CHAPITRE XVI
L'armée de Vespasien. — Première campagne. — La Galilée et la Samarie vaincues. — Jotapat. — Josèphe, traître. — Jérusalem. — Les zélateurs. — Le pontificat tiré au sort. — Les Iduméens. — Éléazar. — Simon Gioras. — Seconde campagne. — La Pérée. — Mort de Néron. — Quelques empereurs. — Troisième campagne. — Vespasien, empereur. — Incendie du Capitole. — Quatrième campagne.— Titus. — Jérusalem ; sa destruction. — L'avenir.
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Le dernier acte du grand drame va commencer. Les aigles romaines, rassemblées à Ptolémaïs, commencent à déployer leurs ailes de fer. Elles ne se dirigeront pas d’abord sur Jérusalem; elles savent trop ce qu'il en coûte. Elles occuperont le pays au fur et à mesure qu'elles avanceront, ayant grand soin de ne laisser aucun danger derrière elles. C'est par la Galilée qu’elles commenceront, pour ne pas avoir à dos cette vaillante et patriotique population de montagnards, quand elles marcheront sur la capitale. Des positions redoutables les attendent , des villes bâties sur des rochers, sur des mamelons escarpés , des forteresses naturelles, rendues imprenables par l'énergie de leurs défenseurs. Celles-ci ne se rendront pas, elles pourront être trahies, elles pourront périr, mais l'honneur sera sauf.
C'est l’an 67, vers le milieu d'avril. Comme un rep-
tile gigantesque, aux anneaux de toutes couleurs, l’ar- -mée romaine, tournant le dos au Carmel, se déroule et s'étend dans la plaine. Si la guerre n’était pas toujours un fléau, si dans ce cas particulier elle n’avait pas le caractère hideux d’une injuste conquête, on pourrait admirer l’ordre qui préside à cette marche militaire , ces bataillons, ces escadrons, ces enseignes déployées, le brillant état-major du général en chef, les aigles, les puissantes machines et tous les instruments de siége qu’on dirige vers les montagnes de la Galilée. Vespasien est recueilli, combinant ses plans, ses chances, et les probabilités de l'avenir. Contre une pareille armée les Juifs ne sauraient tenir longtemps; d'avril à novembre, il aura bien réduit tout le pays. Il ne se doute pas qu'il lui faudra trois années et demie, et toutes les forces de Rome pour venir à bout de son entreprise. Ses rêves sont trop beaux. Mais il calcule aussi les récompenses : il se voit comblé de richesses et d’honneurs. La réalité dépassera ses espérances; l’armée lui donnera un trône, quand trois autres empereurs auront succédé à Néron.
La campagne sera longue et sanglante; les Juifs ont leur patrie à défendre, les Romains des revers à réparer , l'honneur national à venger. La première ville qu'ils rencontrent sur leur chemin, Gabara (et non Gadara , comme portent les manuscrits de Josèphe), est livrée aux flammes et tous les habitants passés au fil de l'épée. Les villages voisins sont détruits par le
feu ; lépouvante est partout; Rome veut se faire reconnaître dès le début.
La seconde étape fut moins facile. Jotapat était située au milieu des montagnes, sur un rocher entouré de précipices, et qui n’était abordable que du côté du nord. Le siége de cette ville compte, avec ceux de Syracuse, de Jérusalem et de Massada, parmi les plus remarquables de Pantiquité. Il fallut aux pionniers romains quatre jours pour déblayer le chemin de Gabara à Jotapat, que les Juifs avaient encombré d’arbres, de rochers et de fossés. Josèphe n’entra dans la ville que le cinquième jour du siége. Quarante-cinq jours se passèrent en assauts et en sorties, en combats et en stratagèmes de tous genres. Vespasien même fut blessé. Le quarante-sixième jour‘une surprise rendit les Romains maîtres de la ville. On compta 40,000 morts du côté des Juifs, 1,200 captifs, femmes et enfants ; bien peu réussirent à s’échapper. Le gouverneur, le général en chef, Josèphe, n'eut pas une égratignure ; il s'était renfermé dans une caverne avec trente-neuf de ses compagnons. Les Romains leur offrirent la vie sauve. Trente-huit d’entre eux aimèrent mieux mourir. Josèphe, qui savait à quoi s’en tenir, préféra se rendre, et décida sans peine Nicanor, un des siens, à en faire autant. Dans ses mémoires, il met cette résolution sur le compte d’une révélation divine. Si l’on peut dire qu’un malheur est bon à quelque chose, la ruine totale de Jotapat eut cela de bon
qu'elle délivra la Galilée d’un gouverneur qui la irahissait. Il est vrai que c'était un peu tard, et que dans le camp ennemi, Josèphe pouvait continuer de desservir encore ses frères. Vespasien, pour s'attacher son captif, lui fit épouser une fille de Césarée, prisonmère comme lui, mais qui ne tarda pas à l’abandonner. Une fille d'Alexandrie devint la deuxième femme de Josèphe; une Juive de l'ile de Crête sa troisième, et la meilleure.
