‹ L'époque des MaccabéesChapitre 47 sur 48 · MR · texte numérisé non relu

MR

mêmes hésitaient sur ce qu'ils devaient faire : ils étaient venus pour délivrer la ville, mais non pour en détruire froidement les habitants. [ls exigérent que les deux mille prisonniers qui se trouvaient encore dans les prisons, fussent relâchés. Jean de Giscala , voyant l'anarchie partout, voulut remédier au mal en établissant la dictature ; il y avait des droits par ses talents et par son énergie, non moins que par les services qu'il avait rendus au pays.

‘En même temps et dans la Judée méridionale, ou Idumée, Simon, fils de Gioras, au nom des mêmes intérêts publics, revendiquait aussi la même autorité. Longtemps renfermé dans la forteresse de Massada, il finit par abandonner ses amis quand il les vit pencher vers les attermoiements, se fit une armée, qui ne tarda pas à atteindre le chiffre de 40,000 hommes, s'établit dans les montagnes, gagna les Iduméens à son parti, battit les Romains en plusieurs rencontres, et fit le désert autour d'eux, en détruisant les villes ; et en s’emparant de tous les vivres et provisions qu'il put se procurer, et qu'il transporta dans les grandes cavernes de la vallée de Pharan, défendue par un château fort. |

Cest au milieu de ces préparatifs de résistance désespérée, que se termina la première année de la campagne de Vespasien. Il possédait la Galilée et tous les passages de la Samarie. Il pouvait s'étonner d’avoir été retenu si longtemps par une seule province. L’an-

née suivante, 68, lui réservait de nouvelles déceptions, mais lui ouvrit aussi des perspectives inattendues. La Pérée fut soumise sur la rive gauche du Jourdain, à peu près depuis Gadare jusqu’à la mer Morte, où de nombreux cadavres trouvèrent leur sépulture ; la trahison vint en aide aux Romains; une crue subite du Jourdain leur rendit plus de services encore que les bataillons de Placidus. Mais Vespasien, ayant essayé de marcher sur l’Idumée, fut repoussé et mis en danger par les bandes de Simon de Gioras, dont la tactique et l'énergie le forcèrent à renvoyer sa conquête à l’année suivante.

Dans lintervalle, Néron était mort, et ses trois premiers successeurs, nommés par leurs corps d’armée respectifs, Galba, Othon, Vitellius, n'avaient fait que passer Sur le trône ; Vitellius avait eu le temps de jouir de l’odeur des cadavres : «Le corps d’un ennemi sent toujours bon, surtout si C’est un concitoyen ,» avait-il dit. La licence effrénée de ses soldats (l’armée du Rhin) devait lui devenir fatale. On voulait bien, puisquil le fallait, accepter un gouvernement militaire, mais on ne voulait ni de la violence, ni du pillage, ni de larbitraire, ni de la grossièreté de la soldatesque. Les yeux-se tournaient déjà avec une sorte de confiance et d'amour vers le général en chef de la brillante armée d'Orient. |

L'an 69 s'ouvre au milieu des désordres de l’empire, et si Vespasien veut faire quelque chose, 1l faut

qu’il se hâte. Mais il se hâtera lentement. Déjà l’année précédente, quand ses officiers le pressaient de se porter de Jérico sur Jérusalem, il leur avait répondu qu'il fallait laisser les Juifs se déchirer entre eux; il comptait sur leurs dissensions intestines dont il était informé. Néanmoins , et quoique de nouvelles causes de division vinssent encore se joindre aux anciennes, l’œuvre qui lui restait à faire était plus difficile qu'il ne pouvait l’imaginer. La nature et le patriotisme allaient lui susciter des obstacles de tous genres, mais aussi relever d'autant plus l'éclat de sa victoire. Vespasien venait de prêter le serment à Vitellius ; c'était la fin d'avril 69; son fils Titus, Bérénice, Agrippa Il, Tibère-Alexandre, gouverneur de l'Égypte, et Mucien, gouverneur de la Syrie, l’ancien rival de Vespasien, travaillaient de concert, soit à Rome, soit autour d'eux, à faire décerner la couronne impériale à celui que la victoire avait déjà couronné. Vespasien feignait de ne s'occuper de rien, soit qu'il ne voulût pas se compromettre, soit qu'il ne crût pas à la possibilté du succès, soit au contraire qu'il se rappelât d'anciens présages ou de soi-disant oracles qui lui annonçaient son élévation future. Il ne s’attacha qu’à pousser vigoureusement une conquête qui paralssait toujours près de lui échapper, et qui ne devait, en effet, laisser entre ses mains qu’une ruine et le tombeau d’une nation. En peu de temps il eut réduit les environs de Jérusalem et les districts de l’Idumée.

Simon Gioras venait d'entrer, avec la prétention d'y commander en maître absolu, dans la métropole juive qui, seule, avec les forteresses de Machéronte, d'Hérodion et de Massada, maintenait encore levé le drapeau de la résistance.

Le 1° juillet, Vespasien, étant à Césarée, fut salué empereur par ses légions; le 3 l'armée de Judée lacclamait avec enthousiasme ; quelques jours après toute la Syrie J’avait reconnu, c’est-à-dire l’armée la plus considérable et la plus populaire de l'empire. Vespasien, laissant à Titus le soin de terminer la campagne, se rendit en Égypte pour y surveiller les événements. Les soldats de Vitellius n’acceptaient pas le changement d'empereur qu'on leur proposait; Vitellius luimême n’abandonna la partie qu'après la défaite de ses troupes à Crémone, sur le même champ de bataille où, quelques mois auparavant, elles lui avaient conquis la couronne sur Othon. Ses partisans, voulant prolonger la lutte, forcèrent leurs ennemis à se retirer dans le Capitole avec Sabinus, le frère de Vespasien, et avec son neveu Domitien, le futur empereur. Le lendemain, sans qu'on ait pu découvrir la cause ou l'auteur du désastre, le feu éclata au Capitole, et ce magnifique monument devint la proie des flammes; il périt honteusement, victime des ignobles fureurs de la guerre civile. Le temple de Jérusalem devait périr aussi quelques mois plus tard; mais sa fin, si elle fut également déplorable, fut certainement plus

glorieuse. L’incendie du Capitole est une des plus lamentables catastrophes qui aient déshonoré l’ancienne Rome, et les circonstances qui l’accompagnèrent et le suivirent, ont inspiré à Tacite quelques-unes de ses pages les plus éloquentes. Le parti de Vespasien finit par triompher. Dans toutes ces circonstances, Rome se montra dure et cruelle, comme la bête aux dents de fer dont parle le prophète, quand il fait allusion à la puissance de cet empire. (Dan. VIE, 7.)

Les Juifs, cépendant, ne s’endormaient pas, et si la population de Jérusalem était divisée en trois camps et trois armées, soumises à des chefs différents, Jean de Giscala, Simon, fils de Gioras, et Éléazar, le zélateur , elle faisait passer, avant tout, le salut de la patrie. Indépendamment des démarches qu'ils renouvelèrent auprès des Parthes, par l'intermédiaire des princes de l’Adiabénie, qui servaient de lien naturel entre les Parthes et les Juifs, démarches, du reste, qui n’aboutirent pas, les défenseurs de Jérusalem s’occupèrent avec une ardeur et une sagesse au-dessus de tout éloge, de mettre la ville en mesure de résister aux dangers de toutes sortes au milieu desquels elle allait être enfermée.

On a peine à se faire une idée de l'importance de cette immense forteresse. Jérusalem était déjà, par sa position, une place forte de premier ordre, ceinte de vallées tout à l’entour et dominant la campagne envi-

Le M

ronnante. Mais l’art était venu doubler les avantages de sa situation. Partout des murailles de cinquante à cent mètres de hauteur; partout des forts et des parapets, des tours et des portes de dégagement. Des quartiers de rochers et des matières combustibles avaient été amassés.en grande quantité, pour servir à la destruction des ouvrages ennemis. De nombreuses et puissantes machines de guerre garnissaient les remparts; on en comptait plus de trois cents. La place était approvisionnée de vivres pour longtemps, et l'eau arrivait par des conduits souterrains, qui eurent plus d’une fois leur rôle à jouer dans les surprises, ou dans les retraites ; la ville n’eut pas une seule fois à souffrir de la soif pendant toute la durée du siége, tant l'aménagement des eaux avait été admirablement calculé. On sait en outre que Jérusalem était bâtie sur quatre collines; les assiégés en avaient fait quatre forteresses distinctes, reliées entre elles, mais de telle manière que si lune tombait entre les mains de l’ennemi, les autres n’en étaient nullement atteintes, et le siége devait recommencer à nouveau. On n’est pas d'accord sur le chiffre de la population ; quelques indications de Josèphe laisseraient croire qu'il s'élevait à plus d’un million; mais si le chiffre de onze cent mille morts n’est pas exagéré, il se rapporte à l’ensemble de ce siége de quatre années, qui a permis à la ville, après chaque campagne, de recevoir de nouveaux habitants , ceux qui abandonnaient les uns après

