CHAPITRE XV
Rome et le judaïsme. — Les empereurs se font dieux. — Perséeutions. — Philon à Rome. — Les riches et les pauvres. — Révoltes. — Cestins Gallus est mis en déroute. — Flavius Josèphe apparait. — Vespasien, général en chef de l'armée d'Orient. — Ptolémaïs. — Titus et Bérénice. — Les partis. — Conseil de guerre à Jérusalem. Sept commandements militaires. — Jean l'Essénien à Askélon. — Josèphe, un traître. — Il est destitué, mais résiste les armes à la main, — Simon Gioras. — Les hommes d'ordre compromis.
Rome, le puissant empire, Rome la maîtresse des nations, Rome qui avait vaincu les Gaules, la Bretagne, la Germanie, la Macédoine, les Parthes, Rome qui avait détruit toutes les nationalités, et dont les généraux avaient vaincu les Hermann, les Vercingétorix, les Sacrovir, les Tacfarinas, les Mithridate, Rome depuis près d’un siècle $acharnait en vain sur la Judée et voyait se briser contre un peuple sans nom, sans armée et sans gloire, ses plus illustres généraux et sés plus brillantes armées ; l’astuce même de ses diplomates échouait contre le sens patriotique des enfants de Juda; les promesses et la corruption ne pouvaient séduire que ceux qui déjà, en renonçant à leur for, avaient trahi leur patrie. En vain lon croyait avoir remporté une victoire décisive, il fallait toujours
recommencer; la chair était soumise, mais l'esprit restait vivace, indomptable, et rappelant par de fréquentes explosions que le volcan grondait toujours et n'était pas éteint. Tacite le dit: «Ge qui augmentait la colère de Rome, c’est que les Juifs fussent les seuls qui n’eussent pas cédé » (ist. V, $ 1). Et Rome était bien décidée de vaincre, dût-elle pour cela sacrifier tout ce qu'elle avait d'hommes et de richesses. La nation juive devait naturellement finir par succomber; ses efforts même l’épuisaient à la longue; mais elle devait succomber dans l'éclat de sa résistance, et non point tristement, lâchement, comme avaient fait la Syrie et l'Égypte. Elle devait périr écrasée, mais non humiliée : le corps devait tomber, mais sans entrainer l'âme dans sa destruction ; l’âme devait survivre, et la nationalité juive demeure encore aujourd’hui, dispersée sans doute, mais debout.
Il n’est pas nécessaire de rappeler quel était le principe de cette force mystérieuse dont le petit royaume de Juda présentait au monde l’étonnant spectacle. Sa force était dans la pensée et non dans l'intérêt; Jérusalem représentait un principe moral, à la fois relioieux et politique. On ne peut prévoir ce qui serait advenu si ce petit peuple eût été abandonné à luimême, à ses seules ressources, étranger au monde comme il l'était dans le principe, et séparé des nations. Il est probable qu'il aurait été frappé d’une décomposition intérieure, et qu'il aurait perdu sa natio-
nalité avec sa foi. Les peuples, comme les individus, ont besoin de relations et de frottements : l’immobilité les tue, la solitude les pétrifie, et c’est aussi dans ce sens le plus général qu’on peut dire qu'il n’est pas bon pour l’homme de vivre seul. Du reste il ne le peut pas. La destinée d'Israël était écrite d'avance dans les lois de l’histoire et de la nature, comme dans les conseils de Dieu. Il fallait, pour son propre développement, qu'il fût entrainé dans le tourbillon des peuples; mais il ne pouvait y entrer qu'à titre d’ennemi. Quiconque le touchait le blessait, parce que ce contact était une souillure , une dérogation à son principe. Il méprisait de son côté l'étranger qui croyait à plusieurs dieux, et 1l le blessait par son orgueil de race et de religion. Les circonstances extérieures précipitèrent la crise. Déjà depuis longtemps les grandes puissances s'étaient disputé le petit territoire; il avait appartenu à toutes les monarchies; Rome seule, que dévorait toujours «la soif d’envahir et d'étendre ses” droits,» n'avait pas encore été maîtresse de la Palestine; il ne lui manquait plus que ce coin de terre; mais comme il arrive d'habitude, on donnerait volontiers tout ce qu’on à pour ce qu’on n’a pas. Outre l’attrait du fruit défendu , la Palestine était de nature à exciter les convoitisés stratégiques du maître de la Syrie et de l'Égypte; elle était une barrière entre l’une et l’autre contrée; il fallait qu’elle devint un chemin. Avant de la soumettre, les Romains voulurent en faire
une alhée et 1l lui donnèrent des rois à leur dévotion, puis des tétrarques et des procurateurs, mais en serrant toujours davantage les liens qui rattachaient la ville de David à celle de Romulus.
Diverses causes concoururent à entretenir parmi les Juifs l'esprit de résistance; le patriotisme d’abord, amour pour la famille des Maccabées, le sentiment de leurs droits, la haine pour tout ce qui était étrancer, et il faut bien le dire, la manière même dont l'étranger en usa avec eux, ses exactions continuelles, son despotisme et ses provocations. Rome ne fit rien pour se concilier les Juifs, et après leur avoir imposé son joug, elle n’essaya jamais de le rendre tolérable. On a vu comment Cicéron jugeait lui-même la conduite des proconsuls.
