CHAPITRE VI
Les origines, — Les Juifs Polonais dans la vie sociale et économique. — La politique des Juifs en Pologne: les partis. — L'antisémitisme. — Les Juifs Polonais et V Europe,
« Le mot chrétien, me disait un grand industriel polonais, est ici, bien entendu, synonyme de catholique ; mais il est surtout le contraire de juif. Nous ne sommes nullement enclins aux luttes confessionnelles, aux guerres de religion. Les antisémites sont chez nous en petit nombre ; mais tous nous sentons la nécessité de nous défendre contre les Juifs. »
Étrange histoire que celle des Juifs en Pologne. Dès le xjii® siècle, on trouve dans les principales villes de ce pays de nombreuses
communautés Israélites : leur existence légale est fondée sur des privilèges, que leur accordent les princes polonais. Les Israélites jouissent en Pologne d'une certaine indépendance ; mais en même temps, ils sont considérés comme les serfs du trésor royal : servi camerae regiae, A la même époque, et à peu près dans les mêmes conditions, les princes ruthènes les accueillent à Lemberg (Lwow), où ils s'installent pêle-mêle avec d'autres Orientaux. Peu à peu l'indépendance des Juifs se développe et devient une sorte d'autonomie : au xvf siècle, les communautés israélites de Pologne forment une fédération qui possède ses organes administratifs et même une sorte de Parlement : le Conseil des Quatre Pmjs [Vaad darhah ho'arozoth).
Population et gouvernement en Pologne étaient également tolérants : les Juifs persécutés y accoururent ; il en vint d'Allemagne, d'Espagne et de Bohême. -L'élément allemand, le plus nombreux, imposa sa langue, et les Juifs polonais parlèrent depuis lors ce Mittel-hochdeuisch^ qui est un dialecte allemand déformé.
Le premier effort tenté en Pologne pour abattre les murailles des ghettos et assimiler la population juive remonte à la Diète de quatre ans (1788-1791). Peu de temps après, lors de l'insurrection de Kosciuszko en 1794, le célèbre Borek Josielewicz forma un régiment israélite, qui prit part à toutes les batailles livrées contre les Russes. Après 1795, les conditions politiques de la Pologne devinrent peu favorables au développement de relations normales entre Juifs et Polonais. Cependant, au cours des insurrections nationales, les Polonais éclairés s^'efforcèrent toujours d'intéresser les Juifs à la cause de la libération et le plus souvent y réussirent. Des israélites importants prirent part aux insurrections de 1831 et de 1863. En 1861, le chef de Tadministration civile du royaume de Pologne accorda aux Juifs l'émancipation complète et établit Tégalité de droits, sans aucune restriction, entre eux et les Polonais chrétiens. Le gouvernement russe jugea ce rapprochement incommode et is'empressa de faire renaître la discorde. Après avoir détruit l'autonomie de
Tancien Royaume, il rerqit en vigueur toutes les lois d'exception appliquées jadis aux Israélites. Le résultat poursuivi fut bientôt atteint ; la masse juive se détacha complètement de la nation polonaise.
Cependant, en Pologne, l'opinion publique restait indulgente aux Juifs, et elle demeura telle jusqu'aux environs de 1895. Alors le gouvernement de Pétersbourg s'avisa d\in autre moyen : il expulsa les Juifs de Russie et en inonda le territoire polonais. Les nouveaux arrivants {litwacy) étaient tout à fait étrangers à la Pologne ; ils devaient désormais rendre vain tout effort d'assimilation et faire prévaloir les tendances séparatistes du nationalisme israélite. Un journaliste juif d'Odessa, Zabotinsky, employa le premier le mot : « Judéo-Polonia », qui éveilla les inquiétudes et la haine des Polonais. Ceux-ci, pour se défendre contre la russification, n'avaient d'autre moyen que leur langue : les nationalistes juifs s'efforcèrent d'en arrêter la diffusion, et de la supplanter par le jargon, dont leurs écoles et leurs journaux ré-
pandirent Tusage. Les Polonais commencèrent à détester les Juifs, à les traiter en ennemis et en traîtres. De ce sentiment les « démocratesnationaux » se firent une arme politique. Les élections pour la quatrième Douma, en 1912, furent le prétexte et le point de départ d^une vigoureuse action antisémite. Les Juifs, ayant obtenu la majorité à Varsovie, n'osèrent pas envoyer à la Douma un homme de leur race et élurent, comme député de la capitale polonaise, un socialiste international. Les Polonais répondirent à cette provocation en proclamant le « boycottage économique » des Juifs, et de ce jour date la campagne entreprise pour « nationaliser » le commerce en Pologne, c'est-à-dire pour l'affranchir de la domination juive, considérée comme étrangère et ennemie.
Des ennemis, les Juifs de Pologne le furent effectivement pendant la guerre. Leur hostilité ne se manifesta pas trop, tant que dura Toccupation russe, parce qu'ils voyaient toujours dans les Russes les adversaires et les persécuteurs de leur race ; elle ne se dissimula plus, devint redou-
table et odieuse le jour où les Allemands entrèrent à Varsovie : l'autorité allemande trouva dans le Juif un allié précieux, un complice enclin à accepter les plus infâmes besognes, pratiquant la délation et l'espionnage avec délices. En Galicie, les Juifs, après avoir servi les Autrichiens, servirent les Ruthènes. A Lw^ow, aux jours de novembre 1918, on vit des femmes juives vider de leurs fenêtres des pots d'eau bouillante sur les volontaires polonais.
Pourquoi les Juifs préfèrent-ils les Ruthènes aux Polonais ? la raison donnée par Tun d'eux, avec une simplicité cynique, est que les paysans ruthènes étant plus lourds, moins intelligents que les Polonais, seraient plus faciles à « rouler ». Mais laissons-là les anecdotes et les légendes : combien en ai-je recueilli de la bouche des Polonais, et comme elles étaient chargées de haine et de mépris ! La vérité^ facile à reconnaître,
est que la masse juive constitue dans les villes de Polog ne un élément étranger, souvent hostile
et malaisément assimilable.
Je n'avais connu avant la guerre que les ghet-
tos de Galicie, qui m'avaient semblé caractéristiques. Mais c'est à Lublin qu'il faut aller pour observer, dans toute la perfection de son type, le Juif polonais : je dis pour observer, et non pour comprendre, car je ne pense pas qu'un chrétien, du moins un chrétien d'Occident, puisse jamais rien comprendre aux juifs d'Orient. Les israélites, qui constituent à Lublin 51 Y» de la population, occupent exclusivement la vieille ville. On sort des quartiers neufs, groupés autour d*un long boulevard sans caractère, on passe sous la Porte de la Trinité, et l'on entre dans un autre pays, dans une autre époque. Des rues tortueuses, descendant à pic dans le ravin qui sépare la ville du château ; des maisons sordides, dont les portes en bois massif sont plaquées de bandes de métal bizarrement découpées ; des places étroites, tout encombrées de détritus et d*ordures : et, grouillant là-dedans, une foule mobile, affairée, inquiétante. Les hommes portent les bottes, la longue lévite noire et la casquette sans visière : beaucoup de blonds et de roux, le poil très fin de la barbe et des
papillottes naturellement frisé ; les plus petits garçons sont vêtus comme les hommes et semblent marcher sur les pans de la redingote qui les enveloppe comme une robe. Des femmes grasses, à la chevelure abondante et sale, s'étalent au seuil des boutiques ; des fillettes en haillons multicolores montent du ravin, rapportant de l'eau dans des bidons à pétrole. L'ont-elles puisée au Gédron ? remontent-elles vers Jérusalem ? mais on lève les yeux et Ton aperçoit, dressées dans le ciel, les haches de justice qui surmontent les quatre tourelles du château ; car du vieux château de Lublin, le gouvernement russe a fait une prison.
