‹ L'Épopée toulousaineChapitre 8 sur 17 · SOI · texte numérisé non relu

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militaire , à qui ils donneraient la garde du pays. Sur le refus du duc de Bourgogne , des comtes de Nevers et de Saint-Pol , Arnaud Qt procéder à une sorte d'élection par quelques délégués de son choix ; les suffrages de ces délégués se réunirent sur Simon de Monlfort , qui , jusques la confondu avec les autres barons croisés, s'éleva tout-à-coup à ce haut rang dont il se montra digne , et dont il ne tarda pas à rehausser l'éclat.

Monlfort , qui avait déjà fait ses premières armes en Palestine , était un des guerriers les plus distingués de son époque. Ta nature l'avait comblé de ses dons. 11 unissait à la beauté du corps, les hautes qualités de l'intelligence; sa taille était élevée, sa figure noble ; doué d'une intrépidité rare , d'une éloquence naturelle , d'une activité infatigable , d'une inébranlable foi dans la mission qui lui était confiée ; ami du soldat dont il partageait les fatigues et les dangers , il avait l'intelligence du champ de bataille , et ce coup-d'œil prompt et sùr qui , dans les moments où la victoire hésite, sait où doit être porté le coup décisif. 11 est fâcheux que de si belles qualités aient été gâtées par une férocité quelquefois sans excuse , et par une ambition que le succès enflamma de plus en plus , et qui bientôt devint effrénée. 11 parut d'abord se refuser avec modestie au redoutable emploi qui lui était confié ; mais il se rendit sans peine aux sollicitations d'Arnaud. Trencavel , gardé en otage , fut enfermé dans une tour de son palais de Carcassonnc ; il y mourut bientôt après de la dyssenterie. Quelques auteurs prétendent qu'il fut empoisonné ; les soupçons s'élevèrent jusqu'à Montfort , qui aurait trouvé commode de se délivrer le plus tôt possible d'un prétendant , qui tôt ou tard pouvait l'inquiéter dans la possession de son nouveau domaine.

Parmi les personnages qui figurèrent à cette époque de trouble et de dévastation , il serait injuste de ne pas remarquer saint Dominique. Il était venu d'Espagne av ec levêquc d'Osma , dont il était chanoine régulier, pour remplir une mission de paix , dans le genre de celle dont saint Rernard , cinquante ans plus tôt , lui avait donné l'exemple. Saint Dominique et son évèque établirent des conférences pour confondre les chefs de l'hérésie et éclairer les peuples. Les plus célèbres furent celles de Montréal et de Pamiers. A la conférence de Pamiers , la

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belle Esclarmonde , veuve de Jourdain de Lille et sœur du comte de Fois , femme renommée par son intelligence et son savoir, élève du sectaire Guillabert de Castres, voulut se mêler à la dispute et soutenir thèse contre les docteurs ; l'un des légats , plus distingué par le zèle que par la politesse , la renvoya filer sa quenouille. La conférence de Montréal se termina par un miracle : les écrits des sectaires et ceux de saint Domini que furent jetés dans un brasier; le feu dévora l'œuvre des Albigeois, tandis que les pages de saint Dominique s'élevèrent au-dessus des flammes. Les écrivains du XVIIIe siècle ont été injustes envers saint Dominique ; ils ont mis sur son compte une foule d atrocités auxquelles il demeura complètement étranger ; sa mission fut une œuvre de miséricorde et de paix. 11 fonda le monastère de Prouille, devenu depuis fort célèbre ; il fonda aussi à Toulouse l'ordre des Frères-Prêcheurs ; mais le tribunal de l'Inquisition , qui réveille de si tristes souvenirs , ne fut institué que six ans après sa mort; il ne faut donc pas lui en imputer l'origine. 11 est heureux que, dans l'intérêt de la vérité , base si respectable de l'histoire , des écrivains modernes soient parvenus à venger la mémoire de ce saint personnage.

Montforl avait amené avec lui Guy, abbé de Valcernai ou de Vaux-Sernay , qui prit rang parmi les légats , et fut élu bientôt après au siège de Carcassonne, Thédise , l'associé de Milon, se fit adjuger l'évêché d'Agde , et le fameux Arnaud devint archevêque et duc de Narbonne ; de son coté , le Pape confisquait le comté de Meigueil, dont il dépouillait le Comte de Toulouse.

Le nouveau général des croisés débuta d'une manière assez fâcheuse dans son commandement : tous les barons , tous les chefs ayant atteint le terme de leur engagement , désertèrent la croisade , à l'exception d'un seul. Le duc de Bourgogne fut le seul qui céda aux instances de Montforl , dont la position devint] bientôt fort critique, car il fut au moment de se trouver sans soldats et sans argent pour en lever. Cependant, Foulque de Toulouse, l'abbé de Vaux-Sernay et les légats, allaient pour le comte de Moutfort , prêcher la croisade, et amenaient avec eux des bandes de pèlerins. Dans peu de jours , le chef

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des croisés vit une nouvelle armée se former autour de lui , et fut en état de tenter de nouvelles entreprises.

Trois puissants châteaux étaient signalés dans la contrée comme ayant donné asile à quelques hérétiques fugitifs : c'étaient les châteaux de Minerve , de Thermes et de Cabaret. Monlfort les attaqua l'un après l'autre. A force de persévérance et d'audace , surmontant les difficultés de ces sièges longs et périlleux , il parvint à s'en rendre maître. A la prise de Minerve , deux cents Albigeois , hommes et femmes , furent livrés aux flammes , ou s'y jetèrent d'eux-mêmes. Le neveu de Guy, Pierre de Vaux-Sernay, qui avait accompagné son oncle, devenu évèque, nous a laissé une histoire de la guerre des Albigeois , qui n'est autre chose qu'un continuel panégyrique de Montfort, et une satire aussi indécente qu'injuste contre le Comte de Toulouse. Sa haine contre les Albigeois l'aveugle au point de lui faire dire , en parlant de ces horribles exécutions par le feu , que tout le monde les vit brûler avec la plus grande joie.

Le château de Thermes était dé fendu par Guillaume de Thermes , chevalier renommé par son courage , et qui commandait une garnison digne de lui. La résistance fut longue ; et , sans les nombreux secours que reçut Montfort , il ne fût jamais venu à bout de sa conquête , dont il désespéra plus d'une fois. Enfin, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, s'échappèrent par un souterrain. Monlfort ne prit que des murailles vides. Toutefois , il fit prisonnier Guillaume de Thermes, qui , dans sa fuite précipitée, ayant oublié quelques objets de prix , commit l'imprudence de retourner au château dont les assiégeants avaient pris possession.

Pierre Roger , grand ami du vicomte Trencavel , commandait au château de Cabaret. Les succès multipliés de Montfort , sa réputation de guerrier invincible , la férocité qu'il déployait contre les vaincus , imprimaient à tous les commandants qui résistaient encore la plus profonde terreur. A la prise du château de Bram , il fit crever les yeux , couper le nez , les oreilles et la lèvre supérieure à cent prisonniers. Pierre Hogcr et sa garnison menacés du même traitement , imaginèrent un moyen assez nouveau de se soumettre à Montfort. Dans une sortie ,

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ils avaient fait prisonnier Bouchard de Marly, jeune chevalier auquel Montfort tenait beaucoup. Pierre Roger le fait conduire devant lui , détache ses fers , lui déclare qu'il est libre , qu'il lui livre le château, qu'avec sa garnison il se remet entre ses* mains , et qu'il se borne à implorer sa générosité. Bouchard , qui éprouvait un changement d'état si grand et si subit , dut faire d'étranges réflexions sur l'inconstance de la fortune et sur les péripéties de la carrière des armes.

