait créés bons , et qui se sont faits mauvais ; ce qui » tend à exclure les deux principes. Pour autoriser l'ancien » testament , il est dit que c'est ce même Dieu qui a donné » aux hommes la doctrine salutaire par Moïse et par les au- « très prophètes , et qui ensuite a fait naître son fils du sein de )) la Vierge , afin qu'il nous montrât plus manifestement le m chemin de la vie.

» Le concile ajoute qu'il n'y a qu'une Église universelle , » hors de laquelle personne n'est sauvé. Jésus-Christ y est lui- » même le prêtre et le sacrifice ; son corps et son sang sont

» véritablement contenus au sacrement de l'autel, le pain » étant transsubstantié au corps, et le vin au sang, par la puis- » sance divine ; et ce sacrement ne peut être fait que par le » prêtre ordonné légitimement , en vertu du pouvoir de )) l'Eglise , accordé par Jésus-Christ à ses apôtres et à leurs » successeurs , etc. » ( Hist. ecclés. , liv. 77 , § 45. )

(( Le concile continue Nous excommunions aussi les

» croyants des hérétiques , leurs rccéleurs et leurs fauteurs ; » en sorte que , s'ils ne satisfont dans l'an depuis qu'ils auront )) été notés , dès-lors ils seront infâmes de plein droit , et , )) comme tels , exclus de tous offices ou conseils publics , » d'élire les officiers , porter témoignage , faire testament ou » recevoir une succession. Personne ne sera obligé de leur ré- » pondre en justice , et ils répondront aux autres. Si c'est un » juge , sa sentence sera nulle, et on ne portera point de » cause à son audience ; s'il est avocat , il ne sera point admis )> à plaider ; s'il est tabellion , les actes par lui dressés seront » nuls , et ainsi du reste ; si c'est un clerc, il sera déposé et » privé de tout bénéflee. » (Ibid., § 47. )

5 Et la publique voix , frappant l'hypocrisie, Le poursuivit du nom de chef de l'hérésie.

Les ennemis de Raymond VI voulant le perdre plus sûrement , lui avaient donné le nom de Pape des hérétiques.

6 Je soutiens la croisade , et cette main félonne Vous aide à conquérir Beziers et Carcassonne.

Raymond relève avec intention lepithète félonne , qui lui a été appliquée par Foulque ; l'on comprend que le mot félonne est employé ici dans un sens ironique.

7 Et qu'Arles , sous le joug d'une assemblée hostile , Vit sortir indigné de son fameux concile.

Allusion aux circonstances odieuses et déjà connues qui se rapportent au concile d'Arles.

8 Arnaud se lève; Arnaud qui brûle de parler , Mais dont l'injuste ardeur craint de se révéler.

Arnaud , ancien chef de la croisade et alors archevêque de

Narbonne , était présent au concile ; mais il n'y joua point le rôle que lui prête l'auteur du poème. A cette époque , Arnaud s'était brouillé avec Montfort qui lui disputait le titre de duc de Narbonne. Arnaud s'était rapproché de Raymond, et quelques auteurs ont rapporté qu'il avait parlé en sa faveur. Ici le poète a cru pouvoir s'écarter de l'histoire en faisant jouer à Arnaud un rôle actif et hostile à Raymond ; il s'est conformé au précepte d'Horace :

Scrvatur ad imum

Qualis ab incepto processerit , et sibi constet.

La présence d'Arnaud au concile de Latran est attestée par Fleury dans son Histoire ecclésiastique , où on lit ( au sujet de la primatie prétendue par l'archevêque de Tolède sur les quatre archevêques de Brague , de Compostelle , de Tarragone et de Narbonne) : « L'archevêque de Narbonne, qui était absent , » répondit le lendemain en plein consistoire qu'il n'avait pas » été cité pour ce sujet. » (Hist. ecclés. , liv. 77 , § 61. )

9 Heureux de gouverner , bien loin de la tempête , Le bercail de Lyon , soumis à ma houlette.

Le poète s'est inspiré d'un fait historique. Toutefois, ce n'est point l'évêque , mais le chantre de Lyon qui parla en faveur du Comte de Toulouse. Voici ce que rapportent les savants auteurs de l'Histoire de Languedoc :

(( Guy de Montfort et les autres envoyés de Simon furent aussi introduits dans le concile. Ils déclarèrent que si on rétablissait les comtes dans leurs domaines , personne ne pourrait plus à l'avenir prendre la défense et les intérêts de l'Eglise , et ils furent appuyés de la plupart des prélats. Le Pape, après les avoir entendus , fit chercher dans ses registres , et dit que, suivant ce qui s'était passé , il ne pouvait , sans se faire un tort infini , se dispenser de rendre aux. comtes les domaines qu'on leur avait pris , parce qu'il trouvait que le Comte de Toulouse et ses associés avaient toujours protesté qu'ils voulaient obéir à l'Eglise. Cette proposition ne fut pas approuvée du plus grand nombre des prélats ; ils en murmuraient hautement , lorsque le chan-

Ire de l'Eglise de Lyon , ecclésiastique de mérite , ayant pris la parole , assura le Pape que le Comte de Toulouse lui avait toujours été obéissant : a Vous savez bien , dit-il , en s'adres- » santau Saint-Père, que ce prince vous a remis sur le champ, )) ou à votre légat , ses places fortes ; qu'il s'est croisé des pre- » miers , et qu'il a combattu pour l'Eglise au siège de Carcas- )) sonne , contre le vicomte de Beziers, son propre neveu. Il a » fait toutes ces choses , pour vous donner des prouves d'une » entière obéissance. Vous ne pouvez donc vous dispenser de )> lui rendre ses domaines , sans vous couvrir d'une honte qui » rejaillira sur toute l'Eglise ; de sorte que dans la suite on » ne voudra plus se Oer à vous. Il paraît , ajouta-t-il , en se » tournant vers l'évèque de Toulouse et lui adressant la pa- » rôle , que vous n'aimez ni ce prince , ni votre peuple ; car » vous avez allumé un si grand feu dans Toulouse, que rien » n'est capable de l'éteindre. Vous y avez fait mourir plus de » dix mille hommes, et vous y en ferez périr encore davantage » en persévérant dans vos desseins. Vous avez par là décrié la » cour de Rome. Est-il juste que, pour satisfaire la passion d'un » seul, tant d'autres soient sacrifiés? »

« L'auteur ( l'anonyme languedocien ) qui rapporte ces circonstances , témoigne que le Pape , ébranlé par le discours du chantre de Lyon, avoua qu'il avait été surpris, et que le Comte de Toulouse et ses confédérés lui avaient toujours été obéissants. Il ajoute que l'archevêque de Narbonne parla ensuite en faveur de ce prince et de ses associés. On sera moins surpris de voir ce prélat qui avait été le principal moteur de la croisade contre les Albigeois , et qui avait traité le Comte de Toidouse avec beaucoup de dureté, se rendre ici l'apologiste de ce prince , lorsqu'on se rappellera qu'il était alors extrêmement brouillé avec Simon de Montfort , à l'occasion du duché de Narbonne. Enfin , Thédise ( évêque d'Agde) combattit , diton , le discours de l'archevêque de Narbonne , et parla avec feu en faveur de Simon de Montfort. Le Pape , continue le même historien , après avoir écouté ces différents discours , dit qu'il était vrai qu'on lui avait fait différentes plaintes contre le légat et contre Simon de Montfort ; il parut disposé à rendre au Comte de Toulouse et à ses associés tous leurs domaines , et

déclara que, supposé que ce prince fût coupable , il n'était pas juste du moins que son fds portât la peine de ses fautes. Cet aveu du Pontife excita de grandes clameurs parmi les prélats attachés à Simon de Montfort, qui entraînèrent la plupart des suffrages , et protestèrent hautement que si on voulait ôter à ce général les pays qu'il avait conquis , ils l'aideraient de toutes leurs forces à les conserver envers tous et contre tous. Levèque d'Osma dit alors au Pape : « Saint-Père, ne vous ef- » frayez pas de toutes ces menaces ; levèque de Toulouse est )> un grand flatteur ; mais malgré ses intrigues , il ne pourra )> empêcher que le flls du comte Raymond ne recouvre ses » domaines sur le comte de Montfort. Ce jeune prince trou- » vera de l'appui auprès des rois de France et d'Angleterre , » et de plusieurs autres princes dont il est parent , et il saura » bien soutenir son droit , quoique encore jeune. » Le Pape )) répondit : « Ne vous embarrassez pas du fds du Comte de » Toulouse ; car , si le comte de Montfort lui relient ses do- » maines , je lui en donnerai d'autres ; et, s'il est fidèle à Dieu » et à l'Eglise , il ne manquera de rien. » ( Histoire générale de Languedoc , liv. 22 , ch. 96. )

'<* Dominique était là; Dominique agité , Qu'éclaire de ses feux l'esprit de charité.

