Figuéri que l'on vit se mêler aux guerriers
C'est le poète toulousain qui a proclamé l'insurrection de Toulouse à la cour d'Alice. (Voir le 22e Chant.)
18 Toulouse célébrait, dans un immense chœur , Sa liberté conquise et son héros vainqueur.
<( Toulouse avait conservé un chant de triomphe dont la date » remonte au temps de la guerre des Albigeois. C'est ce que » l'on nommait la mort del loup ; et , par le nom de loup , on » désignait Montfort , tué au pla de Montouliu , sous les murs » de la capitale du Midi. » ( Voir la note de M. Du Mège (12) sur le 23° livre de l'Histoire générale de Languedoc. )
,n Nous terminerons ces notes, en transcrivant le récit des événements du second siège de Toulouse , d'après dom Vaisselle.
« Monlforl s'applaudissait de la prospérité de ses armes et du succès de ses négociations , lorsqu'il apprit que la ville de Toulouse et plusieurs places des environs s'étaient soulevées contre lui. Durant son absence , les Toulousains , outrés de l'extrême rigueur dont il avait usé à leur égard , appelèrent secrètement le comte Raymond , leur ancien maître , et promirent de lui livrer la ville. Ce prince , qui était alors au-delà des Py rénées , rassemble au plutôt un corps d'Aragonais et de Catalans qu'il avait déjà engagés à son service, et, suivi du comte de Pailhas , il va joindre , dans le Comminges , Bernard son neveu , comte de ce pays. Roger-Bernard , fils du comte de Foix , ayant accouru d'un autre côté à son secours avec divers seigneurs , il marche vers Toulouse. En chemin faisant , le comte de Comminges , qui conduisait l avant-garde , rencontre à la Salvetat , à quatre lieues de Toulouse , un corps de troupes de Simon de Montfort, qui , sans se douter de rien, étaient venues faire des courses dans le pays ; il les charge et les pousse vivement, mais il est repoussé à son tour. 11 commençait à plier , lorsque Roger de Montaut , Roger de Aspel et Roger-Bernard de Foix étant arrivés à propos , ils rétablissent le combat , et défont entièrement ce corps de troupes , qui avait soumis le château de Mazères dans le pay s de Foix. Le comte Ray mond ne trouvant plus d'obstacle à son passage , il arrive au voisinage de Toulouse , et fait avertir ceux des habitants qui lui étaient dévoués. 11 s'avance ensuite , le matin du 13 du mois de septembre, à la faveur d'un brouillard épais, traverse la Garonne au gué qui est sous le moulin du Bazaclc , et entre dans Toulouse sans être aperçu. Au bruit de son arrivée , le peuple se partage : les uns se déclarent hautement en sa faveur , et lui donnent les plus grandes démonstrations d'amitié ; les autres , plus timides et sachant par expérience jusqu'à quel point Simon de Montfort portait sa vengeance , n'osent embrasser son parti et se retirent , partie avec les Français dans le Château-Narbonnais , partie dans le palais épiscopal ou dans le cloître de Saint-Etienne , et partie dans le monastère Saint-Saturnin. Raymond tâche de ramener ceux-ci , et les gagne bientôt , les uns par caresses et les autres par menaces. Enfin , les Toulousains réunis prennent les armes , se joi-
gnenl à ses troupes , font main-basse sur tous les Français ou 1rs autres partisans déclarés de Simon qu'ils rencontrent , et s'assurent de la ville. Comme elle était démantelée, Raymond s'occupa nuit et jour à la fortifier; il fit creuser de larges fossés tout autour , les garnit de palissades et de bons retranchements qu'il affermit avec des poutres , et fit élever à la hâte des bastions et des redoutes.
» La comtesse de Monlforl , qui se trouvait dans le Chàteau- Narbonnais avec ses deux brus, la femme de Guy de Montfort,
belle-sœur et leurs enfants , envoya aussitôt à ce dernier et au comte Simon son mari , leur faire part de ce qui venait d'arriver. Sur cet avis , Guy de Montfort , frère de Simon , et Guy son neveu, comte de Bigorre, qui étaient du côté de Carcassonne , se mettent en marche à la tète de plusieurs chevaliers ; et , comptant d'emporter la ville de Toulouse d'emblée , ils y donnent assaut du côté du plan de Montolieu. Les Toulousains , encouragés par la présence de leur seigneur et du comte de Comminges , les repoussent , et les obligent à se retirer après leur avoir tué beaucoup de monde. Ce mauvais succès ne rebute pas les deux Montfort ; ils tentent une seconde attaque du côté du jardin de Saint-Jacques ; mais ils y sont encore plus mal reçus que dans la première , et sont contraints de se réfugier dans les maisons voisines du Chàteau-Narbonnais. Enfin , ne pouvant espérer de forcer les Toulousains , ils implorent le secours de l'archevêque d'Auch et du comte d'Armagnac. Raymond , de son côté , ne négligea rien pour se soutenir, et donna ordre au jeune Comte son fils de le venir joindre incessamment. Divers seigneurs de Gascogne , de Quercy, d'Albigeois, de Carcassés , etc.; entr'autres, Gaspard de La Barthe , Roger de Comminges , Bertrand-Jourdain de Lille , Geraud de Gourdon , seigneur de Caraman , Bertrand de Montaigu et son frère Gaillard, Bertrand et Guitard de Marmande , Etienne de La Valette et Aymar , son frère, Gérard de La Molhe , Bertrand de Pestillac et Géraud d'Amanieu , tous chevaliers braves et aguerris, lui amenèrent dcsmiforls, et entrèrent dans Toulouse au bruit des trompettes et enseignes déployées.