La fin du mois de juin de la même année vit tomber encore la place de Japha des montagnes qui, après une défense énergique, fut prise et détruite par Titus et par Trajan, le père du futur empereur. Aïilleurs, en Samarie, sur le mont Guérizim , dix-ou douze mille Juifs, commandés par Jean, fils d'Ananias, épuisés par les chaleurs, mourant de soif, refusèrent de mettre bas les armes et furent anéantis par la division de Céréalis. Presque en même temps, et pendant que Vespasien se reposait avec une partie de ses troupes, la flottille de Joppe, ou Jaffa, succombait sous les coups réunis des Romains et de la tempête; au matin lon vit plus de 4,000 cadavres jetés au rivage. Tibériade fut vaincue aussi, mais épargnée par l’intervention d’Agrippa, qui la considérait encore, malgré sa rébellion, comme lui appartenant. Tarikhée, située sur un rocher de la partie méridionale du lac, succomba devant l’intrépidité de Titus, qui, ne pouvant y pénétrer par ailleurs, y pénétra à la nage, à che-
val, suivi de ses cavaliers. Les défenseurs de la patrie moururent; quelques-uns se réfugièrent sur des barques , qui ne tardèrent pas à être détruites. Le nombre des prisonniers fut énorme; on en vendit 30,400. Douze cents vieillards, qui n'avaient aucune valeur commerciale , furent froidement égorgés par les ordres de Vespasien. La prise de Gamala fut le dernier fait d'armes de cette première campagne. Gamala, dont le nom mdique suffisamment la forme bosselée, semblait, du haut de la montagne, se précipiter dans la mer. Fière d’avoir donné le Jour à Juda le Galiléen, elle s'attachait à maintenir intacte sa vicille renommée de vaillance. Elle renfermait 9,000 habitants, vieillards, hommes, femmes et enfants. Dès que les Romains eurent abattu les remparts et forcé les retranchements, ils se jetèrent à la poursuite des Juifs, qui gagnaient la haute ville, et crurent un moment la victoire assurée; mais là le terrain cessa de leur être propice, et les Juifs, se retournant avec fureur et prenant avantage de leur position, les repoussèrent en les précipitant de la rue sur les terrasses des maisons inférieures, et en roulant sur eux des quartiers de rochers; Agrippa et Vespasien furent blessés. Quelques jours après, les Romains, instruits par lexpérience, reprirent leurs avantages et finirent par devenir les maîtres de cette forteresse eû ruines, qui leur abandonna les cadavres de ses neuf mille habitants. Le nord de la Galilée était définitivement vaincu et soumis à la puissance ro-
maine. Il restait Giscala, tout au nord de la province, non loin de Tyr; mais l’héroïque Jean, qui devait la défendre contre Titus, aima mieux l’abandonner pour servir plus utilement son pays, et se rendit à Jérusalem avec tous ses guerriers. Sa marche, à travers la Galilée et la Samarie, montre tout ce qu’il y avait chez lui de vigueur et de résolution: Nous venons avec vous combattre dans une position meilleure, dit-il aux habitants de la capitale... Cest pour défendre notre métropole qu'il nous fallait conserver nos armes et ménager notre vigueur.»
