‹ L'époque des MaccabéesChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Chaos politique. — Guerres de succession. — La Syrie objet des

convoitises rivales. — Régence illusoire. — Intrigues et batailles des généraux. — Bataille d'Ipsus. — Quatre royaumes. — Les prophéties de Daniel. — Dieu conduit tous les événe-e ments. — La politique est la servante de l'Église. — Exemples contemporains.

Le chaos va pour un temps succéder à la claire et brutale unité du rêgne d'Alexandre ; à l’ordre de la compression va succéder l'anarchie de l’explosion. Les guerres de succession vont commencer, guerres d’autant plus compliquées qu'il s’agit ici d'une succession ab intestat, d’une succession sans héritier majeur, de la succession d’un homme de guerre, de la succession d’un empire qui n’est lui-même qu'une conquête et non une propriété; succession entachée, par conséquent, d’un vice de forme dans son principe, et qui devait tenter ainsi toutes les ambitions, toutes les cupidités, sans renfermer en elle-même aucun titre à un appel au droit. On se rappelle ce que furent en Europe les guerres de ce genre, le sang qui fut versé, le temps qui s’écoula jusqu’au rétablissement de l’ordre général. On se rappelle la guerre des Deux Roses qui dura de 1399 à 1485, entre la famille de Lancaster, qui descendait du troisième fils d'Edouard IE, et la

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maison d'York, qui descendait de son quatrième fils par les hommes, mais du second par les femmes: guerre qui désola l'Angleterre pendant près d’un siècle et qui, après avoir fourni le douloureux épisode de la mort des enfants d'Édouard (d'York), se termina à l'amiable par le mariage de Henri Tudor de Lancaster avec Élisabeth d’York, fille d'Édouard IV.

On se rappelle un peu mieux peut-être la guerre de la succession d'Espagne, 1701 à 1715, entre l’archiduc Charles d'Autriche et le petit-fils de Louis XIV, Philippe d'Anjou, dont le traité d’Utrecht reconnut les droits et qui monta sur le trône d'Espagne sous le nom de Philippe V.

On se rappelle encore la guerre de la succession d'Autriche, 1741 à 1748, entre les maris des trois filles de l’empereur Charles VE et comment l'énergie de l’aînée, Marie-Thérèse, finit par triompher au traité d’Aix-la-Chapelle, et assura le trône à son mari François de Lorraine, la Prusse gardant cependant la Silésie qu’elle avait prise, et réservant ainsi pour lavenir la cause d’une nouvelle guerre qui ne tarda pas à éclater et qui est connue sous le nom de Guerre de sept ans, 1756-1763. — On sait enfin comment, il y a 46 ans, lors de l’abdication de l’empereur Napoléon [°", la France n’échappa aux horreurs de la guerre civile que par les horreurs de l’occupation étrangère.

Ce que furent en Europe les complications de ces guerres, on l'a sans doute, au moins vaguement, pré-

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sént à Ta mémoire. Mais ces difficultés ne sont point comparables au chaos que présentait l’héritage d'Alexandre. Chaos par la confusion des peuples et des provinces conquises; Alexandre était roi de Macédoine, il mourait en Perse, on devait l’ensevelir en Égypte; on ne connaissait point de frontières à cet immense empire; on n’en connaissait pas davantage les dispositions intérieures; et nul n’eût pu dire si Taxile et Porus étaient les sujets, les vassaux, les alliés ou les ennemis d'Alexandre. Ghaos par les dispositions de l’armée, qui déjà s'était mutinée plus d’une fois, les Grecs demandant de retourner dans la patrie et réclamant contre les grades et les dignités conférés aux vaincus de Babylone, tandis qu’Alexandre croyait d’une saine et bonne politique de se les attacher par des bienfaits. Chaos dans la Macédoine elle-même, car Démosthènes vivait encore et continuait de faire entendre aux villes de la Grèce ses appels à la hberté. Chaos dans le sein même de la famille royale, car nonseulement Alexandre laissait plusieurs héritiers et fils plus ou moins légitimes, mais ces fils étaient tous mineurs, 1ls avaient des mères différentes et, par conséquent, des intérêts opposés; et le plus légitime de tous, Alexandre, le fils de Roxane, ne devait naître qu'un mois après la mort de son père. Chaos dans la désignation du régent de l'empire, les uns voulant le choisir parmi les généraux, les autres parmi les parents d'Alexandre. Chaos, enfin, parmi les généraux