» Simon de Monlforl ayant appris cette révolution aux en- 11. 31
virons du Rhône , eut grand soin de ne pas lebruiter , et se pressa de conclure une trêve avec le jeune comte Raymond. Dès que le traité fut signé , il passe ce fleuve , et marche vers le Toulousain , suivi du cardinal légat; mais il a le chagrin de se voir abandonné en chemin par une partie de ses troupes. En arrivant à Raziège , il se met en ordre de bataille , parce que tout le pays s étant déclaré pour son adversaire , il craignait quelque embuscade. Le comte Guy, son frère , qui était allé h sa rencontre, l'ayant joint bientôt après , ils prennent la résolution , de l'avis du légat , de brusquer de nouveau l'attaque de Toulouse , et de donner l'assaut , et , dans ce dessein , ils font provision d'échelles. Les comtes de Toulouse et de Comminges les laissent avancer jusqu'au bord du fossé ; et font alors une si rude décharge sur leurs escadrons , qu'ils les mettent en désordre et les obligent de reculer. Le comte de Coniminges prend en même temps une arbalète , et décoche un trait avec tant de force contre Guy , frère de Simon , qu'il lui perce les deux cuisses de part en part , et le renverse dans le fossé. Le jeune Guy , comte de Bigorre , est en même temps dangereusement blessé. Les comtes de Toulouse et de Comminges sortent ensuite des retranchements , donnent avec furie sur les Français, et les forcent enfin de prendre la fuite. Simon, déconcerté , abandonna son entreprise, et prit le parti de faire le siège de Toulouse dans les formes; pour comble de malheur, il apprit bientôt après que , sur la nouvelle de l'échec qu'il venait d'essuyer, le renfort que l'archevêque d'Auch lui envoyait s'était entièrement débandé aux environs de Toulouse.
» Cependant le cardinal Bertrand fit partir Foulque , évèque de Toulouse , pour aller chercher du secours en France. Foulque associa à sa mission divers prédicateurs , enlr'autres le fameux Jacques de Vitri, et ne négligea rien pour persuader aux peuples de se croiser en faveur de Mont fort. Ce général envoya de son côté la comtesse sa femme à la cour , pour solliciter le roi de le soutenir : le comte Raymond s'en inquiéta fort peu; et ayant reçu un corps de Navarrais et de Catalans que le comte de Foix lui amena , et qui entra dans Toulouse aux acclamations de tout le peuple , il se mit en état de faire une longue et vigoureuse défense.
» Simon entreprit le siège de Toulouse vers la fin de septembre de l'an 1217. Il attaqua d'abord la ville du côté du Chàtcau-Narbonnais , et de la porte Montolieu ; mais voyant que cet endroit était très fort , il résolut de tenter une seconde attaque à la porte du faubourg de Saint-Subra ( lisez Saint- Cyprien ) , qui est de l'autre côté de la Garonne , cl qui était joint à la ville par deux ponts dont les assiégés étaient les maîtres. Dans ce dessein, il partagea ses forces, et laissant à Amaury son fils le soin de continuer les travaux de la première attaque , il passa la rivière avec une partie de ses troupes , et dressa ses batteries contre cette porte ; mais il se vit aussitôt assailli par les Toulousains, qui, par leurs sorties, ne lui donnèrent pas un moment de relâche , et lui tuèrent beaucoup de monde. Cela lui fit prendre la résolution de retourner dans son premier quartier ; il s'y disposait , lorsque le comte de Foix ayant fait une nouvelle sortie , l'attaqua , le mit en fuite, et le poursuivit jusqu'à Muret , où Simon repassa la Garonne sur les mômes bateaux dont il s'était servi pour la passer. Ce général , en entrant dans la barque , eut le malheur de tomber à cheval dans un endroit très profond ; et comme il était pesamment armé , il fut sur le point de se noyer ; mais ayant été promptement secouru , il en fut quitte pour perdre son cheval. Il ramena enfin ses troupes au camp devant le Château-Narbonnais et la porte de Montolieu , et redoubla ses efforts pour avancer le siège.
» Le comte Raymond , après avoir chassé Simon de l'attaque du faubourg Saint-Subra (lisez Saint-Cyprien ) , assembla les habitants de Toulouse, pour délibérer avec eux sur leur commune défense. Us lui renouvelèrent tous les protestations d'une fidélité inviolable , et lui offrirent leurs corps , leurs vies et leurs biens. On résolut de dresser divers trébuchets , pierriers ou mangonneaux , pour attaquer et battre le Château- Narbonnais; de relever les murailles de la ville , et de les renforcer surtout du côté de ce château. On mit aussitôt la main à l'œuvre , et tous les Toulousains , tant hommes que femmes , s'employèrent à ce travail jour et nuit avec la plus vive ardeur.
» Raymond ayant achevé de construire toutes les machines nécessaires pour l'attaque du Chàteau-Narbonnais , les fit jouer contre cette forteresse, qu'il ne cessa de battre pendant tout l'hiver, tandis que Simon continuait le siège de la ville, mais sans succès. Entre les divers chevaliers qui marchèrent au secours de ce dernier , furent Geraud , comte d'Armagnac et de Fezensac , Roger son frère , Anissan de Caumont et Oton de
Montaut » ( Ici dom Vaisselle prouve par des énonciations
extraites de plusieurs actes , que « Simon de Montfort eonti- » nua le siège pendant l'hiver , quoiqu'on prétende qu'il le » changea en blocus à l'approche de celle saison , à cause qu'il » n'avait pas des forces suffisantes ; et qu'ayant reçu au prin- » temps suivant un nouveau renfort de croisés, il le reprit » seulement a'.ors. » ).