Ce qui frappe dans toutes ces physionomies, qu*on imaginait volontiers humbles et sournoises, c'est un air d'assurance et comme de défi. « Désormais nous sommes les plus forts, et demain nous serons les maîtres », voilà ce qu'on croit lire au fond de ces yeux ardents et durs.
Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine,
j*ai retrouvé ce vers d'Athalie en regardant les petits Juifs groupés devant la porte du couvent des Dominicains et daignant à peine s'écarter pour livrer passage à un religieux qui rentrait chez lui. La porte refermée, ils jouèrent à l'enfoncer, poussant le battant de toute la vigueur de leurs poings et de leurs épaules...
Le mépris et la haine du chrétien en général, du Polonais en particulier, tel m'a paru être le sentiment' qui anime et domine la masse des Juifs de Pologne. Les Polonais le leur rendent bien. Plusieurs fois, au moment de traverser en automobile le faubourg juif d'une petite ville, j'ai vu le chauffeur polonais mettre en souriant sa voiture à la quatrième vitesse, dans l'espoir de « bousculer un peu cette vermine » ; et nous passions à toute allure au milieu des poings menaçants et des bouches vociférantes. La politique russe, puis la guerre, ont fait des Juifs les ennemis de la Pologne : mais, sans les Russes et sans la guerre, ils seraient restés en Pologne des étrangers.
Quelle leçon d'histoire qu'une visite au vieux
cimetière juif de Lemberg ! C'est, au Nord- Ouest de la ville, un jardin perdu : les plus anciennes tombes datent du xiv« siècle. La partie orientale du cimetière est occupée par les Karaïtes ; au centre, les rabbins, les grands prêtres et les « prophètes » (rabbins miraculeux) ; puis viennent, serrées les unes contre les autres, les stèles des simples fidèles. Il en est de peintes et de sculptées ; tous les styles se mêlent, depuis le haut-gothique jusqu'à l'Empire. L'ornement le plus fréquent, et peut-être le plus beau, est Tinscription gravée en caractères hébraïques d'une extraordinaire pureté. Les tombes des rabbins et des prêtres sont surmontées de la tiare rituelle ou du chapeau sacerdotal ; celles des femmes se reconnaissent au candélabre et aux deux mains ouvertes pour bénir ; celles des jeunes filles figurent un vase de fleurs ou un arbre brisé. Aux pierres les plus vénérées sont accrochés par un cordon des feuilles, des touffes d'herbes et des morceaux de papier; parfois Tétroite corniche est chargée de cailloux ou de petits fragments de tuiles ; ce sont les cartes
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de visite des croyants, qui, selon Tusage ancien, sont venus en même temps prier pour leurs morts et les implorer en faveur d'une affaire qui les intéresse.
Les synagogues des villes polonaises présentent presque toutes, vues de Textérieur, le même aspect misérable et délabré. La façade est nue et semble trop basse pour sa largeur ; quelquefois apparaît sur Tun des côtés l'escalier couvert qui permet aux femmes d'accéder à leur tribune sans souiller de leurs pieds le parvis du temple. On entre, et la surprise est merveilleuse : aux proportions grandioses, à la hauteur de la nef, on s'aperçoit que l'édifice est profondément enfoncé dans le sol. Un petit vestibule précède le temple. Quatres piliers de pierre, courts et épais, supportent la tribune des femmes. Celle des chanteurs, la Bêma, se dresse comme un baldaquin au milieu de l'espace réservé aux hommes. Au mur oriental s'appuie l'autel des Thoras, surélevé de plusieurs marches et généralement très orné. De grands lustres de cuivre descendent des voûtes ; aux piliers et aux murailles
sont accrochés de larges réflecteurs en métal doré, surchargés d'ornements rituels. Partout des lions, des oiseaux, des cerfs, des corbeilles fleuries et des cornes d'abondance, des paysages de Jérusalem idéalisés. Tel intérieur de synagogue, comme celui de la « Rose d'Or > à Lemberg, donne une extraordinaire impression de somptuosité orientale et de mystérieuse richesse. Dès qu'on a franchi le seuil pour sortir, on retrouve rhumble muraille nue et la ruelle étroite qui tourne entre les maisons malodorantes...
Il est très difficile à un étranger d'obtenir des informations exactes sur la vie, l'organisation, l'activité des Juifs en Pologne : tout ce qui est juif semble, dans ce pays, environné de mystère et de ténèbre. Les renseignements que j'avais recueillis de mon mieux en Galicie me semblent, à un examen plus attentif, invraisem blables et contradictoires. En Posnanie, il n'y aura tantôt plus de question juive; les coopéra-
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tives catholiques sont en train de la résoudre pacifiquement, en supprimant peu à peu tous les intermédiaires commerciaux ; les Allemands partis, les Juifs, privés de leurs protecteurs, ont compris qu'ils ne leur restait plus qu'à quitter le pays. Reste l'ancien Royaume. Pour cette région, je dois à Tobligeance de M. le D' Dickstein, professeur à l'Université de Varsovie, et de quelques-uns de ses amis une documentation statistique complète et toute uiie série d'observations très intéressantes. Plutôt que de me perdre dans des généralisations douteuses ou inexactes, je bornerai donc mon examen à l'ancienne Pologne russe.
En 1912, sur 12.776.000 habitants que comptait le royaume de Pologne, il y avait 1.722.000 juifs. La progression est remarquable; les Juifs forment 9,3 7o de la population en 1827, 10,1 "U en 1834, 12,8 Vo en 1862, 13,9 Vo en 1890, et 14,5 Vo en 1905. A partir de 1893, l'élément israélite diminue un peu dans les villes, tandis qu'il augmente dans les villages, où il introduit le petit comnierce. Néanmoins, dans lès grandes
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villes, la proportion de rélément juif à la population totale reste considérable ; elle est de 40 °/o à Varsovie (337.000 Juifs), de 19 % à Sosnowice, de 23 Vo à Lodz, de 29 Yo à Gzenstochowa, de 30 Vo environ à Kalisz, à Lomza et à Kielce, de 32 Vo à Piotrkow, de 40 Vo à Radom, de 43 Vo à Plock, de 51 Vo à Lublin, de 52 Vo à Suwalki, de 55 Vo à Siedlce. L'accroissement naturel de la population, qui, en 1908, était encore en faveur des chrétiens,, est aujourd'hui en faveur des Juifs : en 1914, leur nombre a augmenté de 17,6 Voj tandis que celui des chrétiens n'augmentait que de 14 1/2.
La grande majorité des Juifs se livre au commerce ou à certaines industries spéciales, comme la confection des vêtements et des chaussures, la fabrication des cigarettes et des eaux minérales; les professions libérales en occupent un certain nombre. Sont Juifs 83,9 Vo <ies commerçants de toutes branches, 94 Vo <ies marchands de blé, 93 Vo des marchands de cuir, 91 Vo <l6S colporteurs. En revanche, l'élément juif ne figure que pour 6 Vo dans l'industrie
céramique, pour 2,1 % dans les chemins de fer, pour 0,7 °/o dans les mines ; on ne le trouve pas dans Fagriculture. En résumé, les Juifs se tiennent à l'écart des métiers pénibles et encombrent les professions les plus douces et les plus lucratives. Dans les classes sociales plus élevées, ils représentent 24 % des médecins, 14,6 % des écrivains et publicistes, 5 V» des administrateurs municipaux. Enfin Télément israélite figure pour 30 °/o dans la mendicité et pour 27 "/^ dans la prostitution.