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eux-mêmes, les uns fidèles, les autres traîtres à la mémoire du défunt roi, mais tous ambitieux et se souvenant que l'épée ayant été l'instrument de la fortune de leur maître, comme elle avait tranché le nœud gordien, elle constituait le droit véritable, le droit du plus fort, l’article premier sous-entendu de toutes les chartes et constitutions. Le mal engendre le mal, et la violence la violence. C’est là le malheur et la malédiction du péché. |

Cest un travail aride, autant que difficile, même dans l’étude calme et silencieuse du cabinet, alors qu’on peut puiser à toutes les sources, consulter tous les livres, de suivre les différentes phases de ces luttes et de ces guerres qui, pendant plus de vingt ans, couvrirent de sang le sol de l'Asie. A plus forte raison, l'esprit aura-t-il de la peine à se reconnaitre et à s'orienter à une simple lecture. On supprimerait vo- Jontiers tous ces détails et tous ces épisodes de guerres, si c'était possible; mais le sort des Juifs se jouait dans chacun de ces jeux féroces; Jérusalem et son territoire étaient l’enjeu de chaque bataille, enjeu pacifique, tranquille, insouciant, qui se laissait faire, mais qu'on pouvait craindre de pousser à bout un jour ou l’autre. La dignité nationale, l'esprit d'indépendance pouvait se réveiller.

Aussi longtemps qu’une immense et puissante mo-

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narchie couvrit de son ombre et de son poids toute l'Asie antérieure et une partie de l’Europe et de l'Afrique; aussi longtemps que dura cette espèce de monarchie universelle, la Judée put passer inaperçue dans l’ensemble, et nattira guère ni convoitises, ni persécutions. On a déjà vu que la seule crise qui lait menacée eut lieu à l’occasion du passage d'Alexandre, se rendant de Tyr en Égypte. Mais du moment qu'il s’agit de constituer un certain nombre de royaumes différents et rivaux, il s’éleva tout naturellement des questions de frontières. Combien y aurait-il de royaumes, et quels seraient-ils ? Première question qui devait être décidée par le sort des armes. Quelles seraient les limites de ces royaumes? La diplomatie de l'époque devait y pourvoir; mais, en attendant, chacun cherchait à s'étendre le plus possible, et à mettre de son côté l’aveugle et vieille puissance du fait accompli.

La Judée, on peut même dire la contrée du Liban tout entière, pays de montagnes, placée entre les plaines de la Mésopotamie et celles de l'Égypte, entre Babylone et le Nil, était une position militaire importante. Celui qui en était le maître pouvait attaquer quand il le voulait, et il était sûr de ne pas être attaqué, ou du moins de ne pas être pris à limproviste et sans combat. Les gués du Jourdain, et surtout les défilés du Liban et de l'Anti-Liban, étaient le chemin direct de l'Asie en Afrique, le grand chemin du commerce et des armées. On comprend que chacun tint à

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en avoir la clef. On comprend aussi qu’à cette époque reculée , l'idée ne vint à personne de créer un pays neutre, qui servit à contenir les puissances voisines trop puissantes ou trop inquiètes. Reste à savoir encore jusqu'à quel point la neutralité juive aurait été

respectée en un temps où l’on ne respectait que l'épée, où l'épée avait le pouvoir de résoudre seule toutes les difficultés.

Sa position militaire n’était du reste pas le seul attrait qui fit de la Judée une proie et une conquête désirables. Les Juifs étaient répandus dans tout l'Orient; ils avaient des relations, des débouchés, des aboutissants partout, presque partout une certaine influence. En général, c'était une population tranquille et respectable, industricuse et commerçante, sans signification politique, soumise au joug, pourvu qu’on respectât sa foi et ses coutumes. Les avoir pour soi, les attacher à ses destinées, se concilier leurs sympathies, gagner par des prévenances un peuple qui, depuis des siècles, vivait sous l'oppression et dans l’humilation, telle était la tâche que devaient s'imposer les politiques du temps: celui qui réussirait aurait tout à la fois consolidé sa puissance en l’étendant, et créé pour son peuple des ressources nouvelles, en développant dans son sein l’industrie et le commerce.