» Monlfort , pour affaiblir le parti du Comte de Toulouse et lui ôter les secours qu'il tirait d'Aragon et de Catalogne, se plaignit à Honoré III des liaisons du jeune Jacques , roi d'Aragon , avec ce prince. Sur ces plaintes , le Pape ordonna , le 23 d'octobre de l'an 1217, au cardinal Rerlrand , son légat, de détourner Jacques et ses sujets, de faire aucune entreprise contre Simon de Mont fort; de leur défendre de violer la trêve établie par le concile général de Latran ; de leur déclarer que s'ils avaient quelque différend avec Simon , ils eussent à s'en rapporter à la décision du Saint-Siège ; et enfin de les excommunier et de jeter l'interdit sur le pays , s'ils avaient recours aux armes. Dans une autre lettre qu Honoré écrivit au roi d'Aragon lui-même , le 28 décembre suivant , il rappelle à ce prince le souvenir des obligations qu'il avait au Saint-Siège : « qui vous a tiré, ajoule-t-il , des mains de ceuv que vous » appelez vos ennemis , pour vous rendre à vos sujets, » 11 se plaint ensuite à Jacques de ce qu'il avait envoyé du secours aux Toulousains , et de ce qu'il s'opposait aux desseins du légal. Il lui enjoint de rappeler incessamment ce secours , et lui défend d'en envoyer da\antage , et d'attaquer directement ou indirectement les domaines possédés dans le pays, au nom de l'Eglise romaine. « Autrement , dit-il , vous pourriez tellement » nous indisposer , et l'Eglise romaine , que nous serions obli- » gés d'employer les nations étrangères pour punir votre
NOTES DU CHANT VINGt-QUATRIÈME.
» royaume. » Comme le roi d'Aragon n'avait pas beaucoup de part au gouvernement , à cause de sa jeunesse , le Pape écrivit à Sanche , comte de Koussillon, grand oncle de ce prince, pour se plaindre de ce que le roi avait embrassé, par son conseil et celui des autres grands d'Aragon , le parti des Toulousains
» Dans un chapitre suivant , (loin Vaissette rapporte divers extraits des lettres que le Pape écrivit dans le même dessein aux consuls et aux habitants de Toulouse , d'Avignon , de Marseille, de Tarascon, de Beaucaire et de Saint-Gilles , « pour » leur ordonner de rompre leur ligue contre Simon de Mont- » fort, et de cesser de lui faire la guerre , avec promesse , s'ils » lui obéissaient , de lever la sentence d'excommunication , )> d'interdit, et d'abandon de leurs biens au premier occupant, )> que le cardinal Bertrand son légat avait lancée contr'eux, et » de les réconcilier à l'Eglise. » 11 écrivit aussi au jeune comte Raymond une lettre remplie, de reproches et de menaces ; au comte de Foix qui avait pris les armes contre Simon de Montfort, pour l'engager à les quitter ; à Philippe-Auguste , roi de France ; le Pape le sollicite fortement d'envoyer contre les Toulousains tons ceux de ses vassaux qui n'étaient pas engagés dans la croisade de la Terre-Sainte. Enfin , le Pape écrivit à tous les évêques de France , pour les exciter à encourager les fidèles de leurs diocèses à aller secourir Simon de Montfort.
» Foulque , évèque de Toulouse , se donna tant de soins en France durant tout l'hiver pour procurer du secours à ce général , qu'enfin il lui amena au printemps un corps de croisés , entre lesquels étaient Michel de Harnes et Amand de Choisin , chevaliers flamands. Simon redoubla alors ses efforts contre la ville de Toulouse. Pour témoigner sa reconnaissance à Foulque , il donna alors à ce prélat et aux évèques de Toulouse , ses successeurs , le château de Verfeil avec une vingtaine de villages qui en dépendaient , sous la redevance d'un chevalier armé , en cas qu'il eût guerre dans le pays ; donation qui augmenta considérablement le domaine temporel des
évèques de Toulouse , qui eu jouissent encore aujourd'hui. Pierre , évèque de Rodez , alla aussi au secours de Simon de Montfort au siège de Toulouse , au commencement de l'an
» Simon , impatient de reprendre la ville de Toulouse , fit élever vers ce temps-là une grande machine de charpente , nommée Cate , tant pour s'en servir à combler le fossé , que pour battre les retranchements dont les Toulousains avaient ceint leur ville , et tenter ensuite l'assaut. Celte machine n'ayant pas réussi à son gré , il commença à se décourager. 11 était d'ailleurs extrêmement rebulé , soit par la longueur et les fatigues du siège , soit par les grandes dépenses où il s'était engagé. Enfin , il était sensiblement piqué des fréquents reproches que lui faisait le cardinal légat , qui ne cessait de le presser d'avancer les travaux , et qui attribuait à un défaut de courage et à son peu d'expérience dans l'art militaire la lenteur du siège; en sorte que la vie lui étant ennuyeuse, il priait Dieu de le retirer du Eiionde. 11 fut bientôt exaucé ; car étant entré le lendemain de Saint-Jean-Bapliste , le 25 de juin de l'an 1218, dans la machine dont on vient de parler , une pierre , lancée d'un mangonneau des assiégés , l'atteignit à la tête et l etendit raide mort.
» C'est ainsi que rapporte en peu de mots les circonstances de la mort du célèbre Simon de Montfort , un ancien historien *. Elles sont décrites un peu différemment, et dans un plus grand détail, par un auteur contemporain **, son zélé partisan. « Le comte Simon , dit ce dernier historien , tenait la » ville de Toulouse assiégée depuis neuf mois , lorsque les as- )) siègés se disposèrent de grand malin à faire une sortie , le » lendemain de la Saint-Jean-Baptiste , dans l'espérance de » trouver une partie des Français endormis, lis se partagèrent » en deux corps , dont l'un eut ordre d'attaquer les machines, » tandis que l'autre ferait une irruption dans le camp des croi- » sés , afin de les obligera diviser leurs forces. Simon assistait
' Guillaume de Puylaurens.
" Pierre de Vaux-Sernay, ch. 86.