Parmi les juifs orthodoxes, il n'y a pour ainsi dire pas un enfant qui ne sache lire et écrire. Les écoliers apprennent en même temps Thébreu et le jargon, et se servent pour les deux langues de Talphabet hébraïque. La plupart des journaux juifs en Pologne sont écrits en jargon, mais imprimés en caractères hébreux. Les écoles juives sont complètement distinctes des écoles polonaises ; le nombre des unes et des autres est à peu près égal, bien que les Juifs ne forment que 15 Vo environ de la population totale du royaume. En 1904,pour mille habitants, les juifs
avaient vingt-sept écoles, les Polonais un peu moins de cinq.
La plupart des écoles juives sont des écoles religieuses. Dans le cheder (école primaire), l'enfant, sous la direction d'un melamed souvent assez ignorant, apprend à lire, sans les comprendre, bien entendu, la Bible et le Talmud. Les cheders sont entretenus par la communauté; parfois les enfants payent un « écolage ». Dans les institutions d'enseignement secondaire, ou jeshibots, l'enseignement est un peu plus développé. Enfin les jeunes gens qui se destinent à l'exégèse, à la prédication ou au sacerdoce, complètent leur instruction dans les Talmud-Thora, où on leur enseigne Thistoire sacrée et la théologie.
Très peu d'enfants juifs fréquentent les écoles primaires polonaises : sur 460.000 écoliers, en 1917, on n'y trouvait pas tout à fait 9.000 Juifs. La proportion est un peu plus élevée dans les collèges secondaires, surtout depuis qu'on a ouvert, à l'usage particulier des Juifs, des établissements où l'instruction est donnée en kfngue polonaise
2l4 l'épreuve de la Pologne
Enfin renseignement supérieur exerce, en Pologne comme partout ailleurs, un attrait singulier sur les israélites : en 1917-1918, il y avait à l'Université de Varsovie plus de 45 *^/o d'étudiants juifs ; les juifs formaient 64 % des inscrits à la Faculté de médecine, 33% à l'Ecole de droit, environ 30 % ^ ^^ Faculté de philosophie.
Les jeunes gens de race et de religion israélite qui suivent les cours des Universités sont, dans une certaine mesure, des assimilés ; le polonais est, — ou est devenu — , leur langue naturelle. Mais quelle infime minorité forment-ils, au regard de la grande masse de leurs coreligionnaires, qui ne pensent, ne parlent, ne lisent qu'en hébreu ou en jargon ! L'école juive est le plus puissant instrument du séparatisme et du nationalisme israélistes. Un savant polonai's, qui est en même temps un exégète du premier mérite et un historien fort original, — il a passé sa vie à étudier le Talmud, d^abord dans son texte, puis dans son influence à travers les siècles et à travers le monde, — me faisait observer à ce propos:
« L'enseignement donné dans les cheders est, dit-on, exclusivement religieux. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Tout, pour les Juifs, n'estil pas religieux ? Dans la Bible, dans le Talmud, ils ne trouvent pas seulement un dogme et une doctrine théologique, mais une morale et une politique, une méthode de pensée et une règle de vie. Écoutez ce que dit le Talmud :
Si jamais tu dois aller à la guerre, Tâche de partir le dernier Et de revenir le premier.
Et il dit encore :
Un Juif qui fait que l'argent d'un Juif Passe dans la main d'un Goîn (chrétien) Mérite d'être puni de mort.
« L'argent, pour le Juif, est une chose sacrée, religieuse. La loi, pour lui, c'est la loi juive : les lois chrétiennes ne sauraient Tobliger. Or le Talmud n'interdit au Juif ni le vol, ni la délation, ni la trahison, s'il les exerce aux dépens d'un
chrétien. Et voilà la morale qu'on enseigne à toute une partie de notre jeunesse, à des enfants qui seront citoyens polonais, soldats dans notre armée, fonctionnaires dans nos administrations publiques. Imbus de cette morale, ils deviennent tout à fait incapables d'en comprendre une autre. Tant que les Juifs auront en Pologne leurs propres écoles, et surtout leurs écoles primaires, aucune assimilation ne sera possible. Dans les classes supérieures de la société, beaucoup de Juifs se considèrent comme Polonais et sont en effet d'excellents citoyens. Mais ils perdent de ce fait toute autorité sur leurs coreligionnaires ; ils deviennent suspectSjils craignent. Les Juifs civilisés ont peur de la masse juive.
« On peut discuter sur le point de savoir si les Juifs constituent un groupe confessionnel ou une race. Mon avis est qu'ils forment, plutôt encore qu'une race, une caste séparée, caste internationale, ordinairement hostile aux nationalités parmi lesquelles elle vit, gardant jalousement ses usages, sa langue, sa croyance et sa loi. La caste juive a sa politique, qui n'est point favorable à
l'émancipation des nations chrétiennes. Lisez le livre que Siegmund Mejer a publié en 1917 : les Juifs de Vienne {die Wiener Juden) : vous y lirez, page 483, « que l'indépendance de la Pologne est le plus grand danger qui puisse menacer la Communauté Israélite de Vienne » ; page 473, vous y trouverez énumérées les raisons pour lesquelles les Juifs autrichiens ont toujours été les alliés des Allemands contre les Tchèques^ etc. Enfin la caste juive a sa « conception particulière du monde », Weltanschauimg ;\di philosophie des chrétiens est écrite au ciel ; celle des Juifs est écrite sur la terre ; leur royaume est de ce monde": c'est peut-être ce qui fait leur force, et notre malheur. »
Jusqu'au début de ce siècle, il n'y eut pas à proprement parler de « parti politique juif » en Pologne. Les Juifs de V « Intelligence » et de la bourgeoisie éclairée se sentaient Polonais ; leur principal organe, V Israélite {Izraelita), militait
en faveur de l'assimila tion. La presse polonaise, * les savants, les littérateurs travaillaient dans le même sens. Le groupe des « Polonais de confession mosaïque », comme on les appelait alors, était très considéré parles chrétiens, et suffisamment respecté par les Juifs, qui n'avaient pas d'autres représentants, d'autres défenseurs auprès des pouvoirs publics. Les « orthodoxes », c'est-à-dire les Juifs religieux de moyenne ou de basse condition, constituaient une masse nombreuse, mais ignorante et inerte.
L'immigration des Juifs de Russie et de Lithuanie modifia profondément cette situation. Les « assimilateur$ » perdirent beaucoup de leur influence ; la masse des « orthodoxes », habilement travaillée par les agents nationalistes, s'organisa, repoussa l'ancien idéal de l'égalité des droits et adopta avec ferveur l'idéal nouveau de la séparation. L'action juive ne s'exerce pas dans les cadres de la politique officielle ; à l'Assemblée nationale, on ne trouve que dix députés de confession mosaïque : trois sont inscrits au Club constitutionnel du travail (droite conservatrice),
un au parti national-démocrate, trois au parti socialiste. Quant à « T Union des Polonais de confession mosaïque de tous les pays de la Pologne », qui s'est récemment constituée, ce n'est pas un parti politique, mais une société, dont les membres, appartenant aux groupes politiques lés plus [divers, sont unis par la communauté d'origine et de confession, et par l'opinion qu'ils professent à l'égard de la question juive en Pologne. « L'Union » défend de son mieux la thèse de Tassimilation ; seulement elle a désormais affaire, non plus à une masse inerte, mais à des partis fortement organisés. J'énumérerai les principaux, en définissant leur programme et leurs tendances.