Il y avait encore pour l'Égypte un motif tout particulier, peu apparent, mais très-grave, qui devait lui faire désirer la possession de la Palestine. L'Égypte

FT est un pays plat, qui n’a point de montagnes, par conséquent peu d’arbres et point de bois de construction, notamment pour les vaisseaux. Le Liban devait lui donner tout cela. Le Liban à l'Égypte, c'était donc une marine. Le Liban entre les mains de la Syrie, c'était pour l'Égypte l'absence de toute marine commerciale et surtout militaire, C'était, en outre, une frontière dégarnie, car l'Égypte estentiérement ouverte du côté de la Judée, et depuis longtemps on savait que le désert n'était pas un boulevard suffisant. L'histoire était là, rappelant aux uns et aux autres, si par hasard ils avaient pu lignorer ou l’oublier, que la clef de la question d'Orient était à Jérusalem, et que la Palestine avait été la pomme de discorde avant la captivité, comme elle allait le devenir après. Les Égyptiens avaient déjà possédé ce coin de terre: les Assyriens, sous Esar-Haddon, s’en étaient ensuite emparés; puis, Psamméticus, sept ans après la captivité de Manassé, voulant remettre toutes choses en état et recouvrer les anciennes frontières de son royaume, entra en Palestine à la tête d’une armée; il fut retenu vingtneuf ans par le siége d'Asdod, une des premières villes du pays (670 avant Jésus-Christ), ce qui prouve combien cette position était stratégiquement importante.

On sait que de nos jours encore Bonaparte a voulu s'assurer la conquête de l'Égypte, en s'emparant des côtes de la Palestine; et plus tard on a vu Méhémet- Ali et son part insister longtemps pour que au moins

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une partie de la Syrie, c’est-à-dire la Palestine, fût réunie à l'Égypte, l’une étant la frontière naturelle de l'autre,

I est donc facile de comprendre que, le sort de la pacifique Judée se trouvant aussi intimement uni à celui des nations belligérantes, il soit impossible de supprimer lhistoire de ces guerres, plus passionnées qu'intelligentes : l’essentiel sera d’abréger autant que possible tout ce quine se rattache pas directement aux destinées des Juifs.

Sans anticiper sur ce qui doit suivre, mais pour donner à l'esprit quelques indications qui le reposent en lorientant, disons que la guerre générale dura depuis la mort d'Alexandre (332) jusqu’en 301; que la Judée échut alors, et pour un siècle, aux Ptolémée d'Égypte, de 301 à 203, et que cette période fut en général pour eux un temps de calme et de tranquillité; puis, qu’en 203 ils tombèrent entre les mains des Séleucides, rois de Syrie, qui, après les avoir d’abord favorisés, les opprimèrent pendant 30 ou 40 ans, et provoquèrent enfin l’héroïque révolte des Maccabées et l’affranchissement momentané du pays.

Daniel résume en peu de mots les déchirements et les luttes de cette époque (XI, 4): «Et sitôt qu’il sera en état (Alexandre), son royaume sera morcelé et donné en part aux quatre vents des cieux, mais non point à ses descendants, ni avec la domination qu’il exerçait

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quand il dominait; car son royaume sera déchiré et sera dévolu à d’autres à l'exclusion de ceux-là”. » Cest l’histoire de cette prophétie que nous allons rapidement esquisser. |