» actuellement à Matines , lorsqu'on vint l'avertir que ses en- » nemis se préparaient à faire cette sortie. II ordonne qu'on » lui apporte ses armes , et les ayant prises , il va entendre la )) messe. A peine est-elle commencée , que les Toulousains dé- » Oient dans le fossé , enseignes déployées , et en ordre de ba- )) taille. Ils se séparent ensuite , comme ils l'avaient projeté : )> une partie attaque ceux qui gardaient les machines , et l'au- » tre marche droit au camp. On vient dire aussitôt à Simon )> de courir promptement au secours de ses troupes , que les )) Toulousains poussaient vivement. Ce général répond qu'il » marchera dès que la messe sera finie. Dans l'instant , un » nouvel exprès lui annonce que ses soldats ne peuvent plus )) soutenir le choc ; qu'ils commencent à plier , et qu'il y en » avait déjà un grand nombre de tués ou de blessés Je n'irai » pas , répliqua Simon , que je n'aie vu auparavant mon Ré- » dempteur. Enfin , le prêtre ayant levé la sainte hostie , il » récite le Nunc dimittis , part , et s'avance dans la mêlée. )) Son courage ranime celui des croisés , et ayant rétabli le » combat , il fait reculer les Toulousains jusques dans leur n fossé. Ces peuples continuent cependant de faire pleuvoir » sur les assiégeants une grêle de pierres et de traits de leurs » mangonneaux et de leurs autres machines. Simon , pour se )> parer de leurs coups , se relire alors devant les siennes , à )) l'abri des claies qui les couvraient , et se tient là pour s'op- )) poser aux assiégés , supposé qu'ils revinssent à la charge ; )> mais à peine s'était-il posté dans cet endroit , qu'une pierre » partie d'un mangonneau l'atteint à la tête , le blesse mortel- » lement , et ne lui laisse que le temps de recommander son )) âme à Dieu; après quoi il expire, et reçoit encore cinq coups » de flèches dans le corps. » Tel est le récit de Pierre de Vaux- Sernay , qui , étant sur les lieux , pouvait être bien informé. Quelques modernes prétendent que ce fut une femme qui lança la pierre du mangonneau dont il fut atteint ; d'autres disent que ce fut un nain ; mais nous ne trouvons rien de ces circonstances dans les anciens historiens. Après sa mort , un de ses chevaliers couvrit son corps , afin qu'on ne s'aperçût pas du malheur qui venait d'arriver. Guy son frère le fit emporter ensuite dans la tente du cardinal légat ; ce prélat et l'évêque de Tou-
louse qui s'y trouvait , furent également consternés d une s.i grande perte.
» Ainsi mourut, les armes à la main , Simon de Montfort, après avoir rempli la chrétienté du bruit de ses exploits et de ses victoires. Ce fameux capitaine, dont les anciens historiens , (jui sont presque tous ses panégyristes , font les plus grands éloges , fut , suivant les uns , le Judas Machabée de son siècle ; et , si on en croit les autres , il doit être regardé comme un véritable martyr. Nous n'avons garde de vouloir rien diminuer de la gloire qu'il s'acquit , à si juste titre , par ses excellentes qualités; mais on ne saurait disconvenir qu'il c'ait mêlé quelques défauts à un plus grand nombre de vertus , et il est aisé de reconnaître , en lisant dans les auteurs du temps le récil de ses actions , qu'avec beaucoup de piélé , un zèle ardent pour la religion , un courage invincible , une extrême valeur , une science consommée dans l'art militaire , et un cœur généreux , bienfaisant et libéral, il avait une passion démesurée de s'agrandir et d'élever sa famille au faîte des grandeurs ; qu'il était dur , lier , inflexible, colère , vindicatif, cruel et sanguinaire. Enfin , divers auteurs très pieux , entre les anciens et les modernes , sont persuadés que Dieu , par sa mort , voulut punir son ambition , et sa négligence à corriger les désordres des croisés.
» Autant la mort de Simon jeta la consternation dans le camp des croisés, autant causa-t-elle de joie dans la ville de Toulouse , dont les habitants se virent délivrés d'un ennemi extrêmement dangereux. Les Toulousains étaient , en effet , presque réduits aux abois par les fatigues qu'ils avaient essuyées durant un si long siège , et par la disette qui commençait déjà à se faire sentir dans la ville , sans espérance de la ravitailler et de pouvoir faire leur moisson. A la première nouvelle de cette mort, ils s'arment et font une vigoureuse sortie sur ceux qui avaient attaqué le faubourg et l'hôpital de Saint- Subra ( Sainl-Cyprien) ; attaque que Simon de Montfort avait reprise au commencement du printemps , après avoir reçu les reuforts qui lui étaient venus de France. Les croisés ne pou-
vant tenir contre l'effort des Toulousains , prirent la fuite , après avoir eu un grand nombre des leurs tués sur la place , et laissèrent leurs tentes et leurs équipages à leurs ennemis.
» Le cardinal légal , de l'avis des évêques et des principaux chefs de l'armée , fit prêter cependant serment de ûdôlité et rendre hommage à Amaury de Montfort, par tous les barons , les chevaliers et les autres seigneurs , à qui Simon avait inféodé les terres du pays. Amaury, voulant ensuite tirer vengeance de la mort de son père, assemble un grand nombre de charriots , les fait remplir de paille , de sarments , et d'autres matières combustibles ; et après les avoir fait conduire le plus près qu'il était possible des portes de la ville , il y fait mettre le feu. Les assiégés accoururent aussitôt pour l'éteindre ; et donnant en même temps sur ceux qui conduisaient les charriots , les font passer au fil de l epée , s'avancent vers le camp , y mettent le désordre , et rentrent enfin dans la ville chargés des dépouilles des croisés.