Ces succès non interrompus valurent à Montfort de nouvelles conquêtes sans de nouveaux combats. Casser et Pu}laurcns, Castres et Albi lui envoyèrent des députés et se soumirent à lui. La Guepie, Penne d'Albigeois, imitèrent cet exemple. Plusieurs places du comté de Foix , Pamicrs , Saverdun , Mirepoix , subirent avec empressement la loi du vainqueur. Les historiens de l'époque assurent que , dans quelques mois , plus de deux cents châteaux arborèrent le drapeau de la croisade. Dans cet accroissement rapide de sa fortune, Montfort vit la plus brillante carrière se dérouler devant lui ; il pensa que rien ne lui était désormais impossible , et qu'il pouvait aspirer à la position la plus élevée ; l'orgueil et l'ambition le gonflèrent de leurs inspirations les plus téméraires. 11 ne lui manquait que de s'emparer de Casielnau-d'Arry et de Lavaur , et Toulouse même ne serait pas en éiat de lui résister. Dès-lors, il conçut la pensée de faire une guerre , d'abord sourde, puis ouverte , au Comte de Toulouse ; guerre dans laquelle il fut merveilleusement secondé par l'évèque Foulque et par les légats.

Avant de passer à ce nouvel ordre de faits , nous rappellerons un trait qui fait connaître l'inflexible dureté du caractère de Montfort. Dans le pays castrais , on conduisit devant lui deux jeunes hérétiques qui paraissaient touchés de repentir et exprimaient le désir d'abjurer leur erreur. Ils inspiraient assez d'intérêt, pour qu'on hésitât à les livrer au bûcher; on espérait que Montfort accepterait leur soumission et leur ferait grâce de la vie. Ce générai les envoya à la mort , en les payant de ce dilemme : « Ou votre repentir est faux , leur dit-il , ou » il est sincère ; s'il est faux , v ous méritez la niort, pour avoir » voulu nous tromper; s'il est vrai , la flamme du bûcher achè-

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» vera d'expier vos fautes , et vous sauvera de la damnation » éternelle. »

11 ne servit de rien à Raymond de s'être laissé fouetter à Saint-Gilles, et d'avoir contribué à la ruine de son propre neveu , l'infortuné Trencavel. Les légats ne lui tinrent aucun compte de ces concessions aussi humiliantes quhnpoliliques ; il les trouvait toujours hostiles et prêts à le frapper de nouvelles excommunications ; pour eux , la pénitence et l'absolution de Saint-Gilles étaient comme non avenues, il est vrai que le malheureux Comte s'était obligé à plus qu'il ne pouvait faire ; il y avait de l'inhumanité à exiger de lui avec rigueur la délivrance de toutes ses places fortes, l'aband >n de tous les péages , le licenciement absolu des routiers et la persécution de ses propres sujets. Mais plus Raymond était malheureux , plus les légats l'accablaient de leurs exigences ; et pour peu qu'elles ne fussent pas satisfaites , c'étaient de nouveaux anathèmes qui tombaient sur lui , et toujours l'accusation du meurtre de Castelnau. Raymond demandait à se justifier de cette terrible accusation ; pour Comble d'injustice , les légats refusaient de l'entendre.

Le Comte de Toulouse voulait en finir , fatigué qu'il était de ces indignes tracasseries ; il ne désespérait pas de consolider sa paix avec l'Eglise. Dans cette pensée , il fait le voyage de Rome. Il se présente à Innocent qui l'accueille avec bonté , et lui prodigue des témoignages de bienveillance. Le Saint-Père lui donne un riche manteau, de plus une bague avec une pierre de grand prix. Accédant aux vœux de Raymond , il signe un bref par lequel il est enjoint à Arnaud , à Thédise et aux autres légats de l'entendre dans sa justification. Raymond part de Rome croyant avoir obtenu un plein succès ; il ne soupçonnait pas ce que lui réservait la correspondance active d'Arnaud avec Innocent 111 , les instances incessantes du légat et la condescendance du Pape qui finissait toujours par faire la volonté d'Arnaud. Le Comte de Toulouse , à son retour , visite les cours d'Allemagne et de France ; il obtient des deux souverains dont il était l'allié les plus belles protestations de secours , et il rentre dans ses états bercé des plus douces espérances.

Raymond presse s.i justification. Les légats, feignant

d'obtempérer aux injonctions du Pape , assemblent successivement plusieurs conciles, et ils refusent chaque fois d'admettre le Comte à se justifier. A chaque concile , ce sont de nomellcs exigences et de nouvelles accusations : Raymond n'exécute pas les traités de Montélimar et de Saint-Gilles ; il garde des routiers auprès de lui ; il lève des péages ; il laisse maltraiter les croisés , etc. Il est difficile d'imaginer la tyrannie des prétentions des légats. Le roi d'Aragon , Pierre 11, beau-frère de Raymond et plein d'amitié pour lui , voulut assister au concile d'Arles. Les légats commencèrent par défendre à Raymond et à Pierre de sortir d'Arles sans leur permission ; puis ils voulurent taxer la nourriture des sujets du Comte, leur prescrire les vêtements les plus grossiers , dépouiller Raymond de toute autorité et l'obliger à aller pendant un fort long temps faire la guerre en Palestine. Pierre sortit indigné , en reprochant au Comte sa faiblesse qui l'avait réduit à un tel degré d'abaissement. Les légats ne cherchaient qu'à rendre impossible par tous les moyens la réhabilitation de Raymond. 11 faut convenir qu il n'y a pas d'injustice plus criante au monde que celle d'accuser celui qu'on refuse d'entendre. Un dernier concile fut convoqué à Lavaur , à la sollicitation du roi d Aragon , qui avait obtenu du Pape une nouvelle injonction. Celte dernière assemblée n'eut pas plus de résultat que les précédentes ; les légats s'y montrèrent aussi exigeants, aussi implacables que par le passé : malgré les ordres d'innocent , ils refusèrent d'entendre Raymond.

- Mais pendant que les légats mettaient en œuvre cette stratégie dangereuse , Montfort étendait sa puissance par de nouvelles conquêtes. U occupait le château de Caslelnau-d Arry. Raudouin , frère naturel de Raymond , guerrier estimé jusqu'alors , commettait une indigne trahison , en lui livrant le château de Monlferrand , place importante dont la défense lui avait été confiée , et en se rangeant sous la bannière des croisés. Enfin, Montfort mettait le siège devant Lavaur.

Lavaur était la seigneurie de la dame Guiraude , sur laquelle l'historiographe de Montfort a écrit les plus dégoûtantes calomnies , apparemment pour rendre moins odieuse la conduite de son héros envers elle. La place , munie de fortes murailles ,

était défendue par Aymeric , ou Amaury, frère de cette dame et seigneur de Montréal. Entre Aymeric et Montfort , l'inimitié était grande. A l'époque des premiers succès du général des croisés , Aymeric était venu se rendre à lui et lui faire hommage de sa seigneurie. Cet hommage , fruit de la peur , n'était pas trop volontaire. Aussi, pendant le siège de Thermes, dans un moment où la fortune de Montfort parut chancelante , Aymeric flt volte-face , et se déclara contre les croisés. Montfort, maître de Thermes , emporta Montréal. Aymeric fut obligé de se sauver à Lavaur. La vengeance du chef des croisés l'y poursuivit. Aymeric avait avec lui quatre-vingts chevaliers pleins de courage et de dévouement ; la résistance fut longue et vigoureuse.