Alexandre mourant avait remis son anneau, sa bague, emblême du pouvoir royal, à Perdiccas, l’un de ses généraux, le chargeant de la régence jusqu'à la majorité d'Alexandre Égée, le fils de Roxane, enfant posthume. Perdiccas ne garda pas trois ans cette régence, qui, d’ailleurs, ne fut jamais qu'une ombre, quoique les autres généraux l’eussent en apparence reconnue et confirmée. Une partie de l'armée cependant, ne voulant ni minorité, ni régence, avait appelé au trône une espèce d’idiot, Arrhidée, frère d'Alexandre du côté gauche. Cet Arrhidée, appelé à jouer le rôle d’un roi de paille, était parfaitement qualifié pour cela. Il reçut, en montant sur le trône, le nom de Philippe, et donna son nom à l'ère philippique, qui date de 398, et dont on se servit en Macédoine et en Égypte. Perdiccas devait être le vrai régent, conservant en nom l'autorité royale, et en réalité la phalange et la flotte. Les autres généraux, au nombre de trente-quatre, se partagèrent les provinces de l'empire; Antipater eut le gros lot, la Macédoine; Lysimaque la Thrace; Antigone l'Asie antérieure; Ptolémée l'Égypte; le brave

{. Traduction de M. Perret-Gentit ; c'est la meilleure pour les Hagiographes, et celle dont nous nous servirons d'ordinaire pour nos citations.

Eumène quelques parties de l’Asie-Mineure; Laomédon la Syrie, la Phénicie et la Palestine, etc.

Tout cela ne se fit m1 sans troubles, ni sans déchirements. Chacun convoitait l'héritage de son voisin. Bientôt (321) Ptolémée et Antipater s’unirent contre Perdiccas et Antigone, sous prétexte que Perdiccas (gendre d’Antipater), travaillait à s'emparer du pouvoir absolu; on laccusait de vouloir épouser Cléopâtre, sœur d'Alexandre. Perdiccas perdit la vie (320), et la régence passa entre les mains d’Antipater. Il voulut faire acte d'autorité par une nouvelle répartition des provinces que chacun des généraux d’Alexandre devait gouverner. Séleucus, l’un des plus vaillants et le chef de la dynastie des Séleucides, reçut le gouvernement de Babylone. Ceux qui étaient assez puissants pour conserver leur apanage, restèrent en possession de leurs provinces ; il fallut bien les y laisser. Laomédon fut maintenu à la tête des contrées du Liban. Mais Ptolémée, comprenant l’importance que cette province avait pour l'Égypte, lui demanda de la lui céder moyennant une compensation pécuniaire. Sur son refus, il s’en empara par la force (320). Les Juifs, fidèles à leur gouverneur Laomédon, ne se soumirent pas à Ptolémée sans résistance : il profita du sabbat pour prendre Jérusalem, et emmena avec lui un grand nombre de Juifs: il en peupla, pour ainsi dire, son royaume; il en envoya Jusqu'en Libye et dans la Cyrénaique. Cette population fidèle et labo-

rieuse prospéra partout où on l’établit, et l’on retrouve des Juifs de Cyrène mentionnés soit au temps des Maccabées, soit aux jours de Jésus-Christ (2 Macc., IE, 19 [24]; Matth, XXVIL 32; Act. IL 10; VL 9; Josèphe, Antiq. jud., XIL 1; Contr. App. [, 22; IL, 4).

La régence d'Antipater ne dura pas longtemps. Il mourut de vieillesse en 319. Sa mort amena de nouvelles guerres, dans lesquelles succomba invincible Eumène, jusqu’à la fin le fidèle défenseur des droits de la famille royale : il fut trahi par son armée et livré à Antigone, qui le fit mourir de faim. Cassandre , fils d'Antipater, avait réussi à mettre la main sur la mère, la femme, la sœur et le fils d'Alexandre ; 1l les garda prisonniers depuis 317 (ou 315), et, après avoir versé beaucoup de sang, il parvint à se conserver en Grèce l'autorité et les titres de son père, dont celui-ci l'avait voulu frustrer en faveur de son ami Polysperchon.

En Asie, Antigone visait à la suprématie. Il chassa Séleucus de Babylone (315); mais l’accueil que ce dernier trouva auprès de Ptolémée ranima la guerre. En 314, Antigore s'empara des provinces du Liban. Ptolémée les recouvra en 819, et la même année, Séleucus, quoique son armée füt peu nombreuse, réussit à reprendre Babylone où, grâce à sa douceur et à son habileté, son nom était resté populaire. Cest de cette année aussi que date l’ère des Séleucides, dont on se servit en Orient, jusqu'à ce qu’elle fût remplacée neuf siècles plus tard par P'Hégire, l'ère des Mahométans,

qui date de la fuite de Mahomet au désert, 622 ans après Jésus-Christ.