Toutefois il est possible que tout cela g’eût pas suffi à soulever le peuple, tout le peuple, si les Romains n'avaient pas tenté de porter sur la foi juive une main sacrilége. Mais ils ne comprirent pas que la puissance temporelle s'arrête où commence lempire de la conscience. Les anciens dieux d'Homère et de Virgile baissaient rapidement; les divinités de l’Olympe perdaient avec leur crédit, leurs sectateurs ; il fallait des divinités nouvelles; Octave, devenu Auguste après son retour d'Égypte, se rappela les honneurs divins rendus sous toutes les formes aux souverains égyptiens, et les titres de roi de lumière, de fils du soleil, de dieu aimable, que les sépulcres attribuaient encore à
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ceux dont ils conservaient les momies. Comprenant que c’est par la religion qu’on retient les peuples, et voyant les dieux s’en aller, il prit le double titre de dieu et de vicaire des dieux et réclama ladoration de ses peuples. Il imitait son oncle, son père adoptif, Jules César; la famille entière devait être adorée. Une race nouvelle voulait une religion nouvelle, et dès lors les princes de Rome demandèrent au monde de les considérer comme les dieux nouveaux. Les colonies durent se soumettre comme la métropole, les Gaules s’inclinèrent, et Lyon construisit un temple immense sous le vocable de son conquérant. Soumettre les consciences, c'était soumettre les peuples; Auguste s’en doutait, les Gaules le prouvèrent et méritérent d’être appelées la fille aînée de la religion des empereurs. La propagande s’étendit au loin, traversa la Méditerranée, s’imposa à l'Égypte et voulut accomplr son œuvre en Judée. Mais là elle trouva le vrai Dieu et ne put réussir contre lui. Hérode, cependant, se montra complaisant, et, partout où il le put, ül fit élever des temples à Auguste et aux divers membres de sa nombreuse famille. Le temple de Sébaste, l’ancienne Samarie, se distingua par sa magnificence. Hérode n’osa pas afficher cette idolâtrie à Jérusalem ; il se contenta de fre placer un aigle d’or sur le temple qu'il venait de reconstruire; mais cet acte si simple, et qui pouvait s’'interprêter de deux manières , soit comme symbole de la domination romaine, soit comme
manifestation religieuse, fut l’occasion de grands désordres. Le peuple comprit qu'on en voulait à sa religion, et que, non content d’avoir soumis le corps, on voulait encore s'emparer de l’âme. Un nouveau grief venait s'ajouter aux anciens, et la susceptibilité nationale fut surexcitée par cette agression qui rappelait les plus mauvais jours d’Antiochus Épiphanes. Le recensement qui fut ordonné quelque temps après, ne fit qu'augmenter l’irritation générale, et des mouvements éclatèrent de toutes parts. Ainsi qu'on l’a vu, ce fut en Galilée, et sous la direction de Juda le Galiléen, que la lutte fut le plus vive.
Sous les empereurs qui suivirent, les mêmes prétentions amenérent les mêmes résultats. Pilate voulut introduire dans la ville les aigles romaines, et souleva une violente opposition, qui finit par triompher. Dans une autre circonstance , une lutte acharnée des soldats romains contre les Juifs, dans la ville même de Jérusalem, amena de nombreuses victimes; elles s'étaient réfugiées dans le temple, et c’est là qu’elles furent mises à mort. Ce sacrilége causa une si vive émotion, que les Évangiles en ont conservé le souvenir (Luc XHI, 1). Sous Tibère , le culte mosaïque fut interdit à Rome et les Juifs exilés et déportés ; quatre mille furent jetés
en Sardaigne.” Caligula se montra plus jaloux encore .
1. Suétone, Tibère, 2 36. Tacite, Annal. Il, 2 85. Josèphe, Antiq. jud., XVII, 3.
que Tibère, de sa divinité ; il fit donner par tout l’empire des ordres sévères à ce sujet; plus il devenait fou, plus il se prenait au sérieux. S'il apprenait la moindre hésitation, il se livrait à des accès de fureur. Les Juifs seuls résistèrent; ils supplièrent Pétronius, le gouverneur de Syrie, de renoncer à les convertir à Caligula; leurs supplications furent énergiques; ils annoncèrent que le culte nouveau ne serait pas établi à Jérusalem sans qu'il coùlât des torrents de sang, et réussirent par leur fermeté à détourner l'orage qui menaçait Jérusalem.
Mais leurs frères d'Égypte furent moins heureux. Deux races étaient établies à Alexandrie, la race grecque et la race juive, séparées par les intérêts comme par la religion, et formant deux camps distincts, naturellement ennemis. Les Grecs étaient en majorité. Depuis longtemps une sourde hostilité les animait contre les Juifs et n’attendait qu'une occasion favorable pour éclater. La divinité de Caligula donna le signal. Les Grecs affectèrent de se promener par la ville en criant : Vive le dieu Caïus! puis irritant, provoquant, interpelant les Juifs, ils engagèrent une lutte de parole, qui ne tarda pas à dégénérer en voies de faits; les rixes se changèrent en une véritable bataille ; les Grecs pénétrèrent dans les lieux saints des Hébreux et y installèrent les images de Caligula. Partout l’on entendit des cris de mort; le gouverneur , qui désirait conserver sa place, n'intervint pas pour protéger les Juifs;
ils furent égorgés par centaines et par milliers; le sang coulait dans les rues.
