CHAPITRE VIII
Le rôle des Sociélés Savantes en Pologne durant la domination étrangère, — La jeunesse universitaire et ses tendances. — U université polonaise et V influence allemande. — L'influence française en Pologne.
Avec la religion, l'instrument le plus efficace de la résistance polonaise a été la tradition nationale, jalousement entretenue dans les familles par l'usage de la langue, dans les Sociétés Savantes par des recherches constantes sur l'histoire de la Pologne, sa littérature, son art, sa philosophie, son ancien droit. Tandis que la jeunesse polonaise était obligée de suivre, dans les gymnases et dans les Universités^ des leçons profes-
sées en russe ou en allemand, la haute culture nationale trouvait un refuge dans ces académies, dans ces Sociétés des Amis des Sciences, qui malgré d'énormes difficultés et au prix de grands sacrifices, poursuivaient leurs travaux, leurs publications, leur œuvre scientifique et patriotique. A Poznan, la Société polonaise des atnis des Sciences fait paraître, pendant la domination prussienne, 56 volumes d'annales ; à Torun (Thorn) la Société scientifique , fondée en 1876, assure deux publications périodiques, les « Annales » et les « Notices » et commence à recueillir les sources de l'histoire locale (Fontes). A Lwow, la Société pour l'avancement des sciences et l'Union littéraire-scientifique publient des études et des mémoires. A Plock, à Pabiannice, à Przemysl, on trouve des organisations analogues, avec leurs bibliothèques et leurs bulletins régulièrement édités.
Mais le centre de tout ce mouvement était, est encore à Cracovie : c'est la Société des Amis des Sciences devenue, depuis 1873 r Académie des Sciences, et actuellement présidée par un
latiniste éminent, le professeur Casimir Morawski. L'Académie de Cracovie est divisée en trois sections ; histoire et philosophie, philologie, sciences mathématiques, physiques et naturelles. A la veille de la guerre, elle avait publié trois cents volumes de mémoires et de comptes rendus, et près de deux cents recueils de documents d'archives et de monographies scientifiques. L'Académie entretenait des missions d'études à Paris, à Rome et à Gonstantinople. J'imagine que celle de Paris est déjà rétablie. Celle de Rome fut rattachée jusqu'en 1915 à l'Institut historique autrichien et n'affirmait guère sa relative autonomie que par le caractère de ses travaux, ordinairement consacrés à l'histoire des rapports entre la Pologne et le Saint-Siège. La mission d'études polonaise à Rome sera prochainement rétablie, cette fois dans sa pleine indépendance. Pour commencer, des conditions financières temporairement difficiles ne permettront à l'Académie ni d'envoyer des étudiants nombreux ni de les installer grandement ; mais si, dans les premières années, les jeunes histo-
riens polonais se sentent un peu dépourvus, je sais à Rome une Bibliothèque et une Ecole où les instruments de travail, le cordial accueil des élèves et les conseils d'un savant illustre ne leur feront jamais défaut.
J'ai demandé au président de l'Académie des Sciences de Gracovie quelques indications touchant le mouvement intellectuel, la production scientifique et la réorganisation de l'enseignement en Pologne. « La guerre, — m'a répondu le professeur Morawski, — a beaucoup ralenti notre activité scientifique, dans tous les domaines ; des soins plus pressants, des nécessités plus immédiates absorbaient les esprits. Nqus souffrons encore aujourd'hui du manque de papier, du prix très élevé de l'impression, et nous ne publions presque plus rien. Les universités de Gracovie et de Lwow ont dû céder quelques-uns de leurs meilleurs professeurs aux universités nouvellement crées à Lublin, à Poznan et à Wilna. Afin de pourvoir aux besoins de ces fon. dations nouvelles, on a dû nommer professeurs deà jeunes gens de grand mérite, mais de courte
expérience. Nous avons peu d'étudiants : toute la jeunesse est aux armées. Par contre, les étudiantes sont très nombreuses : suivent -elles les cours par mode, par désœuvrement, ou par un désir louable de s'instruire ? je n'en sais rien ; mais j'observe qu'en général elles travaillent peu, et je me demande avec quelque inquiétude quel usage elles feront de ce qu'elles auront appris. Mais voyez-vous, — ajouta en souriant M. Moraw^ski, — je suis vieux, peu enclin à l'optimisme et je regarde désormais notre jeunesse avec des yeux toujours bienveillants, mais un peu étonnés : ses inclinations, ses goûts me semblent si différents de ce qu'avaient été les nôtres 1 Vous savez ce que furent pour les hommes de ma génération nos grands poètes polonais ; ce que nous cherchions dans leurs ouvrages, ce n'était pas seulement une impression de beauté, mais un réconfort pour notre courage, un aliment pour notre espérance, des raisons d'aimer plus passionnément la Pologne et de croire plus fermement en ses destinées. Mon fils m'a avoué qu'en lisant nos poètes, il n'avait rien
trouvé de tout cela. Ce qui était pour nous rêve et espoir est devenu pour nos enfants réalité ; désormais leur patriotisme se nourrit d'action, et ils appliquent leurs facultés de comprendre et de sentir à des objets nouveaux, qui n'étaient pas à la portée des nôtres. »
Le professeur Rostworowski, ancien recteur de l'Université de Gracovie, tout en reconnaissant les difficultés de l'heure présente, envisage < l'avenir avec une entière confiance. « 11 nous manque des maîtres, — m'a-t-il dit — et beaucoup de ceux qui naguère se consacraient tout entiers à l'enseignement doivent réserver aujourd'hui une partie de leur temps à la politique, à ] l'administration, aux travaux des commissions dont il font partie. Mais nos jeunes professeurs s'efforcent d'acquérir ce qui leur manque et de se rendre dignes de leurs anciens : plusieurs d'entre eux continuent de suivre des cours à Gracovie et viennent y obtenir un diplôme d'agrégation auquel ils attachent un grand prix : ainsi Gracovie reste pour la Pologne le grand centre d'études et F Université-mère.