Les succès de Ptolémée ne se soutinrent pas. En la même année 319, il fut battu, et Antigone rentra dans la possession du Liban. Ptolémée ne se retira pas sans affaiblir son ennemi autant qu'il le put; il fit démolir les murs de Samarie, d’Acco (Saint-Jean-d’Acre), de Joppe et de Gaza, et emmena avec lui un grand nombre de familles juives et samaritaines. Il faut bien le dire, la plupart de ces exilés suivirent de bon cœur l’armée égyptienne, car Ptolémée favorisait beaucoup les Juifs. Parmi ceux qui émigrèrent à cette occasion se trouvait un prêtre de la famille pontificale, Ezéchias ; Josèphe même l'appelle souverain sacrificateur des Juifs, mais il doit y avoir là quelque erreur ou quelque malentendu (C. App. I, 8). Hécatée, historien grec (d'Abdère en Thrace), qui avait été élevé avec Alexandre et qui, depuis sa mort, s’attacha à Ptolémée, parle de cet Ezéchias avec beaucoup de respect. «C'était, dit-il dans un écrit sur l'Histoire des Juifs, un homme très-estimé parmi ceux de sa nation, trèséloquent et si habile que nul autre ne le surpassait dans la connaissance des affaires les plus imporportantes....» «Ce grand personnage, ajoute-t-il, accompagné de quelques-uns des siens, conférait souvent avec nous et nous expliquait les choses les plus importantes de la discipline et de la conduite de ceux de sa nation, qui toutes étaient écrites.» C'était la pré-

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dication chez les païens, c'était le prosélytisme de lPintelligence et de la vérité.

Josèphe tire du même ouvrage d'Hécatée le récit d’un petit épisode assez caractéristique, qui montre tout ensemble combien les superstitions étaient en baisse chez les païens eux-mêmes, et combien les Juifs avaient la conscience d’une supériorité morale généralement reconnue. Un Juif, nommé Mésullam, était en expédition militaire avec quelques cavaliers, du côté de la mer Rouge. Tout à coup un augure ordonna une halte, à cause d’un oiseau qu’il venait de voir, et dont les mouvements devaient décider la résolution à prendre et la direction à suivre. Mésullam, sans mot dire, bande son arc, ajuste, tire la flèche et tue l’oiseau. Vifs reproches de l’augure et de ses amis. Mésullam répond: Si cet oiseau connaissait l'avenir, comme vous le prétendez, il ne serait pas venu s’exposer ici à la flèche du Juif Mésullam. — Cette historiette peut n'être pas vraie, mais le fait qu’elle est rapportée par un Grec est déjà un signe des temps.

Vers la même époque, Antigone, alors maître de la Palestine, voulant profiter du bitume qu’on trouvait en grande quantité dans la mer Morte et sur ses bords désolés, envoya des ouvriers pour le recueillir; mais ces derniers furent chassés par les Arabes bédouins, que les anciens appelaient Nabathéens (probablement de Nébajoth, fils aîné d’Ismaël, Gen., XXV, 13).

En 311, il se fit un traité de paix entre les puissances

belligérantes, mais, comme à l'ordinaire, il ne dura que le temps de reprendre haleine,

Cassandre, en 310, fit mourir Alexandre Égée et son frère Hercule, pauvres enfants de douze et de dix-sept ans, dont le premier portait depuis plus de six ans dans une prison le vain titre de roi. Les deux enfants et les deux mères menaçaient, par leur existence, les entreprises ambitieuses de celui qui s'était fait le régent de l'empire ; il fallut, pour le tranquilliser, que toute la famille d'Alexandre fût extirpée; le bourreau ne respecta ni Le rang, ni les droits, ni l’âge, ni le sexe. Moins cruel, ou plutôt moins sanguinaire pour Thessalonique, sœur d'Alexandre, il se contenta de l’épouser; elle mourut plus tard, assassinée par un de ses propres fils.