L'organisation des Orthodoxes date des années de Toccupation allemande (1915-1918). Le mot servait jusqu'alors à désigner tous les Juifs attatphés à la religion et à la tradition israélites, c'est-à-dire la grande masse des Juifs de Pologne. Toutes les classes de la société j étaient représentées ; mais la grande majorité était formée par les petits bourgeois, commissionnaires,
intermédiaires et marchands détaillants. A l'égard de la nation polonaise, ils étaient indifférents, mais loyaux. Leur conception politique était d'ailleurs très vague : dans le judaïsme, ils voyaient beaucoup moins une tradition nationale qu'une religion, dont ils respectaient scrupuleusement les formes et les préceptes. Dans la vie courante, ils se servaient du jargon allemand ; mais l'hébreu restait la langue de la prière et de l'enseignement.
C'est sur cette masse que s'exerça l'effort des orthodoxes allemands, dirigé par deux rabbins militaires, les docteurs Kohn et Karlebach. Une organisation fut créée sous le nom de Szlomeh Emuneh Israël ; elle ne compte dans ses rangs qu'un petit nombre d'intellectuels ; les chefs sont presque tous des rabbins, ou, plus exactement, des Zadics (prédicateurs). La population orthodoxe qui est restée en dehors de cette organisation demeure, comme par le passé, indifférente aux questions politiques. Le programme du parti peut se résumer ainsi : tolérance religieuse et économique (c'est-à-dire suppression du boyeot-
tage) ; les communautés juives doivent rester séparées de la population chrétienne et conserver leurs institutions particulières : enseignement religieux, cheders^ etc. L'organe officiel du parti est le journal der Jud [le Juif), Aux élections générales et administratives, les orthodoxes organisés ont recueilli de 20 à 40 ^o des suffrages israélites.
Les Sionistes orthodoxes , qu'on appelle aussi Mizrachie (orientaux), ont pour principe directeur la solidarité internationale des Juifs. Dans les questions politiques, ils sont entièrement soumis à la grande organisation Mizrachie^ dont la diffusion et l'influence sont considérables en Hollande, en Allemagne et aux Etats-Unis. Ils se recrutent surtout parmi la bourgeoisie et le petit commerce. Aux élections, ils ont obtenu 8 »/o des voix juives.
U Organisation Sioniste de Pologne est beaucoup plus importante ; elle réunit des Juifs de toute catégorie ; grande et petite bourgeoisie, intellectuels et fonctionnaires, et son état-major garde soigneusement le contact avec la masse
2i2 l'épreuve de la Pologne
populaire. Les deux articles essentiels du programme sont :
1° formation de l'État juif en Palestine ;
2** autonomie nationale personnelle des Juifs en Pologne.
C'est de cette seconde revendication que procèdent les plus graves malentendus entre Juifs et Polonais ; ceux-ci s'opposent de toutes leurs forces aux restrictions apportées à la souveraineté de rÉtat par le fameux « traité de Minorité », dont les sionistes furent les auteurs principaux. L'organisation sioniste de Pologne est très vigoureusement soutenue par le sionisme international et reçoit des Juifs d'Angleterre et des États-Unis d'importants secours matériels. Le parti a réuni de 35 à 45 7o des suffrages et envoyé quatre députés à la Diète. Il défend exclusivement les intérêts juifs ; ainsi s'expliquent la popularité dont il jouit dans la masse juive et la répugnance qu^il inspire aux Polonais. Cependant il fait profession de loyalisme à l'égard de l'État, et, au moment de Toffensive bolcheviste, a voté les mesures de défense nationale.
Les membres de rorganisation ont choisi l'hébreu comme langue officielle : en pratique, beaucoup l'ignorent et se servent du jargon.
Le Parti populiste Juif (Volkisten) tient le programme de Palestine pour utopique et irréalisable, En Pologne, les Juifs sont des aborigènes ni plus ni moins que les Polonais : il faut donc qu'ils y restent. Mais ils doivent obtenir une autonomie nationale complète, faire reconnaître à leur jargon la qualité de langue officielle, exiger la création de tribunaux juifs, dont ils seront exclusivement justiciables, et le maintien des écoles juives, avec enseignement en hébreu ou en jargon à tous les degrés. Le parti se recrute chez les artisans et chez les marchands et représente les intérêts de la petite bourgeoisie. 11 a deux députés à la Diète. Dans ces derniers temps, il a perdu beaucoup de son influence, au profit de l'organisation sioniste.
UJjnion Universelle des Ouvriers Juifs^ également connue sous le nom de Bund^ est un parti socialiste, qui a simplement ajouté au programme ordinaire des socialistes la revendica-
tion de Y « autonomie de culture » pour le prolétariat juif. Les employés de commerce et les ouvriers des usines y sont généralement inscrits. Dans les conseils municipaux de l'ancien royaume les partisans du Bund représentent 3 °/o de l'ensemble des membres israélites. Lors des élections générales, ils se sont abstenus. Le Bund s'est rallié récemment à l'idéal communiste et a donné son adhésion à la troisième Internationale, celle de Moscou.
Les Travailleurs de Sion {Poale Sion) constituent un « parti socialiste juif ». Eux aussi appartiennent désormais à Tlnternationale de Moscou et professent un communisme intransigeant. Mais en même temps, ils préconisent la fondation d'une république juive en Palestine.
Les Vereinigte sont des socialistes Sionistes. Mais ils se distinguent des travailleurs de Sion par leur « territorialisme » ; partisans d'une république socialiste israélite, ils n'exigent point qu'elle soit constituée en Palestine et la verraient volontiers, par exemple, en Angola ou en Ouganda. Les Vereinigte sont communistes jusqu'à
l'extrême limite ; mais leur influence est à peu près nulle.
Enfin un groupe restreint d'intellectuels et de bourgeois cultivés a formé une organisation de Juifs indépendants. Leur programme est modéré ; ils demandent l'égalité de droit et de fait entre tous les citoyens polonais, sans distinction de nationalité, ni de confession.
Un fait résume toute la situation : il y a actuellement en Pologne quelques millions de citoyens qui vivent séparés du reste de la nation, qui s'en distinguent par la religion, par la langue, souvent par les usages et le costume, et qui prétendent transformer cette autonomie de fait en indépendance juridique et constituer un Etat dans l'État. Non contents de posséder leurs églises et leurs écoles, leurs organisations et leurs journaux, ils voudraient avoir leurs tribunaux, leurs finances, et jusqu'à leur Parlement. Des rapports officiels, sans parler des liens occultes,
les unissent étroitement à des organisations étrangères riches et influentes. La. majorité des Juifs de Pologne est hostile au maintien d^un État polonais indépendant et favorable à une domination étrangère, celle des Allemands. En de telles circonstances, j'avoue que ce qui m'a surpris davantage, ce n'est pas l'antisémitisme, mais la tolérance des Polonais. Je laisse de côté l'antisémitisme politique des Démocrates-Nationaux ; ce n'est ni une doctrine, ni même un principe d'action ; c'est une tactique provisoire, un épisode ; à l'analyse, on y trouve moins de conviction que d'opportunisme.