Ce fut pendant le siège de Lavaur qu'éclata ouvertement la sourde inimitié qui existait depuis longtemps entre Montfort et le Comte de Toulouse. Raymond empêcha que les Toulousains ne portassent des vivres au camp des croisés. Mais Foulque , qui était vendu à Montfort , usa envers Ray mond de terribles représailles ; il organisa dans Toulouse la confrérie des Riants contre le Comte. Bientôt, il se forma une association rivale, la confrérie des Noirs , et chaque jour des rixes sanglantes troublaient la ville. L'évèque , continuant son œuvre de persécution , enrôla les habitants de la banlieue ; en les réunissant aux membres de sa confrérie , il envoya un secours de cinq à six mille combattants au camp des croisés. Puis , saisissant le prétexte d'une ordination à faire , il enjoint à Ray mond de quitter la ville , par la raison qu'il était excommunié , et que l'ordination ne pouvait avoir lieu en sa présence. Raymond , indigné , renvoie à l'évèque l'invitation de sortir de Toulouse. L'évèque , feignant de prendre au sérieux ce qui n'était qu'une repartie, ordonna à son clergé de le suivre. Les prèles sortent processionnellement , les pieds nus , emportant les vases sacrés ; Foulque jette l'interdit sur la ville et va se retirer dans le camp de Montfort.

Ce général , au moyen de la croisade , avait constamment à sa disposition des ressources intarissables. A chaque instant , les légats conduisaient des bandes de pèlerins; et, de celle façon , son armée se recrutait avec la plus grande facilité.

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Tantôt c'était Arnaud , tantôt Guy de Vaux-Sernay , tantôt le chantre de Paris, tantôt sa femme elle-même, Alix de Montmorency , comtesse de Montfort, qui lui amenaient de nouveaux combattants. Cependant les alliés du Comte de Toulouse, voyant que le même orage les menaçait , commencèrent à se rallier autour de lui. 11 faut compter au premier rang de ces alliés le comte de Foix et le comte de Comminges , qui étaient eux-mêmes de très puissants seigneurs. Le comte de Foix ne tarda pas à faire une levée de bouclier contre les croisés. 11 surprit à Montjoire et tailla en pièces six mille Allemands qui marcliaient au siège de Lavaur sous la conduite de Nicolas de Bazoche. Montfort , furieux de cet échec , voulut en tirer vengeance contre le bourg même qui en avait été le théâtre ; il brûla Montjoire , mais les habitants avaient pris la fuite ; en sorte que le général des croisés ne punit que des murs de terre et des toits de chaume.

Cependant Montfort pressait le siège. Les habitants et la garnison de Lavaur se défendaient avec un courage héroïque. Mais il fallut céder au nombre : les machines de guerre brisèrent les remparts ; les croisés montèrent à l'assaut ; Lavaur fut pris. Ici , la vengeance de Montfort fut aussi atroce qu'indigne de lui. Il fit dresser autour de la place autant de potences qu'il avait fait de chevaliers prisonniers ; il les fit pendre avec Aymeric , leur chef, à qui la plus haute potence fut réservée. Les potences étant tombées, Montfort fil couper la gorge aux chevaliers. La dame Guiraude fut l'objet d'un rafinemenl de barbarie : par ordre de Montfort , elle fut jelée dans un puits , et écrasée avec des pierres dont on le combla. Le siècle rétrogradait ; au lieu de marcher vers la civilisation , il reculait vers la barbarie.

Le masque était jeté ; il y avait rupture ouverte entre Simon de Montfort et le Comte de Toulouse. Montfort marcha vers cette capitale et en entreprit le siège. Mais ce premier siège n'eut pas le succès qu'il s'en était promis ; les Toulousains se défendaient avec courage ; les comtes de Foix et de Comminges vinrent à leur secours. Toutes ces forces réunies repoussèrent les croisés. Le famine se mit dans leur camp. Eustacbe Qucn, qui conduisait chez eux un convoi de vivres, fut attaqué

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et mis en déroute ; lui-même perdit la vie, et le convoi fut pris par les Toulousains. Enfin, après quelques échecs assez graves» Montfort leva honteusement le siège.

Raymond voulut profiter de ces avantages ; il marcha à la poursuite de Montfort ; une foule de châteaux qui s'étaient rendus aux armes victorieuses des croisés , n'attendaient que ce moment pour secouer un joug odieux. Leurs seigneurs se rangèrent avec empressement sous les drapeaux du Comte da Toulouse. Celui-ci voulut recouvrer Caslelnaud'Arry ; il mil le siège devant cette place importante. Son armée était nombreuse et pleine d'ardeur ; le succès paraissait certain. Montfort appela à son secours toutes les forces qu'il avait éparpillées dans le pays de Castres et dans le Carcassonnais ; il obtint même un secours des habitants de Narbonne. Plusieurs combats furent livrés dans le voisinage , ou sous les murs de Caslelnau-d'Arry. La fortune fut d'abord favorable au comte de Foix ; mais ses soldats s'étant dispersés pour fair? du butin, Guy de Lévis , le maréchal de Montfort , les surprit et leur fit éprouver de grandes pertes. Montfort saisit le moment favorable pour porter l'épouvante dans le camp de Raymond ; celui-ci, découragé par l'inutilité de ses tentatives , leva le siège au bout de quelques jours.

Après cet avantage , Montfort reprit facilement tout le terrain qu'il avait perdu. Les châteaux qui s'étaient affranchis de sa domination , s'empressèrent de se soumettre; ils eurent à supporter la colère d'un vainqueur irrité qui croyait avoir à se plaindre de leur défection. Du reste, c'était là une alternative qui s'accomplissait journellement, suivant que la fortune faisait pencher la balance en faveur de Raymond, ou en faveur de Montfort. Le vainqueur de la veille voyait accourir sous sa bannière une foule de vassaux que leur faiblesse appelait à lui , et qu'il cédait aussi vite au vainqueur du lendemain.

Raymond VI avait ajouté par ses alliances de vastes domaines à ses étals héréditaires. Jeanne d'Angleterre , sœur de Richard-Cœur-de-Lion et troisième femme du Comte de Toulouse , avait apporté en dot à ce dernier l'A gênais , le Périgord et le Quercy. Celle princesse mourut jeune , laissant un fils , qui pril le nom de Raymond VII , et qui est le héros du

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poème. Elle n'existait déjà plus , à l'époque fie la croisade contre les Albigeois. Raymond VI possédait ce riche douaire , qui était , en réalité , l'apanage de son fils. Il n'y avait nul prétexte pour autoriser Montfort à porter la guerre dans ces contrées ; les odieuses imputations dont on poursuivait Raymond le père, ne pouvaient pas être étendues à son fils ; la croisade n'avait aucun droit de confisquer les états de ce prince ; c'eût été le punir des prétendus crimes de son père , auxquels il était étranger, ne fût-ce qu'à cause de son extrême jeunesse. Néanmoins, contre toute espèce, de raison et de justice, Monlfort voulut s'en emparer. Il assiégea et prit tour à tour les châteaux de Riron , de Chasscneuil , de Penne (en Agenais) , et la ville de Moissac. Ce général fut singulièrement aidé dans cette campagne par l'évèque d'Agen, qui l'appela , lui liv ra cette dernière ville , et le suivit dans le camp des croisés , pour faciliter la reddition des autres places.

La prise du château de Riron fut signalée par une cruauté gratuite ; le supplice de Martin Algaï , espagnol , gouverneur du château pour Raymond. Montfort qu'il avait abandonné, après l'avoir servi pendant quelque temps, notamment aux combats de Castelnau-d Arry , le fit tirer à quatre chevaux. Le château de Penne fut vaillamment défendu par Hugues Alfard , qui avait épousé une fille naturelle de Ray mond. Le siège de Moissac arrêta Montfort pendant quelque temps. La défense lui présenta des difficultés sérieuses dont il ne triompha qu'av ec l'assistance de Raudouin, frère de Ray mond, qui se vengeait ainsi de l'accueil sévère que lui avait fait le Comte de Toulouse , après la reddition du château de Montferrand. La résistance pouvait encore être prolongée ; mais les habitants de Moissac , pressés par la famine , livrèrent la place et les routiers qui la défendaient. Ces malheureux , au nombre de quatre cents , furent massacrés sans pitié.