Les obstacles avaient donc disparu. Antigone, après une éclatante victoire navale remportée sur Ptolémée, fut le premier à prendre le titre de roi. Ge n’était en apparence qu'un mot de changé dans la situation, c'était en réalité la rupture avec le passé et le commencement d’un nouvel ordre de choses. Ptolémée, Séleucus, Cassandre, Lysimaque ne tardèrent pas à en faire autant. Enfin, en 301, Ptolémée ayant pris part à lalliance des rois contre Antigone, recouvra la Palestine et la Syrie; Antigone tomba dans la bataille d'Ipsus en Phrygie, malgré la valeur de son illustre fils, Démétrius Poliorcète, et les autres rois procédérent au partage défimiuf de l'empire.

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Lysimaque reçut pour sa part la Thrace et lAsie- Mineure.

Cassandre, la Macédoine et la Grèce.

Ptolémée, l'Égypte, la Libye, l'Arabie Pétrée, la Palestine et la Célésyrie ou Syrie creuse.

Séleucus, tout le reste des possessions d'Alexandre en Asie, jusqu’à l’Indus, lot mal défini, dont les frontières étaient trop vastes, et le centre trop éloigné du mouvement général, pour que Séleucus n’essayât pas d'y porter remède en abandonnant ce qu'il ne pouvait pas conserver, et en transportant sa capitale de Babylone à Antioche.

Ces quatre royaumes sont les quatre cornes dont parle Daniel, VII, 8. La première grande corne du bouc (v. 21), c'était le roi Alexandre; elle fut rompue et remplacée par quatre autres cornes plus petites, qui sont les quatre royaumes. Aucun de ces quatre rois n’appartenait à la famille d'Alexandre ; c'était l’accomplissement de Daniel, XI, 4 On a déjà pu voir qu'aussitôt après la mort du maître, et malgré la division du royaume entre trente-quatre généraux, la question principale pendant ces vingt-deux ans de troubles ne cessa de rouler, vague et confuse, sur quatre royaumes principaux, jusqu’à ce qu'enfin, lors du dernier arrangement, les quatre têtes et les quatre ailes du léopard apparurent distinctement (Dan. VII, 6).

Au milieu des agitations de ce monde, on éprouve une certaine paix à constater parfois et à reconnaître

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la main qui conduit toutes choses, le fil directeur de ces événements qui semblent s’entasser pêle-mêle et sans ordre. L’œil se perd, ébloui, fatigué, dans ces luttes sans but apparent et presque sans résultat direct, qui ne signifient rien, que rien n’explique ou ne justifie, et dont la fin est la confusion. Mais quand on se rappelle que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, l'esprit trouve un point de repère et, sinon toujours une explication immédiate, au moins toujours une indication de la voie qu'il faut suivre pour comprendre.

Il n’y a réellement qu’une histoire au monde, celle de l’humanité, celle des peuples, des hommes, dans leurs rapports avec la source de toute intelligence et de tout bien. Il n’y a d'histoire que celle du peuple de Dieu, sous toutes ses formes et dans tous ses développements. Les anciennes monarchies, malgré leur étendue territoriale, malgré leur puissance matérielle, n'étaient que des moyens, et ne trouvent qu'à ce titre une place dans l'histoire du monde. En abaissant pendant trois siècles les barrières qui séparaïent les peuples et les peuplades, elles ont mis en contact les différentes races ét les différentes civilisations; en semant et dispersant les Juifs sur tous les fleuves et sur tous les rivages, elles ont préparé les nations à recevoir la vérité. Puis, ce mouvement s'arrête; le démembrement de ces mêmes monarchies empêche une trop grande centralisation, multiplie les foyers lumineux et

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permet ou provoque une plus grande spontanéité intellectuelle. |