Cette Sainte-Barthélemy remplit de terreur les millions de Juifs qui habitaient l'Égypte et le littoral de la Méditerranée; on put l’expliquer de diverses mamères , mais on ne put lui ôter son caractère d’agression religieuse et d’odieuse férocité. Ne sachant plus à quoi s’en tenir, les Juifs envoyèrent à Rome une députation pour demander vengeance. Le célèbre Philon était à la tête de l'ambassade. Caligula reçut les envoyés comme on devait sy attendre; il se promenait dans ses appartements , et l'audience se donna au pas de course, pendant que l’empereur s’occupait avec ses intendants des changements à faire aux salles du palais. De temps en temps il se retournait vers les députés, mais pour les harceler de sarcasmes. « Vous êtes les ennemis déclarés des dieux, et quand tous me reconnaissent pour dieu, vous aimez mieux adorer un être qui n’a pas de nom.» Les Grecs d'Alexandrie avaient aussi envoyé une ambassade pour neutraliser, par un témoignage contraire, l'accusation qui s'élevait contre eux. Ils assistaient à l'audience, et jouissaient de la grossièreté de l’empereur à l’égard de leurs ennemis; parfois même ils se permirent de renchérir sur les plaisanteries de celui-ci, ou de les accueillir par des éclats de rire qui dépassaient les bornes permises par létiquette. L’audience, ou plutôt la promenade, dura longtemps. À la fin l’empereur demanda grave-
‘ment aux Juifs pourquoi il leur était défendu de man-
ver du pourceau. Ce fut le coup de grâce; les victimes jouaient le rôle de bouffons, leurs bourreaux assistaient à un spectacle. Les Juifs se recueilhirent en prière, et demandèrent au vrai Dieu de les délivrer de la fureur de ce faux dieu. Il eut pitié de leurs angoisses. Caligula leur ordonna de se retirer, et s’en alla en disant : (Ces gens sont plus malheureux que méchants de ne pas croire à ma nature divine » (Philon, Legat. ad Caïum). Ts étaient venus demander | justice et vengeance; on leur fit grâce, et ils durent encore s’estimer bien heureux.
Des faits du même genre se reproduisaient souvent et partout, tantôt sur une vaste échelle, tantôt dans de moindres proportions. Les Actes (XVHT, 2) rappellent encore un édit de proscription, qui chassa de Rome les Juifs sous le règne de l’empereur Claude. Les chrétiens étaient compris naturellement dans ces proseriptions; pour le monde, les uns et les autres ne formaient qu'un seul et même peuple, parce qu’ils adoraient le même Dieu, et qu'ils se rencontraient dans la foi au Messie, qui était pour les uns une bonne nouvelle, pour les autres, une espérance plus ou moins prochaine.
Il n’est donc pas étonnant que l'élément religieux, surexcité par les persécutions, vint donner à la résis-
tance des Juifs une vigueur toujours nouvelle. Ceux même qui auraient pu subir le joug de létranger,
refusaient d'accepter ses dieux, refusaient surtout de. reconnaître pour dieux leurs persécuteurs, l’ignoble époux de Messaline. Des soldats romains furent taillés en pièces par les populations de la Galilée et de la Samarie; le gouverneur de Syrie dut intervenir; Cumanus fut condamné, mais Félix, le frère de Pallas, l’auteur de tous les crimes, fut acquitté, et les Juifs qui avaient pris part au massacre des soldats romains eurent la tête tranchée. Ainsi «l’ordre régna dans la province,» ques provinciæ reddita, dit Tacite.
(Annal. XIT, $ 54)
Un ordre de ce genre ne dure jamais longtemps. Le pays était démoralisé, le travail avait disparu, la misère était partout, la famine venait d'en aggraver l'horreur. Au sein même de la nation deux partis tendaient à se dessiner toujours davantage, les riches et les pauvres, les satisfaits et les mécontents, les prudents et les imprudents. C’est une des conséquences de la guerre, que de provoquer les désordres intérieurs : là où règne la force, l'autorité ne peut manquer de disparaître. Chacun pour soi, devient peu à peu la seule règle de conduite. Quiconque avait un peu d'intelligence ou de patriotisme, se posait en sauveur du peuple, et faisait appel aux passions religieuses. Le parti de l'action voulait se battre toujours; il accueillait avec joie toutes les mesures qui pouvaient aggraver la situation et provoquer la guerre: il se réjouit lorsque, sous Gessius Florus (lan 66), Néron
déclara Césarée une ville complétement romaine et dépouilla les Juifs qui lhabitaient, non pas seulement de toute part à ladministration municipale, mais même du droit de cité. Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Les principaux de Jérusalem supplièrent en vain le magistrat de révoquer ce décret, et le peuple de modérer sa fureur; un moment ils crurent avoir réussi, mais les cohortes romaines ayant pénétré dans Jérusalem, 1l en résulta ce qui résulte toujours de lemploi de la force : des provocations, puis des voies de fait, puis une bataille. Les Romains, acculés dans des rues étroites, accablés de pierres et de projectiles qu’on jetait sur eux du haut des terrasses, se retirèérent à Césarée en méditant une vengeance éclatante. Les Juifs comprirent que tout était fim ; les zélateurs étaient dans l'enthousiasme ; les vieillards, les hommes de transaction, les moyenneurs menaient deuil, et se préparaient héroïquement non à vaincre, mais à mourir. Hérode-Agrippa IF, roi d'Iturée, qui était alors à Jérusalem avec Bérénice, prononça, dans cette difficile circonstance, un discours qui à été conservé par Josèphe, et qui produisit une vive impression : il montra les horreurs de la guerre, et l’impossibilité de la résistance; mais quand il conclut, en proposant de s'adresser à Rome, et de se soumettre provisoirement au procurateur de l'empire, des huées s'élevèrent, et la voix des zélateurs couvrit celle des partisans de César. Le royal orateur dut se retirer en
Idumée. Ménahem, petit-fils de Juda le Galiléen, s'empara d’une forteresse romaine dont son armée égorgea tous les soldats; à linstigation d'un autre chef, d'Éléazar, fils du pontife Ananas, les sacrificateurs refusèrent d'offrir des sacrifices en l'honneur de lempereur. La guerre était déclarée.