Ce triomphe de Raudouin le fit grandir dans l'amitié et la faveur de Montfort ; mais sa prospérité ne fut pas de longue durée. 11 ne tarda guère à recevoir le prix de sa trahison. Pour suivre l'ordre chronologique , nous remettons à parler de sa mort après la bataille de Muret , où il devait encore être bien funeste aux armes du Comte de Toulouse.

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Monlfort avait mis a découvert le fond de sa pensée ; ses projets étaient connus ; son ambition insatiable n'était plus un mystère pour personne. Il voulait ebasser Raymond de ses états et se rendre maître de Toulouse. A cet effet , il s'emparait successivement, et sous divers prétextes, desflefs qui relevaient du Comte , dont la puissance était singulièrement affaiblie par cette infernale politique. Sa combinaison était infaillible ; la croisade lui fournissait des soldats ; les soldais lui procuraient du butin ; avec le butin il faisait de nouvelles levées de troupes, et il augmentait progressivement ses forces. Sous le prétexte de poursuivre l'hérésie , il attaquait isolément un château ; et Raymond ne pouvait pas marcher au secours de l'opprimé , sans voir aussitôt les légats s'élever contre lui et le frapper de nouvelles excommunications. Celait un cercle d'intrigues et d'usurpations dans lequel se roulait Montfort , et dont il élargissait indéfiniment la circonférence.

11 était urgent de mettre un terme à ces entreprises odieuses et chaque jour renouvelées. Raymond n'était plus assez fort pour arrêter la marche de l'envahisseur. Son beau-frère , le roi d'Aragon , touché d'une situation si triste, n'hésita pas à prendre sa défense. Il sollicita d'abord du Pape la réunion d'un nouveau concile , pour recevoir la justification de Raymond et lui procurer sa réconciliation avec l'Eglise. Le Pape parut accédera cette demande. Le concile eut lieu ; ce fut le concile de Lavaur dont nous avons déjà parlé. L'on sait quel en fut le résultat ; les légats ne firent qu'y renouveler leurs précédentes injustices. Les voies de la conciliation étaient épuisées ; il fallut recourir à la voie des armes.

Nous arrivons à la bataille de Muret. Cette bataille est le fait culminant de la guerre des Albigeois. Gagnée par le roi d'Aragon, la croisade était peut-être à jamais anéantie ; perdue, elle livra à Montfort les états du Comte de Toulouse , et investit ïe général des croisés d'une puissance qui ne put être sapée , au bout de cinq ans , que par une oppression insupportable et des fautes multipliées. Si Montfort se perdit plus tard , c'est que la victoire, qui produit le plus grand enivrement de l'esprit humain ; la conquête, qui est l'œuvre delà violence, croient ne pouvoir se soutenir que par la violence.

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Pierre II avait rassemble son armée ; il franchit les sommols «les Pj rénées et vint camper dans les plaines de Toulouse et de Muret. Il fut bientôt accompagné des comtes de Foix et de, Comminges , ces alliés naturels du Comte de Toulouse , qui vinrent lui prêter le concours de leurs milices. Raymond luimême et les seigneurs du pays toulousain qui lui étaient restés fidèles , accoururent avec des troupes fraîchement levées. Le siège fut mis devant Muret.

Muret, aujourd'hui petite ville , chef-lieu d'arrondissement, avec environ quatre ou cinq mille âmes dépopulation, était alors un bourg qui n'avait d importance que par son château, sa position sur latîaronne et son voisinage de Toulouse. Montfort,qui avait le tact et l'instinct des choses de la guerre, comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce poste ; aussi , il avait fortifié le château et il l'avait muni d'une excellente garnison qu'il tenait là comme un glaive levé sur le cœur de son ennemi. Les sorties fréquentes des croisés ravageaient le champ toulousain , et s'avançaient quelquefois jusqu'aux portes de la ville. Raymond qui en était singulièrement incommodé, tenait beaucoup à la prise de ce château , qui se dressait devant lui comme une menace perpétuelle.

Malgré sa vigilance ordinaire , Montfort s'était laissé surprendre par la rapidité de la marche du roi d'Aragon. Le chef des croisés était à Fanjaux , à environ dix-huit lieues de Muret, lorsqu'il apprit que le château était investi par l'armée combinée du roi d'Aragon et des comtes de Toulouse , de Foix et de Comminges. Il part à l instant même avec quelques chevaliers qui , de Larcassonne , étaient venus le joindre ; il précipite sa marche , et parvient à entrer dans le château de Muret , sans qu'on lui dispute le passage de la Garonne. Les confédérés firent la faute de ne pas profiter de l'avance qu'ils avaient sur Montfort ; déjà , ils avaient emporté le faubourg de Muret, et il leur était facile d'enlever le château , lorsqu'on leur annonça l'arrivée prochaine de Montfort. Alors ils suspendirent leur attaque; ils voulurent laisser leur redoutable ennemi s'enfermer dans une enceinte d'où ils pensaient qu'il lui serait impossible de leur échapper , certains qu'ils étaient de triompher , ne fût-ce que par le nombre. Us s'estimaient heureux de trouver une occa-

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sion de se débarrasser d'un adversaire si puissant. Mais bien souvent l'événement trompe les calculs qui paraissent les mieux établis.

La bataille de Muret ne fut qu'une éc'iauffourée qui dura à peine quelques heures ; la mort du roi d'Aragon , survenue au commencement de l'action , jeta l'épouvante et la confusion dans les rangs des confédérés; la déroute fut complète. Le reste de la journée ne fut plus un combat , mais un massacre. On porte à vingt mille le nombre des assiégeants tués ou jetés dans le fleuve. Après la victoire, Monlfort rechercha le cadavi'e du roi d'Aragon dans la foule des morts ; il le trouva nu. La garnison qu'il avait laissée dans le château , était sortie après la déroute , et avait dépouillé les cadavres sur le champ de bataille. On dit que Montfort versa quelques larmes en voyant le corps de ce prince ; il le fit recueillir avec soin ; mais il ne put pas faire rendre à Pierre les honneurs funèbres , parce qu'il était mort excommunié. La bataille fut livrée le 12 septembre de l'an 1213.

Les historiens se sont livrés à une foule de conjectures pour expliquer le succès de Montfort , qui , d'après quelques-uns , fut un effet sensible de l'assistance divine. A cette époque , les miracles étaient acceptés avec une grande facilité ; il n'est donc pas étonnant que l'on ait cru voir un miracle dans la victoire de Montfort. D'après eux, ce général n'avait sous ses ordres que mille ou douze cents combattants , et l'armée qu'il défit s'élevait a cent mille hommes. Certes , nous ne prétendons pas atténuer le mérite de Montfort , ni l'éclat de sa victoire qui fut étonnante , mais nous pensons que l'on peut l'expliquer sans recourir aux miracles.

Nous croyons d'abord qu'il y a eu tout à la fois exagération et fausse appréciation des circonstances de la part des historiens. Il faut tenir pour constant que les renseignements exacts ont manqué. Le récit de cette bataille a été fait par un écrivain passionné, panégyriste outré de Montfort, et détracteur acharné de ses adversaires. Pierre de Vaux-Sernay a évidemment exagéré deux choses, et le petit nombre des guerriers de Montfort , et le grand nombre des ennemis qu'il eut à combattre. Il ne donne à Montfort que mille combattants , huit cents

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chevaux et deux cents fantassins. Or , il est impossible que la troupe de Montfort ne fût pas beaucoup plus considérable. Le château de Muret avait déjà une garnison. Montfort , informé qu'il était attaqué par une grande armée, était arrivé de Fanjaux avec tous les secours qu'il avait pu ramasser. Il avait constamment un corps de troupes à Carcassonne , qui était son quartier-général. Pour le besoin du moment , il avait pu dégarnir une foule de châteaux, où il tenait habituellement garnison : Castelnau-d'Arry , Minerve , Thermes , Cabaret, qui étaient dans son voisinage ; Saverdun , Auterive , qui se trouvaient sur son passage ; Mirepoix et Pamiers qui n'étaient pas éloignés; et toutes ces garnisons réunies devaient composer une armée.