La Grèce était tombée, mais son influence demeurait. Les nations conquises par un pays qui lui-même avait cessé d’être, se soumettaient encore au mot d'ordre qui leur venait des sages et des philosophes d'Athènes. Des Grecs étaient sur le trône en Égypte et en Syrie; on aimait Ptolémée, on aimait Séleucus, à la condition toutefois qu'ils restassent citoyens de leur pays adoptif et qu'ils combattissent les efforts centralisateurs des Perdiccas et des Antigone; on voulait bien être disciple, mais on ne voulait pas être absorbé. Les Juifs étaient peu nombreux, mais ils étaient partout, comme le sel de la terre; leur pays était peu considérable, mais il était le centre de tous les regards; on les méprisait peut-être comme des malheureux sans patrie, comme des proscrits dépossédés ne subsistant que par le bon vouloir des princes, mais partout on les attirait et on leur laissait le libre exercice de leur culte: Cyrus avait lu leurs livres et connu leurs prophètes; Alexandre aussi avait lu leurs livres, vu leurs cérémonies, connu leurs sacrificateurs; Ptolémée, vivant au milieu des Juifs, allait voir traduire leur Loi et les écrits de leurs prophètes. Il n’y a pas d'exemple d’une nation, placée dans des circonstances aussi défavorables, qui ait joué un rôle aussi grand et quise soit maintenue au milieu de tant de causes de destruction. Jérusalem, dans l'épreuve,

pesait plus encore que Babylone dans sa splendeur. C’est qu'ils étaient le peuple de Dieu, c’est que dans ce monde tout converge vers ce point central; c’est que la véritable clef de l'histoire des empires, c’est l'histoire del’Église. À ce point de vue, tout s’enchaîne et se comprend. Qu'il s'agisse des temps anciens, qu’on s’enchevêtre dans les ténèbres ecclésiastiques, baroniales, et féodales du moyen âge, ou qu’on se passionne pour les faits contemporains que les journaux nous racontent chaque jour au point de vue de leurs sympathies ou de leurs intérêts, on ne peut ni comprendre, ni juger sainement, si l’on oublie qu'au milieu des hommes qui s’agitent, il y a un Dieu qui les mêne.

Que serait l’histoire ancienne, ou plutôt qu’est-elle sous la plume d’un Diodore de Sicile ou d’un Hérodote ? Que devient-elle sous la plume d’un Jérémie et dun Daniel?

Et l’histoire contemporame ? Si nous avions, pour l'écrire, l'esprit des anciens prophètes; si, au lieu des sommités politiques et littéraires qui nous la racontent, nous la lisions écrite de la main de feu, avec le coup d'œil d’aigle de ceux qui, plongeant dans l'avenir, ont écrit par avance l’histoire des quatre monarchies, que lirions-nous, et comment jugerions-nous les faits qui, depuis moins d’une génération, se sont accomplis autour de nous?

Il y avait une puissance franchement ennemie du christianisme , l’islamisme. Alger était son repaire, la

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retraite de ses pirates et la ville forte de Mahomet. On connaît le coup d’éventail de 1830. Le mahométisme a dû ouvrir ses portes au christianisme. — En 1840 et4841, c'était encore la question d'Orient. — Aujourd'hui, la question d'Orient est toujours brûlante : les vaisseaux chrétiens surveillent les côtes de la Syrie, protecteurs du droit et de la civilisation, et la solution approche. Un Bourbon, un d'Orléans, un Napoléon ont été, entre les mains de Dieu, les instruments de ce progrès; nous ne jugeons ni en bien, ni en mal, les intentions des hommes; nous n’exaltons, nous n'incriminons point leurs motifs; la question politique reste au second plan; nous disons: Dieu les mène, et c’est pour l'Église que se font toutes ces choses. Ailleurs, le paganisme fermait ses portes à l'Évangile; le Céleste Empire, avec sa muraille de six cents lieues de longueur et ses remparts de porcelaine, croyait demeurer éternellement le maitre du Roi des rois ; mais 15,000 hommes sont venus de la part des rois dé l'Occident, et l’étendart de la croix a été arboré sur la ville des Fils du ciel. Le chemin a été frayé à l'Évangile par des puissances qui, peut-être, n’y songealent guère, mais l'œuvre de Dieu se faisait. Aux Indes, une puissante compagnie de marchands d'opium et d’indigo faisait, depuis un siècle, une guerre sourde à l'Évangile, dont cependant elle professait admettre les dogmes et la morale; elle entravait les missionnaires et décriait les gouverneurs ou les sol-

dats trop fidèles. Un jour, le tocsin d'alarme sonna; les regrets vinrent, mais trop tard. On comprit qu'il aurait mieux valu avoir affaire à des chrétiens qu’à des marabouts ou à des bonzes fanatisés. La compagnie fut un moment sur le pot d’être sauvée par des officiers chrétiens, un Havelock, un Outram, un Lawrence; mais il n’était plus temps, son heure avait sonné. Ce qui nous touche ici, ce n’est point la question nationale, ni la question commerciale, mais la suppression d’un obstacle à l'avancement du règne de Dieu.