En

les autres les villes de la Galilée, puis celles de la Samarie et de lIdumée. Cet accroissement de la population n’était pas une ressource pour la.ville, bien s’en faut. Les hommes valides mouraient sur le champ de bataille, ou tombaient à l’arrière-garde des convois qu'ils accompagnaient. (étaient les vieillards, les femmes, les enfants, les malades, les blessés, qui arrivalent presque seuls au pied des murailles, et la ville s’affaiblissait en les recevant, car elle n'avait rien à attendre de leur présence, et elle devait partager avec eux, non-seulement les vivres, mais encore l'air des rues; et dans une ville fermée et assiégée, l'air n’est pas une chose de peu d'importance: tout concourt à le vicier, et il ne se renouvelle pas aussi rapidement qu'il s’altère. Les vivants et les malades, agolomérés dans un étroit espace, ne sont pas ceux qui contribuent le plus à corrompre l'atmosphère ; les cadavres d'hommes et d'animaux, pour lesquels on n'a pas de place disponible, et qu’on n’a pas toujours le temps ou la force de faire disparaître au moment opportun, engendrent les fièvres et la peste ; la mort des uns devient ainsi la cause de la mort des autres. Les derniers mois et surtout les dernières semaines du siége furent particulièrement lamentables sous ce rapport. D’après les calculs les plus exacts et les plus modérés, on calcule que la ville, au moment de l'arrivée de Titus, pouvait renfermer six cent nulle habitants, dont vingt-cinq mille seulement en état de por-

ter les armes, le reste de la population, cependant, savait à l’occasion aussi se jeter sur l'ennemi, et mit en danger plus d’une fois, par sa furie et par sa masse, les légions romaines qui s’avançaient trop près des murailles. |

L'histoire de ce siége est, quoique dans des proportions beaucoup plus considérables, celle de tous les siéges de l’antiquité. Il s'agissait pour les Romains, d’abord de démolir les travaux de défense de la place, puis d’entrer et de lutter corps à corps avec les assiégés. Aujourd'hui, quand une place forte est démantelée, elle peut capituler avec honneur; les assiégés ne songent pas à se battre avec les assiégeants; mais dans les temps anciens, les travaux d'art ne servaient qu'à prolonger le combat, en mettant le plus possible les chances du côté de ceux qui étaient barricadés derrière leurs remparts. On ne répétera pas 101 les détails d'attaque ou de défense qui se multiphièrent dans cette lutte suprême; les Romains, élevant leurs tours à la hauteur des murailles, et voyant ces tours détruites par le feu des assiégés ; les Juifs et les Romains se jetant les uns aux autres, au moyen de puissantes machines, des quartiers de rochers du poids de plusieurs quintaux ; les sorties fréquentes des assiégés, qui ne voulaient, dit Tacite, s’enfermer définitivement dans la ville, qu'après avoir épuisé d’abord tous leurs efforts en rase campagne; les succès divers des uns et des autres , les Juifs repoussant souvent leurs ennemis et

= 48 — les taillant en pièces, jusqu’à ce qu’à leur tour les Romains, appuyés de la cavalerie, reprissent l’offensive et refoulassent les assiégés dans la ville; les cruautés des Romains, faisant crucifier leurs prisonniers sous les veux de leurs frères et de leurs amis ; les assiégés travaillant jour et nuit à élever des murailles derrière les murailles, tellement qu'un jour les Romains, ayant fait une large brèche au mur de la ville, et poussant un cri de Joie et de triomphe à la vue de leur succès, furent consternés en reconnaissant que derrière la muraille il y avait encore une muraille; les soldats romains, supersütieux et pleins d’adoration pour leurs dieux, craignaient plus encore le dieu de Jérusalem et voyaient de l’enchantement partout; ils crurent que cette seconde muraille venait d’être élevée par Dieu lui-même.

L'armée romaine était forte d'au moins 80,000 hommes. Elle arriva au commencement du printemps de lan 70, et prit position, d’abord non loin de Guibath-Saül, à une lieue du plateau de Jérusalem. Titus ayant voulu, dès le premier jour de son arrivée, pousser une reconnaissance jusque sous les murs, de la capitale, fut repoussé avec les 600 cavaliers qui laccompagnaient et faillit même être tué ou fait prisonnier. Au bout de quelques jours et après plusieurs escarmouches, l’armée romaine ayant dressé ses tentes autour de Jérusalem, et s'étant assise pour ne plus se relever que maîtresse du terrain, Titus envoya Jo-

Page 1