‹ L'époque des MaccabéesChapitre 48 sur 48 · MT · texte numérisé non relu

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sèphe auprès des assiégés pour les engager à capituler; le choix seul de ce triste ambassadeur eût suffi pour empêcher les Juifs de l'écouter, s'ils eussent été tentés de le faire. Une flèche partie des murailles interrompit le discours mielleux du traitre et blessa Nicanor qui l’accompagnait. Cette formalité oratoire ayant été remplie sans succès, Titus s’occupa de lattaque et décida de commencer du côté du nord, par la muraille qui bordait le faubourg de Bézétha. Les Romains travaillèrent d’abord à construire des tours en plate-forme, qui leur permissent d'atteindre à la hauteur des murailles, en même temps qu’elles protégeraient le jeu des béliers. Mais les premiers travaux furent livrés aux flammes par une sortie des Juifs, qui poussèrent même jusqu'aux abords du camp de l'armée assiégeante. Titus, à la tête de sa cavalerie, réussit cependant à les repousser. Une autre fois, une tour élevée par les Romains s’écroula pendant la nuit et sema l’épouvante dans leurs rangs. Mais la victoire ne pouvait pas rester longtemps indécise dans l’étroit espace où les Romains avaient concentré toutes leurs forces, et le faubourg de Bézétha tomba entre leurs mains dans les derniers jours d'avril. Deux mois plus tard, au commencement de juillet, ce fut le tour de la citadelle Antonia. La division, la trahison surtout, affaiblissait les assiégés : vingt et une personnes furent mises à mort sur les remparts, convaincues d’avoir voulu livrer la ville. Titus, par un excès de cruauté,

que ne justifie nullement l'envie qu'il avait d’en finir : au plus tôt, fit subir à ses prisonniers des tortures de tous genres ; il donna l’ordre d’en crucifier un grand nombre et jusqu'à cinq cents par jour : les menuisiers ne suffisaient pas à faire assez de croix; il n’y avait plus de place pour en planter. Les assiégés, exaspérés par tant de barbarie, devaient, moins que jamais, songer à capituler; tout était rage et fureur ; les prétres promulguaient la défense de jamais rien faire connaître aux enfants, de la langue et des mœurs de leurs ennemis; les enthousiastes rêvaient d’une délivrance prochaine et miraculeuse; les prophètes annonçaient d'irréparables catastrophes. Jésus, fils-de Hanan, se promenait par les rues en criant: « Voix de ruine qui vient de l’Orient et de l'Occident, de l’Aquilon et du Midi; voix de ruine contre la ville et contre le temple, contre les nouveaux mariés et contre les nouvelles mariées; voix de ruine contre tout le peuple!» En vain les magistrats le firent interroger et fustiger. Il ne prononça pas d’autres paroles, mais il ne cessa de les prononcer. Un jour cependant il ajouta : « Malheur à moi!» et une pierre venue du camp romain mit fin à ses promenades et à ses prophéties de malheur. Jean de Giscala et Simon Gioras réussirent, par une large mine qu'ils avaient creusée et remplie de bois sec et d’autres matières inflammables, à détruire tous les travaux qui avaient coûté tant de peines à leurs ennemis : machines, terrasses, ponts, tours,

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béliers, tout y passa; les Juifs en foule fondirent sur les Romains, qui, assiégés à leur tour dans leurs propres lignes, ne furent que difficilement délivrés par l'armée de Titus, que Jean de Giscala avait tenue en échec une partie de la journée. Ce fut le dernier succès que les Juifs obtinrent sur les Romains , ét encore ne fut-il pas décisif. Dés lors ils continuérent sans doûte à se montrer braves et courageux, ingénieux dans leurs plans d’escarmouches, ne désespérant Jamais, Jamais démoralisés, mais ils furent de jour en jour plus enserrés par les travaux de l'ennemi, écrasés par le nombre, affablis par les maladies et par la faim, et désolés par des incendies dus à la trahison, non moins qu'au feu de l'ennemi. La famine, la peste, la guerre, les trois grands fléaux, dont le dernier n'a sur les autres que l'avantage de se montrer en uniforme, s’acharnaient sur la cité de David, la cité de Dieu, qui allait redevenir la grande veuve des nations. Joséphe . voulut encore lui faire un discours, pour lui conseiller de joindre la honte à la rume, mais une pierre lancée des remparts le renversa.