Plus près de nous, en Russie, le chef de l'Église et de l’État, le ezar, avait proscrit l'œuvre des missions et la dissémination des Saintes-Écritures. Les sociétés bibliques avaient été dissoutes; elles s’en remirent à Celui qui juge justement. L'orgueil marche devant la ruine. Le paletot d’un ambassadeur (que de petites choses dans ce monde produisent de grands effets!) provoqua la crise depuis longtemps attendue. Les Français, les Anglais, les Sardes marchèrent contre l’'autocrate, et, sans le vouloir, ils firent l’œuvre de Dieu. Partout où le boulet perçait un trou, l'Évangile de la croix pénétrait, la foi des chrétiens déposait une Bible; et Dieu, prenanten main la cause de son Église, a permis que le souverain actuel rendit à la Parole de Dieu la place que son illustre homonyme, Alexandre [°", lui avait donnée.

Plus près encore, nous avons le grand empire des

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ténèbres, Rome, et tout ce dont Rome est la capitale naturelle, On nous saura gré de nous abstenir de tous développements sur ce point. C’est un pays, ou plutôt c'était un pays hermétiquement fermé à l'Évangile. Maintenant, et depuis bien peu de temps, grâce aux prières des chrétiens, il est aussi ouvert que toutautre à cette salutaire influence; la Bible sy vend ou sy distribue comme chez nous, comme dans un pays libre, comme elle doit se distribuer dans tous les pays du monde. Et qui a fait ces choses? Quels sont les noms qu'un prophète donnerait aux hommes dont Dieu s’est servi pour amener en aussi peu de temps d'aussi grands, d'aussi admirables résultats, aux hommes de limitative, aux hommes du combat, aux hommes de la diplomatie ? Bien des fois j'ai cherché à me représenter David, ou les hommes d’Ezéchias, écrivant l’histoire de l’année dernière. Ésaïe appelait Cyrus le serviteur de l'Éternel.

Et que dirait un prophète des luttes qui se poursuivent en Amérique après tant de honteuses transactions pour le maintien de l'esclavage, luttes qui vont abouür, il en est grand temps, à l’amputation ou à la guérison de cette plaie de l'Église et de la société. Quel rapport y a-t-il entre le réveil religieux de ces dernières années et l'élection du président Lincoln ? Nous ne le voyons pas; des yeux mieux exercés dans la connaissance des secrets de l'Éternel le verraient peut: être.

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Qu'est-ce, enfin, car il faut abréger, qu'est-ce que cette position toute exceptionnelle que la fortune, la richesse fait aux descendants d'Abraham dans l’Europe contemporaine ? Quel est à cet égard le plan de Dieu, et comment se fait-il que l'enlèvement d’un petit juif ait ému l’Europe entière, à ce point qu'un puissant monarque soit intervenu directement auprès du chef de la catholicité, et que sur la réponse du pape : Non possumus , il se soit réservé, dans une circonstance grave et solennelle, de répondre à son tour: Non possumus. |

Que les desseins de Dieu sont grands, et quel admirable tableau que celui que déroule chaque jour devant nous l’histoire de ce monde, quand nous la lisons avec les veux de la foi, cherchant le doigt invisible, la main forte et le bras étendu! Combien grandissent alors certaines choses qui nous paraissaient petites, et combien s’amoindrissent celles qui nous paraissaient grandes. Des montagnes de difficultés s’élevaient sur le chemin des Israélites; mais devant la foi de Zorobabel, ces montagnes ne furent qu’une plaine. La vraie grandeur, c’est l’homme de Dieu, c’est le peuple de Dieu, c’est l'Église de Dieu; Cyrus, Alexandre, Antiochus, Ptolémée ne sont que des détails. C’est par les choses faibles que Dieu se plaît à confondre les fortes, et celles qui sont par celles qui ne sont pas.

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