Les zélateurs, ou patriotes, plus ardents que le reste de la nation, contre l'occupation étrangère, n'étaient pas moins ardents à réclamer des réformes intérieures. Les principes sont logiques et solidaires. Les libertés ne veulent pas être séparées, et quand les idées entrent en fermentation, elles aboutissent nécessairement à former un tout homogène. Les imperfections sociales ne pouvaient être contestées par personne, et les questions personnelles mettaient en saillie ce qui en d’autres temps eût pu passer inaperçu. Le clergé était devenu une caste orgueilleuse, occupée de ses droits et de ses priviléges, plus que de ses devoirs et des intérêts de la religion. L’aristocratie des nobles, des riches, des savants, pharisiens et sadducéens, s'était aliéné le peuple par ses prétentions et ses exigences. Le pauvre était mécontent de son sort, et jaloux des heureux de ce monde; les idées d'égalité, à défaut de celles de la fraternité, devaient sourire à son imagination. L'histoire de tous les siècles se produisait à cette époque dans les esprits, et plus d’une fois le Seigneur lui-même et ses apôtres, tout
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en maintenant le fait des différences humaines, ont dû intervenir pour rappeler l’origine commune de tous les hommes, et le devoir de ceux qui possèdent, de faire part de leurs biens aux déshérités de la fortune. Ï y a dans quelques paroles de Jésus - Christ, mais surtout dans l’épître de saint Jacques, des allusions très-claires et très-vives qui constatent la grandeur du mal, là morgue et lPinsolence des riches, le servilisme, mais aussi la misère des pauvres. Ces déclarations ont même un tel cachet de précision, qu'elles sont des actualités pour tous les temps, et qu'on hésite quelquefois à les lire en public, dans la crainte de soulever de trop franches adhésions : «Malheur à vous, riches..., vos richesses sont pourries … Le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et duquel ils ont été frustrés par vous, crie... Les riches ne vous oppriment-ils pas? Vous avez déshonoré le pauvre, etc.»
La question ainsi posée par des hommes ardents, éloquents, énergiques, avides de changements, il est facile de comprendre que la nation juive se divisât en deux partis nettement tranchés qui, s'ils eurent le bon esprit de se réunir en quelques occasions contre l'ennemi commun, ne surent pas toujours faire abstraction de leurs vues particulières pour obéir à une commune direction. Point d'ensemble , point d'entente; pendant que les uns négociaient, les autres se battaient, annulant à la fois le succès des négocia-
tions et le succès de la bataille. Il est possible que si les Juifs fussent restés unis dans cette guerre d’indépendance et de religion, ils eussent pu défier plus longtemps leurs redoutables ennemis, et se créer des auxiliaires, Mais divisés comme ils l’étaient, ils avaient déjà cessé d’être un peuple, et ils ne purent s’adresser collectivement à personne. Les Parthes mêmes, ces éternels ennemis des Romains, venaient, sous Vologèse, de trahir la cause de la liberté ; ombre de Mithridate dut frémir en voyant une si belle occasion perdue. Rome déjà pliait sous le poids de ses prétoriens qui allaient arracher au sénat et‘ au peuple le droit de choisir les empereurs.