Il y aurait même un autre calcul à faire. Lorsque l'historiographe de Montfort parle de huit cents chevaux , ce qui veut dire huit cents chevaliers , peut-être a-t-il entendu parler de huit cents lances. Or , la lance , surtout la lance garnie , était l'homme d'armes , accompagné d'un certain nombre de valets et d'archers ; en ne portant ce nombre qu'à dix , l'on aurait déjà un corps de huit mille combattants.

D'un autre côté , il y a une énorme exagération dans l'évaluation de l'armée des confédérés. A cette époque, à moins d'une croisade , on ne réunissait pas une armée de cent mille hommes. Les guerriers commandés par le prince d'Aragon avaient franchi les sommets des Pyrénées ; il ne devait donc avoir avec lui que fort peu ou point de cavalerie ; c'est dire beaucoup que de supposer qu'il avait amené vingt ou vingtcinq mille combattants. A leur tour , les comtes de Foix , de Comminges et de Toulouse , épuisés par une guerre incessante qui durait depuis quatre ans , avaient rassemblé à la hâte des milices peu nombreuses et mal armées. Si l'on veut tenir compte de toutes ces circonstances , et si l'on considère qu'avec une perte de vingt mille hommes l'armée combinée fut à peu près anéantie , l'on arrivera à cette conclusion , qu'il faut porter les forces des confédérés tout au plus à quarante mille hommes.

Enfin, la conduite deMontfort, pendant labataille , donne une nouvelle autorité à nos conjectures. L'histoire rapporte que ce général laissa une garnison dans le château de Muret , d'où il sortit par la porte du levant , et qu'après avoir fait un long

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détour, il se porta vivement sur l'armée des confédérés. Ceuxci , qui pensaient que Montfort cherchait son salut dans la fuite, furent surpris par cette brusque attaque à laquelle ils ne s'attendaient pas. Or , il y a dans ce fait deux circonstances qui prouvent à la fois , et que la troupe de Montfort était plus nombreuse , et que l'armée des confédérés était moins considérable qu'on n'a dit. En effet , pour que cette troupe pût être divisée de manière à fournir à la garnison du château et à l'attaque , il faut supposer un assez grand nombre de combattants , et dans tous les cas un nombre bien supérieur au nombre indiqué , mille hommes ; il faut aussi supposer que Montfort avait avec lui des forces quelque peu imposantes , puisqu'il osait essayer un choc contre une armée d'au moins quarante mille hommes. Eût-il osé tenter une entreprise aussi périlleuse avec une poignée de soldats ? Ce célèbre aventurier ne poussait pas l'audace jusqu'à la folie ; et l'on sait que le plus souvent la victoire demeure aux gros bataillons.

Il faut d'ailleurs remarquer que Montfort commandait des chevaliers aguerris , parfaitement armés , et qu'il n'avait guère à combattre que des milices rassemblées à la hâte et mal armées. Que l'on ajoute à ces circonstances la mort du roi d'Aragon , le trouble et la confusion que cette catastrophe répandit dans toute l'armée , et l'on s'expliquera sans peine la défaite des confédérés. Le roi d'Aragon eut le tort de combattre comme un simple soldat. Ce prince , d'une complexion fort galante, avait passé , comme le raconte son fils , la nuit qui précéda la bataille, avec une de ses maîtresses ; le lendemain , il était si faible , qu'ayant voulu entendre la messe , il fut obligé de s'asseoir pendant l'Evangile. Dans cet état d enervation , il alla au combat sous un déguisement ; mais quelques mots d'un chevalier français ayant excité son amour-propre , il eut le malheur de se faire connaître. Aussitôt Alain Roussy et Florent Deville , obéissant à une consigne donnée , fondirent sur lui et le tuèrent , ainsi que plusieurs seigneurs aragonais qui , cherchant à le défendre , succombèrent sous la violence de leur attaque.

Il est bon de noter un fait singulier : pendant que Pierre et Montfort se livraient un si terrible combat sous les murs de Muret, Jacques , tils du roi d'Aragon , à peine âgé de cinq ans,

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était à Carcassonne , comme un otage remis enlre les mains de Mootfbrl. Ce général le garda longtemps et lui donna pour gouverneur saint Pierre Nolasque , fondateur de l'ordre de la Merci. Ce ne fut que plus d'un an après la mort de Pierre , que les Aragonais , à force de supplications cl grâce à l'intervention du Pape , obtinrent que le jeune roi leur fût rendu.

La victoire de Muret ouvrit les portes de Toulouse au général des croisés ; toute lutte était désormais impossible. Les Capilouls se rendirent au camp de Montfort , et capitulèrent pour la ville. Raymond abandonna son palais du Château- Narbonnais. Il passa encore quelques jours à Toulouse , où il eut pour demeure la maison d'un riebe particulier du nom de Roaix. Bientôt après , il partit pour la Guienne et alla chereber un asile à la cour de son beau-frère , le roi d'Angleterre. Toutefois, une place lui resta ; ce fut Monlauban qui résista constamment aux efforts des croisés. Ici vient se placer le récit de la mort de son frère Baudouin ; cette catastrophe peint les mœurs féroces de l'époque.

Montfort , reconnaissant des services que ce guerrier lui avait rendus à la prise de Moissac et à la bataille de Muret , en lit un haut et puissant seigneur. Il lui donna notamment, dans le Qucrcy, plusieurs fiefs dont Baudouin se bâta d'aller prendre possession. Baudouin se rend au château de l'Olme. Le commandant lui fait l'accueil le plus empressé. Mais celui-ci entretenait des intelligences avec le seigneur de Montralier , (ians le voisinage. Ce seigneur tenait pour Raymond, et il avait avec lui une forte compagnie. Le commandant de l'Olme le fit avertir dans la nuit que Baudouin était sans défense et qu'il pouvait le lui livrer. Le seigneur de Montralier se rend aussitôt au cbâteau de l'Olme qu'il investit. On monte à la chambre où Baudouin dormait ; la sentinelle qui le gardait est égorgée. Baudouin est pris dans son lit et attaché avec de forts liens ; on le conduit chez le seigneur de Montralier , et quelques jours plus tard à Montauban. Là , le Comte de Toulouse son frère , procède à son jugement. Baudouin est déclaré traître et félon ; Raymond prononce la sentence de mort , et aussitôt les deux comtes de Foix , le père et le fils , et Bernard de Portelle, qui assistaient au jugement, s'empressent de l'exécuter ; Baudouin

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est pendu par eux à un arbre. Ainsi finit ec frère naturel du Comte de Toulouse, pour lequel on assure que Raymond n'avait jamais eu un grand attachement. Pierre de Vaux- Sernay , qui s'apitoie beaucoup sur le sort de Baudouin , le représente connue un martyr. Cet historien prétend qu'on lui fit souffrir pendant deux jours le supplice de la faim , et qu'on lui refusa d'abord un confesseur, que cependant on lui aurait accordé plus lard. 11 faut se méfier beaucoup des assertions de Pierre de Vaux-Sernay , dont l'incroyable partialité se traiiit à chaque page.

Possesseur de fait des étals du Comte de Toulouse , Montfort voulut y joindre le droit : il voulut que sa possession fût consacrée par l'Eglise. Un concile , assemblé à Montpellier , prononça en sa faveur l'investiture provisoire. Mais les légats , poursuivant pour lui l'investiture définitive du Pape , sollicitèrent une décision du concile de Latran. Le vieux Comte de Toulouse, et son fils, qui, trop jeune encore, n'avait pas pu prendre une part active à la terrible bataille de Muret , mais que l'on verra bientôt figurer parmi les guerriers les plus distingués, se rendirent à Rome, pour y défendre leur patrimoine. Le concile fut agité par de longs débats ; la discussion y fut vive et orageuse ; la passion l'emporta sur la justice. Innocent , longtemps incertain , se laissa entraîner par la violence des prélats qui l'entouraient ; il prononça la spoliation de Raymond et l'exhérédation de son fils. Mais comme , à l'égard de ce dernier dont la parfaite innocence était reconnue , 1 injustice était trop flagrante quant au douaire de sa mère, la princesse Jeanne d'Angleterre , Innocent se crut obligé de lui assigner un apanage , à litre de dédommagement ; il lui donna Avignon , le comtat Vénaissin , Argence et Deaucaire ; le tout accompagné de louchantes bénédictions et d'excellents conseils, dont, heureusement pour lui, le jeune Raymond se garda bien de faire usage.

Déclaré par l'autorité du concile maître légitime des étals du Comte de Toulouse, Monlfort en prit de nouveau la possession légale. 11 reçut le serment de fidélité «les habitants et des Capitouls de Toulouse ; il fit plus, il voulut jouer le rôle de législateur d'un pays dont il était le conquérant ; en conséquence ,

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il donna de nouvelles coutumes aux peuples obligés de le reconnaître pour souverain. Ici se découvre le côté politique de l'invasion qui se cachait sous l'étendard religieux de la croisade. Au fond , cette guerre n'était autre chose que la lutte du Nord contre le Midi , que l'antagonisme de la féodalité contre le régime municipal , dernière trace de la domination romaine dans ces états des Comtes de Toulouse, qui, à travers tant d invasions et de péripéties , avaient conservé leurs franchises et une ombre de liberté.

Ce fut une grande maladresse de la part de Montfort de changer les lois des peuples nouvellement soumis à sa domination. Il y a trois choses auxquelles les conquérants devraient se garder de toucher; ce sont : le culte, les lois et les biens des vaincus. 11 est impossible qu'ils n'attaquent pas les biens ; mais ils doivent au moins entourer du plus grand respect le culte et les lois. La législation du Nord importée dans le Midi ne pouvait pas y prendre racine. Ce fut une tentative inutile : l'établissement de Monlfort tomba avec lui ; les Toulousains retournèrent bientôt à leur ancienne coutume , qui fut rédigée par écrit et promulguée en 1283 , sous le règne de Philippc-le- Hardi. Mais en tourmentant ses nouveaux sujets dans leur fortune dont il les dépouilla , et dans leur législation qu'il voulut abolir, Montfort n'obtint d'autre résultat que d'inspirer à ces peuples qui subissaient son joug , une haine indélébile contre lui et contre les siens. Les traces de cette antipathie pour les hommes du Nord , sont encore restées dans le fond de la population des contrées envahies , qui les désigne par l'épithète de franciman , terme de dénigrement. L'on reconnaît encore aujourd'hui les routes stratégiques qui furent pratiquées par Monlfort pour faciliter les communications entre les garnisons qu'il entretenait ; on les appelle, dans le patois du pays, lé cami francés , le chemin français.

Les deux Raymonds ne tardèrent pas à se rendre en Provence ; il était naturel que le père accompagnât et assistât son fils dans la prise de possession de son nouvel apanage. La restauration des Raymonds s'opéra dans la Provence avec une merveilleuse facilité. Leurs malheurs , l'acharnement des légats , l'injustice du concile , les excès de la

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croisade , et jusqu'à la jeunesse et l'innocence de Raymond le fils , tout prévenait les peuples en leur faveur. Marseille leur ouvrit ses portes avec enthousiasme ; la cité d'Avignon , au premier bruit de leur arrivée , leur envoya ses députés , avec les plus vives protestations d'amour et de dévouement. Leur marclie à travers ces populations faciles à émouvoir , de Marseille à Avignon, d'Avignon à Tarascon et à Beaucaire , fut une marche triomphale. Mais le château de Beaucaire était gardé par Lambert de Limoux , guerrier intrépide, lieutenant de Montfort. Lambert commandait une forte garnison , et il fallait s'attendre à la plus vigoureuse résistance de sa part. Le jeune Raymond dut donc s'apprêter à faire le siège du château , tandis que son père allait en Espagne , à la cour du jeune roi d'Aragon , organiser quelques moyens d'attaque du côté de Toulouse.

Après plusieurs tentatives de sortie qui furent vivement repoussées par le jeune Raymond , Lambert et sa troupe , en proie à toute sorte de besoins , furent obligés de se renfermer dans le château, et d'attendre que Montfort vînt les délivrer. Montfort vint en effet à leur secours ; mais le siège était si bien établi , qu'il lui fut impossible de se mettre en communication avec la place. Le jeune Comle de Toulouse avait réuni une armée nombreuse dans un camp fortifié : le château était pressé de toute part entre cette armée et le Rhône ; le fleuve était gardé par les bateaux armés de Tarascon , et un grand mur d'enceinte , construit avec une merveilleuse rapidité , défendait la ville de Beaucaire et l'armée provençale des attaques extérieures. Montfort se vit dans la nécessité d'assiéger Raymond , comme Raymond lui-même assiégeait Lambert , et Beaucaire offrit le spectacle d'un double siège , l'un dans la partie intérieure de la ville , et l'autre au dehors. Plusieurs combats furent livrés par Montfort , mais sans succès. Le Rhône était toujours occupé par les bateaux du Comte de Toulouse ; le pays était hostile aux croisés ; les provisions manquaient , la famine menaçait leur camp. Dans le fort , les compagnons de Lambert se trouvèrent réduits aux dernières extrémités ; ils avaient mangé leurs chevaux , et ils étaient au moment de désigner par le sort ceux d'enlr'eux qui devraient

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nourrir leurs camarades , plutôt que de se rendre à discrétion , tant ils craignaient la vengeance du vainqueur ! Enûn , Montfort , convaincu de l'impossibilité de son entreprise , conclut une Irève avec le jeune Raymond ; il lui abandonna le château de Beaucaire , et sauva par ce moyen la vie de Lambert et de ses compagnons , qui sortirent en livrant leurs armes aux Provençaux.

Montfort n'était pas homme à se tenir pour battu. Pour le moment , il avait cédé à la nécessité , mais il compiait bien prendre sa revanche le plus tôt possible. Il se rend à Toulouse avec une troupe année , et frappe de fortes contributions pour enrôler de nouveaux soldats, se proposant, avec ces nouveaux secours, de reprendre ses avantages sur le Rhône, Mais, comme il avait à craindre que , pendant qu'il serait occupé en Provence , il ne prît fantaisie aux Toulousains de s'insurger contre lui, il voulut se procurer des garanties de soumission , au moyen de nombreux otages qu'il garderait dans ses mains. 11 désirait s'assurer des notabilités de la ville. L'opération était délicate et difficile ; mais il fut merveilleusement aidé par levèque Foulque. Voici comment ils s'y prirent.

Montfort , afin d oter aux Toulousains l'envie de se révolter contre lui , avait déjà depuis longtemps fait raser les murs tant de la cilé que du bourg ; il avait comblé les fossés , enlevé les chaînes des rues et démoli les tours des maisons fortes qui se trouvaient dans l'enceinte de la ville. Dans cet état de choses , levèque persuade aux habitants de Toulouse d'aller rendre hommage à Montfort qui avait assis son camp en dehors delà porte Montoulieu. Les Toulousains, sans aucune méfiance, obéissent à l'invitation de leur évèque. Mais pendant qu'ils accouraient en foule vers les tentes de Montfort , certains remarquent qu'on ne voyait point revenir les premiers arrivés. Tout-à-coup , le bruit court qu'ils sont tombés dans un piège, que les croisés chargent de chaînes les trop confiants citadins , retenus comme otages. Aussitôt l'alarme se répand ; on crie à la trahison ! Les Toulousains s'enfuient dans la ville et s'y retranchent de leur mieux. La troupe de Montfort les poursuit ; on se bat dans les rues. Les croisés mettent le feu à plusieurs quartiers; mais les Toulousains parviennent à letein-

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dre. Sur ces entrefaites , levèque intervient ; il interpose sa médiation. 11 fait conclure un accord par lequel les Toulousains se rendront en armes au Capitole et signeront la paix avec Monlfort. L'accord est exécuté de la part des Toulousains; mais, contre la foi du traité, les croisés envahissent le Capitole, désarment les Toulousains qui s'y étaient rendus et les enchaînent. Monlfort. met le comble à sa perfidie en frappant sur Toulouse une contribution de trente mille marcs d'argent.

Cependant , Monlfort ne négligeait aucun moyen de donner un plus grand relief à sa famille et d'affermir sa puissance dans les pays nouvellement soumis à sa domination. 11 travaillait à s'agrandir et à se consolider par les alliances. Il établit Amaury , son fils aîné , avec la fille unique du Dauphin de Viennois ; il fait épouser à Guy , son autre fils , l'héritière du vicomte de Bigorre. 11 semblait que ce conquérant dût posséder à jamais par lui , ou par ses descendants , les vastes contrées dont la croisade lui avait procuré l'investiture. Mais les entreprises de l'homme, en apparence les plus solides , sont toujours tracées sur le sable.

A i'aide du butin que lui avait procuré le pillage des plus

riches quartiers de Toulouse , Monlfort arma de nouveaux

corps de troupes , et il reprit la roule de Beaucaire , bien

résolu de venger les affronts que son jeune rival lui avait fait

subir. 11 établit de nouveau son champ de bataille sur les bords

du Rhône ; il était même au moment de réparer son échec

précédent et de poursuivre d'importants avantages , lorsqu'une

complication sérieuse survenue du côté de Toulouse , le força

de revenir sur ses pas , et de se reporter en toute hâte vers cette capitale.

Ces derniers actes de spoliation et de férocité brulale qui opprimaient les Toulousains , avaient allumé dans leur aine la plus violente inimitié et un insatiable besoin de vengeance. Le peuple n'attendait qu'une occasion pour se soulever et briser un joug qu'il avait en horreur. 11 crut la trouver dans l'absence de Monlfort , dont la guerre de Provence avait causé et nécessitait encore leloigncment. — Des émissaires secrets informèrent de cette disposition le vieux Comte de Toulouse , qqi , retiré dans les murs de Saragosse , à la cour de son

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neveu , n'attendait qu'une circonstance favorable , pour reprendre le chemin de ses états. Raymond ne se le Ot pas dire deux fois : il se mit en roule avec quelques compagnies d'Aragonais , suivi du comte de Pailhas et de quelques autres seigneurs espagnols , qui voulurent s'associer à sa fortune. 11 rallia sur son passage le comte de Comminges et le comte de Fois , ses anciens et ûdèles alliés , qui vinrent avec de nombreux renforts grossir son escorte. Raymond arriva vers le milieu de septembre de l'année 1217 dans la campagne de Toulouse. Il passa la nuit, gardant un sévère incognito, dans une maison de campagne au couchant de cette ville. Le lendemain malin , à la faveur d'un brouillard épais , il traverse la Garonne à un gué au-dessous du Bazacle ; il entre dans Toulouse à l'insu des partisans de Montforl , et se découvre à ses amis. Ceux-ci s'arment en secret. Le bruit de la présence de Raymond se répand bientôt parmi le peuple qui ne peut contenir les transports de son enthousiasme, et s'insurge contre l'autorité de Monlfort. Raymond est porté en triomphe; l'ivresse de la population est poussée jusqu'au délire ; on embrasse les jambes de son cheval ; on couvre de baisers ses vêtements , et en même temps on se rue sur les Franks avec fureur ; on les massacre sans pitié ; on les force à chercher un asile dans le Château-Narbonnais. La comtesse Alix y résidait avec le cardinal Bertrand ; elle dépèche aussitôt un exprès à Guy , frère de Montfort , qui se trouvait dans les environs. Guy vient au secours de la croisade ; mais le petit nombre de combattants qu'il amène avec lui ne soutient la lutte contre les Toulousains , ni dans la plaine où ils sont écrasés , ni dans l'intérieur de la ville où il leur est impossible de pénétrer. Guy se borne à défendre le château , en attendant que Montfort revienne avec son armée , et se mette en mesure de reconquérir tout le terrain qu'il a déjà perdu.

On se figure facilement la surprise et la colère de Montfort , lorsqu'il apprit les événements de Toulouse. Contraint d'abandonner une seconde fois les terres de Provence , il se hâte de conclure une trêve avec le jeune Raymond , et il précipite la marche de ses troupes vers cette ville , aûn d'y arriver avant son ennemi. Il lui fut facile d'obtenir ce résultat ; mais l'activité

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qu'il déploya fut en pure perte. Il trouva Toulouse déjà fortifiée et parfaitement défendue. Tous les vassaux du vieux Comte s'étaient levés ; les populations entières avaient volé à son secours. La haine des Franks et des croisés faisait marcher tous les hommes en état de porter les armes ; les femmes et les vieillards avaient voulu prendre part à cette lutte suprême ; c'était une guerre d'extermination , un duel à outrance entre les étrangers et les indigènes.

Ici , commence le second siège de Toulouse , qui dura plus d'un an , se compliqua d'une foule d'assauts et de combats , porta le ravage dans les fertiles campagnes de cette contrée , et amena la catastrophe la plus funeste à la croisade , la mort de Montfort. 11 serait trop long d'énumérer tous les incidents , toutes les péripéties qui signalèrent celte longue suite d'attaques , de succès , ou de défaites. Les comtes de Foix et de Comminges se montrèrent ce qu'ils avaient toujours été , les fidèles alliés de Raymond , et des guerriers pleins de dévouement et de courage. La croisade , souvent battue et repoussée, semblait prendre une nouvelle vie sous le fer des combats qui la mutilait. A chaque moment, les légats , Foulque , Guy de Vaux-Sernay , amenaient à Montfort de nouveaux combattants. Mais ce général des croisés ne devait plus compter sur le concours d'Arnaud , l'ancien abbé de Citeaux. Depuis que ce prélat avait ceint la mitre de Narbonne , et que Montfort avait été fait comte de Toulouse , l'intérêt et l'orgueil les avaient divisés ; chacun d'eux s'arrogeait le titre de duc de Narbonne , et le disputait par conséquent à son compétiteur. 11 éclata enlr'eux une violente animosité , qui fut entretenue par un procès que la mort du général des croisés vida au profit de l'archevêque de Narbonne.

Le jeune Raymond avait aussi quitté les bords du Rhône , et était venu joindre ses efforts à ceux de son père , pour résister à l'attaque de son ennemi. La croisade d'un côté , les Comtes de Toulouse de l'autre , avaient réuni toutes leurs forces sous les murs de celle ville , dernier théâtre de leurs longs débals. Là se préparait la lutte décisive qui devait se terminer par la ruine totale de l'un ou de l'autre parti. Montfort avait établi son camp du côté de la porte Montoulieu. 11 livra dans <<"(c

localité plusieurs assauts qui furent constamment repousses. H passa le fleuve, et essaya une nouvelle attaque au couchant , sur les murs de Saint-Cyprien. A l'aide d'un débordement de la Garonne qui enleva un pont et empêcha l'arrivée des secours de, la ville , il pénétra dans ce quartier , s'y établit , et s'empara de deux tours qui défendaient la rive gauche du fleuve. Mais le fleuve étant rentré dans son lit , et les Toulousains ayant forcé le passage , après un combat de bateaux qui se termina à leur avantage , les secours arrivèrent en foule et les croisés furent obligés de battre en retraite ; ils abandonnèrent les tours , après y avoir mis le feu. Bientôt , on les chassa de Saint-Cyprien. Montfort, mis en fuite et poursuivi vivement , fut obligé de remonter jusqu'à Muret pour passer la Garonne. Ce passage même , exécuté avec précipitation , faillit lui être singulièrement funeste ; il broncha en entrant dans le bateau , et tomba dans le fleuve avec son cheval dont il n'était point descendu. Montfort parvint à sortir de l'eau , grâce aux secours qui lui furent prodigués ; mais son cheval de bataille se noya. Cet accident parut à Montfort une sorte de mauvais présage dont son esprit fut frappé , et il commença à perdre la confiance qu'il avait dans sa fortune.