» Amaury , le cardinal légat , et les principaux seigneurs de l'armée, se rendirent quelques jours après à Pamiers, où l'abbé et les chanoines du monastère de Saint-Antoine-de-Frédelas appelèrent le premier en pariage de la seigneurie de cette ville , comme ils avaient fait à l'égard de Simon de Montfort son père. Amaury leur prêta serment de fidélité le même jour 8 de juillet , dans l'église du monastère ; et ayant pris possession de la ville et du château de Pamiers , il retourna au camp devant Toulouse, et continua encore pendant quelque temps le siège , sans oser toutefois rien entreprendre de considérable. Voyant enfin qu'il n'était pas assez fort pour se rendre maître de la ville , soit par la désertion des gens du pays qu'il avait pris à sa solde et qui se déclaraient contre lui , soit par le défaut de vivres , par l'épuisement de ses finances et l'empressement qu'avaient les croisés de s'en retourner, il se détermina à décamper, quoiqu'avec beaucoup de peine , à la persuasion de Guy son oncle et son principal conseiller , dans l'espérance de venir reprendre le siège au printemps suivant avec de plus grandes forces. 11 lit mettre le l'en à toutes les baraques que ses troupes avaient faites pour se. loger , et se mit en marche le jour de Saint-Jacques , 25 de juillet. II fit aussi mettre le l'eu
au Châtcau-Narbonnais qu'il abandonna ; mais les assiégés l'eurent bientôt éteint. »
(Histoire générale de Languedoc , liv. 23, eh. 18, 19, 20 , 22 ; (passim), 23 , 26 ; {passim), 27 , 28 , 29 et 30. )
PRÉCIS HISTORIQUE
La croisade , si connue sous le nom de : la Guerre des Albigeois , est un des événements les plus considérables du moyen-âge. Elle puise son importance également, et dans la force des mauvaises doctrines religieuses qu'elle eut pour objet de détruire , et dans sa durée , et dans ses résultats. A l'époque où la croisade fut publiée , les sectes connues sous le nom de Vaudois et de Manichéens , que l'ignorance des peuples et celle des sectaires eux-mêmes ont si souvent confondues, avaient fait d'immenses progrès dans les contrées soumises à la domination des Comtes de Toulouse. Ces sectes diverses de dogmes , de principes et de pratiques , se confondaient dans une hostilité commune contre la domination du Saint-Siège. Leur but direct était le renversement de l'autorité du Pape ; et il est juste de reconnaître qu'elles furent bien près d'atteindre ce but dans la région qui s'étend de Bordeaux à Marseille , et dont Toulouse est à peu près le centre.
Quoique ce poème , par les récils ou par l'action , n'embrasse guère qu'une période de dix années, cette guerre, dont la
PRfcCIS HISTORIQUE.
religion fut d'abord la cause et plus lard le prétexte , se prolongea longtemps après la mort du comte de Monlfort , l'ait principal où le poète s'est arrêté. Enfin , le résultat fut une nouvelle invasion des Franks dans les provinces gallo-romaines , dont ils voulurent changer les lois ; la destruction de la domination des Comtes de Toulouse , la fusion de celte maison puissante dans la maison royale de France , et la réunion de ses vasles états à la couronne. Ce dernier fait doit être considéré comme un de ceux qui contribuèrent le plus à la formation de cette vaste unité de la monarchie française, qui est devenue un si grand poids dans la balance européenne.
Les commencements de l'hérésie dite des Albigeois remontent à Pierre de Bruis , qui eut pour disciple le fameux Henri. Ces deux personnages donnèrent tour à tour leur nom à la secte, qui fut appelée d'abord des Pétrobusicns, et plus tard des Jlenriciens. Pierre de Clugni , dans sa lettre à Guillaume , archevêque d'Embrun , les accuse d'une foule d'excès : de rebaptiser les peuples , de profaner les églises , de renverser les autels , de brûler les croix , de fouetter les prêtres , d'emprisonner les moines , de lès contraindre à prendre des femmes par les menaces et par les tourments. En 1147 , Pierre de Bruis fut brûlé à Saint-Gilles par les catholiques , en punition des croix qu'il avait brûlées (dit l'abbé Fleury, dans son Histoire ecclésiastique ).
Vers la même époque , saint Bernard vint à Toulouse, dont il parcourut les environs pour combattre l'hérésie. L'on sait qu'il fut bien mal accueilli à Yerfeil (Viride Foliwn) , dont il maudit les habitants , et qu'il trouva un asile dans un bourg du voisinage , qui depuis a été appelé le Bourg-Saint-Bernard. Il avait fait précéder son apostolat d'une lettre à Alphonse , comte de Toulouse , dans laquelle il dépeignait , sous les couleurs les plus vives, la triste situation de l'Eglise dans ces contrées et les mœurs du sectaire Henri. « Les églises , y disait-il , )) sont sans peuple , le peuple sans prêtres , les prêtres mépri- » sés. Les églises ne sont plus estimées des lieux saints , ni les » sacrements des choses sacrées ; on ne célèbre point les fêles. » Les hommes meurent dans leurs péchés , sans pénitence et )> sans communion ; on refuse le baptême aux enfants. » Et
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plus bas saint Bernard ajoute en parlant de Henri : « Appre- » nez maintenant quel est eet homme. C'est un apostat qui , » après avoir été moine, en a quille l'habit et est retourné aux )) impuretés du siècle. N'osant ensuile demeurer avec ses » parents , ii est devenu vagabond et mendiant ; et comme il » avait des lellres (*) , il s'est mis à prêcher pour vivre. S'il » avait quelque chose de reste , il l'employait au jeu , ou à » des usages plus honteux ; car souvent , après qu'il avais » attiré le jour les applaudissements du peuple, on l'a trouvé » la nuit suivante avec des prostituées , ou avec des femmes )) mariées. Informez-vous , monseigneur, comment il est sorli » de Lausane , du Mans , de Poitiers , de Bordeaux. Il n'osa » retourner nulle part , tant il est décrié partout. »
Pierre de Clugm , dans sa lettre déjà citée , réduit au nombre de cinq les principales erreurs de ces seclaires , qui bientôt après furent appelés Albigeois. — La première erreur était de rejeter le baptême des enfants , sous prétexte qu'ils ne peuvent croire ni recevoir les instructions; la seconde, de ne vouloir ni autels , ni églises matérielles ; la troisième , de dire qu'il ne fallait ni adorer ni honorer la croix , mais la briser et la fouler aux pieds ; la quatrième , de dire que le sacrifice de la messe n'était rien, et que les évèques et les prêtres ne confieraient point le corps et le sang de Jésus-Christ ; enfin , ia cinquième et dernière erreur consistait à rejeter les prières et les autres suffrages pour les morts. Us disaient encore que c'était se moquer de Dieu , de chanter et de le prier à haute voix.