L'antisémitisme économique est plus sérieux. Les Polonais, voyant presque tout leur commerce et une partie de leur industrie aux mains d'étrangers indifférents et souvent hostiles à leur cause nationale, ont eu conscience du danger qui les menaçait et ont essayé de le conjurer : ils ont boycotté les produits juifs et se sont interdit toute tractation avec les fabricants et les commerçants israélites. Cette mesure, dont l'application devait être bientôt interrompue par
la guerre, n'a pas donné les résultats qu'on en attendait. J'ai indiqué plus haut la place qu'occupent encore aujourd'hui les Juifs de l'ancien royaume de Pologne dans les principales branches du commerce et de l'industrie : il faut ajouter que le commerce extérieur et les transports sont en grande partie entre leurs mains : rien de ce qui présente un caractère international n'échappe à leur contrôle. J'ai été frappé, au cours de mon voyage en Galicie, de constater que non seulement chaque bourg, chaque village a ses juifs, petits artisans, boutiquiers, usuriers ; mais que, dans les maisons polonaises les plus aristocratiques, à la ville ou aux champs, il n'est pas rare de trouver les fonctions d'intendant, de maître d'hôtel ou de factotum remplies par un juif ; on méprise les Juifs, mais on ne laisse pas d'utiliser leur savoir-faire. Enfin certaines traditions subsistent, même en Posnanie, qui sont à l'avantage des israélites. Par exemple, il ne viendrait pas à l'idée d'un Polonais que les œufs pussent être vendus, en gros ou en détail, par d'autres que par les Juifs.
Tous les moulins de Posnanie sont demeurés aux mains des israélites ; on dirait que la minoterie, industrie lucrative, n'est point à Tusage des chrétiens.
Les experts les plus compétents reconnaissent que le boycottage n'a pas amélioré beaucoup la situation économique, tandis qu'il a grandement contribué à exaspérer les jalousies et les haines entre chrétiens et israélites. Aussi recommandent-ils d'abandonner ce moyen et de recourir à celui qui a donné de si bons résultats en Posnanie : la coopération. Le jour où les producteurs, grands et petits, méthodiquement groupés, pourront entrer en relations directes avec les consommateurs, également organisés, et avec la plus grande exportation, les intermédiaires auront la vie très dure en Pologne. Gomme la politique du gouvernement, pour des raisons toutes différentes, tend soit à établir des rapports directs entre la production et la consommation, soit à réserver la fonction d'intermédiaire à l'Etat, on peut espérer que cette nouvelle tactique produira quelques bons effets.
Le mouvement coopératif m'a paru être très actif dans l'ancien Royaume ; il est soutenu par plusieurs périodiques bien faits, dont le plus important est le Solidarisme ,
Si l'inconvénient économique pouvait être écarté, resterait encore le danger politique, qui est assurément le plus grave. Les Polonais ne s'en étaient pas inquiétés, tant qu'ils n'avaient eu affaire qu'aux Juifs de Pologne : dans les classes éclairées, l'assimilation allait son train, et la masse ignorante ne semblait pas redoutable. Mais au cours des trente dernières années, trois nouveaux facteurs sont intervenus : l'invasion des Juifs de Russie, l'organisation des orthodoxes par les Allemands, la pénétration des idées communistes et bolchevistes dans la masse juive. Si je ne me trompe, c'est sur le terrain politique que la lutte s'engagera en Pologne entre chrétiens et israélites, et l'issue de cette lutte ne nous est pas indifférente.
Un professeur de l'Université de Lwow, qui n'est rien moins qu'un fanatique, me disait à ce sujet : « Le sentiment qui nous anime contre les
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Juifs n'est inspiré ni par la différence de race, ni par la différence de religion. Notre ville a commencé d'être une tour de Babel au milieu du XIII® siècle ; elle a accueilli les réfugiés de toutes races et de toute confession : marchands allemands et Juifs hérétiques (Karaïtes), Tatares. Sarrasins et Arméniens. La tolérance ethnographique et religieuse est chez nous une vieille tradition. Mais ce que nous ne devons pas supporter, c'est que des gens à qui nous avons donné asile travaillent chez nous pour nos ennemis. Les Juifs ont soutenu la cause des Allemands de Vienne, ils soutiennent aujourd'hui celle des Ukrainiens. Durant les dernières semaines, lorsque les troupes bolchevistes se sont avancées en Ukraine, qu'avons-nous vu ? dans chaque ville, dans chaque village, les gens de Moscou déléguaient leurs pouvoirs à des Juifs galiciens. On vient d'arrêter à Lublin et aux environs toute une bande d'agents bolchevistes : encore des Juifs. Nous ne nous faisons pas d'illusion : les Juifs se considèrent désormais comme supérieurs à nous, ils se sentent plus forts que
nous et aspirent à nous gouverner. Nous ne ferons pas de pogroms, nous ne nous abandonnerons pas, — comme disent quelques journaux anglais, — aux fureurs de l'antisémitisme. Mais nous nous défendrons. »
J'ai trouvé à Gracovie un état d'esprit analogue, « Nous avons vécu longtemps, — me disait un architecte de cette ville, — dans la persuasion que les Juifs, ou bien en se développant deviendraient Polonais, ou bien en s'immobilisant dans leur ignorance et dans leur misère, resteraient inoffensifs. Ce dilemme était faux ; 1 es Juifs se sont civilisés et enrichis, mais ils ne se sont pas assimilés. Quand je me suis établi à Gracovie, aux environs de 1865, la population israélite était presque tout entière enfermée dans le ghetto. En trente ans, j'ai vu s'élever et changer de classe plus de mille familles juives, dont les chefs actuels sont avocats, médecins, banquiers, grands commerçants, entrepreneurs. Tout un quartier neuf, que j'ai vu bâtir, témoigne de ce progrès. Mon métier m'a fait entrer en contact avec plusieurs de ces Juifs
parvenus : je les ai trouvés généralement honnêtes, ponctuels, plus expéditifs et plus hardis en affaires que leurs collègues chrétiens. Ils se sentent appuyés, portés par une force qui s'exerce exclusivement en leur faveur et dont Faction dépasse de beaucoup les limites de notre pays. Dans une certaine mesure, nous profitons de cette activité et de ce développement. Mais pourrons-nous longtemps les canaliser à notre bénéfice ? une grande partie de l'effort juif n'échappe-t-elle pas dès à présent à notre contrôle ? »
Enfin voici îin dernier aspect de la question juive : Taspect européen. J'ai montré, au cours de cette étude, que de la position prise par la Pologne vis-à-vis de ses deux voisines, l'Allemagne et la Russie, dépend non seulement Tavenir du nouvel Etat polonais, mais aussi le salut de l'Europe. H faut que la Pologne puisse, un jour ou Tautre, se rapprocher de la Russie réorganisée, conclure avec elle un accord dura-
ble, et consacrer toutes ses forces à la protection de sa frontière occidentale, que TAUemagne ne cessera point de menacer. Or, les Juifs de Pologne haïssent violemment la Russie, — qui les a persécutés, et sont forcément attachés à l'Allemagne, — qui les protège. Toute l'influence dont ils disposent, ils en useront pour favoriser les desseins allemands et pour rendre impossible un rapprochement entre Russes et Polonais. A la Pologne, si elle veut vivre, à l'Europe occidentale, si elle a le souci d'empêcher que l'Allemagne et la Russie ne dirigent bientôt contre elle leurs forces unies, de veiller à ce que l'élément israélite, par des moyens directs ou détournés, ne prenne point la haute main sur la politique polonaise.