À la suite des émeutes que nous avons racontées, et lorsque Agrippa fut retourné en Iturée, les divisions intérieures éclatèrent sans pouvoir être plus longtemps comprimées. Le parti modéré, croyant prévenir le mal, envoya secrètement deux dépulations, l’une au procurateur Florus, l’autre à Hérode- Agrippa, les suppliant d'envoyer au plus tôt des troupes suffisantes pour empêcher l'explosion. Florus aimait mieux le désordre qui servait à couvrir ses exactions: il ‘ne répondit rien. Hérode envoya 5000 hommes; c'était assez, non pour dompter, mais pour faire éclater la révolte. On se battit pendant sept jours. Les insurgés triomphèrent, et brülèrent les palais d'Hérode et de Bérénice, la maison du grand-pontife
et la maison des archives qui renfermait les titres des créanciers contre les débiteurs, wt egenos insolentius in locupleles insurgere facerent, dit Josèphe (Guerre des Juifs, Il, $ 17), pour exciter les pauvres contre les riches. [ls s’emparèrent ensuite de la forteresse Antonia, et comme les Romains et leurs partisans occupaient encore plusieurs tours, on mina le palais pour les atteindre, et les fouilles firent découvrir l’'aqueduc où s'étaient retirés Ananias le sacrificateur et ses amis. Ménahem les fit tous mettre à mort sans égard pour le caractère sacré du vieillard, sans se rappeler aussi que c'était le père d'Éléazar, un des chefs du parti national. C'était au mois d'août. Éléazar ne laissa pas impunie la mort de son père; une réaction renversa bientôt Ménahem qui fut mis à mort au commencement de septembre, ainsi que plusieurs autres chefs. Non-seulement les Juifs étaient divisés, mais chaque parti renfermait encore dans son sein des éléments de discorde et de haine. La dissolution marchait rapidement; là où le corps était en décomposition, les aigles pouvaient approcher sans crainte. |
Les soldats assiégés dans le palais demandèrent à capituler; on leur promit la vie sauve; ils sortirent, et la populace les massacra. Partout où les Juifs étaient mêlés aux étrangers on se battit; Alexandrie fut de nouveau témoin de véritables massacres. Cestius Gallus, gouverneur de la Syrie, marcha contre Jérusalem,
ne doutant pas que les trente mille hommes qu'il avait sous ses ordres, ne lui permissent den finir promptement avec les rebelles. Ceux - ci s’avancèrent à sa rencontre, et, par une charge sanglante et furieuse, mirent en déroute son infanterie. Sa retraite ressembla à une fuite ; elle lui coûta près de six mille hommes; il perdit, en outre, ses bagages et ses machines de guerre. C'était à la fin d'octobre 66. Les Romains comprirent dès lors qu'il ne s'agissait pas de prendre Jérusalem pour en finir avec les provinces, mais qu'il fallait d’abord s'emparer de la campagne et la disputer pied à pied à ses énergiques défenseurs, avant de pénétrer dans les défilés si dangereux qui entouralent la capitale. Quant aux Juifs, la question de guerre était tranchée. [ ne s'agissait plus de savoir si lon se battrait; la discussion ne pouvait rouler que sur les conditions même de la guerre. Les uns, les prudents, voulaient maintenir en principe la soumission à César, et déclaraient ne prendre les armes que pour secouer le joug illégal et tyrannique des procurateurs. Les autres, lesimprudents, les zélateurs, les vrais patriotes, ne voulaient point de demi-mesures et déclaraient s'insurger contre la domination romaine elle-même, contre César, contre l'étranger. Les deux partis se neutralisèrent souvent, et hâtèrent, par leurs dissensions, la ruine de leur commune patrie.
Un conseil de guerre s’occupa d’abord, avec autant
d'intelligence que de zèle, d'organiser une défense vraiment digne de ce nom. Les milices furent exercées, : et le pays fut partagé en sept divisions militaires, non compris le gouvernement central qui siégeait à Jérusalem. La division la plus importante était celle de la Galilée, la clef du pays; elle fut placée sous les ordres de Josèphe, fils de Mathias, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe. Ge jeune gouverneur, alors âgé de trente ans à peine, s’est conquis une renommée plus brillante qu'honorable, et s’il n'avait pris soin d'écrire lui-même lhistoire de la Guerre des J'uifs, dans laquelle il se décerne, en un style facile et coulant, les plus grands éloges, sa mémoire serait depuis longtemps oubliée, ou, pour mieux dire, le nom de traître serait le seul souvenir qui arracherait à loubli le vaincu de Jotapat et le favori des empereurs. Gestius était mort sans avoir pu venger sa défaite. Néron, l'inventeur de la claque, était en Grèce, donnant des représentations publiques, exhibant ses talents de cocher et de comédien, et arrachant des applaudissements aux descendants de Périclès, lorsqu'il apprit la mort du gouverneur de Syrie, et les préparatifs de guerre des Juifs. C'était un échec pour la puissance romaine , etcet échec pouvait en faire craindre d’autres. Vologèse, roi des Parthes, se tenait tranquille; mais si Rome n'intervenait pas avec vigueur et promptitude , Vologèse pouvait être tenté de se rappeler la gloire et les succès de Mithridate. Parmi les officiers
qui avaient accompagné Néron, l’on en distinguait un d'un grand mérite, mais qui était alors en pleine disgrâce. Il avait 57 ans et se nommait Flavius Vespasien. Ce fut lui que Néron, faisant trêve un instant à ses concerts et à ses improvisations, désigna pour succéder à Cestius, non plus comme gouverneur de Syrie, mais comme général en chef de l'armée d'Orient. I le choisit non-seulement à cause de ses capacités militaires, mais encore parce qu'il ne lui supposait aucune ambition dangereuse. Le passé de Vespasien n'était pas très-pur. Son père avait été d’abord receveur des contributions, puis banquier. Lui -même avait fait ses premières armes dans la Thrace ; il était devenu ensuite tribun de légion, puis questeur dans l'île de Crête. Sous le règne de Caïus, il avait épousé Flavia Domitilla, ancienne maîtresse d’un chevaher romain; il en avait eu trois enfants, Titus, Domitien et Domitilla. Sa femme étant morte, il avait rappelé auprès de lui Gœnide, une affranchie qu'il avait précédemment aimée; elle était avec lui, quand il fut mis à la tête de l’armée.