« Foulque , évèque de Toulouse , vint comme les autres au » concile de Latran , et y amena saint Dominique , avec le- » quel il était lié par un zèle ardent pour le salut des âmes. » ( Hist. ecclés. , liv. 77 , § 54. )

11 II va parler soudain , un horrible prodige

Vient frapper le concile et Raymond qu'il afflige.

L'accident qui cause la mort du prélat de Lyon , est une création du poète , qui , dans cette partie , a jugé convenable de s'écarter de l'histoire. On ne saurait lui contester ce droit , sauf à lui à faire absoudre sa hardiesse par le bon effet de l'incident et le succès de l'exécution.

•2 A chacun des piliers , merveille suspendue, D'un apôtre divin rayonnait la statue.

Si quelque autre mérite manquait à cette description , elle aurait au moins celui de l'exactitude. On admire, en effet, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran , douze magnifiques statues en marbre blanc qui représentent les douze apôtres.

SOMMAIRE

Suile du Concile de Latran. — Effet de la mort de l'évêque de Lyon. — Abattement des deux Raymonds. — Ils font, dans la campagne , la rencontre d'un jeune berger.

— Le vieux Raymond reconnaît dans le père du berger le meurtrier du Légal , déguisé sous le nom de Sylvio. — Plusieurs prélats veulent refuser à la dépouille de févèque de Lyon les honneurs funèbres qui lui sont dûs. — Le Pape les accorde.

— Obsèques du prélat. — On reprend le Concile. — Dominique parle en faveur du jeune Raymond. — Hésitation du Pape. — Syhio est conduit aux prisons de Rome. — 11 gagne un lieu d'asile. — Innocent refuse de le livrer. — 11 prononce l'arrêt du Concile contre le vieux Raymond. — Innocent donne au jeune Raymond un apanage sir les bords du Rhône. — Les deux Raymondssc séparent. — Le jeune Ra\mond s'embarque pour Marseille.

Du prélat de Lyon cette mort si soudaine A répandu l'effroi dans la cité romaine; Une morne stupeur pèse sur les esprits; En tous lieux on entend d'incroyables récits. Le peuple, toujours prompt à croire le miracle, Chez qui le merveilleux ne trouve point d'obstacle , Commente à sa façon le triste événement; Dans ce trépas funeste il voit un châtiment. Ainsi , lorsque vers l'ourse , une aurore inconnue Semble au loin de sa flamme incendier la nue , Le peuple qu'a troublé l'énigme de ses feux, Croit voir l'embrasement de la voûte des cieux.

Du coupable Raymond défenseur téméraire , L'évêque a suscité le courroux de Saint-Pierre ; L'on avait vu rougir le marbre frémissant; Un bras s'était levé , terrible et menaçant ; Et, vengeant des croisés l'auguste privilège, L'apôtre a foudroyé l'orateur sacrilège.

Tels étaient les discours de ce peuple insensé.

Le vieux Raymond gémit; de son cœur oppressé S'échappent des soupirs pendant la nuit trop lente , Et le sommeil a fui sa paupière brûlante. Au jour naissant , sitôt qu'un rayon incertain A rougi l'horizon des roses du matin , Lorsque l'aurore, au sein des campagnes arides, Epanche le trésor de ses perles humides , Il aborde son fils; et, l'œil baigné de pleurs , Il confond avec lui son trouble et ses douleurs :

(( C'en est donc fait ! le sort nous poursuit sans relâche ;

» A tout ce qui nous sert notre malheur s'attache.

» Mon frère d'Aragon, cet invincible roi,

» A trouvé le trépas en combattant pour moi ;

» Mes plus vaillants soldats ont mordu la poussière;

» Toulouse a vu tomber son enceinte guerrière;

» Ici, quand tout m'outrage et m'opprime à la fois,

» Un prélat courageux ose élever sa voix ;

» Il allait m'abriter au fort de la tempête;

» Voilà que tout-à-coup la mort frappe sa tête !

» Encor, si le destin dont je subis les coups, » N'accablait que moi seul des traits de son courroux , » O mon fils! mais, hélas! le malheur nous rassemble; » Le même trait nous frappe et nous tombons ensemble; » Et lorsqu'on me ravit ma couronne et mon bien , )> On dépouille ton front en dépouillant le mien. » Ainsi le vieux Raymond exprimait sa souffrance.

Et son fils répondait : « Conservez l'espérance ,

» Mon père ! épargnez-moi la douleur de vous voir

» Abandonner votre âme au sombre désespoir.

» D'un triste événement la terreur vous domine ;

» Mais Dieu qui Ta permis veut-il votre ruine ?

» Oh! ne le pensez pas. Dieu veut vous éprouver;

» Il peut, comme il lui plaît, nous perdre ou nous sauver.

» Je suis fier de souffrir une douleur commune ,

» D'avoir ma large part dans la grande infortune ;

)> Un fils n'est plus à plaindre , et se plaindrait à tort ,

» Quand d'un père si tendre il partage le sort. »

« O mon fils ! oh ! combien un tel amour me touche !

» La sagesse divine a parlé par ta bouche ,

» Disait le vieux Raymond ; ta naïve candeur

» Rendrait la confiance et l'espoir à mon cœur.

» Non, il ne se peut pas; oh ! non, tout me l'assure ,

» Que Dieu veuille frapper une vertu si pure.

» O mon fils ! le succès n'était pas fait pour moi ;

» Je subis du malheur l'inexorable loi.

» Innocent et proscrit, je lègue à ton jeune âge

» D'affronts et de douleurs un funeste héritage ;

» Je t'offre des leçons de constance et d'honneur;

» Cherche ailleurs qu'avec moi le secret du bonheur ! »

Et le fils aussitôt : « Mon bonheur , c'est le vôtre ;

» Je n'en connus jamais , je n*en aurai point d'autre.

» Mon père, de nos maux pourquoi vous tourmenter?

» Peut-être c'est à moi qu'il faut les imputer;

» Quoique bien jeune, hélas! j'ai profané ma vie ,

» Et mes remords sont pleins des fautes que j'expie.

» D'ailleurs, rassurez- vous : Etienne et Saturnin

» Ont ouvert à mes yeux le livre du destin;

» Nos maux doivent finir. Encor , la nuit dernière ,

» Quand un sommeil profond a scellé ma paupière ,

» Aux saintes régions l'esprit m'a transporté;

» Mes yeux se sont perdus dans des flots de clarté ;

» Mais j'entendais leur voix ; ils disaient : « O Marie !

)) Daignez prendre en pitié notre cité chérie;

» A vos genoux sacrés nous tombons ; rendez-lui

» Un sceptre glorieux , si longtemps son appui.

» Qu'elle voie en son sein croître, toujours prospère ,

» Une tige proscrite et chaque jour plus chère !

)> D'un prodige fatal le concile frappé ,

» De sombres passions sans cesse enveloppé ,

» Va sans doute aujourd'hui prononcer la sentence

» Qui peut perdre Raymond ou sauver sa puissance ;

» Faites que dans son sein tristement agité , » La clémence descende avec la vérité! »

Telle était leur prière ; et la Vierge immortelle :

« Dieu n'abandonne pas une tige fidèle;

» Le malheur peut encor la frapper; et pourtant

» Qu'elle ne cesse pas d'espérer un instant !

» Toulouse va combattre ; et Raymond, qui s'étonne ,

» Dans ses murs affranchis reprendra sa couronne ! »

(( Voilà ce qu'il m'était donné , faible mortel , » D'entendre cette nuit aux régions du ciel ; )) Etienne et Saturnin, qu'implorait mon silence, » M'ont couvert d'un regard où brillait l'espérance. »

Ainsi , le jeune prince à ce père accablé

Contait la vision dont il fut consolé ,

Calmait le vieux Raymond , soutenait son courage.

Du Tibre cependant ils foulaient le rivage;

Dans ce lieu solitaire, affranchis de tous soins,

Ils parlaient sans contrainte et libres de témoins.

Le vieux Raymond s'écrie : « 0 Dieu ! comme tout change !

» Que tout est passager sur ce globe de fange !

» Ce fleuve, dont le monde avait subi la loi ,

» Qui des fleuves rivaux fut si longtemps le roi ,

» Qui vit tant de vainqueurs promener sur son onde,

» Avec des rois captifs, les dépouilles du monde;

» Qui vit Rome superbe et prodiguant les fers ,

» Du poids de sa fortune écraser l'uni vers .

" A vu tomber aussi ces despotes avares,

» Et la grande cité sous les coups des barbar es.

» Les coursiers d'Alaric que le Nord lui jeta ,

» Ont broyé les parvis du temple de Vesta ;

» La flamme a dévoré ces voûtes suspendues ,

» Et dans ces monuments un peuple de statues.

» Un nouvel astre a lui sur les enfants de Mars ;

» Un prêtre a relevé le trône des Césars ;

» Rome ne règne plus par les lois de la guerre ;

» La foi met dans ses mains le sceptre de la terre ;

» Et ce sceptre est terrible, et sur le front des rois

» Elle le fait peser du plus indigne poids ,

» Traînant, comme elle fit jadis au Capitole,

)) Suppliants et captifs, tous ces rois qu'elle immole.