La chute de la forteresse Antonia était due à la négligence ou à la trahison. Il restait encore à s’emparer du mont Morija et du mont de Sion. Titus occupait déjà une moitié de la ville, mais 1l lui fallait l'autre moitié, et les héroïques patriotes se défendaïent pied à pied, multipliant surprise sur surprise, et contraignant souvent l'ennemi à reculer. Le mo-

ment fatal pouvait être ajourné, mais non évité, Les Romains ayant dressé leurs échelles contre une des terrasses latérales du temple, qui paraissait abandonnée, les Juifs mirent le feu aux poutres et aux solives de bois de cèdre dans les intervalles desquelles ils avaient amassé les matières les plus inflammables; presque tous ceux qui avaient tenté l'escalade, périrent, étouflés, brülés ou précipités. Mais les Romains profitèrent de la leçon. A leur tour ils mirent le feu à quelques galeries, et bientôt la première enceinte du temple fut à eux. Un soldat ayant réussi à jeter un brandon par la fenêtre dorée, dans l’intérieur même de l'édifice, trancha la question que débattaient entre eux Titus et son conseil de guerre, si l’on épargnerait le temple, ou si on lui ferait subir le sort des vaincus. Titus, à l’instigation de Bérénice, peut-être aussi dans l'intérêt de sa gloire, eût voulu conserver ce splendide monument de sa conquête : «Je vous conjure, criait-il aux Juifs, qui ne voulaient laisser pierre sur pierre, Je vous conjure par les dieux de mes ancêtres et par le Grand -Ëtre lui-même, qui portait autrefois avec amour ses yeux sur ce lieu; et Je proteste devant vous et devant mon Seigneur, que ce n’est pas moi qui vous force à profaner ce saint édifice!» Mais le sort en était Jeté : toutes les pensées, toutes les volontés étaient d'accord à détruire le symbole de la foi et de la nationalité juives. Amis et ennemis s’entendaient pour la première fois, et se donnaient la main

avec acharnement pour une même œuvre de dévastation; ennemis, pour se venger sur ce qu'il y avait de plus précieux; amis, pour empêcher que ce qu'ils avaient de plus précieux ne tombât dans les mains souillées des incirconcis. Pour les Juifs, tout détruire c'était se réserver le droit de tout réclamer; c'était la protestation du désespoir, et la seule chance qui leur restât de se relever plus tard dans la plénitude de leur indépendance. Le temple avait été, au point de vue matériel comme au point de vue moral, le centre de la résistance la plus passionnée des Juifs, l'âme et le bras de la nation soulevée : les troupes n’entendirent pas, ou ne voulurent pas entendre la voix de leurs chefs, et, comptant sur le pillage, se ruèrent sur le temple en feu, dont elles convoitaient les immenses richesses. Simon Gioras et Jean de Giscala les reçurent avec leur énergie ordinaire, firent un large trou dans leurs rangs, mêlèrent le sang aux flammes et se retirèrent dans la partie haute de la ville. On ne doit pas oublier que le temple n’était pas un simple bâtiment, mais un ensemble de maisons et de galeries formant un véritable quartier. La colline de Morija semblait être en feu tout entière. Un cri lugubre d’épouvante retentit par toute la Judée et jusqu'aux rivages du Jourdain et de la mer Morte. Au milieu de l'incendie le carnage continuait, et les soldats juifs, qui ne voulaient pas survivre à leur temple, ne songeaient plus qu’à tuer le plus de Romains possible, jusqu'au mo-

ment où la mort les saisirait. Le sang coulait par torrents ; les degrés du temple, les ruës en étaientinondés. La défense n’était plus possible, la basse ville ne pouvait plus songer àrésister ; elle était envahie; 1l ne restait plus aux Juifs que la vengeance, ét ils firent payer cher à leurs ennemis l'honneur de leur victoire. Les Romains, à leur tour, ne ménagèrent pas les habitants, et six mille personnes de tout âge et de tout sexé, qui s'étaient réfugiées dans le portique royal, furent brûlées sans qu'il en échappât une seule; les Romains aimêrent mieux recourir aux flammes qu'aux épées : c'était plus sûr et plus expéditif.

Josèphe d’abord, puis Titus lui-même, essayèrent de décider les chefs à se rendre à discrétion; Jean de Giscala et Simon Gioras se reconnaissant vaincus, demandèrent la permission de se retirer au désert, abandonnant la ville entre les mains du vainqueur ; mais ils réfusèrent énergiquement toute autre forme de capitulation. «Nous avons juré de ne pas nous rendre tant qu'un mur, une seule pierre, nous offrirait le moindre abri.» Ce furent leurs dernières paroles. Les dernières de Titus furent celles d’un Romain: «Nul recours à ma clémence ne vous sera plus permis; combattez dans l'intérêt de votre salut; toutes les rigueurs du droit de la guerre seront exercées contre vous, »

Une sortie désespérée de ces vaillants guerriers fut

infructueuse; ils essayérent en vain de franchir les retranchements ennemis; ils furent faits prisonniers, et conduits à Rome. On évalue à près de cent mille le nombre des captifs faits pendant cette campagne : les Romains tuërent les bouches inutiles, vieillards et autres, et laissérent onze mille prisonniers mourir de faim; le plus grand nombre furent vendus, et les plus beaux réservés pour orner le triomphe du vainqueur : beaucoup servirent aux Jeux du cirque; les autres furent employés aux travaux publics : le Colisée fut leur ouvrage. Jean de Giscala fut condamné à la prison perpétuelle; Simon, fils de Gioras, comme sil eût été l’âme de sa patrie, fut mis à mort.

C'était l'an 70 de l'ère chrétienne, 648 ans après la première destruction de Jérusalem par Nébucadnetsar. .

Elle est donc ruinée, détruite, brûlée, la ville sainte de David et de Salomon, la ville qui avait entendu les doux cantiques d'Israël, les oracles d'Ésaïe, les lamentations de Jérémie et les tendres appels du Sauveur, qui aurait aimé l’épargner. Les prophéties sont accomplies; le temple de l'Éternel a été renversé, il n’y reste plus pierre sur pierre qui n'ait été démolie, et les gentils foulent aux pieds ses parois. Rome est devenue pour un temps la maîtresse des nations; elle peut inscrire sur ses médailles : Judæa devicta,

ra

Judæa capta ; elle peut élever des arcs de triomphe à Titus et à Vespasien, s’enivrer de l'odeur du sang, et se tresser des couronnes. Mais l'ennemi qu’elle a vaincu ne meurt pas; l’idée ne s'écrase pas; la foi résiste àtoutes les pressions et compressions; la grande idée de l'Ancien Testament ne pouvait être arrêtée ni par Vespasien ni par Titus : Jérusalem, en apparence détruite, a gardé toute sa vitalité, et 1l n’y aurait rien d’étrange à ce que, rendant le bien pour le mal, elle devint un jour la retraite généreuse et bénie du dernier successeur des Césars, devenu chrétien.

Les légions romaines avaient planté sur les ruines fumantes leur étendard victorieux, l’emblème de la force brutale. Près de là, seul et comme déshonoré, gisait un autre drapeau, taché de sang et de boue, mutilé, torturé, lacéré, calciné : c'était le drapeau de l’âme et de la conscience humaine, le drapeau de la force morale, de l’avenir, de Dieu : quelque chose, au milieu de ses plis maculés, et malgré ses déchirures, semblait encore parler d'espérance et de relévement. Toutes les grandes cités du vieux monde avaient disparu pour toujours : Troie, Ninive, Babylone, Thèbes, Memphis, et leur lieu ne les reconnaissait plus; mais là, sur la montagne de Sion, la ville en ruines semblait protester encore; elle n’a pas voulu du joug d'un roi débonnaire; elle portera tous les jougs; elle sera romaine, elle sera mahométane, elle finira par être turque un jour, la risée des nations;

“mais elle aura toujours le droit de se relever; elle pourra dire : Je n'ai pris aucun engagement; je suis tombée, mais je n’ai pas capitulé; j'ai réservé l'avenir, l'avenir est à moi. Puis, quand le souffle de Dieu sou- : lève les plis du drapeau, chacun peut lire la devise de la Jérusalem future, ces paroles de foi que la mourante lègue au peuple de Dieu sur la terre, et que le feu n’a point consumées :

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