Ce général , voulant en finir avec Toulouse , Gt construire une grande machine que les historiens de l'époque ont appelée gâte ou cate , à l'aide de laquelle il devait lancer ses bataillons sur les remparts nouvellement construits. La machine, dès qu'on voulut la mettre enjeu, fut attaquée et démontée par les assiégés , qui lui jetèrent avec leurs propres machines une grêle de pierres et de rochers. Montfort voyant ses espérances trompées , et réduit au désespoir , trouva la mort qu'il appelait de tous ses v œux. Une pierre, lancée par un mangonneau, le frappa au front et le tua sur le coup. La tradition rapporte que le mangonneau fut détendu par une femme. Cet accident arriva le 25 juin de l'an 1218.

Ici, se terminent les événements qui font le sujet du poème. Nous allons néanmoins retracer en peu de mots les suites de cette guerre, qui ne finit , à proprement parler , que par la réunion du comté de Toulouse à la couronne de France ; ce qui n'arriva qu'environ cinquante ans plus lard , en 1270.

Celle catastrophe jeta le découragement dans l'armée des croisés. Amaury Montfort succéda immédiatement à son père , et fut reconnu Comte de Toulouse par les légats et par tous les barons croisés. Mais après quelques tenlatives infructueuses , il fut obligé de lever le siège. Le jeune Raymond le poursuivit dans sa retraite; il l'atteignit à Baziège , où un combat sanglant et opiniâtre fut engagé. Le jeune Raymond y combattit en héros; les croisés furent battus; ils poursuivirent leur marche jusqu'à Carcassonne , emportant avec eux le corps de Monlfort. Arrivé dans cette ville , Amaury lui fit de pompeuses funérailles dans l'église de Saint-Nazairc ; mais, quelques années plus tard , il transporta les restes de ce grand guerrier , au château de Montfort- l'Amaury , près Paris , pour le déposer dans le tombeau de ses ancêtres.

Le jeune Raymond ne tarda pas à s'emparer du château de Caslelnau-d'Arry. Amaury Monlfort essaya de recouvrer cette place ; il vint l'assiéger ; mais , après de nouveaux échecs , au nombre desquels il dut compter la mort de son frère Guy , vicomle de Bigorrc , il se détermina à lever le siège. Poursuivi par un adversaire victorieux et craignant pour ses possessions de Beziers et de Carcassonne , il se hâta d'en faire hommage au roi de France dont il implora le secours. Philippe envoya son fils Louis avec une puissante armée , qui s'avança sans résistance jusqu'à Toulouse. Louis en commença le siège; mais la défense des Toulousains fut si vigoureuse , que Louis , découragé , ne larda pas à le lever. * Ce beau succès fut suivi de la mort du vieux Raymond ; c'était en 1222. Il mourut subitement dans une maison près de l'abbaye de Saint-Sernin. L'abbé Jordan vint à temps pour lui donner l'absolution. Les frères de Saint-Jean-de-Jérusalem , à la confrérie desquels il appartenait , levèrent son corps et le portèrent dans leur cloître où il n'a jamais été enterré , faveur qui fut refusée aux vives instances de son fils , parce que Raymond était mort en état d'excommunication. Lafaille rapporte que , de son temps

* Un historien {prœclura francorum (minora) , affirme que Louis entra (Ions Toulouse à la suite d'un traité , et qu'il en rasa les forlilu-ations.

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encore (1650) , on montrait la tête de ce prince dans le palais de Sainl-Jean-de-Toulouse ; il remarque que le crâne offrait l'empreinte parfaitement tracée d'une fleur-de-lis. Les esprits avancés de l'époque durent considérer ce jeu de la nature comme un présage que les états du Comte de Toulouse devaient être réunis à la couronne de France.

Saint Dominique était mort l'année précédente (1221). 11 avait fondé à Toulouse l'ordre des Frères-Prêcheurs. H les établit d'abord dans deux maisons qui lui avaient été données par deux sectaires albigeois , Thomas Lupis et Pierre Cellani , chez lesquels il s'était logé à son arrivée , et qu'il eut le bonheur de convertir aux saintes croyances. Plus tard, cet ordre s'agrandit et habita la maison de Saint-Rome. Saint Dominique fonda aussi le monastère de Prouille, qui eut une grande célébrité. Le tribunal de l'inquisition fut établi six ans après sa mort ; mais ce ne fut pas sans une forte opposition et sans de grands dangers pour les membres qui le composèrent. Les inquisiteurs se montrèrent fort rigoureux dans l'exercice de leurs fonctions; la haine publique les poursuivit. Quatorze d'entr'eux furent surpris et brûlés dans le château d'Avignonet. L'on peut compulser, dans les archives de la préfecture de la Haute-Garonne , les nombreuses procédures suivies de condamnation qui furent l'ouvrage de ce tribunal.

La guerre continua entre le jeune Raymond et le fds de Montfort. Raymond assiégea Carcassonne. Louis VIII vint au secours d'Amaury. Il descendit dans la Provence avec une puissante armée. Il se rendit maître d'Avignon après un long siège. Cependant, un concile tenu à Narbonne venait d'excommunier les comtes de Toulouse et de Foix. Louis marcha sur Beziers qu'il occupa ; de là , il se rendit à Carcassonne ; il prit aussi Pamiers et s'avança vers Toulouse. Mais se trouvant atteint d'une maladie grave , il confia à Baujeu le commandement de ses troupes , et voulut se retirer à Paris en traversant l'Auvergne. La violence du mal l'obligea de s'arrêter au château de Montpensier , où il mourut.

Baujeu continua la guerre et dévasta les environs de Toulouse. Le ravage fut si grand , dit l'annaliste Lafaille , que dans toute la campagne on ne laissa aucun arbre , ni aucun

buisson. Dans cette extrémité , Raymond consentit à traiter de la paix. Le Comte se rendit auprès de la reine Blanche , régente du royaume pendant la minorité de Louis IX. Il signa le fameux traité de Paris , par lequel il remettait ses états et sa famille entre les mains de la régente. Il se soumit à une cérémonie humiliante , semblable à celle que son pére avait subie à Saint-Gilles. Celte pénitence accomplie , on lui rendit l'administration de ses états ; mais il était stipulé que la reine disposerait seule de la main de Jeanne , fille unique de Raymond. À ces conditions, le Comte fut réconcilié avec l'Eglise par le légat. La reine , bientôt après , maria Jeanne avec Alphonse de Poitiers , un de ses fils. Raymond VII était dans l'intention de se croiser et de partir avec Saint-Louis pour la Palestine ; mais , dans une tournée qu'il faisait dans le Rouergue , il fut surpris par une violente maladie , et il mourut en 1249, sans avoir accompli ce projet.

Par le décès de Raymond , Alphonse , frère de Saint-Louis et mari de Jeanne de Toulouse , devint comte de cette ville. Il ne naquit point d'enfants de ce mariage. Alphonse se croisa avec Saint-Louis , et partit avec sa femme pour l'Afrique , en 1270. Après la mort du saint roi , ils s'embarquèrent pour l'Italie , où ils moururent, quelques jours après leur arrivée, de la peste qu'ils avaient apportée de Damiette. Avec Jeanne s'éteignit la lignée des Comtes de Toulouse. En exécution d'une clause du traité de Paris , le comté fut réuni à la couronne. Du reste , il faut dire , à la louange de ce traité , que c'est à lui qu'est due la fondation de l'ancienne et glorieuse Université de Toulouse.

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