L'epreuve de la Pologne
Les Polonais pendant la, grande guerre, — La« libération » à Cracovie. — L aventure ukrainienne et Vopinion en Galicie, — L'opinion à Varsovie. — Pologne et Russie. — Pologne et Allemagne. — La Pologne et VEntente. — La Pologne et les petits états.
Quand je suis arrivé en Pologne, à la fin de mai 1920, Tarmée du maréchal Pilsudski venait d'entrer dans Kiew et d'occuper, presque sans coup férir, une partie de l'Ukraine : le peuple de Varsovie, tout à Tivresse de sa première victoire, chantait le Te Deum, dételait les chevaux du chef de l'Etat et le reconduisait en triomphe jusqu'au Belvédère. Deux mois plus tard, les hordes rouges
étaient aux portes de la capitale; les gares de chemin de fer étaient encombrées de fuyards ; dans les rues, le long cortège des volontaires défilait en silence. A l'éphémère et malencontreuse victoire avait succédé la débâcle; à peine ressuscité^, la Pologne était en danger de mourir encore une fois. Les diplomates étrangers prononçaient, en hochant la tête, les formules sinistres de « Finis Polonise » et de « quatrième partage ». Mais déjà le général Joseph Haller avait pris le commandement d'une armée de volontaires, et le général Weygand s'installait au palais Raczinski, apportant à nos alliés en péril le concours de son génie militaire et le réconfort de sa magnifique énergie. Lorsque je quittai la Pologne, aux premiers jours d'août, le ^( rétablissement » était à peine commencé ; mais la confiance était revenue tout entière. Mieux vaut dire que le peuple polonais ne l'avait jamais perdue ; le calme, voisin de l'indifférence, qu'il affectait au moment du plus grand danger, était tout prêt à se changer, d'abord en mâle résolution, bientôt en enthousiasme. La Pologne est sortie victorieuse d'une épreuve
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d'autant plus redoutable qu'elle était moins préparée à la soutenir. Sa résistance militaire fut et ne pouvait être qu'une admirable improvisation. Après avoir prouvé au monde qu'il ne voulait pas mourir et qu'il était capable de défendre son droit, sa civilisation et sa liberté, le peuple polonais doit lui fournir une autre preuve : celle de son aptitude à l'ordre et à l'organisation politique. Il a fait voir qu'il est une nation ; il montrera bientôt qu'il forme un État.
En résumant, dans les pages qui suivent, les impressions de mon séjour en Pologne, j'ai essayé de marquer tout ensemble les obstacles que rencontrent nos alliés dans l'œuvre d'organisation et de reconstruction nationale qu'aussitôt après avoir recouvré leur indépendance, ils ont résolument entreprise ; les efforts accomplis et les projets à réaliser ; les résultats déjà acquis et ceux qui, poursuivis avec énergie et avec sagesse, ne manqueront pas d'être prochainement obtenus. Plutôt qu'un exposé dogmatique, dont je ne me flatte pas d'avoir réuni en deux mois tous les éléments, on trouvera ici, groupés sous quelques
rubriques essentielles, des observations et des témoignages, des choses vues et des propos recueillis. Il est toujours intéressant d'assister aux premiers efforts que fait un nouvel Etat pour prendre conscience de lui-même, s'affermir et s'organiser. Mais combien l'intérêt devient plus puissant et plus immédiat, lorsqu'il s'agit d'une nation que tant de liens, et depuis si longtemps, ont unie à la nôtre, et dont Tindépendance et la solidité sont désormais aussi indispensables à là sécurité de la France qu'au maintien de la paix européenne 1
La déclaration de guerre d'août 1914 ouvrait devant les Polonais une perspective sombre et chargée d'angoisse, qu'éclairait pourtant une faible lueur d'espoir. Pour le présent, c'était la cruelle nécessité d'obéir à l'appel des oppresseurs, de se battre dans les rangs allemands, autrichiens ou russes, souvent les uns contre les autres, et toujours contre leur patrie. Pour un avenir plus
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ou moins prochain, c'était l'état de siège, avec toutes les vexations et toutes les humiliations qu'il comporte, lorsqu'il est établi par un gouvernement sans scrupule sur des provinces qull tient pour suspectes et bientôt pour rebelles. Pendant quatre ans, la Pologne vécut dans un isolement terrible, dans une sorte d'internement moral, dont les conséquences se font sentir encore aujourd'hui. Des péripéties de la grande mêlée, où se jouait son sort, avec celui de tant d'autres peuples, elle ne connut rien qu'à travers les déformations et les mensonges des agences autrichiennes ou allemandes. Des préoccupations de l'Entente à son égard, on lui laissait tout ignorer : il entrait dans le dessein de ses oppresseurs qu'elle se crût abandonnée de ceux qu'elle s'obstinait à considérer comme ses amis et qui devaient être bientôt ses sauveurs.