Le lyonnais Pierre Valdo établit sa secte en 1160. Frappé de la mort subite d'un de ses amis dont il fut témoin , il distribua tout son bien aux pauvres , prit des vêlements grossiers , mit des sandales à ses pieds , pour imiter les premiers apôtres , et alla dans les campagnes prêcher la pureté évangélique. H réunit bientôt un grand nombre de disciples qu'on appela Vaudois du nom de leur chef, ou Insabbattés , du nom de la chaussure qu'ils avaient adoptée. Cette secte , en apparence moins hostile à l'autorité du Saint-Siège , n'excita pas d'abord
C) Traduction de i'abbe Fleury.
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les mêmes poursuites , et il a fallu toute l'ignorance du moyenâge pour qu'on la confondit avec les Albigeois, et pour confondre ces derniers avec les Manichéens , dont ils ont porté bien souvent le nom.
Après ces notions préliminaires, l'intelligence des principaux événements dont se compose (du moins dans ses rapports avec la fable du poème) , la croisade publiée contre les Albigeois , deviendra plus facile.
La guerre des Albigeois a quatre phases principales, qui sont : le meurtre du légat Pierre de Castelnau , l'élection de Montfort au généralat des croisés , la bataille de Muret , et la mort de Montfort qui survint pendant le second siège de Toulouse.
Le pape Innocent III , ému par les plaintes des évêques sur les progrés de l'hérésie , avait envoyé successivement et sans beaucoup de succès plusieurs légats , munis de pouvoirs extraordinaires , dans les provinces qui en étaient infectées. On avait bien déployé quelques rigueurs: déjà, dans Toulouse, sous Raymond V, le vieux Morand , accusé d'hérésie par les légats , avait subi une pénitence publique ; il avait été fouetté de la main du bourreau ; ses châteaux avaient été rasés , ses biens confisqués. Toutefois , la mission de frère Reynier et de frère Guy n'avait produit aucun fruit ; ces légats , abreuvés de dégoût et tombés dans le découragement , résignèrent leurs pénibles fonctions. Innocent leur donna pour successeur Raoul, abbé de Fonfroide , et le fameux Pierre de Castelnau , abbé de Maguelonne. Castelnau , doué d'un caractère impérieux et plein de dévouement aux intérêts du Saint-Siège , ne tarda pas à se signaler par des actes de violence ; il se plaignit de la mollesse et de l'indulgence des prélats de la contrée envers les hérétiques. Il suscita des tracasseries à l'évêque de Reziers, à celui de Carcassonne , et à l'archevêque de Narbonne qui lui résista avec beaucoup d'énergie. Sa violence n'admit aucune mesure. Il voulut intervenir dans les différends que Raymond VI avait avec quelques seigneurs des environs du Rhône, qui s'étaient insurgés contre leur suzerain ; mais , au lieu de jouer le rôle de pacificateur qui lui était si facile , il eut la maladresse de prendre ouvertement le parti des révoltés , dont il croyait faire des partisans à l'Eglise , et d'intimer impérieu-
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sèment au Comte de Toulouse la cessation des hostilités. Raymond , comme il le devait , ne fit que rire de cette défense. Caslelnau , dont l'autorité était méconnue , se livra à toute la fougue de son caractère ; sa fureur ne connaît plus de borne ; il outrage le Comte de Toulouse dans sa cour , à Saint- Gilles. Le pressentiment du danger auquel l'exposait son imprudence lui fit éprouver le besoin de s'éloigner pour se mettre en sûreté. Mais le lendemain de cette scène scandaleuse, dans la matinée du 15 janvier 1208 , pendant qu'il traversait le Rhône , un écuyer du Comte de Toulouse qui se trouvait dans la même barque , le frappa d'une espèce de dague ou d epieu ferré dont il était armé. Castelnau , atteint mortellement , ne survécut que quelques instants à sa blessure. — Le meurtrier , qui était de Reaucaire , se retira d'abord chez ses parents ; de là , il fuit dans d'autres contrées. On ignora le lieu de sa retraite. Raymond ne put le faire saisir ; ses ennemis répandirent qu'il n'avait pas voulu.
Ce meurtre était un fait aussi déplorable qu'impolitique. Il fallait être absurde ou aveuglé par la haine , pour croire à la complicité de Raymond. Mais ces conditions sont malheureusement trop communes dans l'esprit des hommes ; on peut bien souvent leur appliquer le mot fameux de saint Augustin : Credo , quia absurdum. Les légats , et par conséquent le clergé , étaient hostiles au Comte de Toulouse. Arnaud , abbé de Citeaux , homme de basse extraction , caractère d'une brutalc énergie et toujours disposé à recourir aux moyens extrêmes , était à la tête des légats. 11 se trouva secondé et même excité par le trop fameux Foulque , ennemi personnel de Raymond. Foulque , cet étrange personnage, qui de troubadour estimé pour son talent poétique , après avoir abandonné sa femme et ses enfants , devint prieur du Toronet et bientôt après évèquc de Toulouse , était un homme violent et passionné. Il avait une dent de lait contre Raymond ; il ne pouvait lui pardonner d'avoir favorisé l'élévation de son compétiteur. Après la mort de Fulcrand , le siège de Toulouse avait été disputé entre l'évêque de Comminges, et Raymond de Rabastens , ami et aumônier du Comte. Raymond avait été élu deux fois par le chapitre de Toulouse ; et chaque fois Castelnau , qui
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vivait encore, était parvenu, par ses intrigua et ses rapports envenimés , à l'aire casser son élection par le Pape. Caslelnau 1 n'agissait ainsi que dans l'intérêt de Foulque , avec lequel il était étroitement lié ; aussi , à la troisième élection , il parvint à faire triompher la candidature de Foulque qu'il patronnait. 11 est à croire que cette élection se fil contre le gré du Comte de Toulouse , qui dut s'abstenir de prendre part à de nouvelles intrigues.