Néron, pour ne pas donner trop de pouvoir à Vespasien, fit de la Judée et de la Syrie deux gouvernements distincts, et nomma le brillant et fastueux Mucien au gouvernement de cette dernière province. Vespasien se rendit dans l’Asie mineure, s'arrêta d’abord à Antioche, puis à Tyr, et enfin à Ptolémais (Saint-Jean d'Acre), où il établit son quartier général.
Son fils Titus, qu'il avait envoyé en Égypte, en ramena bientôt la 5° et la 10° légion. Cétait au commencement de l’année 67. L’effectif de l’armée romaine s'élevait à plus de 60,000 hommes de guerre, sans compter les marchands de tous genres et les valets, vivandiers, etc., qui suivaient toujours en foule les armées romaines.
Ptolémaïs était le grand centre de l'invasion, le rendez-vous de toutes les gloires, ennemies de Jérusalem, de toutes les têtes couronnées dépendantes de Rome; le quartier général de tous les plaisirs, et de tous les plans de bataille; Ptolémais devait être pour quelques années la Rome de l'Orient, Rome impériale et militaire. Elle renfermait les 5°, 10° et 15° légions d'infanterie, soit 18,000 hommes; 23 cohortes, formant un effectif de 19,360 hommes, dont environ -2,000 cavaliers; 6 escadrons syriens, chacun de 600 cavaliers, soit 3,600; sans compter les milliers d’archers, de fantassins et de cavaliers, que fournissaient à Vespasien les princes alliés du voisinage.
Parmi les illustrations qui s’y trouvaient encore, outre Vespasien et Titus, il faut nommer Hérode- Agrippa IL, roi d'Iturée, Antiochus, roi de Comagène, Sohémus, roi du Liban, le roi des Arabes, et surtout la belle reine Bérénice, sœur du roi d'Iturée, de Marianne, et de Drusille, la femme du procurateur Félix. Bérénice avait alors 39 ans, un an de moins que son frère Agrippa. Veuve du roi de Chalcide,
épouse en secondes noces de Polémon, roi de Clicie, elle avait quitté son nouveau mari pour retourner auprès de son frère qu’elle aimait d’une affection que la voix publique était presque unanime à condamner (Juvénal la flagelle dans sa VE satire). Ses deux sœurs n'étaient pas moins légères qu’elle. Titus avait vingtsix ans, treize de moins que Bérénice ; il était veuf et s'était séparé de sa seconde femme, Martia Fulvia ; il devait la retrouver quelques années plus tard, mais, pour le moment, il ne rêvait plus que de Bérénice, et Bérénice répondait à son amour. Par sa famille, son histoire, son trône et ses goûts, la reine juive était en quelque sorte jetée dans le camp romain ; toutefois elle n’oublia jamais entièrement ses corelioionnaires; c’est une justice à lui rendre; elle était intervenue avec énergie, même au péril de sa vie, contre les procurateurs, qui poussaient Jérusalem au désespoir; plus tard, elle devait encore intervemr auprès de Titus, pour tâcher de sauver la ville et le temple, et si cela n’eût dépendu que d’elle, Jérusalem eût pu être sauvée, quoique soumise. Mais les Juifs comprirent, avec raison, que leur capitale et leurs choses saintes ne devaient pas tomber entre les mains des étrangers. Il ne fallait pas que Rome eût jamais possédé Jérusalem. Rome pouvait régner sur Îles ruines, mais non sur la ville des rois de Juda. Les amours de Bérénice avec Titus durèrent douze ans ; un mariage secret unissait, dit-on, la reine de Chal-
LA
cide au jeune lieutenant de Vespasien; la raison d'État ne permit pas d’abord de le rendre public; 1l dut même être rompu plus tard, lorsque Titus monta sur le trône; Bérénice avait alors cinquante et un ans. Racine a chanté cette femme, ses faiblesses et ses malheurs, mais ce n’est qu'une amante comme toutes les autres, et rien, si ce n’est sa couronne, ne Pélève au-dessus des autres femmes. Ses deux contemporaines ont été plus grandes comme héroïnes patriotes, la sauvage druidesse Velléda, sur les bords du Rhin, et Boadicée, au nord de la Tamise; elles ont poussé le eri de guerre aux Romains, et n'auraient donné, ni l’une ni l’autre, à un oppresseur de leur pays, un cœur qui ne battait que pour la patrie et lindépendance nationale. |
Quant aux Juifs, ils se préparaient depuis la défaite de Cestius, à soutenir vaillamment l'honneur de leurs armes, ef le choc impétueux des phalanges qui ne devaient pas tarder à fondre sur eux. Ils comptaient peu sur le succès, mais ils tenaient à tomber glorieusement. Quelques-uns cependant, un parti assez considérable, penchaient, comme on l'a vu, vers des mesures de conciliation. Les uns et les autres avaient, ainsi qu'il arrive toujours, des raisons à faire valoir; il y a toujours deux faces à la médaille. On peut croire que des deux côtés il y avait de bons patriotes et des hommes respectables. Parmi les hommes sincères,
mais inclinant vers des concessions, 1l faut compter avant tout le souverain sacrificateur. Son principal tort fut de croire qu'il y avait quelque chose à espérer des Romains. Le parti de l’action comptait des hommes d’une énergie extraordinaire, d’un patriotisme incontestable, et doués de capacités supérieures, Éléazar, fils de Simon, chef des zélateurs; Simon, fils de Gioras; Jean de Giscala; Jean l’Essénien, Ben- Gorion, Niger et plusieurs autres encore dans les villes de la Galilée et de l'Idumée. |
Quant à Josèphe, on ne le compte pas; il n’appartenait à aucun parti, mais il les trahit l’un et l’autre. Il était aristocrate par tempérament , et comme le dit M. Salvador, il n'eut dans ce monde que trois affections qui se rangent dans l’ordre suivant; lui-même d’abord et avant tout; les Romains ensuite; puis, sa patrie, si toutefois il lui restait encore quelque chose dans ie cœur. Il n’aspira à toutes les charges, diplomatiques ou militaires, que pour ruiner son pays et le livrer aux Romains. Ses ouvrages trahissent sa duplicité ; dans son Histoire de la querre des Juifs, 11 parle officiellement, et ne raconte que son action apparente; il cherche à montrer qu'il a été un bon Juif, dans ses Mémoires ( Vie de Josèphe), publiés vingt ans plus tard, il raconte son rôle occulte, mystérieux, perfide : les deux se complètent et perméttent, au milieu de leurs contradictions, de rétablir les faits et le vrai sens des événements. Josèphe a réussi : ila
fait ses affaires, mais nul ne dira le mal qu'il a fait à son pays, et l’on regrette qu'aucune épithète honorable ne puisse être rattachée àu nom de ce brillant écrivain.
Les Juifs comprenaient que leur seule force était dans la rapidité de leurs mouvements. Il ne fallait pas laisser à l'ennemi le temps de rassembler des troupes trop considérables. Il fallait surtout, si c'était possible, occuper le littoral, et empêcher les Romains d’arriver par mer; 1l fallait prévenir l’arrivée du général en chef. Askélon était une position importante, malheureusement.occupée par une garnison romaine. Le conseil d’insurrection décida de l'attaquer au plus tôt; le gouverneur de Thamna, Jean l’Essénien, pressa l'expédition, et partit avec ses milices mal armées et mal exercées, comptant terrifier l'ennemi par la soudaineté de son attaque; mais il y avait des traîtres autour de lui : le commandant Antoine était prévenu de son approche, tout était prêt pour le combat. Jean perdait sa principale chance de succès; il attaqua néanmoins pour profiter de lardeur de ses soldats; la bataille dura du matin jusqu’au soir ; mais la partie était trop inégale. La cavalerie romaine fondit sur les Juifs épuisés de fatigue, et leur tua dix mille hommes, si l’on en croit Josèphe. Jean l'Essénien, et Silas, un de ses lieutenants, moururent au champ d'honneur; Niger, un autre de ses lieutenants, sortit blessé de fa
bataille, leva de nouvelles troupes dans l’Idumée, revint encore à la charge, mais inutilement. Il ne fut sauvé que par miracle, et rentra dans Jérusalem.
Les gouverneurs étaient à leur poste. Celui de Thamna vient de mourir. Celui de la Galilée commence à faire parler de lui; c’est Josèphe. En Galilée, comme presque partout, il y a deux partis tranchés; Josèphe s’abouche avec le parti romain; il fait fortifier les villes qui tiennent pour Rome et ajourne celles où domime l'esprit de résistance; il donne de bons repas aux prisonniers romains que lui amènent ses soldats, et leur expose comment «il est obligé de dissimuler à cause de la multitude des factieux ; » 1l prend sous sa protection le palais des Hérodes, qui renferme de grandes richesses, et quand on la dépouillé par ordre du conseil central, il expédie secrètement aux Romains ces trésors, que les patriotes voulaient faire servir aux frais de la guerre; il fait évader secrètement deux prisonniers de distinction, de la suite d’Agrippa, soupçonnés d’être venus pour traiter de la reddition de la ville; il fait remettre à Agrippa quatre mules chargées d’or et d’étoffes précieuses, que ses soldats avaient enlevées à la femme d’un intendant de Bérénice; puis il nie les faits, affirme, jure «qu’il a retenu la somme pour l’employer à l'édification des remparts de Dabarith,» se vante d’avoir réussi à «abuser» la multitude , et fait fouetter jusqu’au sang ceux qui ne sont pas contents.
Tout cela, l'an 66, avant l’arrivée de Vespasien en Asie, au moment où Paul subissait le martyre, où Cestius mourant se rendait par ses intrigues plus utile à son pays qu'il n'avait fait par ses campagnes ; au moment où commençait à baisser l’astre lugubre de Néron, où l’armée allait prendre la place du sénat comme maitresse du trône.