En revanche, on menait grand tapage autour des « mesures de bienveillance » consenties par les Empires centraux ; reconnaissance de Tindépendance de la Pologne par les deux souverains allemand et austro-hongrois, constitution d'un
gouvernement soi-disant national, réouverture de l'Université de Varsovie sous les auspices de l'Allemagne, enfin convention cynique du 13 août 1918, aux termes de laquelle la Pologne était invitée à s'agrandir aux dépens de la Russie, mise hors de cause,
« A défaut d'autres indices, me disait un Polonais^ nous mesurions la fortune bonne ou mauvaise de nos ennemis à leurs exigences impitoyables ou à la relative modération dont ils usaient envers nous. Nous n'avions sur la guerre d'informations précises que celles que nous rapportait de Suisse, à de très longs intervalles, quelque ami qui avait obtenu par miracle la permission de sortir du pays et d'y rentrer. Un petit ouvrage purement statistique sur r Usure des armées allemandes et austro-hongroises y écrit et imprimé secrètement par le professeur Dombrov^ski, aujourd'hui sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, causa à tous ceux qui le lurent une consolante et joyeuse surprise. Avec quelle rage l'autorité allemande en pourchassa chaque exemplaire I »
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J'étais curieux d'apprendre, mieux que je ne l'avais pu faire par la lecture des journaux et des rapports officiels, quelle avait été, pendant cette période douloureuse, l'attitude des Polonais, en Galicie, dans l'ancien Royaume, en Posnanie. Un soir de juin, à Gracovie, dans le beau palais qu'habita Stanislas-Auguste et dont la comtesse François Potocka fait aujourd'hui si gracieusement les honneurs, la conversation tomba sur ce sujet. Quelques jeunes gens raillèrent assez librement l'excessive prudence de certains conservateurs galiciens, qui, pendant les trois premières années de la guerre, avaient paru se préoccuper surtout de conserver de bonnes relations avec le gouvernement de Vienne. On opposait cette timidité des « Messieurs de Gracovie » à l'attitude courageuse des Posnaniens, et Ton rappelait les magnifiques paroles prononcées en mars 1918 au Reichstag par le député Trampczjnski, aujourd'hui maréchal de la Diète polonaise. Gomme un conservateur prussien reprochait aux Polonais de ne point marquer assez vivement leur gratitude envers les États qui
avaient reconnu leur indépendance : « La gratitude, s'était écrié le député de Posen, peut-il en être question, quand il s'agit de votre politique? Si l'Allemagne a brisé la tyrannie du Tsar, ce n'était certes pas pour le plaisir de libérer la Pologne. Dans l'acte du 5 novembre 1916, l'Allemagne et l'Autriche n'ont cherché que leur intérêt. » Et Ton évoquait encore la protestation élevée en pleine Chambre des Seigneurs par un autre Posnanien, le docteur Seyda, contre l'hypocrisie de la politique allemande à l'égard du nouvel Etat polonais. Pendant ce temps, à Vienne, les Galiciens rompaient avec les Tchèques et acceptaient le compromis offert par le gouvernement austro-hongrois.
Une jeune femme, qui avait écouté en silence toute cette discussion, haussa légèrement les épaules et dit : « En Galicie, comme dans toute la Pologne, il y a eu les sages et les fous. A quelles conditions la guerre européenne pouvaitelle nous apporter le salut ? Il fallait que, toutes deux, la Russie et l'Allemagne sortissent vaincues du conflit. Ce résultat extraordinaire, pou-
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vions-nous l'escompter raisonnablement ? Je ne le pense pas; mais nous pouvions ardemment Tespérer. Au début de la guerre, lorsqu'ici même je vous avouais mon espoir, ou plutôt ma foi, « idée de femme », m'ont répondu quelquesuns d'entre vous, et ils m'ont traitée de folle. Grâce à Dieu, nous étions beaucoup de fous, même en Galicie, et ce sont les sages qui ont eu tort. » '
11 y a eu, il y a peut-être encore aujourd'hui à Gracovie et dans l'ancienne Pologne autrichienne des gens que retiennent attachés à Tancien état de choses des préjugés, des traditions ou des intérêts. Dans la Pologne d'aujourd'hui, comme dans l'Italie d'autrefois, l'idée d'indépendance souffre d'être unie à l'idée de révolution. Certains conservateurs galiciens ne peuvent s'empêcher de voir surtout dans le nouveau régime le triomphe de la démocratie ouvrière et paysanne, l'expropriation et le partage des terres ; je ne parle pas de ceux qui voyaient surtout dans l'ancien des pensions, des ordres, des uniformes et des charges à la Cour. Mais, en revanche, combien
en ai-je rencontré, de ces fous, ou plutôt de ces croyants, qui, dès les premiers jours de la guerre, tendirent leur volonté et leurs efforts vers le but uniquement souhaité, la résurrection de la Pologne, y sacrifièrent leur tranquillité, leur position, leurs intérêts, et dont la dure et longue épreuve ne fit point fléchir l'ardente et fière résolution I M^est-il permis de citer, entre tant d^ autres, Mgr Sapieha, prince-évêque de Gra- «ovie, qui, durant toute la guerre, sut tenir tête au gouvernement de Vienne et donner à son clergé l'exemple irrésistible d'un zèle patriotique qui ne s'est jamais démenti ?
Il était une heure du matin, lorsque je sortis du palais Potocki. Le comte T. me proposa de m'accompagner jusqu'à l'hôtel où j'habitais ; à travers les rues pittoresques de Cracovie silencieuse, la conversation continua. La lune éclairait splendidement la grand'place au milieu de laquelle se dresse la Halle aux Draps, et faisait
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briller comme un énorme joyau d'or la couronne royale dont la piété des Polonais a ceint l'un des clochetons de Notre-Dame, au grand scandale, dit-on, de Guillaume II Hohenzollern. C'est dans ce magnifique décor que mon compagnon évoqua les journées d'octobre 18, les journées de la « libération ».
« A la première nouvelle de Teffondrement de TAutriche, dit le comte T., nos soldats arrêtent les officiers et leur signifient qu'ils n'obéiront plus aux ordres. Les généraux sont faits prisonniers et enfermés sous bonne garde. L'enthousiasme était si grand, la joie si folle, que plusieurs jours passèrent avant qu'on s'avisât que Gracovie et la Galicie n'avaient désormais ni armée, ni police, ni administration. Gette absence de toute autorité n'eut pas d'inconvénient grave. Aucun désordre dans la ville ; dans les campagnes, quelques vols sans importance : on ne pilla point les châteaux. Toutes les passions populaires étaient contenues, dominées par le sentiment national et Tivresse de la liberté enfin retrouvée. Le jour, la nuit, des cortèges parcou-
raient les rues en chantant. Sur le mur de cet hôtel, — mon compagnon me désigna l'ancienne préfecture, — les étudiants avaient suspendu un grand crucifix ; à sa droite et à sa gauche, les deux empereurs en effigie ; l'empereur Charles occupait la place du bon larron. Devant cet étrange reposoir, les processions s'arrêtaient, et les invectives burlesques se mêlaient aux discours patriotiques.
« Cependant, un gourvernement provisoire se constitua en Galicie, sous la direction de Daczjnski. Les socialistes avaient tout le pouvoir ; mais ils n'eurent ni l'envie, ni peut-être le temps d'en abuser. La formation d'un gouvernement central à Varsovie et les élections à la Constituante mirent fin à la joyeuse et inoffensive anarchie. »
J'étais encore à Cracovie, lorsqu'on annonça la perte de Kiew et la retraite des troupes polonaises, bousculées par la cavalerie de Budieny. L'émotion fut grande. De nombreux Polonais
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étaient revenus à Kiew à la suite de Tarmée victorieuse de Pilsudski. On évaluait à quarante mille âmes la population civile polonaise dans la ville où venaient de rentrer les bolchevistes. Sur ce nombre, à peine dix mille avaient pu sortir avec les troupes avant l'arrivée de l'ennemi. Qu'était-il advenu des autres ? les hypothèses les plus douloureuses n'étaient malheureusement que trop justifiées.
De tous côtés, j'entendais répéter : « Que sommes-nous donc allés faire à Kiew ? » et critiquer avec amertume la politique militaire et impérialiste du gouvernement. Parfois, on en rendait responsable le chef de l'Etat, M. Pilsudski, qui est en même temps le commandant suprême de l'armée. « C'est lui, — disait-on à Gracovie, — qui a entraîné nos soldats jusqu'à Kiew, dans l'espoir de consolider sa situation politique par un succès militaire réputé facile et peu coûteux. »
A Lwow (Lemberg), où j'arrivai quelques jours plus tard, ce qu'on reprochait surtout au gouvernement, c'était d'avoir accepté l'alliance
de Petlioura, l'Ukrainien, et cru kux promesses d'un aventurier qui n'inspirait même pas aux siens une entière confiance. Qui donc avait pu se porter garant à Varsovie de la fidélité ou même de la neutralité des populations de l'Ukraine ? En fait, les cavaliers de Budienj n'avaient eu qu'à choisir entre les paysans qui s'offraient à leur servir de guides à travers les lignes polonaises ; et ces mêmes paysans ukrainiens n'avaient pas attendu l'arrivée des bolchevistes pour attaquer et piller tous les convois de vivres destinés aux Polonais.
Le sentiment qui domine à Lwow, c'est la haine de l'Ukrainien, ou, comme on dit en Galicie, du Ruthène. Pour comprendre ce sentiment, pas n'est besoin de se rappeler la politique de division savamnient pratiquée par le gouvernement de Vienne entre les propriétaires polonais et les paysans ruthènes : il suffît de regarder la ville. Les Ruthènes l'ont occupée pendant vingt et un jours, du 1®' au 22 novembre 1918 ; et, durant cette courte période, ils se sont vengés du mieux qu'ils ont pu du mépris et des mau-