Les légats adressèrent au Pape un rapport sur le meurtre de Pierre de Caslelnau. Cet écrit ne pouvait pas être exempt d'exagération et de partialité. Le Comte de Toulouse n'y était pas ménagé ; on le peignait sous les couleurs les plus noires ; on l'y désignait comme l'auteur, ou tout au moins comme le complice très satisfait de cet affreux assassinat ; on allait jusqu à prétendre qu'il avait accueilli le meurtrier, et qu'il lui avait donné asile.
Ce rapport produisit tout l'effet qu'on en attendait. Innocent jeta les hauts cris ; il crut que tout était perdu ; il écrivit à tous les évoques la fameuse huile, rem credulam audivimus , que Catel a rapportée, et il proclama la croisade contre les hérétiques, qui, dès ce moment, prirent le nom d'Albigeois.
Non content du rapport du légat, Foulque se rendit à Rome, et là , il n'eut pas de peine à obtenir du Pape la confirmation de l excommunication déjà fulminée par les légats contre le Comte de Toulouse , pour le meurtre de Castelnau.
Raymond, qui ne pouvait pas ignorer les intrigues de ses ennemis , dut s'occuper de sa justification. 11 écrivit au Pape ; il envoya à Rome l'archevêque d'Auch , Raymond de Rabastens son aumônier, et un Capitoul , pour présenter sa défense, et obtenir du Saint-Père qu'il levât l'excommunication prononcée.
La cour de Rome , toujours habile , vit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de la situation. Raymond était puissant , mais il était effrayé. Raymond , uni à son neveu Trencavel , vicomte de Reziers , aurait formé une ligue capable de paralyser les forces de la croisade. Il s'agissait donc de les séparer, pour les combattre l'un après l'autre. Alors on donna à la croisade une direction apparente qui devait tranquilliser Raymond;
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tandis que peut-être , dans la réalité , l'Eglise voulait venger le sang de son légat répandu sur les bords du Rhône, elle s'empressa de diriger ses forces contre l'hérésie , et elle les Qt marcher sur Beziers qui en était regardé comme le foyer principal. Les députés de Raymond furent très bien accueillis auprès du Saint -Siège Le Pape parut très favorablement disposé en faveur du Comte ; il sembla revenir de ses préventions. 11 nomma un commissaire. Milon, qui était son notaire, reçut le mandat d'examiner attentivement cette affaire , et de donner l'absolution au Comte, si celui-ci établissait qu'il fût exempt de toute participation au meurtre de Castelnau. Le Pape lui associa Théodose ou Thédise , chanoine de Gènes. Celte décision , en apparence, si favorable , n'était qu'un blet tendu où Raymond se laissa prendre.
Le Comte de Toulouse n'eut pas l'intelligence de sa position ; il ne fut ni homme d'état, ni homme de cœur; il ne connut ni son siècle, ni les hommes. La religion ou la politique prises isolément, pouvaient le sauver ; il n'eut assez ni de l'une, ni de l'autre ; et en recourant tour à tour à l'une et à l'autre , il ne fit que resserrer davantage le nœud coulant dans lequel il s'était engagé. Homme religieux , il eût franchement servi d'auxiliaire à la croisade et dissipé tous les soupçons ; mais , au lieu de la servir franchement, il fut facile de voir qu'il se faisait traînera la remorque. Homme politique, il eût accepté ouvertement l'alliance de son neveu qu'il eut le tort de repousser; et laissant de côté sa réconciliation plâtrée avec Rome , qui n'était qu'un vain palliatif , il eût combattu la croisade, dont le succès devenait alors fort incertain. Dans ces circonstances difficiles, le grand tort de Raymond fut de ne pas savoir prendre nettement un parti.
Milon , choisi si judicieusement par innocent 111, était un homme fort habile , et qui se lira admirablement de la négociation pleine d'embarras qui lui était confiée. Par ses manières douces et conciliantes , il gagna l'esprit de Raymond , qui poussa l'abandon jusqu'à se persuader qu'il avait en lui un protecteur. Avec un tel genre de confiance , Milon n'eut pas de peine à l'entraîner au concile de Montélimar , et à lui faire signer le traité de honte et de ruine dont l'absolulion de Saintii. 32
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Gilles devait être le prix ; traité inexécutable pour Raymond , et dont l'acquiescement ne put être que l'effet d'une surprise inexplicable. Entre autres conditions onéreuses, Raymond consentit à livrer aux légats les sept plus forts châteaux de ses domaines , à licencier les routiers , à abolir les péages , et à livrest aux poursuites des légats ceux de ses sujets qu'ils auraient désignés comme suspects d'hérésie. Parla, Raymond allait demeurer sans places fortes , sans soldats et sans argent. L'on comprend qu'un pareil traité devait devenir pour Raymond une source éternelle d'embarras et de ruine.
MîIod , après avoir obtenu la signature du traité , se montra l'ennemi le plus perfide du (Jointe. Il pouvait faire de l'absolution de Saint-Gilles une cérémonie de réconciliation et de paix; il en fit une expiation humiliante, propre à manifester l'abaissement et la dégradation de Raymond aux yeux de ses sujets et de ses vassaux qu'il avait, réunis avec le plus grand appareil. Iî alla exhumer dans les rigueurs de la primitive Eglise , une pénitence publique , qui ne convenait ni à cette époque , ni au caractère du prince souverain auquel il en faisait l'insultante application. Raymond fut conduit nu jusqu'à la ceinture et fustigé avec des verges de la main de Milon. Le Comte renouvela ses serments sur l'autel , où le saint sacrement était exposé , et Milon prononça son absolution.