Ce n’était déjà plus la paix, tant s’en faut, pas même la paix armée; mais ce n’était pas encore la guerre. Ilne tonnait pas encore ; l'orage n’était pas déchainé, mais l'air était lourd, le ciel sombre, des grondements lointains menaçaient sans frapper ; les présages étaient sinistres ; il semblait que les aigles romaines planassent dans les airs en attendant la mort de leur victime. Outre les nuages noirs qui samoncelaient à loccident, le vent de la discorde soufflait à l'intérieur et travaillait à dissoudre la vieille nationalité de Juda ; les deux partis extrêmes portaient la tempête dans leurs flancs ; ils ne pouvaient plus se rencontrer sans que la foudre se dégageñt comme de deux nuages contraires. Le malheur général aurait dû les unir, mais les fautes de quelques enfants perdus rejaillissaient sur tout le parti et rendait les transactions impossibles. On ne se fiait plus les uns aux autres. Les trahisons de Josèphe étaient imputées à tous ceux qui avaient été ses amis personnels et qui paraissaient être encore ses amis politiques. Jean de Giscala, qui depuis longtemps faisait dans les montagnes une guerre
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de partisans aux Romains et à tout ce qui tenait pour la domination étrangère, aspirait à faire de plus grandes choses. Il avait reconnu dès l’abord que Josèphe jouait un double jeu, et ne s'était pas fait faute de le dire; les deux partis se tranchèrent aussitôt, et Jean, qui avait avec lui tous les hommes de cœur, s’'empressa d'écrire à Jérusalem pour demander le renvoi de Joséphe, sa mise en jugement, ou lout au moins une enquête. Le conseil central, après de grands débats , décida de retirer provisoirement à Josèphe ses pouvoirs et lui prescrivit de venir rendre compte de sa conduite. Josèphe éluda longtemps, et sous divers prétextes, une réponse catégorique, se disant trop nécessaire à l’armée , n'étant pas assuré des titres des quatre délégués du conseil, se prévalant de l'affection Cextraordinaire» que les Galiléens avaient pour lui, etc. I finit par jeter le masque. Les envoyés ne s'étant pas trouvés en force pour le contraindre , avaient décidé, d’après le conseil de Jean de Giscala, d'ouvrir une enquête, de réunir les témoignages des différentes villes contre Josèphe et d'envoyer le tout au conseil. Prévenu à temps, le gouverneur disposa ses troupes le long des routes qui conduisent à Jérusalem, arrêta tous les passants, porteurs de messages ou autres, et faillit, à Gabara, mettre la main sur les délégués, qui n'échappèrent que grâce aux efforts de Jean de Giscala et de Jésus de Gabara. Ils purent s'enfuir à Tibériade, mais Josèphe, avec plus de 10,000 hommes,
les poursuivit, somma la ville de les livrer, s’empara de trois d’entre eux, se battit contre les patriotes, fut sur le point d’être défait par Jean de Giscala, et ne fut sauvé que par sa réserve, qui mit le feu à la ville.
L'administration de Josèphe en Galilée se divise en trois périodes : dans la première il affaiblit la province et fait sa cour aux Romains ; dans la seconde il secoue le joug du conseil de Jérusalem et fait la guerre aux
défenseurs de sa patrie ; dans la troisième nous le ver-
rons forcé de se battre, mais ne se battre qu’à contrecœur et livrer enfin la clé du pays par des mesures qu'il met sur le compte du malheur des temps, mais dont chacun fera peser sur lui la responsabilité.
Que faisait le Conseil de Jérusalem en présence d’une conduite qui le compromettait lui-même, en même temps qu’elle compromettait les affaires du pays? Il temporisait , il hésitait, il faisait de la modération, de la prudence. Il était trop préoccupé de toutes ces têtes chaudes, comme Simon, fils de Gioras, qui jetaient le cri de guerre et s’occupaient activement de l’organisation militaire du pays. C’est peut-être une nécessité, une force des choses, mais à coup sûr c’est un malheur que la lourdeur avec laquelle s’ébranlent d'habitude les corps constitués. Sans être traîtres, Ananus et le conseil ne voyaient de chances de succès que dans une grande prudence; ils subissaient Josèphe et ses perfidies à cause de leur caractère diplomatique et mesuré, mais Simon Gioras, et tant d’autres, les
agaçaient; déjà ces zélateurs s'étaient emparés de la forteresse de Massada; ils menaçaient de faire d'autres conquêtes encore; c'était bien, sans doute, mais ce n’était pas selon les règles. Les conseils ne sont pas toujours d'accord avec l’action. Les uns peuvent prévaloir en des temps ordinaires, mais dans les cas d’urgence les vrais sages sont les hommes qui agissent; ils font plus et comprennent mieux. Le conseil de Jérusalem devenait, sans le savoir ni le vouloir, le complice de Josèphe; toutes Les explications n’y pouvaient rien; l’on eut bientôt dans la ville le parti des nobles et des prêtres d’une part, de l'autre le peuple, les vrais patriotes, ceux qui voulaient vaincre ou mourir. Division factice, arbitraire, fâcheuse ; dans tous les camps il peut y avoir des hommes respectables, partout aussi des misérables, et la société moderne ferait bien de renoncer à ces classifications toujours fausses, qui donnent aux uns le nom de brigands, et désignent les autres sous le nom, devenu presque ridicule, de parti des honnêtes gens.
Sources. — Tacile, Hist., liv. V; Suétone, Vie de Néron; S/rabon jiv. XVI; Josèphe, Guerre des Juifs, liv. IV; Dion, Vespasien Othon, Vitellius ; Salvador, Hist. de la domin. romaine, etc.