« La période agitée et passionnée que nous venons de vivre était peu propice à la production scientifique. Aucun historien nouveau ne s'est encore révélé ; les quelques ouvrages publiés récemment ont un caractère marqué de polémique ou de propagande : ce sont des œuvres de circonstance, ce n*est pas de l'histoire. Rien non plus de très nouveau au théâtre. Par contre, nous voyons le roman renaître sous une forme toute jeune et très réjouissante. Vous savez à quel point nos écrivains subissaient, jusqu'à ces dernières années, l'influence des romanciers russes. Le pessimisme qui, chez ces derniers, est une nature, une conséquence directe du fatalisme oriental, apparaissait chez nous comme l'expression de nos longues infortunes et le triste témoignage d'une confiance ébranlée. Nos jeunes romanciers ont secoué allègrement cette obcure mélancolie, si contraire à notre tempérament national, et l'on voit éclater depuis peu dans la littérature polonaise un renouveau de confiance saine et joyeuse. Notre poésie s'inspire, comme toujours, de la tradition nationale et du patrio-
tisme ; les vers naïfs et vigoureux de quelques légionnaires sont à retenir; mais, chez nous aussi, les « chansons de tranchée » ont été trop souvent écrites par des guerriers en chambre. Enfin les lettres vivent. On n*en peut malheureusement pas dire autant de la recherche scientifique qui, dans la plupart de nos centres universitaires, se trouve complètement arrêtée par la destruction des laboratoires. Ici, comme à Lwow, comme à Poznan, tous les instruments ont été confisqués, volés ou brisés ; et il nous faudra quelque temps pour réparer tous ces dommages. » Cependant les Polonais riches, fidèles à une des plus belles traditions de leur pays, n'ont pas attendu qu'on fît appel à leur générosité pour subvenir aux besoins les plus urgents des grandes écoles. On sait combien de « bibliothèques polonaises », combien d'instituts scientifiques ont été fondés et sont entretenus par des particuliers. C'est encore à l'initiative privée que l'Université libre de Lublin doit son origine. M. Jaroszyski a consacré une partie de sa fortune à doter la Pologne d'un nouvel institut d'enseignement
supérieur. L'université de Lublin est organisée sur le modèle de celles de Louvain et de Fribourg : c'est une grande école catholique, où l'enseignement de la théologie et du droit canon tient une place importante, mais qui comporte aussi des facultés de droit, de sciences politiques? de lettres et de philosophie. Le corps enseignant est composé d'ecclésiastiques et de laïques. Les programmes sont ceux de l'enseignement officiel et les grades que confèi'ent les facultés sont reconnus par TEtat. Fondée en 1918, l'Université compte déjà 700 étudiants et possède 50.000 volumes dans sa bibliothèque. En attendant que les immeubles qu'on lui destine soient complètement aménagés,elle s'est installée dans les locaux du Séminaire ; c'est là que j'ai été reçu par le recteur, Mgr Radziszew^ski, qui avait réuni à mon intention quelques professeurs.
Les maîtres de l'Université de Lublin m'ont fait le plus grand éloge de leurs élèves et, en général, de la jeunesse polonaise, qui a pleine conscience des difficultés de l'heure présente et de la lourde tâche qu'elle aura mission d'accom-
plir. « Je trouve nos étudiants plus sérieux, moins insouciants que nous ne Tétions nous-mêmes, — m'a dit le vice-recteur, professeur Chylinski. Mais aussi comme ils sont plus heureux ! