‹ L'Épopée toulousaineChapitre 5 sur 17 · CHÂTEAU DE BEAUCA1KE · texte numérisé non relu

CHÂTEAU DE BEAUCA1KE

CHANT DIX-NEUVIÈME. -2'<l

» S'élançait le Tarasque, effroi toujours nouveau.

» Du fond de ces roseaux qui bordent le rivage ,

)> Parfois on l'entendait jeter un cri sauvage ;

» Et malheur au mortel que l'effroyable cri

» Surprenait sur la rive , ou loin d'un sur abri ;

» Dans sa gueule béante, ainsi qu'un vaste abîme,

» Le monstre avait bientôt englouti sa victime.

» Cette chair qu'il broyait sous sa cruelle dent ,

» Pouvait seule assouvir son estomac grondant;

)) Une faim implacable irritait ses entrailles ;

» Le tissu jaunissant de ses larges écailles

» Eût défié la flamme et repoussé le fer;

» Sur une aile bruyante il s'élevait dans l'air;

» Et, déroulant sa queue en longs anneaux traînante,

» Distillait le venin de sa bave sanglante.

» Et tous fuyaient le monstre ; on n'aurait pu trouver )> Un bras pour le combattre, un cœur pour le braver. » Dieu les prit en pitié : la sainte Providence » Daigna conduire Marthe aux rives de Provence. » Son pieux dévouraent, que le malheur émut, » D'un peuple infortuné conspira le salut. » Faible femme , et n'ayant d'appui que la prière , » Elle va du Tarasque affronter la colère. )> Le cri fatal s'élève; à ce cri qu'elle entend, » Sur le bord consterné Marthe aussitôt descend. » Le monstre l'aperçoit qui s'agenouille et prie; )> Il semble , à cet aspect , redoubler de furie.

» Il pousse un second cri , secouant à grand bruit

» Le sonore appareil de son dos qui reluit;

» Il ouvre de ses dents la formidable enceinte,

» S'élance et semble prêt à dévorer la sainte.

» Marthe disait : « Ce peuple est promis à ta loi ;

» Etends sur lui ton bras, grand Dieu , révèle-toi ! »

)) A ces mots, ô prodige! ô puissance divine!

)) Le Tarasque est dompté; son front hideux s'incline;

» Sa fureur l'abandonne ; il semble se traîner ,

» Se roule aux pieds de Marthe et se laisse enchaîner.

» La sainte conduisait, ô merveilleux spectacle!

» Le monstre désarmé , vaincu par le miracle ,

)> Et le montrait au peuple encor muet d'effroi ,

» Qu'un triomphe si beau convertit à la foi.

» Du bienfait immortel, par un pieux hommage,

» Nos cœurs reconnaissants reproduisent l'image :

» Furieux et vaincu , tous les ans enchaîné ,

» Un Tarasque de bois dans nos murs est traîné;

» Et de Marthe, à nos yeux, par un touchant symbole,

» Une vierge naïve accomplit le doux rôle. »

Il dit. Un peuple immense accourt de tous côtés ; Ses flots devant Raymond se sont précipités ; Et bientôt apparaît du Tarasque sauvage , Du monstre furieux la gigantesque image. Un mouvement factice anime ce grand corps ;

Dans ses flancs caverneux , de mobiles ressorts Agitent à la fois les anneaux du reptile , Ses ailes de dragon , son front de crocodile , Et son immense queue , épouvantail que suit Un flot de curieux qu'elle écarte à grand bruit. Soudain la scène change ; une vierge ingénue Marche au monstre irrité , qui s'arrête à sa vue. A peine elle a touché de sa baguette d'or , Ce front hideux qui tremble et fait trembler encor, Le monstre a dépouillé sa fureur expirante ; Il suit, humble captif, la vierge triomphante. La jeune fille alors, comme un superbe don , Amène sa conquête aux genoux de Raymond. Le héros lui sourit ; sur son front qu'elle penche Il pose avec amour une couronne blanche; Il l'embrasse , et lui donne une agrafe en émail , Des bracelets d'or pur , un collier de corail ; Enfin un voile blanc qu'elle attache avec joie , Tissu riche , où l'argent rayonne dans la soie. Le peuple, plein d'ivresse, applaudit au héros Que le succès appelle à des succès nouveaux. Raymond croit accomplir un magnifique rêve.

Au bruit de ses progrès, Beaucaire se soulève. Telle , sous le linceul dont les prés sont couverts , Quand la neige s'entasse au souffle des hivers, Perce et brille à nos yeux la verdure cachée , Sitôt que d'un rayon le soleil l'a touchée.

lieaucaire , qui gérait sous un sceptre d'airain ,

Appelle dans ses murs le jeune souverain ;

Les Franks sont assaillis; condamnée à la fuite ,

Au sommet du donjon la croisade s'abrite.

Là, Lambert de Limoux a rangé sous ses lois,

Les soldats de Montfort , champions de la croix.

Quel appui soutiendra cotte héroïque bande?

Le nombre?... il est petit; la valeur?... elle est grande.

Lambert compte sur eux pour garder à Montfort ,

A défaut de la ville , un poste dans le fort.

Mais , à travers le Rhône essayant le passage , 7 Déjà des habitants s'avançait un massage. En foule ils sont entrés dans de légers bateaux; Mille joyeux refrains ont frappé les coteaux. L'onde à coups mesurés s entr'ouvre sous les rames ; Sur la cime des mâts les voltigeantes flammes , Aux brises du matin balancent leurs couleurs : Le gouvernail , paré de lauriers et de fleurs , Se meut avec lenteur sous la main attentive, Et semble impatient d'atteindre l'autre rive. On aborde ; à l'aspect du message attendu , Au bord retentissant le prince est descendu. Du peuple de Beaucaire il a reçu l'hommage; Il s'élance aux bateaux qui bordent le rivage; Sous l'aviron bruyant les vagues ont blanchi ; La brise le seconde et le fleuve est franchi. Les hautbois , les clairons , l'éclatante trompette ,

Du héros toulousain célébrant la conquête, Proclament les transports du joyeux habitant.

Du haut de ces créneaux, Lambert qui les entend,

Des apprêts belliqueux contemple la menace,

Et de ses compagnons réveille ainsi l'audace :

« Amis , que nul de ceux que je commande ici

» De tout ce qu'il a vu ne prenne de souci.

)> Ces succès qu'on exalte et que moi je méprise ,

)) Ne sont qu'un coup du sort , l'effet d'une surprise.

)> Un parti sans espoir, qu'on croyait étouffé,

» S'est levé tout-à-coup : le nombre a triomphé:

» Voilà tout. Laissons-lui ces trompeuses amorces:

» Qirïl se dise vainqueur! nous conservons nos forces.

» Qu'importe qu'un moment, nous prenant en défaut,

» La révolte ait vaincu dans un premier assaut?

» La révolte, s'il faut défondre sa victoire,

» Comptera plus d'un jour néfaste pour sa gloire.

» De ces présomptueux méprisons le fracas ;

» A l'abri de ces murs nous ne les craignons pas.

» Député vers Montfort , un messager fidèle

» De cet acte insensé lui porte la nouvelle.

» Montfort, n'en doutez pas, viendra nous secourir;

» A notre premier cri vous le verrez courir;

)> Et ces vainqueurs d'un jour , livrés à sa colère ,

» Pourront se repentir d'un triomphe éphémère.

» Quelques jours de constance, et vos fronts glorieux

» Sortiront de ces murs , fiers et victorieux. »

2/i6 CHANT DIX-NEUVIÈME.

Cependant, sous les yeux du guerrier plein d'audace , On presse les travaux , on resserre la place. Dans les murs de Beaucaire, objet de son dédain, Tout s'enflamme et se meut par un élan soudain. Cédant à son ardeur , le peuple prend les armes ; Il est debout; il marche, affrontant les alarmes. Dix mille combattants, à la voix de Raymond, De leur chaîne vivante ont entouré le mont, Où s'élève la tour que son rocher protège; Il dispose l'armée, il commence le siège. Un immense croissant , par le fleuve arrêté , Appuie au bord de l'eau sa double extrémité. Dans cet arc menaçant que le Rhône resserre, Lambert emprisonné , comme un aigle en son aire , S'indigne; au pied du fort le fleuve réunit Trente bateaux armés que Tarascon fournit. Ainsi, de toute part on le cerne, on le presse; Il n'a plus que le ciel de libre , en sa détresse ; Ni vivres , ni soldats ; nul appui , nul secours Ne peuvent pénétrer dans ce nid de vautours ; La campagne est gardée, aussi bien que le fleuve ; Tout prépare à Lambert une funeste épreuve ; Et , si Montfort bientôt ne vient le délivrer , Les plus cruels besoins doivent le dévorer.

La gloire de Raymond , sa haute renommée De nombreux partisans ont grossi son armée. Sur ses pas accourus , cent nobles chevaliers

Brûlent , en combattant , d'affranchir leurs foyers. Là , brillent tour à tour Rostan de Charbonnière , Raoul, qui des combats essayait la carrière; Adhémar , Cavailhon , Arbert le chapelain , Dragonet, Albétan , et Raymond Gaucelin. Ils sont quatre Raymonds ; le plus jeune des quatr Des murs de Montauban s'échappa pour combattre L'autre dans Rabastens se joignit aux routiers; De Nîme et d'Avignon sortirent les derniers. Tous veulent attacher des lauriers à leur tête; Tous brûlent de monter à lassant qu'on apprête.

Août répandait les feux d'un ciel étincelant ; Les ondes ont tari sur le rocher brûlant. Les guerriers que retient l'infranchissable enceinte , Des tourments de la soif déjà sentent l'atteinte : Les vins sont épuisés, les citernes sans eau. Soit qu'on eût craint déjà le dévorant fléau , Soit que pour le danger d'une attaque imprévue, La prudence songeât à garder une issue, Sur le flanc du rocher, grossièrement construit, Du rempart jusqu'au fleuve un escalier conduit. Quelques infortunés qui perdent l'espérance, Dévorés par la soif, chassés par la souffrance, Aux ombres de la nuit osant se confier , Tentent furtivement le périlleux sentier; Mais , partout vigilante et gardant le rivage , La troupe de Raymond leur ferme le passage.

On les a découverts , on les a repoussés;

D'une grêle de traits assaillis et perces,

Aux crêtes des rochers dont le mont se hérisse ,

Ils courent, pleins d'effroi , longeant le précipice,

Chancellent; et, roulant d'une immense hauteur,

Tombent au sein des flots que cherchait leur ardeur.

Bientôt, pour leur ravir jusqu'à celle espérance,

Des enfants d'Avignon une troupe s'élance ;

Au flanc de la montagne on les voit s'accrocher;

Le pic au bec de fer entame le rocher;

La pierre éclate , et, loin de la brèche profonde,

Roule et tombe à grand bruit dans le Rhône qui gronde.

Vainement le château, comme un volcan maudit ,

Jette aux fiers assaillants sa lave de granit;

Rien ne peut ralentir leur attaque intrépide;

Us redoublent leurs coups sous la grêle homicide .

Et leur audace ébranle , et disperse, et détruit

L'escalier dans le roc depuis longtemps construit.

Lambert voit sans pâlir celte atteinte nouvelle; Mais de ses compagnons la fermeté chancelle. Par de rudes combats tant de fois éprouvés , A l'aspect des tourments qui leur sont réservés , Ces guerriers, maudissant leur impuissante épée, Cèdent au désespoir dont leur âme est frappée ; Des murmures confus trahissent leur chagrin. Lambert, qui les entend, affecte un front serein, 8 Et leur dit : « Dans ces murs le sombre ennui me gagne.

C LIANT DlX-jVEUVIÈME. 249

» Mes amis, aujourd'hui parcourons la campagne;

» A sortir du château j'ose vous convier.

» — Donnez-nous donc d'abord l'aile do l'épervier, *

» Dit Barrai : sans cela pour nous point de sortie ;

» Je crains qu'un tel projet ne passe pour folie.

» — Eh bien ! nous tenterons le destin des combats,

» Repart Lambert. Amis, qui veut suivre mes pas,

» Qu'il s'arme ! pour sauver ces étroites murailles ,

» Jetons à l'ennemi le défi des batailles !

» Nous, dont les vieux exploits ne peuvent se compter,

» Des combattants d'un jour pourraient nous arrêter?

)) Donnons-leur aujourd'hui des leçons de courage ;

» Dans leurs rangs écrasés frayons-nous un passage;

» Puis, de notre avenir n'ayons aucun souci ;

» Beaucaire fournira tout ce qui manque ici. »

Il dit; chacun approuve, et tous prennent les armes;

La trompette a donné le signal des alarmes :

Le large rempart s'ouvre , et le noir bataillon

Descend, comme un torrent, sur le camp de Raymond. 9

Mais le jeune héros , dont il frappe la vue ,

N'a pas été surpris par l'attaque imprévue.

Suivi de Dragonet, des barons déposés,

Intrépide, il s'élance au-devant des croisés;

De leur effort subit il comprime l'audace ;

Où le danger l'appelle, il se montre et fait face.

Et cependant Marcel , qui court de rang en rang ,

Donne partout l'alarme et fait armer le camp.

Le clairon retentit , les Provençaux accourent : Ils fondent sur Lambert , le poursuivent , l'entourent ; Le peuple impétueux , et prompt à s'exciter Dans ce combat sanglant vient aussi se jeter. Alors ce sont des cris , des fureurs , des menaces : On remplit chaque rue, on encombre les places: Autour des combattants vainqueurs , ou repoussés , La foule est si nombreuse et les rangs si pressés , Que le chef s'étourdit . le soldat s'embarrasse : On se croise , on se mêle , on se heurte , on s'entasse. Le destrier fougueux . qui voudrait s'élancer , Bondit, impatient, et ne peut avancer; Les bras sont enchaînés , et le glaive inutile Arrête . malgré lui , sa fureur immobile.

Cependant, sur le front des guerriers de la croix Une grêle de traits tombe du haut des toits : Les archers, dont l'œil sûr est l'infaillible guide, Leur adressent de loin la flèche au vol rapide. Dans cet amas confus des coups sont échangés; Les uns sous le poignard périssent égorgés ; Les autres . renversés sur ce sanglant théâtre , Sous les pieds des chevaux sont foulés sans combattre. Tels les épis nombreux que l'aire a rassemblés, Par le fléau battus . bondissent mutilés ; Ainsi le vendangeur que Torage menace .

Se hâte d'écraser les grappes qu'il entasse.

Lambert ne peut souffrir qu'on arrête ses pas ;

A tant de résistance il ne s'attendait pas.

Il recule, il s'indigne, il gourmande sa troupe.

De vingt guerriers choisis il forme un premier groupe ,

Met Barrai à leur tête , et leur dit d'avancer.

Mais bientôt on les voit fuir et se disperser,

Tant le choc est sanglant , l'accueil rude et funeste !

Trois sont tombés ; la fuite a protégé le reste.

<( Lâches ! criait Lambert ; ignoble et vil troupeau ,

» Est-ce ainsi qu'on défend l'honneur de son drapeau? »

11 lance au même instant une troupe nouvelle ,

Qui fond avec ardeur , résiste , et puis chancelle.

La fureur dans les yeux , Lambert la voit plier.

A ce second échec qui vient l'humilier,

<( Allons , dit-il , moi-même ! il faut que je leur montre

» Comment on doit frapper en semblable rencontre. »

Aussitôt il s'élance, et, brandissant l'acier,

Il presse et fait bondir son rapide coursier.

Il frappe de sa lance, il abat, il renverse

Deux jeunes combattants de fortune diverse.

L'un vint de Sisteron ; vieillard aux blaucs cheveux ,

Son père labourait le champ de ses aïeux.

L'autre, fils d'un baron au superbe domaine ,

Voyait couler le Gard sous l'arcade romaine. 11

Un vain désir de gloire et des vœux trop ardents

Poussèrent aux combats ces jeunes imprudents ;

L'amitié les unit ; la lance courroucée

Termine leur carrière à peine commencée. Lambert frappe toujours ; sous le bras du guerrier Le sang ruisselle , et nul n'ose le défier.

Marcel accourt; Marcel, loin des yeux de son maître,

Par quelque coup hardi veut se faire connaître.

Il s'avance, modeste et d'un pas mesuré.;

Son regard, son maintien, son bras est assuré.

Il va droit à Lambert qui rit de son audace,

Et lui jette en ces mots sa superbe menace:

<( Toi ! vouloir m'attaquer , impuissant troubadour !

» Prends-tu ces jeux sanglants pour des joutes d'amour '?

» Ces rudes gantelets , ces armes profanées

)) Chargent d'un poids trop lourd tes mains efféminées.

» Crois-moi, prends la ma ndorc , et cède à les penchants;

» Aux pieds de la beauté va soupirer tes chants;

» Je ne le juge pas digne de ma colère;

» Rends grâce à ma pitié, dût-elle te déplaire. »

Marcel répond : « Tu peux, implacable guerrier , » Répandre tout mon sang, mais non m'humilier. » Si finsultc avilit, la mort n'est pas sans gloire. » Le troubadour poursuit une double victoire; » Sous sa main, dans des jeux que tu ne connais pas, » La mandore succède au glaive des combats. » Va! ne crois pas ce sang qu'irrite ton offense, » Indigne de couler sous le fer de ta lance.

CHAiNT DIX-NEUVIÈME. S » Défends le lien ! »

Il dit; et d'un choc vigoureux, Sa lance atteint Lambert, le frappe entre les yeux. Lambert, presque atterre, dissimule l'outrage. « J'admire ta vigueur, et j'aime ton courage. » Bien, dit-il: maintenant, à mon tour. » Et soudain Sa lance a retenti sur l'armure d'airain. L'ouvrier la doua d'une trempe invincible, Et l'armure d'airain résiste au coup terrible. Le coursier de Marcel , par le choc ébranlé , Recule ; sous l'effort son maître a chancelé ; Mais, raffermi soudain, il se remet en selle, Et porte sur Lambert une attaque uouvclle. La lance frappe encor ; sous le fer aiguisé , Se divise en deux parts le casque du croisé , Qui bondit de fureur; et, rejetant sa lance, Saisit sa large épéc , et sur Marcel s'élance. Le troubadour l'attend, ferme sur fetrier ; Il provoque lui-même un combat meurtrier. Le glaive est dans ses mains , le glaive des batailles , Où se lit eu éclairs l'heure des funérailles. Trente coups sont portés ; l'armure retentit ; Sous l'acier foudroyant l'étincelle jaillit. Marcel , que secondait son ardeur renaissante , Poursuit son ennemi d'une attaque incessante; De son orgueil superbe il punit les mépris , Et révèle un héros à ses regards surpris. Lambert , sous les assauts que son rival prodigue ,

Ruisselant de sueur, accablé de fatigue,

Se défend avec peine ; et sans doute , en ce jour ,

La victoire eût paré le front du troubadour ,

Si de nombreux croisés qu'un si grand danger presse ,

De leur chef haletant n'eussent vu la détresse.

Us accourent : Barrai, Cauderon, Adalbert,

Vingt autres sont venus au secours de Lambert.

Du côté de Marcel , que leur présence irrite ,

Ardente à repousser l'irruption subite,

Une troupe survient; torrent impétueux,

Qui jette aux combattants ses flots tumultueux ,

Les sépare , et termine une lutte acharnée ,

Qui devait de Lambert trancher la destinée.

Bientôt , de la mêlée affrontant les hasards , Sur les corps mutilés et les membres épars, Raymond s'avance; il court ; sa lance foudroyante Brille sur les croisés , les frappe d'épouvante. Lambert dispute en vain , honteux de ses mépris , Un sol jonché de morts et de sanglants débris ; Des guerriers qu'il commande il voit tomber l'élite ; Cet échec le confond, et son orgueil s'irrite. Le front humilié, plein d'un sombre dépit, Il cède le terrain que son bras défendit ; Des rangs d'un ennemi dont le succès l'indigne , Il renonce à forcer la formidable ligne, Et , n'espérant plus rien d'un téméraire effort , Il rappelle sa troupe et rentre dans le fort.

La valeur du héros, après un jour de gloire,

Ne s'est pas endormie au sein de la victoire.

Le siège ! . . . tout est là !.. . Peu content d'approcher ,

Il aspire à gravir l'indomptable rocher;

Des soldats de Lambert il fera sa conquête;

Il prétend les forcer jusque dans leur retraite.

Sous ses yeux vigilants, par ses sages avis,

Des ordres sont donnés, des travaux accomplis.

La hache a dépouillé les montagnes voisines ;

On assemble, on construit les puissantes machines;

Les pierriers , dont le jet franchit le plus haut mur ,

Et poursuit l'assiégé sous l'abri le plus sûr ;

La baliste , qui gronde au milieu des batailles ,

Et le bélier d'airain qui brise les murailles.

Mais ce n'est pas assez de ces premiers efforts, Raymond doit prévenir les dangers du dehors; Sa prudence l'inspire; il ne veut pas attendre Que Montfort l'inquiète, ou puisse le surprendre. Des ennemis viendront; Montfort ne peut manquer, Pour délivrer les siens , de venir l'attaquer. Une ligne s'étend du fort jusqu'à la grève; 12 Là , sous l'œil du héros , un mur puissant s'élève; Il s'arrondit , immense , et dans son large flanc , Il enferme à la fois et la ville et le camp. Nul ne demeure oisif; le peuple est dans l'ivresse ; Les vieillards, les enfants, les femmes, tout s'empresse Chacun brûle d'ardeur , veut marcher le premier ;

Leur troupe semble croître et se multiplier.

Comme on voit sur les mers, au souffle des orages,

Le mousse au pied hardi grimper dans les cordages;

Tels sur la haute échelle on les voit s agiter;

L'ouvrier diligent descendre et remonter;

Les groupes se former; jeunes et vieux ensemble

Transporter, en chantant, le lourd fardeau qui tremble;

Les assises grandir, se courber les arceaux,

Les tours au noble aspect denteler leurs créneaux ,

Et la muraille enfin , naguère encor sous l'herbe ,

Ceinture de granit , lever son front superbe.

Tels, au mois des amours, sous les feux du matin, Des essaims bourdonnants volent dans un jardin; Sur la tige fleurie égarent leur caprice , De trésors parfumés dépouillent le calice, Traînent l'aile; et, courbés sous le poids du larcin , Emportent dans la ruche un odorant butin.

1 Marseille , en ee moment , brillante , épanouie , Honore Saint-Victor, patron de l'abbaye.

Saint Victor de Marseille élait un soldat chrétien si zélé , qu'il allait pendant la nuit visiter les fidèles , et les encourager au martyre. 11 souffrit le martyre par les ordres de l'empereur Maximien et après la légion Thébéenne. La célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille , fut fondée par saint Cassien , vers l'an 409. La fête de Saint- Victor est fixée au 21 juillet. ( Voir l'Histoire ecclés. de Fleury , 1. 2 et 4.

2 La cité qu'attendait l'honneur de la tiare.

L'on sait qu'Avignon devint le séjour des Papes en 1308 ; cette ville fut vendue à Clément VI par la reine Jeanne de Naples , en 1 348 , pour la somme de 80,000 florins d'or. II. 17

3 Aldiguier les conduit ; vertueux orateur , Noble par la parole , autant que par le cœur....

L'auteur de la Canso a raconté l'arrivée des Raymonds en Provence et l'accueil qui leur fut fait dans cette contrée.

4 Avignon l'a reçu ; loin de l'œil des mortels, Le héros se prosterne au pied des saints autels.

« Ils (les deux Comtes de Toulouse) entrent d'abord dans la » cathédrale pour faire leur prière. »

(( El raostier sen intrero per far las orasos. »

( Canso , vers 3825.)

5 Au souverain d'Orange un message envoyé Lui donne dans ce prince un puissant allié.

« Après quoi, ayant pris le conseil de ses barons , il s'en va » vers Orange résolu et satisfait. Un traité est conclu entre le )> prince (d'Orange) et le Comte, (un traité) d'alliance et )> d'amitié qu'ils arrêtent entre eux. » ( Canso , vers 3838-39- 40-41. Traduction de M. Fauriel. )

(' Alors , dans Tarascon , qu'inspirait son histoire , D'une patronne auguste on exaltait la gloire....

<c C'est une tradition généralement admise à Tarascon , que Marthe, sœur de Marie-Madeleine , vint avec sa suivante Marcelle dans cette ville , où elle apporta la foi chrétienne. Le pays était alors ravagé par un monstre qu'on appelait le Tarasque , du nom de la ville. Marthe , dit-on , l'enchaîna avec sa ceinture et en délivra le pays.

» Cette légende , assez semblable à celle de la Gargouille de Rouen , de la bêle du Gévaudan et de plusieurs autres , donna lieu , par la suite , à des jeux singuliers qu'on célébrait chaque année le jour de la Pentecôte. Des hommes de peine , costumés uniformément , allaient , vers midi , chercher le Tarasque pour le conduire hors de la porte Jarnègues. Le Tarasque , représentation d'un dragon monstrueux, était formé d'un assemblage de cerceaux recouverts d'une toile peinte ; ses pattes

étaient armées de griffes , sa queue écailleuse et plusieurs fois recourbée ; sa tête tenait du taureau et du lion. Cette effrayante ligure était portée par une douzaine d'hommes, et l'un d'eus s'introduisait dans le corps du Tarasque pour en faciliter les mouvements ; des fusées étaient attachées aux narines de l'animal , et l'on y mettait le feu au moment où la course commençait. Cette course était de nature à inspirer de la terreur ; le Tarasque s'agitait en tous sens , comme s'il était animé de fureur et de rage ; plus d'une fois la rencontre de cette hideuse Qgure a été funeste aux habitants.

» Les jeux du Tarasque furent célébrés plusieurs fois dans le château de Tarascon , en présence du roi René et de sa seconde femme , Jeanne de Laval, et le Tarasque continua à s'y rendre chaque année ; mais depuis 1789 , ces jeux ne sont plus exécutés que dans les occasions extraordinaires , et bientôt , sans doute , ils seront entièrement oubliés.» ( Histoire pittoresque et anecdotique des anciens châteaux , par M. de Tibiage. )

7 Mais , à travers le Rhône essayant le passage , Déjà des habitants * s'avançait un message. En foule ils sont entrés dans de légers bateaux ; Mille joyeux refrains ont frappé les coteaux.

« Au siège de Beaucaire vint le (jeune) et noble Comte , marchant droit vers la porte , à travers les champs. Du conseil des plus loyaux habitants de la ville , les portes lui sont livrées et les clés rendues ; et le voilà menant grande joie avec ses amis de cœur. La gent d'Avignon arrive sur des bateaux , par le Rhône ; celle de Tarascon sort en courant hors de ses murs ; elle passe l'eau et s'avance à travers le jardin. La foule va , criant dans Beaucaire : « Vive notre bon seigneur ! Dans » la ville est entrée la joie de nos âmes ; il n'y restera bientôt » plus de Français , ni de (don) Barrai. » Et tous , en criant ainsi d'aise et de plaisir , se retirent ( pour se reposer ) et occupent les maisons. » ( Canso , de vers 3916 à 3930 , traduction de M. Fauriel. )

* D« Beaucaire.

8 Lambert , qui les entend , affecte un front serein ,

Et leur dit : « Dans ces murs le sombre ennui me gagne. » Mes amis , aujourd'hui parcourons la campagne ; » A sortir du château j'ose vous convier. » — Donnez-nous donc alors l'aile de l'épervier , » Dit Barrai »

« (Cependant) Lambert de Limoux, à qui appartient le souci ( de la défense du château ) , tient parlement avec ses compagnons ; il raisonna sagement et en termes vrais : « Sei- » gneurs , nous voici enfermés en tours et en chambres ; » l'ennemi a dressé des barrières contre les portes du château, )> de sorte que personne ne peut sortir , à moins de se faire » épervier ; et je vois des engins montagnards venir ( à » chaque instant ) les pierres dont ils nous assaillent partout » où nous paraissons pour nous défendre. Dans l'urgente » nécessité qui nous presse , nous devons être tous ouvriers , » et travailler à des défenses pour nos murs balaillers. Il nous » est arrivé en peu de temps un grand mal ; ils nous ont ôté » l'eau , nos ponts , et notre escalier ; mais nous avons encore » des subsistances pour deux mois entiers ; après cela , si » nous y sommes forcés , nous mangerons nos destriers. Le )) jeune Comte est de droit héritier du château ; et s'il peut » venir à bout de nous , de manière à nous tenir captifs , il » nous fera bien voir qu'il ne veut pas de nous pour feuda- )) laires. Ainsi donc vaut mieux pour nous mourir que d'être » pris par lui. » {lbid., vers de 4082 à 99. Fauriel.)

9 Le large rempart s'ouvre , et le noir bataillon Descend , comme un torrent , sur le camp de Raymond.

« Mais la mortelle guerre ne tarde pas à s'aviver. Don Lambert de Limoux , le sénéchal , Guillaume de la Motte , Bernard et Adelbert Faulx , font armer leurs troupes , hommes et chevaux ; ils sortent par la porte du château et du port , ils entrent dans les rues , s'y précipitent à grands sauts , et criant : « Montfort ! Montfort ! » Il faut ici parler d'autre chose ; ici recommencent les dommages et les maux ( de la guerre). Du milieu de la ville s'élèvent des clameurs , un tumulte ; tout le peuple court aux armes , et grande est la

presse des barons provençaux. Us font sonner leurs trompettes , déploient leurs enseignes , et crient : « Toulouse ! Toulouse ! » ils courent sur l'ennemi ; ils lui lancent force dards , flèches et cailloux ; (ils le frappent) de lances, d'épieux, depées, de haches de toute espèce , de masses et de bâtons ferrés ; et d'en haut des fenêtres , ils l'accablent tellement et de tous les côtés de lourds carreaux qui brisent tout , poitrails , boucles et écus , qu'ils le mènent , battu de coups mortels , jusqu'à ce que , par force et non de gré , il rentre dans la forteresse. » {Ibid., 3929 à 3950. Fauriel.)

10 On se croise , on se mêle , on se heurte, on s'entasse. Le destrier fougueux, qui voudrait s'élancer, Bondit, impatient, et ne peut avancer;

Les bras sont enchaînés , et le glaive inutile Arrête , malgré lui , sa fureur immobile.

Une semblable circonstance est décrite par l'auteur de la Canso , dans un engagement ( devant Beaucaire ) où figure Montfort :

(( 11 entre dans la mêlée et commence le carnage, abattant grand nombre de servants et de damoiseaux ; mais telle est la foule de ceux de la ville , qu'au bout d'un instant la mêlée devient si épaisse , qu'il n'y a plus lieu pour les beaux coups de lance et les combats singuliers. » [Canso , vers 4562 à 4566. Fauriel.)

11 L'autre, fils d'un baron au superbe domaine , Voyait couler le Gard sous l'arcade romaine.

Le poète fait allusion à la magnifique construction romaine que l'on admire à quatre lieues de Nîmes , et qui , après vingt siècles d'existence , est encore debout . Ce monument curieux, qui ne brille ni par la symétrie, ni par l'élégance, mais qui étonne par la hardiesse et la lourde solidité de sa construction, était tout simplement un aquéduc destiné à conduire les eaux des sources d'Alais aux fontaines de Nîmes, cité romaine.

12 Une ligne s'étend du fort jusqu'à la grève;

Là, sous l'œil du héros, un mur puissant s'élève.

Nul ne demeure oisif ; le peuple est dans l'ivresse ;

Les vieillards , les enfants , les femmes , tout s'empresse

« Ils (les Provençaux) commencent le mur, la terrasse et le perron , et jamais à nulle bâtisse vous ne vîtes si nobles maçons ; ce sont des chevaliers et des dames qui apportent les pierres , des damoiseaux et des donzelles les fascines et le charbon , disant chacun ballade , verset ou chanson , et ils ont fait en peu de temps tant d'ouvrage, qu'ils n'ont désormais plus à craindre ni Français , ni Bourguignons , etc. »

SOMMAIRE

Montforl apprend l'insurrection de la Provence. — Il arrive devant Beaucaire. — I! veut s'emparer du fleuve ; il est repoussé. — Les Provençaux creusent une voie souterraine. — Lambert les repousse. — Détresse de Lambert. — Résolution de ses compagnons. — Ils aiborent des signaux de détresse. — Le faucon de Lambert.

— Montforl se décide à attaquer. — Succès de Montfort. — ■ Lambert attaque à son tour. — Marcel le combat et le repousse. — Les Marseillais s'emparent du camp de Montfort. — Succès de Raymond. — Combat de Raymond et de Berlitz : Berlitz est tué. — La nuit sépare les combattants. — Conseil tenu dans la tente de Montfort.

— 11 abandonne à Raymond le ebâteau de Beaucaire.

Tandis que de Raymond la vigilance habile Entourait de remparts et son camp et la ville, Montfort hâtait sa marche. Il apprit à la fois Le retour du héros, ses rapides exploits; . L'élan des Marseillais, d'Avignon, de Beaucaire, Et le soulèvement de la Provence entière. A ce récit fatal, d'abord silencieux , Il frissonne ; un feu sombre étincelle en ses yeux ; Son sang ému bouillonne , et sa fureur éclate : « Perfides Provençaux ! vil peuple ! race ingrate ! )) Est-ce ainsi que tu sais te soumettre à ma loi ? » Peut-être ignores-tu tes devoirs envers moi. . .

» Je te les apprendrai ! . . . ton insigne arrogance » N'attendra pas longtemps sa juste récompense. » Oh! qu'il tarde à ma haine, à mon cœur outragé, » De me montrer à toi triomphant et vengé ! » Quand pourrai-je à mon gré détruire ta merveille , » Et broyer sous mes coups les remparts de Marseille ! . . » Allons ! donnons encor le signal des combats ! » Défenseurs de Muret, venez, suivez mes pas! » Marchons ! faisons briller nos armes invincibles; » A ces guerriers félons portons des coups terribles! » Dieu combattra pour nous ; le chemin est ouvert , » Pour écraser Raymond et délivrer Lambert. »

11 dit. De sa fureur complaisant émissaire ,

Lévis , le maréchal , jette son cri de guerre ,

Qui roule , se prolonge , et , d'échos en échos ,

Des tyrans de Toulouse a troublé le repos.

A ce cri , cent pennons sortent de leurs tourelles ;

Montfort voit accourir ses complices fidèles;

Tous ceux dont la croisade a reçu quelque appui ,

Evêques et barons, rangés autour de lui;

Foulque , Thédise , Arnaud , et pour conseil suprême

Un cardinal , guerrier dont l'arme est l'anathème.

Cent nobles chevaliers au courage aguerri ,

Guy , frère de Montfort , et son fils Amaury ;

Alard , qui dans les camps nourri dès son jeune âge ,

Fait briller sa franchise autant que son courage ;

Sire André le Flamand , Pierre Mirs et Thibaut ,

El Monteil , et Pelet, et Berlitz , et Raimbaut ; Pierre de Saint-Priest , Jean de Sémic le brave ; Corneil , chez l'Africain pendant huit ans esclave , Et le seigneur de Baux , Guy de l'Herm et Lascy, Et Gautier de Pradelle, et Foucaut de Bercy; Puis cent autres, au bruit des fanfares guerrières , Accourent à l'envi , déployant leurs bannières. On marche jour et nuit ; ni halte , ni retard ; On a franchi l'Atax , et l'Hérault , et le Gard ; On pousse au Rhône ; enfin , le jour naissant éclaire Le rocher formidable et la tour de Beaucaire.

Sous les sombres créneaux , par la soif opprimés ,

Les croisés gémissaient , lentement consumés ;

Prêtant l'oreille au vent qui frappe ces demeures,

Espérant des secours, Lambert comptait les heures.

Ainsi , quand la tempête a soulevé les mers

Et fait trembler la plage au choc des Ilots amers,

La femme du marin , de terreur éperdue ,

Cherche au loin le vaisseau dans la sombre étendue ,

Lève les mains au ciel, et, tombant à genoux,

Implore avec ses fils le retour d'un époux.

Ainsi Lambert , captif sur sa roche élevée ,

Des secours de Montfort implorait l'arrivée.

Mais sitôt qu'il a vu la poudre des sillons

S'élever et rouler en épais tourbillons ,

Qu'il a cru démêler, dans la brise incertaine,

J)'armes et de clairons une rumeur lointaine :

(( Amis, nobles martyrs, dit-il, rassurez-vous !

» Nous sommes tous sauvés ; Montfort est près de nous.

» Il est là, conduisant une troupe guerrière;

» J'aperçois le lion empreint sur sa bannière ;

» De son vaillant coursier je distingue les pas ;

» Le salut vient à nous, ne désespérons pas.

» Redoublons de constance ; il suffit qu'il connaisse

» Le sort de ses amis , l'excès de leur détresse. »

A ces mots, saisissant le poteau le plus long,

Il fixe un drapeau noir au sommet du donjon. 1

Bientôt Montfort approche ; il voit , avec colère , Le drapeau noir flotter , et le mur circulaire S'étendre, enveloppant dans un contour profond, Le peuple de Beaucaire et le camp de Raymond. Tel qu'un pasteur debout sur la roche ébranlée, Quand l'ouragan rugit au fond de la vallée , Voit au loin ses brebis ou ses jeunes taureaux Qu'un torrent débordé menace de ses flots. Tel Montfort voit au loin , dans la tour de Beaucaire , De Lambert consterné la troupe prisonnière , Et son jeune rival grondant autour de lui. Dans sa douleur amère , il connaît aujourd'hui Le désespoir des siens, leur horrible souffrance, Et de son ennemi la tranquille assurance. Mais Monfort, qui sait l'art de farder le chagrin ; Avec un froid mépris affecte un front serein ; Et, tandis que la rage étreint son cœur farouche ,

Un sourire menteur rayonne sur sa bouche. (( Amis , dit-il , héros tant de fois triomphants , » Nous sommes condamnés à vaincre des enfants ! » Encord autres succès, mais point de renommée. » Ils assiègent le fort ; assiégeons leur armée ! » Réduisons , sans combat, ces ennemis obscurs. » Leur ferions-nous l'honneur d'escalader ces murs ? » Non. Que plutôt la faim , que la soif les torturent ; » Rendons-leur les tourments que nos amis endurent ! » Formons une prison qu'ils ne puissent forcer ; » Car du fleuve aussi bien 3e prétends les chasser. »

Montfort assied son camp, qui, du sein de la plaine, Etend ses pavillons à la rive prochaine. Il veut franchir le Rhône; et, trompant son espoir , Le Rhône qu'il domine échappe à son pouvoir. Après quelques combats et des efforts stériles, Il renonce à garder les ondes indociles, Et ne recherche plus un succès incertain , Dont les bateaux armés lui ferment le chemin.

Pourtant, des Provençaux, que l'oisiveté lasse, Conçoivent un projet digne de leur audace ; Ils veulent , par un coup aussi prompt que nouveau , Sous les yeux de Montfort enlever le château. Dans l'ombre de la nuit, leur troupe résolue Jusqu'au pied du rempart se glisse inaperçue, Et sous les flancs du mont qui sert à les cacher ,

Leurs mains qu'arme le pic entament le rocher. Ils veulent en secret y creuser une voûte ; Aux cryptes du château se frayer une route; Puis , dans l'obscur sentier dissimulant leur pas , Surprendre un ennemi qui ne les attend pas.

Lambert , dans le donjon , ne sait rien , mais il veille.

Un bruit inattendu vient frapper son oreille ;

De cent coups répétés , d'un sourd ébranlement

Est monté jusqu'à lui le retentissement.

De ce bruit qui l'étonné il devine la cause ;

A repousser l'attaque alors il se dispose;

C'est une lutte étrange et d'étranges apprêts ;

Mais à le seconder ses compagnons sont prêts.

Dans une toile épaisse, on combine, on assemble,

Et le soufre, et l'étoupe, et le feu tout ensemble. 2

Le feu couve en silence; et, d'abord contenu,

Doit se répandre en flamme , à son but parvenu.

L'aiguille a resserré dans un étroit volume,

Ce mélange infernal de soufre et de bitume ,

Que descend et qu'agite une chaîne de fer,

Et qui bientôt s'allume au seul contact de l'air.

Tout-à-coup , à torrents par l'appareil vomie ,

Sur le front des mineurs tombe une ardente pluie.

Les hardis assaillants qui se sentent brûler ,

Blottiscontre le roc , ne peuvent reculer.

Que feront-ils? comment repousser ou combattre

Cet ennemi nouveau qui sur eux vient s'abattre ?

Aux creux de la montagne ils cherchent un abri. Plusieurs, demi-brûlés, froissés, le sein meurtri, Quand leur front se dérobe à la pluie enflammée , Sont bientôt envahis par des flots de fumée ; L'immonde tourbillon les poursuit , les atteint ; La douleur est pour tous , mais aucun ne se plaint. Alors, sous les brandons, à travers l'incendie, On les voit accomplir leur retraite hardie , Et rentrer dans le camp , désertant à regret De l'assaut souterrain l'aventureux projet.

Mais cependant Raymond s'est assis sur le fleuve; Le Rhône qui le sert , le nourrit et l'abreuve ; 3 Dans son camp , l'abondance est fidèle au héros ; Les vins de Génestet y coulent à longs flots ; Le soldat libre et fier, y défiant l'orage, S'exalte, et nul besoin n'affaiblit son courage. Aux tentes de Montfort nul secours n'est conduit ; L'habitant est hostile, et la terre sans fruit; Vainement les croisés sont maîtres de la plaine , La faim leur jette au front sa menace hautaine. Mais surtout , dans le fort , aux guerriers languissants Le besoin fait sentir ses aiguillons pressants. Lambert, dans ce péril, conserve un esprit ferme ; Il a vu la douleur poussée au dernier terme ; Il se sent émouvoir ; l'infortune dautrui Lui donne une pitié qu'il n'aurait pas pour lui. Il consulte sa troupe : « Amis, que faut-il faire?

» C'est assez de constance, et c'est trop de misère; » J'admire et je vous plains. Parlez ; vos bons avis , » Une fois adoptés , devront être suivis. »

Lambert se tait. Après un moment de silence ,

Reynier de Cauderon, guerrier plein de vaillance,

Dit : « Voici mon avis : affrontons le trépas ;

» Mourons tous , s'il le faut , mais ne nous rendons pas.

» Croyez-moi, nallons pas livrer notre existence

» Aux mains d'un ennemi qui chérit la vengeance ;

» Moi je crains la douleur beaucoup plus que la mort.

» De Guillaume-le-Bref rappelez-vous le sort. 5

» Du Comte de Toulouse, en un jour de colère,

» Vassal présomptueux, il trahit la bannière;

» Puis, le sort des combats, imprudemment tenté ,

» Le remit au pouvoir d'un vainqueur irrité.

» 0 supplice! ô vengeance à bon droit reprochée!

» De son corps palpitant la peau fut arrachée.

» Peut-être on nous réserve un semblable trépas :

» Mourons tous, s'il le faut ; mais ne nous rendons pas.

« J'approuve, dit Lamothe. Et puis, qui peut connaître

» Les moyens de salut que le besoin fait naître?

» Notre faim trouvera des aliments nouveaux ;

» N'avons-nous pas le sang , la chair de nos chevaux ?

» Et si nous épuisons ces ressources extrêmes ,

» Nous restons; il faudra nous dévorer nous-mêmes;

» Le sort désignera chaque jour le guerrier » Que le salut commun devra sacrifier. »

« J'y consens , dit soudain Raymond de Rochemaure.

» Ecoutez seulement la faveur que j'implore :

» C'est d'être le premier qu'une si triste fin

» Livre à mes compagnons , pour apaiser leur faim ;

» Me punissant ainsi d'avoir, dans ma démence,

» Quitté mon vrai seigneur , et dégradé »

(( Silence!

)> Dit Lambert aussitôt , contenez vos transports ! » Il nous faut du courage, et non pas des remords. )> Quand viendra ce moment d'héroïque constance , » Par force ou de bon gré vous subirez la chance. )) Un tel soin me regarde. Allons! que sur le fort » Un signal de détresse avertisse Montfort. »

11 dit ; et le donjon arbore à l'instant même ,

De leurs pressants besoins le double et triste emblème ;

Auprès d'un flacon vide, on voit flotter le lin

Dont le tissu revêt la table du festin ;

De la soif, de la faim cette naïve image

Frappe l'oeil attentif de son muet langage ; H

Et la flèche, en son vol, fendant l'air qui frémit,

Aux tentes des croisés jette un message écrit.

Du faucon de Lambert l'ingénieuse adresse Du malheureux captif allégeait la détresse, u.

is

Un' habile oiselier qui le prit jeune encor, De son heureux instinct cultiva le trésor. Aux chasseurs qu'altérait le soleil ou la course, L'oiseau savait porter le flot pur de la source , Inclinant au ruisseau du rocher descendu , Le cristal , par une anse à ses pieds suspendu. Ce qui n'était d'abord qu'un jeu presque vulgaire , Devint dans la détresse un secours nécessaire. A toute heure, on voyait l'intelligent oiseau S'envoler , emportant un fragile vaisseau , Descendre en un vallon , et dans l'urne penchée , Enfermer les trésors de la source cachée; Puis remonter dans l'air , et , fier de son fardeau , Dans la coupe du maître épancher un peu d'eau. Ainsi dans l'Orient, vieux pays des merveilles, D'incroyables récits qui charment nos oreilles, Peuplaient la terre et l'air, dans les siècles passés , D'invisibles agents , ministres empressés , Qui par leurs riches dons, créations soudaines, Prévenaient les désirs des héros et des reines; Ou, comme Daniel, par un tyran jeté A la faim des lions dont il fut respecté , Vit un prophète saint , de qui la main bénie Lui portait dans les airs l'aliment de la vie ; Tel le triste Lambert recevait tous les jours , Contre la soif ardente un fidèle secours. Mais, un jour, de ses flots la source resta veuve : Le faucon descendit sur la rive du fleuve.

Un archer de Raymond que le hasard conduit ,

Le voit , veut l'approcher ; soudain l'oiseau s'enfuit.

Tandis que dans les airs il vole à tire-d'aile ,

L'arc, d'un essor puissant, chasse le trait fidèle

Qui frappe le faucon ; l'oiseau , qu'il a percé ,

Remplit l'air de sa plainte et de son sang versé;

Il roule , il se débat ; mais l'ardeur qui l'anime

Le soutient jusqu'au fort , dont il atteint la cime;

C'est là qu'il tombe et meurt; aux guerriers de la croix

Apportant son tribut pour la dernière fois.