La croisade était publiée ; un grand nombre de seigneurs et de chevaliers que leur piété sincère portait à gagner l'indulgence plénière par un service de quarante jours ; un nombre infini de vagabonds , attirés par l'appât du désordre et du pillage , se réunirent à Lyon , lieu assigné pour le rendez-vous des croisés. L'on y voyait arriver de hauts et puissants seigneurs : le duc de Rourgogne , le comte de Champagne , le comte de Nevers , Saint-Pol , Montfort , à la fois comte de Montfort et de Leycestre , d'abord perdu dans la foule des barons croisés , et à qui il était réservé de jouer un si grand rôle dans la suite des événements de la croisade. Dès ce moment , Milon consent à s'effacer ; Arnaud , abbé de Cileaux , qui déjà s'était mis en évidence à l'époque du meurtre de Castelnau , est nommé d'un consentement unanime généralissime des croisés ; l'armée descend le Rhône ; fidèle à ses engagements ,
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Raymond se trouve à Valence sur son passage , et vient la grossir des combattants qu'il amène avec lui ; deux autres corps considérables se joignent à elle dans les environs de Montpellier : l'un, conduit par l'évêque d'Angoulèmc , avait traversé l'Agenais et emporté Chasseneuil ; l'autre , sous lu commandement de l'évêque du Puy , avait parcouru le Toulousain , et rasé le cbàleau de Villemur. Ainsi , la croisade débutait par la dévastation, le pillage, l'incendie des châteaux et l'extermination de leurs défenseurs , que , sous le titre d'hérétiques, les croisés faisaient périr dans les flammes.
L'armée réunit devant Beziers un nombre infini de combattants. Les divers historiens qui ne s'accordent pas sur ce nombre , 1 élèvent de cent à cinq cent mille. Les habitants de Beziers n'avaient pour se défendre qu'une faible garnison. Le vicomte Treneavel , qui ne jugeait pas la position tenable , les laissa maîtres de leur sort ; pour lui , il alla se retrancher derrière les fortes murailles de Carcassonne.
Beziers fut emporté le jour de la Magdeleine , 22 juillet 1209 ; l'on sait quel fut le sac de cette malheureuse ville. La fureur des croisés n'épargna rien; les habitants de toute condition , de tout sexe et de tout âge , furent impitoyablement massacrés ; les enfants à la mamelle , les malheureux réfugiés dans les églises , les prêtres même revêtus de leurs ornements furent passés au fil de l'épée. L'on a écrit que le légat avait député vers les habitants de Beziers leur évèque Réginald, pour les sommer d'avoir à lui livrer les hérétiques qui se trouvaient parmi eux , et que c'était leur refus insensé qui les avait exposés aux horreurs de l'assaut. Il fallait que les Bittérois fussent frappés d'un grand aveuglement , pour croire la résistance possible , lorsque , réduits à leurs propres forces, ils avaient à lutter contre ces masses armées , et que leur protecteur naturel , le vicomte Treneavel, avait lui-même désespéré du succès. Mais il fallait mettre ce peuple dans son tort , afin qu'il ne put imputer qu'à lui seul les fureurs dont il fut la victime.
Dans sa lettre à Innocent III, Arnaud rend compte de celle affreuse tragédie : «Pendant, dit-il, que nous délibérions en )) conseil sur ce (pie nous avions à faire pour sauver ceux de » la ville qui étaient censés catholiques , voilà que les ribauds
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» et les truands, sans attendre l'ordre des chefs, ont fait un » coup de main sur la ville; et au grand étonnement des nô- » très, en criant : Aux armes! aux armes! dans l'espace de deux » ou trois heures , les fossés ayant été franchis et les murs cs- » caladés, la ville de Beziers a été prise ; et les nôtres ne fai- )) sant grâce ni à la condition , ni au sexe , ni à l'âge , ont passé » au fil de l'épée environ \ingt mille hommes ; et ce très grand » carnage d'ennemis ayant été fait , toute la ville a été pillée » et hrùlée, par l'effet d'une vengeance divine qui sévissait » merveilleusement contre elle. » ( V. note 9 du chant 4<?, ton», i, p. 173. )
De Beziers en cendre , les croisés marchèrent sur Carcassonne , s'acharnant toujours sur le jeune v icomte que poursuivait leur colère implacable. L'armée entoura Carcassonne, comme elle avait entouré Beziers ; les faubourgs furent facilement emportés ; la cité que défendaient de fortes tours et d'épaisses murailles , opposa une longue résistance ; mais les fléaux vinrent accabler Trencavel et secourir la croisade : une affreuse sécheresse tarit toutes les sources ; les malheureux assiégés , dévorés par la soif, réduits aux plus dures extrémités , se virent encore décimés par une terrible contagion ; la capitulation devint une nécessité. Cette fois , les vaincus ne furent pas égorgés; mais une insatiable cupidité les dépouilla de leurs vêtements , et ne leur laissa que la chemise.
Après la prise de Carcassonne , la mission des croisés paraissait terminée ; d'ailleurs les quarante jours de service auxquels ils s'étaient engagés étaient accomplis. Il était présumable que l'armée se disperserait presque aussi vite qu'elle s'était formée. Il tardait aux comtes de ftevers , de Saint-Pol, et à une foule de barons et de chevaliers , de rentrer dans leurs châteaux. Cette disposition contrariait singulièrement Arnaud et les autres légats , soit qu'ils craignissent que les hérétiques qu'on n'avait pas pu entièrement exterminer ne se relevassent plus forts , lorsquils seraient débarrassés de la présence des croisés; soit qu un levain d'ambition fermentât au fond de leur âme à l'aspect de ces belles et riches contrées dont ils avaient si facilement dépossédé les véritables maîtres. Les légats éprouvèrent le besoin d'affermir leurs conquêtes , en y établissant un chef
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