Mais hélas! Jérusalem ne pouvait plus être sauvée; le patriotisme et la foi l'avaient abandonnée; les dissensions intérieures la minaient plus sûrement que ne pouvaient faire les Romains. Les chrétiens, faible minorité, se rappelaient les oracles de Jésus-Christ concernant la ruine de la ville sante , et l’ordre qu'il leur avait donné de s’enfuir aux montagnes : plusieurs s’étaient retirés en Égypte ou en Syrie; le plus grand nombre, en voyant approcher la désolation, acceptèrent le refuge que leur offrit à Pella, dans la Pérée, le roi Agrippa, devenu leur ami depuis qu'il avait connu saint Paul. En se retirant, ils obétrent au commandement de Dieu , comme Lot en quittant les villes de la plaine. Eusèébe va jusqu’à dire qu'ils avaient reçu de Dieu un avertissement direct sur ce qu'ils devaient faire en cette circonstance.
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On avait cru d’abord que Josèphe était mort au siège de Jotapat, et tous les sentiments de haine ou de soupçon qu'on nourrissait contre lui, avaient disparu. Un deuil général de trente jours avait été même ordonné pour honorer sa mémoire. Mais dès qu'on sut quil avait échappé, lui seul, au massacre général, et qu'il était dans le camp ennemi, comblé d’honneurs et de distinctions, les luttes des partis reprirent avec plus de force. Les conservateurs furent rendus responsables de sa trahison, et les zélateurs recouvrèrent, dans l'esprit public, le terrain qu'ils avaient perdu. Ce fut un triste et terrible moment. La force prit la place du droit. La loi des suspects fut mise en pratique sur ‘une large échelle. Éléazar , fils de Simon, était le chef des zélateurs. Il fit emprisonner tout ce qui touchait à la noblesse, à l'aristocratie du pays; et la terreur était si générale que personne n’osait intervenir en faveur des victimes, dont un grand nombre étaient certainement innocentes. Bientôt les prisons ne suffisant plus à contenir les prisonniers, et les vivres devenant rares, on décida de faire mourir ce qu’on avait de trop. Un nommé Jean Dorcas, avec dix de ses amis, furent les bourreaux de cette horrible exécution. C’est ainsi que les partis cherchent toujours, par une aveugle fatalité, à se souiller des mêmes turpitudes qu'ils reprochent à leurs adversaires et à préparer à ceux-ci les honneurs du triomphe. Ts firent plus encore : ils décidèrent l’abolition des priviléges ecclésiastiques; la sacrificature,
au lieu d’appartenir à la famille d’Aaron, serait à l’avenir tirée au sort. On sait ce que cela veut dire; le sort était entre leurs mains ; il désigna pour premier pontife de cette série, une manière de paysan ignorant, qui ne sut ce qu'on lui voulait quand on lui apporta les habits sacerdotaux et qu'on lui annonça son élévation à la souveraine sacrificature. Mais une réaction naturelle ne tarda pas à se manifester : Ananus, le vrai souverain pontife, homme vénérable, et doué d’une éloquence entrainante, harangua le peuple ; le nombre des mécontents était grand , il vint grossir le nombre des timides et leur donna du courage; des rencontres fréquentes eurent lieu dans les rues, et les zélateurs, toujours battus, finirent par se retirer dans l'enceinte du temple. Une garde de 6,000 hommes reçut la mission de les empêcher d’en sortir. Malheureusement les riches, pour se décharger de cette corvée, payérent des hommes pour les remplacer, el grossirent, sans s’en douter, le nombre de leurs adversaires. Les assiégés réussirent à s’aboucher avec les Iduméens, à qui ils écrivirent, en leur demandant des secours «contre les amis secrets des Romains qui les retenaient enfermés et qui paralysaient leurs efforts pour l’indépendance de la patrie.» Les mots ont toujours une influence magique. Les Juifs de l’Idumée, séduits par de si belles paroles, accoururent au nombre de plus de 20,000 , au secours de leurs pauvres frères, et, malgré le refus de Jésus de Gamala, ils réus-