Ces soldats, sans pitié pour leurs propres alarmes ,

Au serviteur fidèle ont donné quelques larmes.

Montfort voit de son camp, dans un trouble nouveau ,

Les signaux de détresse au sommet du château ,

Et le message écrit de la flèche lancée ,

Déroulé sous ses yeux, confirme sa pensée.

Il mande son conseil; ses ordres absolus

Rassemblent les barons, dans sa tente accourus.

(( Seigneurs, leur ditMontfort, armons-nous, l'heure presse;

» Il faut de nos amis secourir la détresse.

» Là-haut, nos compagnons , dans un saint dévoûment ,

» Des plus cruels fléaux subissent le tourment.

» Marchons à leur secours; brisons cette barrière

» Qui sépare mon camp de la tour prisonnière.

» Pour délivrer Lambert , tous ensemble , demain ,

» Sur le corps de Raymond frayons-nous un chemin.

» Qu'on s'arme au point du jour! » Il dit ; et dans l'année

De ce prochain combat la nouvelle est semée ; Et Montfort, profitant des ombres de la nuit , A l'assaut du matin se prépare sans bruit.

Au jour naissant, quand l'aube, aux lueurs incertaines , Blanchit le front des cieux et les cimes lointaines, Guy, frère de Montfort , Lévis le maréchal , Assemblent leurs soldats et donnent le signal. Dans le mur de granit , dont le front circulaire Protège tout ensemble et l'armée et Beaucaire , Baymond fit pratiquer, pour quelque coup hardi, Deux portes qui s'ouvraient sur le camp ennemi. Là , pendant que la nuit couvrait encor la terre , Montfort a rassemblé les machines de guerre. Le bélier bondissant, qui, d'un élan soudain, Jette aux murs ébranlés son armure d'airain ; Les tours qu'on fait rouler , la baliste puissante , Le pierrier d'où s'élance une grêle sifflante , S'acheminent dans l'ombre, et, trompant les regards, Sont conduits sourdement jusqu'au pied des remparts. Leur menace se dresse au-devant de ces portes Que le chêne épaissit, que le fer rend plus fortes, Et que des combattants, dont ce poste est pourvu , Défendent nuit et jour d'un assaut imprévu. Ainsi , lorsqu'un lion qui ravageait la plaine , Se jette en rugissant dans la forêt prochaine , L'intrépide chasseur , dès que le jour a lui , Prépare les filets qu'il tend autour de lui ;

D'un combat inégal méprise les alarmes, Confie au plomb mortel le succès de ses armes , Et ne craint pas d'attendre et môme d'irriter , Le terrible ennemi qu'il osera dompter.

Mais déjà , pour combattre , au pied de la muraille , Montfort paraît, montant son cheval de bataille ; Il marche dans les rangs d'un pas vif et pressé , Et partout , à sa voix , l'attaque a commencé. (( Croisés ! s'écriait-il , encore un jour de gloire ; » Rappelons-nous Muret; marchons à la victoire ! »

A ces mots , mille traits , des pierriers , des carquois Comme par un seul jet, sont partis à la fois. Le bélier, la baliste, à charges redoublées , Tonnent sur les panneaux des portes ébranlées ; Le chêne que le fer même ne défend pas , Sous les coups répétés tombe ou vole en éclats , Et sur mille débris que jette au loin l'orage , Le lion de Montfort s'est ouvert un passage ; Il s'élance, il bondit dans le camp de Raymond. En vain deux cents guerriers que conduit Cavaillon Courent pour arrêter la colonne intrépide. La lance de Montfort , d'une atteinte rapide , Frappe , disperse, immole ; on voit de toutes parts , Et du sang qui ruisselle, et des membres épars; Tout tombe sous ses coups, tout cède à l'épouvante.

Mais le jeune héros est sorti de sa tente ;

Il ignorait l'attaque ; il écoute, surpris,

Un immense murmure et d'effroyables cris.

Il voit autour de lui ses troupes dispersées ,

Ses remparts envahis, ses portes renversées.

Et partout le lion , superbe et menaçant ,

Qui se repaît de meurtre et s'enivre de sang.

« Mes armes ! mon coursier ! » Il s'écrie et s'élance ;

Il attache son casque, il agite sa lance;

Suivi de vingt guerriers, à sa voix raffermis,

Sa belliqueuse ardeur pousse aux rangs ennemis.

De jeunes Provençaux une brillante élite,

Devant lui, près de lui, soudain se précipite,

Et d une égale ardeur à le suivre animé ,

Tout le peuple s'émeut , tout le camp s'est armé.

Alors , c'est un assaut de force et de courage ;

Une horrible mêlée au même instant s'engage;

Des Franks, des Provençaux les rangs sont confondus;

Mille coups sont portés, mille coups sont rendus ;

La mort jette au hasard l'effroi de sa menace.

Les croisés, refoulés par ce choc plein d'audace,

Reculent jusqu'au mur de guerriers couronné,

Et dans leur mouvement Montfort est entraîné.

Du haut des tours de bois ces guerriers qui descendent,

Se joignent aux soldats que les barons commandent ;

Ils soutiennent Montfort; et, grâce à leur appui ,

Il reprend le terrain déjà perdu pour lui.

Fille de l'Océan, telle, pendant l'orage-,

Une vague recule abandonnant la plage ,

Et par un prompt retour, d'un bond précipité,

Recouvre au même instant le bord qu'elle a quitté.

Cependant , on voyait entrer par l'autre porte Alard et Guy , suivis d'une nombreuse escorte , Marchant à pas hardis dans un sentier de sang , Contre les Provençaux dont ils pressent le flanc. Raymond, pour repousser l'attaque meurtrière, Lance avec Dragonet les enfants de Reaucaire ; Ils courent en tumulte, et , d'un bras affermi , Ils contiennent l'élan d'un superbe ennemi ; Mais il garde Marcel , comme une autre espérance, Pour un péril plus grand que prévoit sa prudence. Ainsi , l'homme avisé prévoit les mauvais jours ; Tel , pour l'heure indigente amassant des secours , Des stériles hivers il prévient la disgrâce. Raymond d'une autre attaque entrevoit la menace.

Car il songe à Lambert. Du haut de son rocher , Lambert voit le combat et s'apprête à marcher. Pour surprendre Raymond , qu'un double choc harcelle, Il médite à son tour une attaque nouvelle , Et l'on voit tout-à-coup , du sommet orageux , Descendre et s'élancer le torrent belliqueux. Marcel veut l'arrêter , Marcel court le combattre ; La bataille s'assied sur un double théâtre;

Là, c'est au pied du mur; ici, devant le fort;

Marcel combat Lambert ; Raymond combat Montfort.

Partout les Provençaux sont présents ; leur audace

A ce double ennemi de tout côté fait face,

De Lambert à Montfort étendant par degrés

La barrière d'airain qui les tient séparés.

Oh ! qui dira jamais ces efforts de courage!

Les soldats de Marcel résistent à l'orage ;

Leur troupe semble un mur. Les coursiers de Lambert

Sont venus se briser sur les piques de fer;

Il les frappe trois fois de leur élan rapide ,

Sans pouvoir entamer la colonne intrépide.

Il voit au loin Montfort dont il attend l'appui;

Il le voit et ne peut arriver jusqu'à lui ;

Il tente le passage; et, toujours devancée,

L'attaque qu'il dirige est partout repoussée.

Que fera-t-il? L'honneur lui dicte son devoir;

Il ne prend plus conseil crue d'un beau désespoir.

Un gros de cavaliers qu'inspirent ses pensées ,

Se jette avec fureur sur les piques dressées ;

Puis, chacun se retourne, et, pressant son coursier,

Se renverse avec lui sur le tranchant acier. 7

Tel le reptile impur, plein d'un affreux courage,

Exerce sur lui-même une impuissante rage,

Et dans son front , percé par un dernier effort ,

Plonge le dard fatal qui lui donne la mort.

Dans les rangs de Marcel , qui bravait leur menace ,

Le désordre est jeté par ce coup plein d'audace.

Lambert voit un passage à sa témérité; Dans la brèche profonde il s'est précipité; Il frappe avec fureur ; sur la foule immolée , Autour de lui s'engage une horrible mêlée.

Cependant le héros , tout entouré de morts , Du terrible lion combattait les efforts. Montfort signale aussi son bras infatigable; L'air retentit du bruit de sa voix formidable , Et son glaive, trempé dans des meurtres nouveaux, Jette un affreux ravage aux rangs des Provençaux. Au milieu de son cours, l'astre qui nous éclaire Répandait par torrents les flots de sa lumière ; Le sang coulait toujours ; le carnage inhumain Fatigue les guerriers dont il rougit la main. Inondé de sueur, noirci par la poussière, Raymond défend toujours l'honneur de sa bannière ; Cependant, sous l'effort d'un assaut meurtrier, Il voit, non loin de lui, ses compagnons plier. Il court les soutenir; il veut que par le glaive, Entre Montfort et lui ce grand duel s'achève.

Mais d'où naissent ces cris qui dans l'air sont poussés? Où courent tous ces Franks qui semblent repoussés ?

Quel changement soudain ! Conduits par Villeneuve ,

Trois mille Marseillais ont traversé le fleuve; Ils ont gagné la rive, et, d'un subit effort, Se sont précipités sur le camp de Mon! fort;

Ses soldats sont meurtris, ses tentes au pillage. D'un regard abattu Montfort voit ce ravage ; Entre deux ennemis le lion est pressé , Et, triomphant partout, est partout menacé. Au nouvel agresseur il marche; il veut l'abattre; Aussitôt le combat a changé de théâtre. Déjà les Provençaux , d'un pas rapide et sûr , Refoulent les croisés qui repassent le mur ; Par-delà le rempart leur troupe est poursuivie, El Montfort va défendre et son camp et sa vie.

Marcel répare aussi l'échec qu'il a souffert ;

Il a rétabli l'ordre et repoussé Lambert;

Il frappe un ennemi que trouble sa défaite.

Lambert, qui de Montfort aperçoit la retraite,

A perdu tout espoir: « Le sort, l'injuste sort,

» Comme la liberté nous refuse la mort ,

» Dit-il; chers compagnons, rentrons dans nos murailles.

» Notre triste avenir est au sort des batailles;

» Leur arrêt nous dira si nous serons enfin

» Délivrés par Montfort , ou rongés par la faim. »

Il dit; et, s'éloignant de ce champ de carnage,

Il monte sur le roc où languit son courage.

Cernés de toute part, cependant les croisés

Résistent faiblement , ou tombent écrasés ;

Sous le bras de Raymond tout succombe, tout plie.

Montfort, sur Villeneuve exerçant sa furie, Poursuit les Marseillais , puissamment abrités Dans les retranchements par leur fougue emportés.

Au héros toulousain un seul guerrier s'oppose ; C'est Berlitz. 8 De Montfort il embrassa la cause; Ou plutôt, par amour, et d'un cœur éperdu, De la sombre Armorique il était descendu. De la sœur de Montfort il adorait les charmes ; Berthe , dont les couleurs ont décoré ses armes , Promit de couronner son espoir le plus doux, Si du jeune Raymond, abattu sous ses coups , Il portait à ses pieds la superbe dépouille. Devant Berthe, à ces mots, le guerrier s'agenouille; Il jure par l'honneur , par son glaive et son Dieu , D'apporter la dépouille.... Elle accepte le vœu.

Mais le jour est venu ; le voilà dans la lice ; Ce serment téméraire , il faut qu'il l'accomplisse. Il marche sur Raymond , présomptueux et fier ; De sa lance imprudente il agite le fer : (( Ta dépouille ! dit-il ; si tu tiens à la vie , » Cède-la ! . . . . n'attends pas qu'elle te soit ravie , » Jeune prince ! à ce prix , j'épargnerai tes jours. » Mais le héros qu'offense un insolent discours : « Insensé! répond-il, quelle audace t'inspire! » Qu'oses- lu demander? Mes armes!... ô délire!

» Viens donc me les ravir ! . . . surtout, prends garde à toi ;

» Car, encore un moment, les tiennes sont à moi. »

Berlitz s'est élancé ; Raymond plein d'assurance ,

Reçoit au môme instant et porte un coup de lance.

Mais l'arme du héros, au fer dur et fatal,

Brise le corselet de l'imprudent rival;

Et celui-ci , surpris , voit sa lance trompée

Glisser sur la cuirasse habilement trempée.

Il porte un second coup ; sa lance avec fracas

Retentit sur l'armure et se brise en éclats.

Berlitz saisit son glaive ; il s'avance. . . . ô disgrâce !

La lance de Raymond le frappe et le terrasse;

Et l'on a vu rouler, ensemble confondus,

Berlitz et son coursier , dans la poudre étendus.

Désarmé par le choc, il tombe; il se relève;

D'une main furieuse il ressaisit son glaive ,

Et marche sur Raymond , qui lui-même descend ,

Et , l'épée à la main , le défie et l'attend.

Tous deux ils sont debout ; une lutte acharnée

S'engage... au bout du fer pend une destinée.

Un cliquetis rapide aussitôt retentit ;

Des glaives se heurtant l'étincelle jaillit ;

Mais Berlitz , que transporte une ardeur téméraire ,

Ne soutient pas l'assaut de son jeune adversaire;

Il chancelle, et Raymond, perçant son bouclier,

Lui plonge dans le sein son glaive tout entier.

Berlitz tombe ; et Raymond : « Porte aux pieds de ta dame

» Mes armes, gage heureux que lui promit ta flamme:

» Cette écharpe surtout, que tu devais si bien )) Arroser de mon sang , et qui reçoit le tien. » Adieu! j'ai satisfait une juste vengeance. » Il dit ; et dans les rangs pour combattre il s'élance. Berlitz contre la mort se débat, mais en vain ; Un sang épais et noir s'échappe de son sein; Il veut parler, sa voix n'est plus qu'un faible râle, Et , comme une vapeur , ce souffle , hélas ! s'exhale. Le jour fuit de ses yeux , et ses rêves d'amour Sur l'aile de la mort s'envolent à leur tour. Telle fuit dans l'espace, ainsi qu'un doux nuage , La flottante vapeur qu'enfante le mirage ; Telle brille et s'éteint , dans un pâle sillon , L'étoile dont la chute embrase l'horizon.

Montfort combat toujours ; sa vive impatience N'a pu des Marseillais vaincre la résistance. Tout-à-coup un guerrier, haletant et poudreux, Arrive jusqu'à lui dans un désordre affreux; Il conte de Lambert la fatale retraite, Et la mort de Berlitz que tout le camp regrette ; Dit Baymond triomphant, qui s'avance à grands pas Et partout les croisés abattus sous son bras. Montfort frémit ; son cœur frissonne de colère ; Une larme furtive a mouillé sa paupière. Le héros se retourne ; il voit de toutes parts La fuite et la terreur presser ses étendards ; La défaite est partout. Ici , c'est Villeneuve

Qui résiste à ses coups et couronne le fleuve ; Plus loin, c'est Dragonet, dont l'intrépide effort Pousse et fait reculer le frère de Montfort ; Enfin Raymond, Marcel, unissant leur courage, Portent dans tous les rangs la mort et le ravage.

Mais bientôt le soleil, qui rayonnait encor, Sous l'horizon poudreux cache son disque d'or. L'ombre couvre le ciel de ses humides voiles , Où , comme des points d'or, scintillent les étoiles ; La nuit a suspendu la fureur des combats ; Le silence et la paix descendent sur ses pas.

La tente de Montfort , où le conseil s'assemble, Réunit les prélats et les guerriers ensemble. 9 Alard dit : « Messeigneurs , quelque démon jaloux , » Et le sort des combats conspirent contre nous. » Que nous sert de nourrir un espoir éphémère? » La victoire inconstante a fui notre bannière ; » Vous attendez en vain un retour de faveur ; » Son sourire perfide est au jeune vainqueur. )> Le destin de Berlitz détruit notre espérance. » Pour désarmer Raymond , laissons-lui la Provence ; » Et , par ce sacrifice à son orgueil offert , » Conservons notre armée et délivrons Lambert. »

Ainsi disait Alard. Montfort , à ce langage , Fronce son noir sourcil, roule son œil sauvage :

Les barons gardent tous un silence glacé ;

Foulque, Thédise, Arnaud, l'esprit embarrassé,

Consternés et muets , perdent toute assurance.

Seul , l'évêque de Nîme a rompu le silence.

<( Seigneurs , dit-il , pourquoi ce présage si noir ?

» C'est bien facilement abandonner l'espoir.

» Un revers vous abat ! Quelle est votre constance ?

)> Un brillant chevalier succombe avec vaillance ;

» Il est tombé martyr; oh! ne le plaignez pas !

» Il a conquis le ciel , en cherchant le trépas. 10

» Quand l'homme meurt ainsi, son âme est toujours pure,

» Car le sang du martyr lave toute souillure ;

» Il s'immole à son Dieu ; le ciel s'ouvre à celui

» Qui prodigua sa vie en combattant pour lui.

» D'ailleurs , oubliez- vous que la fortune ingrate ,

» Tour à tour nous repousse , et tour à tour nous flatte ;

» Qu'ainsi, de ses faveurs le cours est incertain ,

» Et qu'hier triomphant , on est vaincu demain ?

» Son caprice en mon cœur ne jette point de crainte.

» Le chrétien met plus haut son espérance sainte;

» C'est en Dieu qu'il espère ; et quel sort glorieux :

» Triompher sur la terre , ou régner dans les cieux ! »

Bercy répond: « Pour moi, seigneurs, je n'ose dire » Que pour ouvrir le ciel la mort doive suffire , » Si l'on n'a pas d'abord , au ministre de Dieu , » Des fautes de son cœur fait le sincère aveu , » Et si le saint pardon que le prêtre proclame ,

» Des liens du péché n'a pas affranchi l'âme. 11 » Mais quittons ce discours. Sur ces bords ennemis , » De nos braves guerriers le sort est compromis, » Ne nous aveuglons pas ; la lutte où l'on s'obstine , » Peut de notre fortune entraîner la ruine ; » Un seul revers suffit ; nos malheurs sont certains, » Et peut-être Toulouse échappe de nos mains. » Je pense comme Alard , j'approuve sa prudence : » Pour désarmer Raymond , cédons-lui la Provence ; » Il le faut. »

A ces mots, Montfort frappe du pied; Il s'écrie : « A ce point me voir humilié ! » Qu'à ce jeune apprenti, moi, Montfort, j'abandonne » La Provence!!! autant vaut lui céder ma couronne. » Ainsi, le fier lion, tant de fois triomphant, )> Reculerait, vaincu, chassé par un enfant! » Ainsi, mes vieux guerriers, au front mâle et superbe, » Fléchiraient sous le joug de son audace imberbe ! » 0 flétrissure! Allons!... j'aviserai.... Demain, » De votre général vous saurez le dessein. »

Le conseil se sépare. Au sein de la nuit sombre , Montfort voit sa grandeur s'envoler comme une ombre ; Par des rêves affreux il se sent agiter; Vingt projets sont conçus et viennent se heurter ; Il cherche le repos , le trouble l'environne ;

Le doux sommeil le fuit ; sa tête en feu bouillonne ; Il soupire ; et son cœur , jusqu'alors indompté , Connaît enfin la loi de la nécessité.

Ainsi , le fier coursier, dont la fougue indocile Trompa longtemps l'effort d'un écuyer habile, Amené sur le sable , au soleil exposé , Ruisselant de sueur , de fatigue épuisé, D'une bave sanglante inonde sa poitrine , Subit en frémissant la main qui le domine , Accepte enfin le mords qu'il ronge avec terreur , Et sur son dos soumis reçoit l'heureux vainqueur.

Montfort a donné l'ordre. A la clarté naissante , Alard, de Dragonet a visité la tente.

On écrit l'armistice. Instruit à son lever , Le généreux Raymond se hâte d'approuver. Bientôt , de ces remparts qu'entouraient tant d'alarmes , Lambert et ses guerriers sont descendus sans armes ; Ces armes, noble gage et symbole d'honneur, Dépouille des vaincus, sont aux pieds du vainqueur. Le héros, à ce prix, affranchit leur courage. Lambert revoit Montfort, qui dévore l'outrage ; Le superbe Montfort , rassemblant les débris De ses vieux bataillons , par le glaive meurtris , D'un geste menaçant que la colère anime , Montre , silencieux , la campagne de Nîme.

Marcel, impatient, aux yeux du camp ravi,

ii. 19

Occupe le rempart trop longtemps asservi. - Il le rend à l'honneur , à la liberté sainte ; Remplit de ses amis la belliqueuse enceinte ; Et sur le plus haut faîte , au donjon du château , Des comtes de Toulouse il plante le drapeau. 12

« Cependant ceux du Capitale ( château ) ont paru à la vedette, et du haut de la tour ils étalent au comte de Montfort , avec de (grands) signes de douleur, une enseigne noire. » ( Canso , vers 4454-55-50. Fauriel. )

<( A la Sainte-l'àques est aussi dressé le bosson : (le bosson ) ferré , long , droit , aigu , qui si fort bat , tranche et brise , que le mur est endommagé , et que plusieurs pierres en sont çà et là abattues. Les Français , quand ils s'en aperçoivent , ne se découragent pas ; ils font un grand lacet de corde qu'ils lancent avec une machine , et dans lequel est prise et retenue la têtfi du bosson. Ceux de Beaucaire en sont grandement trou-

1 A ces mots , saisissant le poteau le plus long , Il fixe un drapeau noir au sommet du donjon. Bientôt Montfort approche ; il voit , avec colère , Le drapeau noir flotter

2 Dans une toile épaisse , on combine , on assemble, Et le soufre, et l'étoupe , et le feu tout ensemble

blés ; mais 1 ingénieur vient , qui remet le bosson en mouvement. Plusieurs de ceux de la ville se sont alors cachés dans la roche , pour tâcher d'abattre le mur à coups de pieux émoulus. Mais ceux du Capitole ( château ) les ayant aperçus , cousent ensemble, dans un drap, du feu, du soufre et de l'étoupe , qu'ils descendent au bout d'une chaîne, le long du mur; et lorsque le feu a pris et que le soufre se fond , la flamme et l'odeur suffoquent à un tel point ( les piqueurs ) , que pas un d eux ne peut demeurer ni ne demeure. Mais ils vont à leurs pierriers , les font jouer si bien , qu'ils brisent et tranchent les barrières et les poutres. » ( Canso , vers 4487-4505. Fauriel. )

3 îlais cependant Raymond s'est assis sur le Qeuve ; Le Rhône qui le sert , le nourrit et l'abreuve ; Dans son camp, l'abondance est fidèle au héros ; Les vins de Génestet y coulent à longs (lots....

(t Et de toutes les parties du pays viennent ( dans le camp de Raymond) denrées et provisions à vendre, bœufs et vaches, porcs et moutons , oies et poules, chapons et perdrix, du blé, de la farine et de toute sorte de productions ; le vin de Génestet y arrive en abondance telle , que le camp en ressemble à une Terre-Promise. » ( Canso, vers 4024-29. )

* Mourons tous , s'il L> faut , mais ne nous rendons pas. Croyez-moi , n'allons pas livrer notre existence Aux mains d'un ennemi qui chérit la vengeance

<( Mais là-haut , dans le Capitole ( château ) si grande est la détresse , que Lambert de Limoux monte dans une salle avec tous ses compagnons , pour les consulter et s'enquérir d eux : (( Seigneurs , leur dit-il , nous sommes tous dans la même si- » tuation , et nous serons tous en communauté de bien et de )> mal. Dieu nous a jetés en telle misère , que nous souffrons » plus qu'âme d'usurier ( en enfer ). Nuit et jour les pierriers » tirent sur nous de tous côtés , comme aussi les arbalètes ; » nos coffres et nos greniers sont vides ; de tout le blé du )> monde , nous n'en avons pas un setier , et nos chevaux sont » si affamés , qu'ils mangent avidement lecorce et le bois. Le » comte de Montfort ne peut plus nous délivrer , et nous ne » pouvons obtenir de paix du jeune Comte. Y a-t-il une voie ,

» un chemin, un senlier, par où nous puissions échapper à )) ce péril mortel , à cette douleur extrême , à cet excès de » mal ? C'est sur quoi je demande conseil , à Dieu d'abord , » puis à vous. » — Guillaume de la Motte est le premier à lui répondre : — « Pardicu , beau sire oncle , fait-il , puisque la » faim nous presse, je ne vois point de parti à prendre pour » notre soulagement , sinon de manger nos roussins et nos » destriers. Bonne était la chair du mulet que nous avons » mangé hier , et cinquante de nous peuvent se nourrjr (tout) » un jour d'un quartier d'un seul ; et quand nous aurons )> mangé le dernier , que chacun alors mange son compagnon ; » celui qui se défendra le plus mal , ou qui montrera de la » peur, celui-là, par droit et par justice, devra être le pre- » mier mangé. » — ( Là-dessus ) R. de Rochemaure lève les deux mains , les battant l'une contre l'autre : « Seigneur , dit- » il , moi qui l'autre jour ai abandonné mon vrai seigneur » pour le comte de Montfort , je mérite cette préférence. 11 est » juste que je sois payé ( de mes faits ) , et je ne dois point » m'en payer moi-même. » ( Canso , vers 4615-70. Fauriel. )

5 De Guillaume-le-Bref rappelez-vous le sort

Dans une note du chant précédent , l'on a eu loccasion de copier la traduction des vers 4-09G-97-98 et 99 de la Canso : « Le jeune Comte est de droit héritier du château ; et, s'il peut » venir à bout de nous , de manière à nous tenir captifs , il » nous fera bien voir qu'il ne veut pas de nous pour feudatai- » res. Ainsi donc vaut mieux pour nous mourir, que d'être )) pris par lui. » La suite de ce passage trouve ici naturellement sa place. — Reynier de Cauderon a parlé tout le dernier : « Seigneurs , dit-il , souvenez-vous de Guillaume au court nez. » Quelles fatigues il endura au siège d'Orange 1 A la vie ou à la » mort , soyons tous chevaliers , et ne faisons affront ni à la » France , ni à Montfort ; car , si le jeune Comte peut nous )) prendre , notre sort est décidé , et celui-là sera le plus for- » tuné qui mourra le premier. >i

M. Fauriel a supposé dans sa traduction que le guerrier dont il est question (Guillaume au court nez ) était le héros d'une épopée carlovingienne , auquel l'auteur de la Canso aurait fait

allusion : « Je citerai , dit-il ( introduction , page 37 ) , les in- » dications relatives aux nombreux romans qui furent de » bonne heure composés dans le Midi , sur les exploits du fa- » meux duc Guillaume contre les Sarrasins , et dans l'un des- )) quels le héros , assiégé et affamé dans Orange , triompha , à » force de bravoure , de la famine et des païens. » Puis , M. Fauriel cite le passage de la Canso que nous venons de transcrire , et il ajoute : « Une telle allusion suppose évidemment » que notre auteur connaissait un roman épique sur le siège » d'Orange par les Sarrasins , et que ce roman était plus ou » moins populaire dans le pays. »

L'auteur du poème n'a point adopté l'hypothèse dans laquelle M. Fauriel s'est peut-être un peu facilement engagé. D'après notre poète , il ne s'agirait point d'un duc Guillaume, soutenant un long siège contre les Sarrasins et obtenant sa délivrance à force de bravoure et de constance , mais tout simplement d'un guerrier contemporain, et non fabuleux, d'un Guillaume , seigneur des Baux , prince d'Orange , vassal du Comte de Toulouse , qui s'était révolté contre son suzerain , et qui, ayant été fait prisonnier , aurait subi un horrible supplice , celui d'être écorché vif. Ce fait est attesté par M. Jules Canonge , de Nîmes , écrivain plein de talent et de modestie , qui a publié une monographie très intéressante sur l'ancienne ville de Baux , et sur les seigneurs de ce nom qui étaient également princes d'Orange. Voici le passage relatif à Guillaume

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