» Qui sait si , quelque jour , ces grands crucifiés

» Ne relèveront pas leurs fronts humiliés?

» Qui sait si , quelque jour , l'impuissant anathème

» N'ira pas se briser contre le diadème ?. . . .

» Dieu, qui de ses desseins cache la profondeur,

» Veut que l'abaissement de l'humaine grandeur

» Paraisse aux yeux de l'homme un jeu de la fortune ,

» Et mon sceptre, en tombant , subit la loi commune.

» Espérons!.... le bon droit est parfois méconnu....

» Il vaincra. . . . mais son jour n'est pas encor venu. »

Tandis qu'ils cheminaient sur la rive escarpée , Par des sons discordants leur oreille est frappée. Us avancent ; bientôt se déroule à leurs yeux

CHANT DlX-IIUlTHiiYJE. 20.J

Un repli que formait le terrain onduleux.

Là, parmi les genêts et de rares genièvres,

Un jeune adolescent menait paître des chèvres.

Tel on peint le dieu Pan au milieu des troupeaux,

Quand , d'un souffle rustique animant ses pipeaux ,

Il célébrait ses feux , ou que sa voix sauvage

Du doux nom de Syrinx enchantait le bocage.

Je ne sais quel instinct , dans leur fatal ennui ,

Pousse les deux Raymonds à s'approcher de lui.

Ils l'abordent ; mais lui n'a pas changé de place ;

Son front pur est paré de candeur et de grâce ;

Un sourire enfantin rayonne dans ses traits ;

Ses grands yeux sont remplis d'innocence et de paix ;

Les soucis dévorants , l'inquiétude absente

N'ont pas encor gravé leur ride flétrissante ;

Et sa joue , arrondie et joyeuse , revêt

La rougeur de la pêche et son léger duvet.

Le vieux Raymond attache un œil mélancolique

Sur ce berger si jeune et sa flûte rustique ;

Œuvre d'un art grossier, douze frêles roseaux

Assemblent sous ses doigts leurs tubes inégaux ,

Et le souffle incertain que sa lèvre étudie

Jette à l'écho vibrant une aigre mélodie.

Le Comte l'interroge : « Ami , toi qui parais

» Goûter, près de l'orage, une si douce paix,

» Dis-moi quel est ton nom? si ces lieux t'ont vu naître'?

» Si tu dors sous le toit de ton père, ou d'un maître'?

» Enfin, quel est ton sort? »

Et le berger répond :

« Mon nom est Sylvio ; mon père a môme nom. » Par delà ces sommets d'où l'on découvre Rome, » Mon père dans les bois habite un toit de chaume. » Ce toit à ma naissance abrita mon destin. » Mon père a vu le jour dans un pays lointain. » Nous n'avons jamais su quelle funeste envie » L'engagea , jeune encore , à quitter sa patrie. » Ma mère , dont je n'ai qu'un souvenir confus , » Succomba, m'a-t-on dit, à des maux inconnus; » Les plus sombres terreurs l'assiégeaient à toute heure ; » Mon père, même encor, croit la voir et la pleure. » J'ai deux sœurs ; vous pensez si je dois les chérir ; » Ma flûte les amuse ; et , pour les divertir , » J'essayais quelques airs que vous venez d'entendre , » Lorsque ici , tout-à-coup , je vous ai vus descendre. )) Ici , près de mon père, et toujours sans témoins, » Je conduis le troupeau qu'il confie à mes soins, » Ces chèvres dont le lait est un si doux breuvage. » Acceptez, messeigneurs , un peu de ce laitage. » Mon père , quand il cède à quelque ennui profond , » Si quelque noir souci vient lui plisser le front, » N'a pas d'autre remède ; et le chagrin farouche » S'enfuit , dès que ce lait peut humecter sa bouche. » Et tandis qu'il parlait , dans le vase de bois Le nectar écumant ruisselait sous ses doigts.

CHANT DIX-HUIÏlfiME. 20i

Alors le vieux Raymond prend la coupe frugale;

Il la porte à sa lèvre ; et sa main libérale

Dans la main du berger glisse des pièces d'or ,

Et le laisse ébloui de son petit trésor.

Mais bientôt, d'un sommet , à travers la bruyère ,

Un homme à pas pressés descend ; c'était le père.

Le pâtre l'aperçoit; il s'élance, joyeux,

Pour lui montrer le don qui le rendait heureux.

Le père.... mais soudain quel objet l'inquiète?

Quand il voit les Raymonds , il hésite , il s'arrête ;

Tour-à-tour combattu par un double désir ,

Il voudrait approcher, et ne sait s'il doit fuir.

Ainsi, le meurtrier que poursuit sa victime,

Retrouve à chaque pas l'image de son crime ,

Et le remords vengeur qui le tient oppressé ,

Fait fumer devant lui le sang qu'il a versé.

Le vieux Raymond s'avance ; et lui-même. . . ô surprise !

Quel mouvement subit l'arrête et le maîtrise?

Il voit, il reconnaît, dans cet étrange état,

Le coupable écuyer qui frappa le légat :

« Malheureux ! . . c'est donc toi ! . . » L'infortuné s'écrie :

« Je me jette à vos pieds ; disposez de ma vie !.. . »

« Lève-toi ! que j'apprenne au moins de ton aveu

» Quel étrange destin t'a jeté dans ce lieu ,

» Dit Raymond. Je te vois, et j'ai peine à le croire. »

Et le faux Sylvie raconte son histoire.

« 0 mon maître! ô Raymond ! \ous voyez devant vous

» Le déplorable objet d'un éternel courroux ,

» Le plus triste mortel qui, loin de sa patrie,

» Ait traîné si longtemps le fardeau de la vie.

» Depuis ce jour fatal qui vous vit outrager ,

» Où mon bras vous perdit en voulant vous venger,

» Tout ce qu'on peut souffrir d'opprobre et de misère,

» Ce qui rend le pain dur et la lwisson amère ,

» Un trouble renaissant , un invincible effroi ,

) Et remords, et fureur, tout a pesé sur moi.

» L'ombre de Caslelnau me fut toujours présente.

» Quand de ce sang sacré la main encor fumante ,

» Je fuyais, emportant mon crime dans mon sein,

» Nul abri n'était sûr , nul ciel n'était serein.

» Chez vingt peuples divers cachant ma destinée ,

» Déguisé, mendiant le pain de la journée,

» J'errai longtemps. Mon cœur que dévorait l'enfer ,

» Entre son crime et lui voulut mettre la mer.

» La barque d'un pêcheur , par l'orage assaillie ,

» Me jeta tout tremblant aux plages d'Italie.

» Ce qui devait me perdre alors m'a protégé.

» Un ermite m'accueille errant et naufragé ;

» Il sourit au mortel que le malheur exile,

» Et, sous les murs de Rome, il m'assure un asile.

» Là, je perdis mon nom; contraint de le changer

» L'écuyer Marc devint Sylvio le berger.

» Une femme (l'amour visita ma chaumière

» Voulut associer son sort à ma misère ,

» Me consoler. Hélas! moi-même j'ai voulu

» Repousser un hymen qu'elle avait résolu;

» Mille fois , prévoyant sa vie infortunée ,

» J'ai voulu la servir contre sa destinée ,

» Lui dire mes malheurs, mon crime, mes remords;

» Ma bouche s'entrouvrait pour parler ; mais alors

)> Ma bouche , trahissant ma volonté secrète ,

» Sous un baiser d'amour restait close et muette.

» Les saints nœuds de l'hymen enchaînèrent nos cœurs.

» Mais bientôt , de mes nuits elle sut les terreurs ,

» Mes songes tourmentés et tout noirs de vengeance.

» Elle m'interrogea , frémit de mon silence ,

» Me pressa. . . j'étonnai son esprit incertain ,

» Et je lui déroulai l'horreur de mon destin.

» Hélas! jusqu'au tombeau mes terreurs l'ont suivie;

» Cet horrible secret a dévoré sa vie.

)> Trois enfants sont restés ; gages doux et bien chers.

» Oh ! que puissent leurs jours se lever inoins amers !

» Seigneur, tel est le sort d'un serviteur fidèle ,

> Qui ne fut criminel que par excès de zèle. »

« Ainsi, reprend Raymond, lorsque au pied de ces murs, » Ton crime s'est caché sous tes destins obscurs , » Pour ton crime, aujourd'hui , dans la superbe ville , » Je vais tomber, frappé par l'arrêt du concile !... »

« Non, repart Sylvio, vous ne tomberez pas! )> J'irai, j'aborderai ces injustes prélats;

» Leur livrant de mes jours le reste déplorable , » Je leur dirai : Frappez ! voici le seul coupable ! »

Raymond l'interrompant : « Garde-toi d'achever !

)> Tu te perdrais, ami, sans pouvoir me sauver.

» Et puis-je , sans commettre une lâche injustice ,

» Accepter de ton sang le noble sacrifice?

)> Crois-le bien , mon salut ou ma perte aura lieu ,

» Selon qu'il est réglé dans les desseins de Dieu.

» Tout est là. Tes enfants réclament ta tendresse;

» Garde pour eux les jours que l'avenir te laisse.

» Et toi , jeune berger , dont l'oreille s'ouvrit

» Au terrible secret de ce triste récit ,

» Si ton père t'est cher , si son salut te touche ,

)) Garde-le dans ton sein , ferme à jamais ta bouche !

» Adieu! » Les deux Raymonds, dans un trouble nouveau,

Tandis que les bergers, ramenant leur troupeau,

Cheminaient à pas lents vers l'humble toit de chaume,

Prennent l'étroit sentier qui serpente vers Rome.

Cependant, affranchi de son trouble fatal, Le concile s'assemble aux murs du Quirinal. Tels, fuyant les éclairs de la nue orageuse, Des cygnes voyageurs , peuplade harmonieuse , S'appellent à longs cris , et montent dans les airs Qu'ils remplissent au loin de leurs bruyants concerts. L'élite des prélats y siège en petit nombre ; Le collège présente un aspect triste et sombre;

ïl s'élève en son sein de funestes débats ,

Mais du sort de Raymond on ne s'occupe pas.

L'évêque de Lyon l'agite et le divise ;

Quels seront les honneurs que lui rendra l'Eglise ?

Doit-on à sa dépouille un mépris solennel ,

Comme d'un apostat foudroyé par le ciel ?

Certains l'ont prétendu. Mais, déférant au titre,

D'autres rendent hommage aux grandeurs de la mitre ;

Et d'ailleurs, ils n'ont vu dans ce trépas subit ,

Qu'un accident funeste où Dieu seul n'a rien dit.

Innocent , qui voudrait leur imposer silence ,

De ces aigres débats subit la violence.

Leur turbulente ardeur ne peut se contenir;

Sa sainte autorité peut à peine obtenir

Qu'un peu d'ordre , apaisant cette lutte insensée ,

Leur permette à chacun d'exprimer sa pensée.

Alors il interroge, il écoute, il gémit.

Dominique, à son tour, prend la parole et dit: « Saint-Père, pour mes yeux qui cherchent la lumière , » Le miracle n'est pas d'une évidence entière ; » Du moins, j'y vois un doute, et c'est assez pour nous ; » Car douter c'est absoudre, et l'évêque est absous. » Prenez garde , d'ailleurs , qu'une triste méprise » Ne porte atteinte aux droits dont s'honore l'Eglise. » Les esprits sont troublés ; ne les effrayez pas. » 11 importe beaucoup que, dans ces grands débats, » Où notre Ame s'émeut , de toute part pressée , il. 14

» La parole soit libre autant que la pensée; » Afin que l'Esprit-Saint , qui nous verse ses dons, » Ne trouve pas d'obstacle à ses divins rayons. » Objet de nos égards , la dépouille embaumée » Doit obtenir de nous la pompe accoutumée. »

Innocent se recueille ; il dit ses volontés ; Il accorde au prélat les honneurs contestés.

Par ordre du Pontife , aussitôt on prépare Tout ce que l'Arabie a produit de plus rare ; Ses parfums sont soumis à de savants apprêts Dont l'Egypte autrefois pratiqua les secrets ; Art pieux et puissant ! ! par qui , toujours pleurée , Des objets les plus chers la dépouille adorée Semble braver la mort, et reçoit à jamais Un culte douloureux d'amour et de regrets !

Pendant huit jours, la foule , à chaque instant croissante , Contemple le prélat dans la chapelle ardente; Mille cierges brûlants ont dissipé la nuit ; Aux vêtements sacrés l'or scintille et reluit ; Et l'on s'émeut devant ces grandeurs si fragiles , Cette bouche fermée et ces traits immobiles.

Au neuvième soleil , quand l'Orient pourpré Brille des feux du jour , partout l'airain sacré S'agite en gémissant dans les tours ébranlées,

Et roule en sons plaintifs raille voix désolées. Un cortège, où le faste a remplacé le deuil , Traverse Rome entière emportant un cercueil. Parant de son éclat la pompe funéraire , Il arrive et se presse au divin sanctuaire ; Le peuple le devance , impatient de voir Tous ces crêpes flottants , ces murs vêtus de noir Aux longs tissus épars ces larmes figurées ; Ces marbres imitant les grandeurs éplorées; Ces cyprès gémissants, ces cierges par milliers Dont la flamme ruisselle et tremble aux noirs pilier Et ces voûtes en feu , dont la splendeur magique Inonde par torrents la sombre basilique. Bientôt, un chant plaintif, en lugubres accords , Animant ce grand deuil , redit l'hymne des morts. 1

(( Jour d epouvantement ! déployant sa bannière , La croix apparaîtra dans le ciel enflammé ; Le monde périra dans ce jour de colère , Par le feu consumé.

» Oh ! de quel tremblement l'âme sera saisie , Quand viendra le grand juge en un char orageux Pour faire jour par jour de toute notre vie L'examen rigoureux !

» Le cri de la trompette éclatant dans la nue , Réveillera les morts arrachés au tombeau ;

Et jusqu'au pied du troue une main inconnue Poussera leur troupeau.

» Muettes de stupeur, la mort et la nature, L'œil fixé sur le champ de l'éternel adieu , Verront ressusciter la pâle créature, Pour répondre à son Dieu.

» Alors sera porté le livre redoutable , Afin que tout mortel puisse être interrogé ; Là , tout ce qui fut fait par le monde coupable Est écrit et jugé.

» Du juge qui s'assied au tribunal suprême , Le regard tout puissant embrasse l'infini : Pour lui rien de caché ; pour lui plus de problème ; Rien ne reste impuni.

» Malheureux que je suis ! quel sera mon langage ! Quel patron implorer ! où trouver un appui ? Quand le juste lui-même, abattu, sans courage, A peine est sûr de lui ! ... .

» Souviens-toi, doux Jésus, qui vois ce que nous sommes, Que c'est aussi pour moi que tu vins ici-bas ; Dans ce jour de colère où tu juges les hommes,, Ne me condamne pas!

» Tu t'assis, fatigué, courant à ma poursuite , Ta croix est mon trésor; ton sang m'a racheté; Veux-tu perdre plus tard, dans une heure maudite, Le prix que j'ai coûté?

» Coupable , je gémis du soir jusqu'à l'aurore; Mes crimes sont gravés sur mon front rougissant; Je me jette à tes pieds; Seigneur, toi que j'implore, Epargne un suppliant!

» Tu daignas pardonner à la femme adultère ; Par toi le bon larron aussi fut exaucé; C'est toi qui m'as permis, ô bonté tutélaire! L'espoir qui m'est laissé.

» Je sais que ma prière est faible et sans mérite ; Et pourtant ma prière assiège tes autels; Fais, ô clément Jésus! fais que mon âme habite Loin des feux éternels!

» Suppliant, et le cœur brisé comme la cendre, Le front dans la poussière et la mort dans le sein, Je prie et je t'implore; ô Dieu! daigne m'entendre , Et prends soin de ma fin!

» Jour de pleurs ! jour terrible ! à jamais lamentable Où , pour être jugé par l'éternel vengeur, L'on verra du tombeau sortir l'homme coupable! Pardonne-lui, Seigneur! »

L'hymne était achevé ; l'orgue mélancolique

De ses larges accords remplit la basilique,

Et sur le peuple ému roule avec majesté

Sa plainte solennelle et son deuil agité. 3

Le Pontife suprême , élevant le calice ,

Du sang mystérieux offre le sacrifice;

Puis, autour des débris que le sépulcre attend ,

Que l'onde consacrée arrose à chaque instant,

Il marche , récitant les sublimes prières

Qui du séjour divin nous ouvrent les barrières.

Bientôt, cri suppliant de l'homme enseveli ,

Un dernier chant s'élève, et tout est accompli, 4

Et la froide dépouille , ainsi purifiée ,

Au marbre de la tombe est enfin confiée.

Ces honneurs terminés , le concile est repris. Là , d'étranges débats agitent les esprits ; Du Comte de Toulouse on pèse l'existence. Le prélat de Lyon fit pencher la balance; Mais, depuis son trépas, par un triste retour, La cause de Raymond s'affaiblit chaque jour. Entre les deux partis qui s'agitent sans cesse , Le Pontife hésitait; on l'entoure, on le presse. Telle, sur un bassin, où deux fleuves rivaux Se jettent l'un dans l'autre et confondent leurs eaux , Par le double courant la barque disputée, Sur un double reflux tourne et flotte agitée. Foulque assiège les pas du Pontife; il voudrait

Arracher de sa bouche un déplorable arrêt. Innocent le repousse ; il se met en prières, Appelle Dominique, invoque ses lumières.

L'apôtre lui répond: « Qu'attendez- vous de moi?

» Je ne trouve en mon cœur que tumulte et qu'effroi,

» Saint-Père ; mon esprit erre dans les ténèbres ,

)> Et mon âme est en proie à des pensera funèbres.

)) Tout conseil , si le ciel ne daigne l'inspirer ,

» Dans ces graves débats ne peut que s'égarer.

» Peut-être faudrait-il, rejetant tous systèmes,

» Bannir également les deux partis extrêmes,

» Et pour servir l'Eglise, ainsi que la raison,

» Ecarter et Montfortet le comte Raymond;

» Prendre de ce dernier le rejeton unique ,

» Et mettre aux jeunes mains le sceptre occitanique. »

Innocent, dont les nuits languissent sans sommeil,

Se fût rangé peut-être à ce sage conseil;

Déjà même en son cœur, qu'irrite l'artifice,

L'indulgente pitié ramenait la justice,

Lorsqu'un coup imprévu , piège affreux du démon ,

Le jette en sens contraire et vient perdre Raymond.

Ainsi, troublant les cieux, quand la tempête ardente

Se roule et bat les mers de son aile bruyante ,

Triste jouet des flots , le navire agité

Dans un sable mobile est quelquefois porto ;

Tandis que mille bras fatiguent l'onde amère

Pour dégager la nef qui languit prisonnière , Une vague en grondant franchit l'humide seuil , La soulève, et d'un bond la jette sur Lecueil.

Voilà que, se ruant vers les prisons de Rome ,

Un grand concours de peuple accompagnait un homme.

Mille voix, mille cris poursuivaient « l'étranger,

» L'écuyer toulousain , Sylvio le berger ;

» L'assassin que Raymond, avide de vengeance,

» Soudoya pour frapper le martyr de Provence ,

» Et qui vint à sa suite, agent mystérieux,

» Sous un déguisement qui trompait tous les yeux. »

C'était lui. Des soldats armés de longues piques

L'escortent au milieu de ces cris frénétiques,

Et protègent ses jours contre un peuple irrité.

Sous un toit indigent si longtemps abrité,

Comment l'écuyer Marc, désertant sa chaumière,

A-t-il de son forfait révélé le mystère?

Depuis l'instant fatal , où , dans l'étroit vallon , Son malheureux destin lui présenta Raymond , Sa tête se perdit. Un horrible supplice De sa faible raison lui ravit l'exercice. A de sombres terreurs incessamment livré, De glaives, de bourreaux il se croit entouré; Le bûcher le poursuit, le remords le déchire, Et son cerveau brûlant flotte en proie au délire. Rien n'adoucit l'ardeur de ses emportements ;

Il fuit, il se refuse aux doux embrassements;

Des hameaux , des forêts il traverse l'enceinte ;

Il remplit les échos de ses cris , de sa plainte ;

Il s'accuse en cent lieux ; sa bouche a révélé

Le meurtre du légat par ses mains immolé :

(( C'est moi qui l'ai frappé. . . moi seul. . . moi , misérable !

» C'est moi qu'on doit punir; je suis le seul coupable, »

Criait-il. Et le peuple , à sa voix arrêté ,

L'écoute avec surprise , et fuit épouvanté.

Bientôt on le saisit , on le charge de chaînes ;

On l'enferme d'abord dans des grottes prochaines,

Et quand le jour naissant peut éclairer ses pas,

Il est conduit à Rome, escorté de soldats.

Mais, soit que la fraîcheur de cette voûte humide Eut calmé de son sang le mouvement rapide ; Soit que, du noir délire à son terme arrivé , Le déplorable accès fût enfin achevé; Au moment où de Rome il traverse les rues , Lorsqu'il voit sur ses pas ces foules accourues , Qu'il entend ce tumulte et tous ces cris divers , Il reprend ses esprits , ses yeux se sont ouverts. Il voit , dans l'appareil que la vengeance apprête , Le glaive de la mort suspendu sur sa tête. Alors , par un retour plein d'amère douceur , L'amour de la famille a ressaisi son cœur. De regrets déchirants son âme est poursuivie ; Un immense besoin le rattache à la vie;

A l'exil , à l'opprobre, à tout il se soumet; Vivre est son seul désir, si le ciel le permet. Tel , au milieu des mers , un jeune téméraire , Du ciel qui le vit naître exilé volontaire , Qui du toit paternel dédaigna l'humble seuil Et chercha la fortune, égaré sur l'écueil , Quand la tempête gronde et soulève l'abîme, En face du péril, dans un remords intime, Regrette l'humble toit qui l'avait abrité En un jour de démence imprudemment quitté.

Le jeune Sylvio pleure , mais il espère.

Se glissant dans la foule à côté de son père,

Il conduit des amis dont le hardi secours

Du malheureux proscrit veut assurer les jours.

Leur noble dévoûment que soutient le courage ,

N'attend plus qu'un signal. Bientôt sur leur passage,

Un temple se présente , asile consacré ,

Où le malheur trouvait un refuge assuré.

L'on approche du seuil. Soudain un cri s'élève ;

Soixante bras sont prêts à défier le glaive.

Au cri de Sylvio , reconnaissant sa voix ,

Les amis dévoués s'élancent à la fois ;

Ils ouvrent dans les rangs un passage facile ,

Et le captif s'élance en s'écriant : « Asile ! »

Les soldats, dont l'effroi s'est bientôt dissipé, Cherchent à ressaisir leur captif échappé.

L'asile est menacé; mais alors , ô surprise ! Quel changement subit ! la foule se ravise. Ce peuple , qu'on voyait poursuivre avec transport L'assassin du légat et demander sa mort , Se soulève, et s'apprête à défendre sa vie, Sitôt que dans l'enceinte il la voit poursuivie. (( Asile! » pour ce cri tous ils n'ont qu'une voix; Car le peuple défend le plus cher de ses droits ; Et le flot populaire , où gronde la menace , Assiège les soldats , les disperse et les chasse. Ainsi, quand l'ouvrier, sur les brûlants fourneaux, S'apprête à façonner les plus riches métaux , Lorsqu'au moule d'argile, où la forme réside, Il verse à flots brillants l'or ou l'argent fluide ; Si le métal fondu, coulant avec lenteur, Surprend la goutte d'eau qui se gonfle en vapeur , Il jaillit, il éclate , et brise avec colère , Et l'argile , et la main du fondeur téméraire.

Auprès du Saint-Pontife on s'empresse, on accourt ; On raconte, il apprend l'événement du jour. A ce récit fatal ses deux genoux fléchissent; De son front soucieux les rides s'épaississent; Il s'assied ; et déjà son esprit voit venir Les assauts renaissants qu'il devra soutenir. Thédise est près de lui ; Foulque le suit. Thédise , Qui donne à l'artifice un masque de franchise , Aborde le Saint-Père, et lui dit humblement:

Que le sang du légat demande un châtiment ; Que l'exécrable auteur d'un si grand sacrilège Est indigne de grâce et souille un privilège ; Que nul motif humain ne saurait empêcher D'interdire l'asile et de l'en arracher; Que si quelques mutins embrassent sa défense, Le plus facile effort vaincra leur résistance.

Thédise avait parlé. D'un œil plein d'embarras, Innocent le regarde et ne lui répond pas. L'évêque toulousain qu'étonne un tel silence , Sent bouillonner en lui sa vive impatience ; Ne pouvant maîtriser sa dévorante ardeur , Il éclate en ces mots : « Pour nous , c'est un bonheur , » Saint-Père, de pouvoir, quand le ciel en dispose, » Répandre notre sang pour la plus sainte cause ; » Mais le ciel veut aussi , par une juste loi, » Que l'on prête assistance aux martyrs de la foi. » Or, daignez écouter un langage sincère. » Loin de les assister, c'est les trahir, Saint-Père; )> C'est vouer au mépris leur sang et son devoir , » Que ne pas les venger , quand on a ce pouvoir. » Tout pouvoir, resté sourd au cri de la justice, » Qui laisse en paix le crime , en devient le complice. » Pardonnez à ma voix qu'anime un soin jaloux ; » C'est vous-même qu'ici je défends contre vous. » Nous sommes tous soldats de la sainte tiare. » Mais, où trouverez- vous une vertu si rare,

» Qui veuille s'immoler au Père des chrétiens , » S'il abandonne ainsi ses plus fermes soutiens ? »

A ce reproche amer qui le pique et le blesse ,

Innocent tout ému répond avec noblesse :

a Evêque, c'est pour moi vous donner trop de soin;

)> Je crois de vos leçons n'avoir aucun besoin.

» Plut au ciel que jamais vos conseils téméraires

» N'eussent de la croisade égaré les bannières !

» Tout le mal qui fut fait vous sera reproché ;

» Vos fureurs ont perdu ce qu'elles ont touché.

» Sachez qu'en dépassant une sage limite,

» Vous avez rendu juste une cause maudite ;

» Et vous voulez ici, despote jusqu'au bout,

» M'imposer des excès qu'on déteste partout?

» Détrompez-vous ; cessez une plainte inutile !

» Quel que soit le forfait, je maintiendrai l'asile.