Ce n'est pas sans dessein, soyons-en bien convaincus, que, durant les années d'occupation, les rabbins militaires allemands ont pris soin d'organiser la masse juive de Varsovie et de transformer les orthodoxes en nationalistes. Et ce n'est pas pour rien que les agents du gouvernement de Moscou, qui ont si souvent partie
liée avec ceux du gouvernement de Berlin, ont répandu, parmi les juifs de Pologne les idées communistes et bolchevistes au point d'amener certains groupes, comme le Bund et le Poal Sion, à en faire la base de leur programme. Les grands journaux d'Occident, y compris ceux de Londres, devraient donc y regarder à deux fois avant de reprendre à leur compte les informations dont nous inondent quelques agences suspectes, dans l'intention de soulever Topinion publique contre les prétendus excès de l'antisémitisme polonais et en faveur des Juifs soi-disant opprimés. Qu'ils se défient, qu'ils aillent y voir ; leurs envoyés ne tarderont pas à se rendre compte que le danger le plus imminent n*est pas celui d'une persécution juive en Pologne.
Quant aux Polonais eux-^mêmes, ils ne me semblent pas encore près de pouvoir résoudre la question juive, je ne dis pas à leur avantage, mais de manière à sauvegarder leur indépendance politique et économique, leur souveraineté et leurs intérêts. S'il leur était possible de rendre à la Russie le dangereux cadeau qu'elle leur a fait
il y a vingt-cinq ans, et de repousser vers l'Est et vers le Nord tous les Juifs russes et lithuaniens qui peuplent aujourd'hui les villes et les villages de la Pologne, le problème serait très simplifié ; mais on ne voit pas bien comment cette « restitution » pourrait s'effectuer. Faute de pouvoir faire mieux et davantage, les hommes d'État polonais devront s'abstenir de revendiquer pour leur pays, au Nord et à l'Est, des territoires peuplés en grande majorité d'Israélites; ils veilleront à développer l'instruction primaire dans les villes et dans les campagnes, de manière à corriger le dangereux déséquilibre qu'on observe actuellement en Pologne, entre une population chrétienne qui compte à peu près 50 ''/o d'analphabètes, et une population juive où Fenfant le plus pauvre sait lire et écrire... en jargon allemand. Enfin les Polonais se garderont de tou antisémitisme, même politique, — le bon droit est de leur côté : qu'ils s'y tiennent, — et ne renonceront point aux efforts si généreusement entrepris par leurs hommes d'État les plus éminents, si ardemment secondés par toute une élite
de professeurs, de savants et de publicistes israélites, en vue d' « assimiler » la masse juive et de ramener progressivement à ne plus chercher ailleurs, que ce soit en Palestine, en Amérique ou en Allemagne, une patrie qu'elle doit s'estimer heureuse d'avoir, depuis des siècles, trouvée en Pologne.
Le catholicisme en Pologne, — V Eglise et VEtat. — VEglise catholique et les nationalités : VUniatisme, — Questions d' Ukraine ^ de Lithuanie et de Russie^Blanche,
« Toute cérémonie religieuse est en Pologne une manifestation nationale, » Ce mot me fut dit à Rome par un diplomate russe, qui prenait quelquefois à tâche de me démontrer que le gouvernement du Tsar était beaucoup trop indulgent à l'égard de ses « sujets catholiques ». Il était alors profondément vrai, et il Test encore aujourd'hui. Cause nationale et foi religieuse n*ont jamais été séparées dans l'esprit des Polonais, au temps où ils luttaient pour reconquérir leur indépendance ; elles n'y restent pas moins
unies à présent qu'ils Font recouvrée. Je n^ai pas encore oublié le spectacle que m'' avait offert, en 1913, une messe du dimanche à Notre-Dame de Gracovie : La grande nef était pleine de paysans agenouillés à terre ; hommes et femmes en habits de fête, longues vestes de laine blanche, corsets de soie brodée d'argent et d'or ; leur prière était si fervente, que le va-et-vient des fidèles qm, en passant, heurtaient une botte ou accrochaient un fichu, ne détournait pas un instant leur regard immobile et comme extasié ; quelques-uns priaient à haute voix ; tout près des marches qui mènent au chœur, quelques femmes restaient prosternées, le visage collé aux dalles du parvis. Une heure après, je retrouvais tout ce monde au Musée National Polonais, parcourant les salles en silence, contemplant les tableaux d'histoire, s'arrêtant avec recueillement devant les reliques de Kosciuszko et de Mickiewicz...
Cette piété, religieuse et patriotique, éclate encore aujourd'hui dans toutes les solennités polonaises. A Gracovie, durant l'octave de la
Fête-Dieu, il y avait chaque jour une procession ; toute la ville y prenait part : personnages officiels, grands seigneurs en costumes d'autrefois, justaucorps de velours, longue rapière, manteau de fourrure et toque à aigrette ; bourgeois et paysans, chorales et musiques militaires ; audessus de la foule s'agitaient pêle-mêle les drapeaux aux couleurs nationales, les bannières des confréries et les pancartes couvertes d'inscriptions patriotiques. Le jeudi de l'octave, suivant une tradition séculaire, le cortège s'arrêta devant le palais Larisch ; une sorte de géant, habillé en Tatare, qui manœuvrait un cheval de bois, exécuta une danse étrange et violente, sans musique ; après quoi il rentra dans son cheval et la procession se remit en marche. A Lublin, messes militaires sur la grand' place, devant l'ancienne église russe, bénédiction des drapeaux, serment prêté sur l'autel par les soldats qui vont partir au front. A Varsovie, au temps de l'avance bolcheviste, cortèges religieux dans les rues, cérémonies religieuses dans les églises : nulle ne fut plus émouvante que la messe célébrée à la
cathédrale par le cardinal Kakowski, le 14 juillet, en présence dn ministre de France et des officiers de notre mission militaire ; autour du chœur et le long des nefs, nos drapeaux se mêlaient aux drapeaux polonais ; à Forgue, la Marseillaise retentit ; du haut de la chaire, un prélat criait l'angoisse de la Pologne, son espoir en la France alliée et sa volonté de vaincre.
La Pologne ressuscitée est toujours la « catholique Pologne » ; la foi religieuse^ qui fut sa meilleure armure, sa plus ferme défense contre les assauts du Russe orthodoxe et de TAUemand luthérien, ne reste pas seulement une tradition historique, elle est une force vivante ; son clergé, actif et influent, est à la tête du mouvement social et ne demeure pas étranger au mouvement politique. La Pologne veut être un état démocratique ; elle ne recule point devant les réformes les plus radicales et les plus hardies ; mais elle entend rester, essentiellement, un état catholique.
Le projet de constitution désigne le catholicisme romain, non comme religion d'Etat, mais comme religion pratiquée par la grande majorité de la nation polonaise ; il reconnaît à l'Eglise catholique le droit d'exercer librement son culte en Pologne et de s'y régir selon les principes du droit canonique.
Beaucoup de questions restent à résoudre, entre autres celles des biens ecclésiastiques et du traitement des ministres du culte. La réforme agraire de M. Witos n'était pas votée, lorsque j'eus l'honneur de m'entretenir sur ce sujet avec le prince-évêque de Cracovie, Mgr Sapieha. L'air et les manières d'un grand seigneur d'autrefois, l'ouverture d'esprit et la tolérance large d'un homme d'aujourd'hui, tels m'ont paru être les deux traits dominants dans la figure du prince-évêque, 11 n'a pas dépassé de beaucoup la cinquantaine,et l'extraordinaire vivacité de ses yeux noirs le fait paraître encore plus jeune.
24â l'épreuve de la Pologne
Lorsque Mgr Sapieha apprend que j'arrive de Rome, où il a vécu longtemps, dans les milieux les plus influents de la Curie et dans la familiarité de Mgr délia Ghiesa, qui est aujourd'hui Benoît XV, c'est lui qui me pose mille questions sur le Vatican, sur les cardinaux romains de ses amis^ puis sur la politique italienne, qu'il a toujours suivie avec attention. Tout en répondant de mon mieux, ai-je laissé percer quelque inquiétude ? Le fait est que le prince-évêque sourit et me donne licence d'interroger à mon tour. Je lui demande quelles conséquences peut avoir la politique agraire du gouvernement sur les conditions de l'Eglise de Pologne. « Mon Dieu ! — répond Mgr Sapieha, — c'est le moindre de nos soucis. Il est vrai que je suis, comme évêque de Cracovie, grand propriétaire foncier. Laisserat-on à FEglise ses biens ? ou voudra-t-on les exproprier, contre le paiement d'une indemnité, qui serait distribuée sous forme de traitement aux ministres du culte ? Nous n'en savons rien encore. Notre seul désir — il se reprit pour dire : Notre seule volonté — est que les ministres du
culte ne deviennent pas des fonctionnaires, qu'ils restent parfaitement indépendants. En ce moment, si l'Etat voulait racheter nos biens, il devrait nous payer des sommes énormes ; ni la condition de ses finances ni la valeur actuelle du mark ne semblent lui recommander l'opération. Mais nous ne nous opposerons pas à ses desseins : qu*on nous laisse de quoi vivre, et la liberté : nous ne prétendons pas davantage.
— En ce qui concerne la nomination des évêques, Monseigneur, une décision a-t-elle été prise ?
— Elle ne pourra l'être que d'accord avec Rome, — répond le prince-évêque. Les négociations sont en cours et ne prendront une forme plus précise que lorsque notre Constitution, enfin votée, aura nettement défini les rapport entre TEglise et TEtat. Plusieurs systèmes sont envisagés : on n'est pas ici très partisan de Télection faite exclusivement par les chapitres. Mais les chanoines pourraient présenter une liste, sur laquelle soit les évêques de la province, soit tous les évêques de Pologne opéreraient leur choix.
244 l'épreuve dk la Pologne
Ce choix serait soumis à la ratification de Tautorité suprême de Rome. Le gouvernement serait pressenti, de manière à garantir à l'évêque une fois nommé une position convenable vis-à-vis du pouvoir civil, mais nous voudrions éviter la « présentation » des candidats au Saint-Père par le gouvernement. Vous savez d'ailleurs que nous entretenons avec le Vatican des rapports excellents. L^autorité romaine, qui admet les synodes provinciaux, ne se montre point favorable, généralement, aux assemblées nationales d'évêques. Cependant nous avons obtenu la permission de nous réunir, non pas, si vous voulez, en synode national, mais en assemblée générale. Il est vrai que la Pologne ne compte que dix-sept évêques, que ces réunions ont gardé un caractère privé, et qu'on n'y peut prendre aucune décision ayant force exécutoire. Nous nous réunissons à Poznan ou à Czenstochowa, comme les évêques allemands se réunissent à Fulda. Pour les affaires courantes, des rencontres plus fréquentes et plus intimes rassemblent à Varsovie les principaux évêques autour des deux cardinaux.
« Nos socialistes, dans ces derniers temps, se sont préoccupés de la nomination des curés. Le droit de présentation appartenait, suivant les \ régions, tantôt aux conseils municipaux, tantôt : même aux grands propriétaires fonciers. Les socialistes ont eu raison d'exiger l'abolition de ce privilège ; mais ils vont un peu loin lorsqu'ils demandent que les curés soient élus par le peuple. Nous proposerons, pour notre part, que le droit de nommer les curés soit réservé aux évoques. »
Les choses étaient un peu plus avancées, lorsque j'arrivai en Posnanie. Le cardinal Dalbor, archevêque de Poznan et Gniezno, avait quitté la ville métropolitaine pour sa résidence d^été de Krobia (Kroeben). Je lui avais été présenté à Rome Tannée dernière, lorsqu'il vint y recevoir le chapeau, et m'autorisai de cette circonstance pour lui demander la permission de lui rendre visite à la campagne.
Krobia est une petite ville de 5.000 habitants, située à quatre-vingts kilomètres au sud de Poznan. Le château fort qui la domine, aujourd'hui
ruiné, appartenait jadis à Tarchevêque de Poznan, qui portait le titre de « premier prince de Pologne » et a conservé celui de « curé de Krobia ». A quelque distance, une agglomération de maisons neuves représente la « colonie » allemande installée dans le pays par la fameuse Commission. Les habitants de Krobia sont pour la plupart des agriculteurs, petits propriétaires ou bien ouvriers agricoles. Les paysans, ayant longtemps appartenu à Tévêque, sont encore aujourd'hui appelés Biskupi (de Biskup : évêque) par ceux des environs. A rhospitalité peu sympathique des villes d'eaux allemandes, Mgr Stableski préféra la calme retraite de cette petite ville polonaise, où il se sentait chez lui ; il fit ajouter une aile au presbytère, et s'y installa pour l'été ; ses successeurs ont suivi la tradition.
Le cardinal Dalbor m'accueillit avec cette affabilité et cette bonne grâce souriante qui lui ont gagné à Rome l'amitié respectueuse de tous ceux qui l'ont approché. « Vous arrivez à point, — me dit-il, — car je pars demain matin pour Gzenstochowa, où nous avons une assemblée. Les circons-
tances graves où se trouve notre pays exigent que nous nous mettions d'accord sur certaines décisions », Je m'aperçus alors que les cheveux du Cardinal avaient légèrement blanchi et qu'une ombre de tristesse voilait son regard ; cet ardent patriote dont toutes les tracasseries, toutes les persécutions prussiennes n'avaient pu, durant quatre années de guerre, abattre le courage ni même altérer l'humeur, était profondément ému du nouveau danger qui menaçait la Pologne. Il ne m'en invita pas moins à l'interroger sur tous les objets qui pouvaient m'intéresser,et nous parlâmes bientôt des nouvelles conditions faites par la réforme agraire à Tépiscopat et au clergé. « Les biens ecclésiastiques, — m'expliqua Mgr Dalbor, — vont être expropriés par l'Etat. Cette mesure afPecte d'une manière différente l'épiscopat et le clergé des trois provinces. Dans l'ancienne Pologne russe, ni les évêques, ni les curés ne sont propriétaires fonciers. En Galicie au contraire, les uns et les autres possèdent de la terre. Ici tous les biens ecclésiastiques furent confisqués par la Prusse en 1812 ; puis intervint lô
Concordat de 1821, qui ne rendit point aux évêques leurs anciens domaines, mais attribua à chaque curé la possession d'une certaine étendue de terrain ; elle est ordinairement de 70 hectares, et va parfois jusqu'à 130.
« Il nous paraît convenable que le traitement des évêques soit payé en argent par l'état polonais, comme il l'était par le gouvernement prussien. Pour les curés, nous demandons qu'à l'indemnité en espèces soit ajoutée l'attribution, à un titre quelconque, d'un terrain d'une dizaine d'hectares : c'est ce que chez nous on estime nécessaire pour l'entretien de deux chevaux. Nos paroisses sont extrêmement vastes; souvent, rien qu'à les traverser dans leur longueur, on fait 25 kilonîètres ; quelque vigoureux que soit le curé, il ne peut assurer le service du culte et celui des malades, s'il ne dispose pas de deux chevaux et d'une voiture.
« Le recrutement du clergé, devenu assez difficile dans certaines parties de la Pologne, ne me donne pas ici d'inquiétude. Le grand séminaire de Poznan compte actuellement 80 élèves. Pen-
dant la guerre. J'ai dû les envoyer poursuivre leurs études un peu partout ; il y en avait à Munster, aux universités du grand-duché de Bade et à celles de Bavière ; je n'aurais pu les destiner tous à la même Faculté, sans jeter la suspicion sur la faculté choisie. Aujourd'hui ils suivent tous ensemble les cours de TUniversité de Poznan.
« Nos séminaristes sont des fils de petits bourgeois et surtout des fils de paysans. Ce recrutement est le meilleur que nous puissions souhaiter : le clergé est ainsi très près du peuple, il garde un esprit très démocratique, et il faut qu'il en soit ainsi. Lors des élections générales, nos syndicats d'ouvriers sont venus me demander la permission de choisir pour candidats deux de mes prêtres: tous les deux ont été élus.
— Votre Eminence, demandai-je, a-t-elle lieu de craindre pour son diocèse quelque résistance des éléments allemands, ou quelque entreprise destinée à maintenir l'influence allemande ?
— Non, répondit nettement Mgr Dalbor. Pour ce qui est de Tinfluence allemande, si elle avait
dû prévaloir, ce serait chose faite depuis longtemps. Au moment où les fonctionnaires prussiens quittaient notre pays, un de mes amis demanda à Tun d'eux, avec qui il avait entretenu des relations satisfaisantes : « Pourquoi nous avez vous-aussi constamment, aussi opiniâtrement maltraités ?» de quelle intention s'inspirait donc votre conduite envers nous ? » L'Allemand lui répondit : « Si nous ne vous avions pas tenus à l'écart, et même persécutés, c'est vous qui auriez assimilé, conquis nos fonctionnaires et nos immigrés. Votre civilisation est plus ancienne que la nôtre, et puis vous possédez le charme, qui nous manque. »
« Quant à la résistance des éléments allemands dans mon diocèse, je ne la redoute ni ne la prévois. Vous savez que la frontière politique déterminée par le traité de Versailles ne coïncide pas avec la frontière ecclésiastique : de sorte que je reste l'évêque d'environ 100.000 Allemands. Je confierai cette partie de mon diocèse à un administrateur, que je choisirai parmi les. chanoines allemands des chapitres de Poznan et de
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Gniezno ; les droits de ce fonctionnaire ecclésiastique seront définis d'accord avec le gouver" nement de Berlin : je les conçois, pour ma part, identiques à ceux dont jouissent mes autres vi~ caires généraux, investis de fonctions analogues. La situation est évidemment délicate, mais elle n^a rien d'inquiétant.
— Oserais-je vous demander, Monseigneur, comment l'ex-roi de Prusse, comment le gouvernement prussien, connaissant vos sentiments, ont pu donner leur agrément à votre élection au siège de Poznan ?
— Je n'ai pas été élu, — répliqua le cardinal avec un sourire, — mais nommé par le Saint-Siège, et voici comment. Aux termes du concordat de 1821, les évêques de Posnanie étaient désignés au pape par le gouvernement prussien, qui les choisissait lui-même sur la liste dressée par le chapitre. Selon que les chanoines mouraient dans un mois pair ou dans un mois impair, le choix de leur successeur était attribué au Souverain Pontife ou au roi de Prusse. Lorsque la mort de Mgr Likovs^ski amena la va-
ào2 l'épreuve de la POLOGNE
cance du siège, au printemps de 1915, il se trouva que le chapitre était composé en grande majorité d'Allemands, les chanoines s'étant obstinés à mourir pendant les mois impairs, au plus grand profit du roi de Prusse. Si Ton s'en rapportait au choix du chapitre, l'élection d'un Allemand au siège de Poznan était certaine. Gomment la population polonaise l'eût-elle acceptée ? était-il opportun, en pleine guerre, de provoquer des résistances, et peut-être des désordres ? on se le demanda à Berlin. Exceptionnellement, le roi renonça à sa prérogative et invita le Vatican à pourvoir lui-même le siège vacant. C'est ainsi que le 30 juin 1915, je suis devenu archevêque de Poznan et Gniezno. »
Le cardinal Dalbor ne me donna point congé avant de m'avoir fait remettre des lettres d'introduction pour quelques ecclésiastiques de son diocèse et de m'avoir montré lui-même sur la carte la route que je devais suivre pour gagner un domaine agricole voisin, dont on m'avait recommandé la visite. En m'éloignant de Krobia, je songeais avec admiration au rôle joué durant
la domination allemande par ces archevêques de Poznan, par le cardinal Ledochwski, qui, au temps du Kulturkampf, s'était laissé tramer en prison plutôt que d'abdiquer ses droits et sa dignité, par Mgr Stableweski, dont ni Hohenlohe ni Biilow n'avaient pu vaincre la fîère et calme résistance, par leurs successeurs... L'énergie tour à tour héroïque et prudente de ces grands prélats avait déjoué les efforts de la propagande prussienne et de l'esprit luthérien ; ils avaient conservé intact Théritage sacré des ancêtres polonais et catholiques ; du haut de la vieille tour de Krobia, ils avaient vraiment fait bonne garde, les « premiers princes de Pologne ».
La ville de Lwow a le privilège, que je crois unique en Europe, de posséder trois évêques en communion avec le Siège romain : un archevêque catholique latin, un archevêque ruthène, du rite uniate, et un évêque arménien. On m'a raconté que le roi de Bavière qui, passant par
Lwow, s'était fait présenter les autorités de la ville, ne put s'empêcher, lorsqu'on introduisit auprès de lui un troisième personnage épiscopal, de murmurer dans sa barde : « Encore un ! » L'évêque arménien-catholique de Lwow est Mgr Teodorowicz, qui fut élu député à l'Assemblée Nationale et que mes lecteurs ont déjà rencontré à l'Institut Mariée Orateur éloquent et grand patriote, il était, au temps de l'occupation de Varsovie par les Allemands, l'objet d'une surveillance toute particulière : un agent du gouvernement militaire sténographiait ses sermons. Un jour qu'il avait prêché sur ce texte ; « Or le démon s'approcha de Jésus et le tenta », Mgr Teodorowicz s'entendit menacer du conseil de guerre. Il demanda quel était son crime : on lui fît comprendre que le Satan de son sermon ressemblait étrangement à l'empereur Guillaume II. « Tant pis pour eux — répliqua le prélat, — s'il ont vu la ressemblance ; je ne l'y avais pas mise exprès. » Mgr Teodorowicz gouverne à Lwow quelques milliers d'Arméniens«catholiques, des-