» Dans ces temps où le peuple, esclave désarmé,

» Trouve partout la force et gémit opprimé,

» Qu'au moins le sanctuaire, abri que je lui laisse,

» A l'ombre des autels protège sa faiblesse ;

» Et que leur sainteté, favorable aux humains,

» Sauve un peu de ce sang que prodiguent vos mains.

» Les rois sont à mes pieds ; le monde me contemple ;

» Ils n'auront pas de moi ce dangereux exemple.

» Que l'on me laisse ; allez ! C'est demain que ma voix

» Vous dira du concile et l'arrêt et le choix. »

A cet ordre formel les prélats se retirent ; Mais, toujours acharnés, sourdement ils conspirent. Cerné de toutes parts , de toutes parts pressé , Dans leurs pièges secrets Innocent enlacé, Vaincu , cédant enfin , malgré sa résistance , Porte contre Raymond la fatale sentence. 5 Tel le chêne superbe , au tronc large et noueux , Qui défiait la foudre et soutenait les cieux, Attaqué sourdement , rongé dans sa racine , Sur le flanc du coteau se balance et s incline.

Le Pontife agité descend dans un jardin ; 6

Il voit venir à lui le prélat Obicin.

A ses côtés marchait un jeune homme au front pâle,

Dont les traits sont empreints de beauté martiale.

« Saint-Père, dit levêque, avec moi j'ai mené

)> Le fils, le noble fils du prince condamné.

)> Son infortune est grande et doit toucher votre âme.

» Ah ! songez qu'il est fils de haute et chaste dame.

» Faudra-t-il donc qu'il aille, errant et presque nu,

)> Mendier un asile en pays inconnu ?

» Lui, si jeune, innocent des erreurs de son père,

» Se verra- t-il ravir jusqu'aux biens de sa mère ?

» Vous ne le voudrez pas. Soyez juste envers lui ;

» Protégez son malheur; prêtez-lui votre appui! »

Vaincu par l'infortune, à ces mots, le Saint-Père Laisse tomber les pleurs qui gonflent sa paupière.

« Eh bien! mon fils, dit-il, qu'espères-tu de moi? » Que puis-je ? le concile a proclamé sa loi ! .... »

Mais Raymond , succombant au poids de sa disgrâce,

Aux genoux d'Innocent se jette et les embrasse :

(t 0 Saint-Père ! dit-il , je ne veux obtenir

» Qu'un seul bien; c'est qu'ici vous daigniez me bénir.

j) Béni par votre main et chéri de mon père ,

» L'infortune pour moi sera toujours légère. »

« 0, reprend Innocent, cœur noble! digne fils!

» Oui , c'est avec bonheur qu'ici je te bénis !

)> Sois béni ! . . . Mais c'est peu ; je veux que de ta mère

» Un don digne de moi remplace le douaire.

» Avec le Vénaissin je te donne Avignon ;

» Du château de Beaucaire aussi je te fais don.

)) Invoque les martyrs et leurs saintes reliques ;

» Honore les légats et fuis les hérétiques !

» Le ciel te soit en aide! Adieu!.... » Disant ces mots,

Innocent dans ses bras prend le jeune héros,

Le presse sur son cœur que le trouble dévore ,

Trois fois le baise au front et le bénit encore.

Bientôt, les deux Raymonds, heureux de se revoir, Mêlent à leurs chagrins quelque lueur d'espoir. Le vieux Comte , frappé par l'arrêt du concile , A la cour d'Aragon va chercher un asile. Le fils veut se montrer à ses nouveaux états;

Marcel , toujours fidèle , accompagne ses pas. Le héros court saisir ce modeste apanage Que l'amour de son peuple et son noble courage Sauront bien agrandir, si le ciel désarmé Seconde son ardeur et soutient l'opprimé.

Le vent du soir se lève; il souffle, on appareille; Le navire joyeux prend le nom de Marseille. Fille des Phocéens , assuré de ta foi , Le héros toulousain se dirige vers toi ; Devant lui s'ouvriront tes portes conservées. Il donne le signal ; les ancres sont levées ; Et la proue, emportant ses destins glorieux, Sous un ciel étoilé fend les flots écumeux.

Là se trouvait la description de l'embaumement du prélat ; l'auteur a cru devoir la retrancher , comme répétition d'une partie des funérailles du roi d'Aragon, décrites au 13e chant. Nous rétablissons ici ce passage :

« Les restes du prélat , ces dépouilles fragiles

)) Sollicitent les soins des mains les plus habiles.

)) D'un tissu précieux le corps enveloppé ,

» Dans la myrrhe liquide est lentement trempé ;

» Aux muscles amollis l'acier poli s'engage ;

» Puis, dans les flancs ouverts la main s'ouvre un passage ;

)) Retire l'intestin , qui , mobile et nageant ,

» Boit des sucs généreux dans un bassin d'argent.

» L'on détache le cœur ; à l'abri de tout germe ,

» Un globe de cristal le reçoit et l'enferme ;

1 Art pieux et puissant ! par qui , toujours pleurée , Des objets les plus chers la dépouille adorée Semble braver la mort, et reçoit à jamais Un culte douloureux d'amour et de regrets !

» Dans une coupe d'or avec soin recueilli ,

» Le cerveau flolte au sein de l'alcohol vieilli ;

» Les membres imprégnés de parfum et d essence ,

)> Des arômes puissants subissent l'influence ;

» Et l'œuvre qui conserve au corps inanimé

» L'image de la vie , est enfin consommé. »

2 Bientôt , un chant plaintif, en lugubres accords , Animant ce grand deuil , redit l'hymne des morts.

Le poète , fidèle à l'observation de la couleur locale , a placé ici une traduction libre du Dies irœ. L'on a déjà remarqué dans d'aulres chants de semblables traductions du Te Deum et du Veni Creator. L'hymne connue sous le nom de Dies irœ fut faite par un condamné à mort, au fond de son cachot. Comme on le conduisait au supplice, il entonna son Dies irœ. Cette hymne sublime fit une telle impression sur le peuple et sur les bourreaux , que l'on sursit à l'exécution , et que l'on accorda au condamné des lettres de grâce. Le chant et les paroles sont lugubres et solennels. Le Dies irœ convertit saint Augustin par l'émotion irrésistible qu'il lui causa. ( Dict. encyclop. usuel.) — Nous rapportons ces circonstances sans toutefois en garantir l'authenticité.

3 L'hymne était achevé ; l'orgue mélancolique De ses larges accords remplit la basilique , Et sur le peuple ém 4 roule avec mnjesté

Sa plainte solennelle et son deuil agité.

L'invention des orgues remonte à une époque assez reculée. Un grand nombre d'auteurs prétendent que le premier orgue connu en France , est celui que l'empereur Constantin Copronyme envoya, en 757, à Pépin-le-Bref, et qui fut placé à Compiègne dans l'église de Sainte-CorneUIe.

4 Bientôt , cri suppliant de l'homme enseveli , Un dernier chant s'élève , et tout est accompli.

Le poète a fait allusion à ce dernier ebant de X absoute , qu'on appelle De profundis.

5 Dans leurs pièges secrets, Innocent enlacé , Vaincu , cédant enfin , malgré sa résistance , Porte contre Raymond la fatale sentence.

Cette indécision d'Innocent III qui cède enfin à la violence du clergé qui l'obsède , est parfaitement conforme à l'histoire. Les auteurs de l'Histoire générale de Languedoc ont rapporté le décret de ce Pape contre Raymond. Voici la traduction qu'ils en ont donnée :

« Tout l'univers est informé des travaux que l'Eglise a » entrepris, soit par les prédicateurs, soit par les croisés , » pour exterminer les hérétiques et les routiers de la province )) de Narbonno et des pays voisins. Le succès a répondu , par » la grâce de Dieu , à nos soins ; en sorte que les uns et les » autres étant chassés , le pays est maintenant gouverné dans )> la foi catholique et la paix fraternelle. Mais comme ce nou- )> veau plant a besoin d'être arrosé , nous avons jugé à » propos d'y pourvoir , après avoir consulté le concile. Que » Raymond , comte de Toulouse , qui a été trouvé coupable en )) ces deux articles , et (pie plusieurs indices certains prouvent » depuis longtemps ne pouvoir gouverner le pays dans la foi , » soit exclu pour jamais d'y exercer sa domination dont il n'a » que trop fait sentir le poids , et qu'il demeure dans un lieu » convenable, hors du pays, pour y faire une digne pénitence » de ses péchés ; cependant qu'il reçoive tous les ans 400 )) marcs d'argent pour son entretien , tant qu'il obéira humblc- » ment. Que sa femme , sœur du feu roi d'Aragon , laquelle , » suivant le témoignage de tout le monde , est une dame de » bonnes mœurs et catholique , jouisse entièrement et paisible- )) ment des terres qui lui ont été assignées pour son douaire , » à condition qu'elle les fera régir de telle sorte , suivant )) l'ordre de l'Eglise , que l'affaire de la paix et de la foi n'en )> souffre aucun préjudice ; autrement on lui donnera un » équivalent , selon qu'il plaira au siège apostolique. Que tous » ses domaines que les croisés ont conquis sur les hérétiques , » les croyants, leurs fauteurs et recéleurs, avec la ville de » Montauban cl celle de Toulouse , qui est la plus gâtée par )> l'hérésie, soient donnés (sauf en tout le droit des hommes » catholiques et des églises ) au comte de Montfort , homme

» courageux et catholique , qui a travaillé plus que tout autre » dans cette affaire , pour les tenir de ceux de qui il doit les » tenir de droit. Le reste du pays qui n'a pas été conquis par » les croisés sera mis , suivant le mandement de l'Eglise , à la » garde de gens capables de maintenir et de défendre les » intérêts de la paix et de la foi , afin d'en pourvoir le fils uni- » que du Comte de Toulouse , après qu'il sera parvenu à un » âge légitime, s'il se montre tel qu'il mérite d'obtenir le » tout , ou seulement une portion , ainsi qu'il sera plus conve- » nable. » {Histoire générale de Languedoc , liv. 22, ch. 97.)

{i Le Pontife agité descend dans un jardin ; Il voit venir à lui le prélat Obicin.

A ses côtés marchait un jeune homme au front pâle , Dont les traits sont empreints de beauté martiale.

L'entrevue d'Innocent III et du jeune Raymond est racontée par l'auteur de la Canso contra los eretges albiges. Nous empruntons la traduction de M. Fauriel.

(( Là-dessus 1 archevêque Obicin se prend à parler : Seigneur, )) puissant Pape , bon et vrai père , Simon de Montfort a beau » t'envoyer ici son frère et levêque Foulque qui se fait son » avocat , à peu de chose se réduira l'héritage de don Simon. )) L'honorable neveu du roi ( d'Angleterre ) peut à bon droit » l'en chasser ; car s'il perd injustement la terre de son père , » du moins est-ce justice et raison qu'il garde celle de sa mère; » j'ai vu l'acte où de la main du notaire est écrit , que la cour )) de Rome et l'Eglise ont reconnu le douaire (de la comtesse); et » puisque vous êtes l'auteur et le garant de ce mariage , l'In- )) fant innocent ne peut être condamné ni perdu. 11 est fils lé- » gitime , de noble cœur , de gentilles manières , et du plus » haut lignage que l'on puisse dire. S'en ira-t-il donc par le )) monde , en malechance , comme un vil larron ? Alors no- » blesse est morte , et valeur est au néant. »

(( Non , cela ne sera point , dit le Pape , et il ne convient » pas que cela soit. Je donnerai au jeune Comte telle terre que » bon me semblera ; je lui donnerai le Vénaissin et ces ( pays ) » qui furent de l'Empereur; et s'il aime vraiment Dieu et

» l'Eglise sa mère , s'il n'est envers l'un ni l'autre traître ou re- » belle , Dieu lui rendra Toulouse , Agen et Beaucaire. »

(c Le jeune Raymond resta quarante jours à la cour de Rome , regardant et apprenant , écoutant et voyant de quelle manière le Pape se conduirait envers lui. Mais Pierre-Raymond de Rabastens lui dit à la fin : « Seigneur, nous n'avons désor- » mais plus rien à faire en cette cour ; plus nous y resterons , » plus , je crois , nous aurons d'ennui. — Seigneur , répond » alors Guillaume des Porcellets , allons savoir du Saint-Père » le Pape , comment nous pouvons nous accorder lui et nous. » — Il me plaît, dit l'Infant , que nous allions le lui deman- » der. » Et aussitôt que le Pape voit celui-ci , de l'air d'un homme qui soupire , il le prend par la main , le fait asseoir ; et l'Infant commence à lui déduire ses raisons : — « Seigneur, )) vrai Pape , voilà désormais le temps de partir ; puis donc » que je ne puis rester , et que tu n'as rien de plus à me dire , » que Dieu , toi et merci me soutiennent désormais ! je n'ai » pas de terre , pas même autant que j'en pourrais sauter. Et » puisque tu es mon père , celui qui doit m eduquer , je désire » que tu me montres la voie où je ne risque point de périr. — » Mon enfant , lui répond le Pape , tu as pris un sage parti , » et si tu observes les conseils que je vais te donner, tu ne )> pourras faillir en ce monde , ni en l'autre. Sache aimer , ho- » norer et remercier Dieu ; obéis aux saints commandements » de l'Eglise et aux siens ; entends la messe , matines et vê- » près ; honore le corps de Jésus-Christ par des offrandes ; » chasse l'hérésie et maintiens bonne paix ; n'assaille point les » monastères , ni les chemins , et ne prends point le bien d'au- )) trui pour augmenter le tien ; ne détruis point tes barons , )> et gouverne sagement tes sujets ; laisse-toi à merci vaincre » et gagner ; mais contre qui veut l'abaisser ou te dépouiller , » sache bien te défendre et garder ton droit. — Seigneur , dit » l'Infant , je ne puis que m'attrister , je ne saurais à la fois » poursuivre et fuir ; la pauvreté et le besoin sont par trop » durs à supporter ; n'ayant plus de terre , je ne sais de quel » côté me tourner , et il faut que je reçoive d'autrui de quoi » avoir des armes , et ne crois pas trop dire ( en assurant ) que

» je me sens plus fait pour donner et ôler, que pour deman- )> der el recevoir. — Ne fais, répond le Pape, rien qui te » rende désagréable à Dieu , et Dieu, situ le sers bien, te » donnera largement de la terre. Je fais garder pour toi le YTô- » naissin , Argcncc et Ceaucaire , dont tu pourras te conlen- » ter; et le comte de Montfort aura la seigneurie du reste, )) jusqu'à ce que 1 Eglise ait vu si elle doit te rétablir. — Sci- » gneur, dit l'Infant, il m'est dur d'entendre parler de partage » entre un homme de Linceslrc et moi ; et plaise à Jésus- » Clirist (jue jamais don Simon n'ait de seigneurie à diviser » avec moi! il faudra bien à la mort et en terre abandonner » ce gouvernement ; mais que l'un (ou l'autre) le possède tout » entier tant qu'il vivra. Et puisque je vois que tout se décide » par la guerre , seigneur , je ne souhaite et demande autre » chose , sinon que tu me permettes de conquérir ma terre , » si je peux. » Le Pape le regarde en poussant un soupir ; il le baise ensuite , et lui donne sa bénédiction. « Prends garde à » ce que tu feras , lui dit-il , et sache que tout ce qui s obs- » curcit a besoin d'être éclairci ; que Dieu notre Seigneur te » fasse bien commencer et bien finir , et permette que haute » et bonne aventure t'advienne ! » Là-dessus, le (jeune) Comte sort , et de journée en journée il arrive à Gènes , etc.

SOMMAIRE

Le jeune Raymond débarque à Marseille. — Il est porté en triomphe. — Plusieurs villes se déclarent en sa faveur. — Une armée se forme autour de lui. — 11 arme le château de Tarascon. — On l'invite à la fête annuelle. — Légende du Tarasque et de sainte Marthe. — Beaucaire se soulève en faveur du jeune Raymond. — Les Croisés sont assiégés dans la tour. — Lambert tenle une sortie. — Combat de Lambert et de Marcel. — Raymond se mêle aux combattants. — Lambert est repoussé. — Raymond prévoit l'arrivée de Montfort. — Il fait construire un mur d'enceinte.

Le vaisseau qui , trompant la fortune jalouse , Emportait les destins et l'amour de Toulouse , Sur les vagues d'azur pendant cinq jours bercé , Aux bords de la Provence est doucement poussé. Bientôt, de cette rive éclatante merveille, Apparaissent les tours de l'antique Marseille , Dont les fronts crénelés se dressent inégaux , Comme de noirs géants sortis du sein des eaux.

C'était dans la saison , où , du ciel qu'elle brûle , Tombe en torrents de feu l'ardente canicule ; Où le soleil plus vif semble embraser le jour , Et sur notre horizon prolonge son séjour.

Marseille, en ce moment, brillante, épanouie. Honore Saint- Victor, patron de l'abbaye. 1 Aux approches du soir, quand la brise des mers Remonte avec la vague et rafraîchit les airs ; Tel qu'un fleuve épandu qui déroule ses ondes , Le peuple se divise en troupes vagabondes ; Vers la sainte demeure un sentiment pieux Conduit des Marseillais l'essor religieux.

Tout-à-coup, dans le port qu'un jour plus doux éclaire ,

On a vu s'avancer une auguste bannière ;

Une croix que la pourpre entoure de splendeur ,

Et le mouton naïf, symbole de douceur.

Un cri s'est élevé : « Toulouse ! » A l'instant même ,

Un essaim tout joyeux redit ce nom qu'il aime ;

C'est Toulouse ! et ce cri , par cent voix répété,

Monte confusément du port à la cité ,

Passe au peuple; et bientôt la rumeur qui commence ,

Se propage, grandit, s'étend, devient immense.

« C'est lui ! le jeune Comte ! ô jour ! bienheureux jour !

» Le Pape qui l'absout le rend à notre amour.

» Le ciel le fait descendre aux rives de Provence ;

» Il ramène avec lui la joie et l'espérance ;

» Courons le saluer ; offrons au noble preux

» Le tribut de nos cœurs , et nos biens , et nos vœux ! »

Ainsi parlait le peuple. Au même instant la foule A travers les sentiers se précipite et roule ,

Criant: « Vive Toulouse! » et portant dans la main Les lauriers et les fleurs qu'elle cueille en chemin. Le concours est immense ; il envahit la grève ; Un vivat prolonge de tontes parts s'élève. Ainsi, lorsque, échappant des éclats d'an tison, L'étincelle s'attache à l'aride moisson , Le feu, que révélait une faible fumée, Bientôt roule et s'étend dans la plaine enflammée ; Il dévore en courant les trésors des guérets, D'un long réseau de flamme entoure les forôls; Et, couvrant les hameaux dans sa marche hardie, Jusqu'au fleuve lointain propage l'incendie.

Témoin de tant d'ivresse et de félicité ,

Le consul Marignac , au nom de la cité,

Dit au prince : « Seigneur, vous voyez notre joie;

» C'est notre bon destin , c'est Dieu qui vous envoie ;

» Soyez le bien-venu ! rendez au beau pays

» La gloire et le bonheur qui lui furent ravis.

» Vous venez pour chasser des hordes étrangères

» Et pour reconquérir les états de vos pères ;

)> Votre entreprise est sainte, et Dieu la bénira ;

» Sur votre front vainqueur l'olivier fleurira.

» Pour ces nobles projets, où nos bras vous soutiennent ,

» Nos trésors, notre sang, nos cœurs vous appartiennent, »

Le Prince ému répond : « Dieu m'arrache au tombeau ; » Des jours que j'ai vécus ce joui- est le plus beau ,

» Cher peuple! Oh! chers amis, que ne puis-je moi-même

» Vous presser tous ici sur ce cœur qui vous aime!

» Je veux de mes états chasser l'usurpateur;

» Si vous me secondez, mon bras sera vainqueur.

» Puissions-nous, en servant une cause si chère,

» Sauver en même temps ma patrie et mon père ! »

Il disait ; mille cris élèvent jusqu'aux cieux , Et Raymond, et sa gloire, et ses nobles aïeux; On l'enlève , et le peuple entier servant d'escorte , Au palais des consuls en triomphe on le porte. Les danses, et les chants, et les jeux animés, Mille feux à l'envi dans la nuit allumés , Et partout sur ses pas la foule qui se presse , Témoignent au héros de la publique ivresse.

Bientôt, de ce retour que tant de bonheur suit ,

L'agile renommée a répandu le bruit ;

Sur toute la Provence il s'étend, il rayonne;

Il descend vers la mer avec les flots du Rhône ,

Et les plus vifs transports partout l'ont accueilli.

Saint-Gilles, Tarascon, Arles ont tressailli;

Avignon s'est levé, son peuple se déclare ;

La cité qu'attendait l'honneur de la tiare , 2

Du héros dans son sein appelle le retour.

Ses consuls empressés ont devancé le jour ;

Prompte fut la nouvelle, et leur marche aussi prompte;

Aux portes de Marseille ils ont trouvé le Comte.

Aldiguier les conduit; vertueux orateur,

Noble par la parole autant que par le cœur. 3

« Sire Comte , dit-il , Avignon nous envoie ;

» Ma bouche est impuissante à vous dire sa joie ;

» Avignon vous attend. Tout ce peuple d'amis

)> Eût couru sur nos pas, si nous l'eussions permis ;

» Peut-être même , ardents à dissiper leurs doutes,

» Affamés de vous voir, ils remplissent les routes.

» A leur vœu le plus cher rendez- vous aujourd'hui;

» Vous êtes notre espoir, vous serez notre appui.

)) Des feux de la croisade , et du fer des batailles

» Votre héroïque bras défendra nos murailles.

)> Chef de gloire et d'honneur , vous conduirez nos pas ;

» Nos glaives vous suivront au milieu des combats ;

)> Notre sang est à vous ; notre ardeur est jalouse

)> De renverser Montfort , de délivrer Toulouse.

)> Ainsi nous sauverons nos amis , nos foyers,

» Et le monde affranchi bénira nos lauriers. »

11 disait. Ebloui de ce rêve de gloire ,

A tout ce qu'il entend le héros n'ose croire.

« Chers amis , répond-il , combien je suis heureux !

)> Je puis tout espérer de la faveur des cieux ;

)) Je me vois au milieu d'un peuple que j'adore.

» J'affranchirai ces bords ; nous ferons plus encore :

» Puisque , pleine d'ardeur pour le fils de son choix ,

» La Provence est armée et se lève à ma voix ,

» C'en est fait, ma fortune est à jamais changée;

» Montfort sera détruit, et Toulouse vengée.

» Je vous suis. » Le héros les presse dans ses bras ;

Puis , aux murs d'Avignon il dirige ses pas.

Mais , les rives du Rhône à peine côtoyées,

Ils ont vu s'avancer, enseignes déployées ,

Un immense concours qui marche au-devant d'eux.

Hommes, femmes, enfants, guerriers jeunes et vieux,

Se sont levés, remplis d'un élan unanime ;

Une semblable ardeur les pousse et les anime :

« C'est lui ! c'est notre espoir ! le ciel à notre amour ,

» A nos vœux, à nos pleurs, accorde son retour ! »

Criaient-ils, du plus loin que leurs yeux tout en larmes

Ont pu voir du héros le cortège et les armes.

(( Vive ! vive Toulouse ! » A ces cris répétés ,

Au-devant de Raymond , à flots précipités,

Ils se sont jetés tous , et leur amour embrasse

Le prince et son coursier dont ils suivent la trace.

Avignon l'a reçu ; loin de l'œil des mortels ,

Le héros se prosterne au pied des saints autels ; 4

Son front calme et pieux , sans pompe et sans cortège ,

S'humilie et rend grâce au Dieu qui le protège.

Le ciel de plus en plus lui prête sou appui,

Et déjà Tarascon s'est déclaré pour lui.

De la faveur d'en-haut cette nouvelle preuve

Redouble son ardeur; Raymond descend le fleuve;

Il s'avance; en tous lieux, à ses regards charmés,

Les peuples sont debout, les chevaliers armés; Les barons dépouillés, que la haine ou l'envie Exila dans les bois où s'abritait leur vie, Viennent doubler les rangs du jeune bataillon. Une naissante armée environne Raymond ; Sans cesse elle grossit; la foule qui s'entasse , Pressant autour de lui son imposante masse, Roule , comme un torrent de son lit échappé.

Ainsi , se détachant d'un sommet escarpé ,

Dépouillé tout-à-coup de sa couronne humide ,

La neige glisse et fuit sur la pente rapide :

D'abord, léger flocon qui se gonfle et descend ,

Roule silencieux , s'agglomère , s'étend ;

Entraîne dans sa chute une tempête blanche ;

Grandit, grandit encor. ... gronde.... c'est l'avalanche!!!

Terrible, elle s'élance; en ses bonds inégaux,

Emporte les forêts, engloutit les hameaux;

L'écho jette à l'écho l'effroi de son tonnerre ,

Et sa masse , en tombant , ébranle au loin la terre.

Le héros triomphant promène son drapeau ; Il saisit Tarascon , il arme le château , Remplit de combattants les tours de son domaine , Cavaillon , et Labaume, et Perne, et Malaucène; Au souverain d'Orange un message envoyé Lui donne dans ce prince un puissant allié. :>

Alors , dans Tarascon , qu'inspirait son histoire , G

D'une patronne auguste on exaltait la gloire;

De Marthe , dont le bras , protecteur du pays ,

Dompta le monstre impur qui dévorait ses fils ,

Et dont le saint tombeau, l'adorable relique,

Protège, heureux trésor, la sombre basilique.

Le prieur des consuls se présente à Raymond.

« Exaucez, lui dit-il, le vœu de Tarascon;

» La gloire et le bonheur sont partout où vous êtes ;

)> Daignez, jeune héros, présider à nos fêtes.

» Dans ce jour que consacre un rite solennel ,

» D'encens et de festons nous parfumons l'autel ;

» Le peuple , aux chants joyeux de sa reconnaissance ,

» Célèbre un souvenir d'heureuse délivrance.

» A Toulouse, où pourtant son nom est honoré,

» Le miracle de Marthe est sans doute ignoré;

» Vous l'ignorez aussi , je présume ; et peut-être ,

» Prince , trouverez- vous du charme à le connaître.

» Ecoutez ce récit , tel que l'ont raconté

» Nos vieux temps , pleins de grâce et de naïveté.

)> Dans ces jours où la foi , se révélant au monde , » Portait chez nos aïeux sa lumière féconde , » Notre contrée, en proie à de sombres terreurs, » D'un monstre dévorant subissait les fureurs. ))^ Formidable prodige, indomptable reptile, » Tout à la fois dragon, serpent et crocodile, » Du fleuve qu'il troublait et qui fut son berceau ,

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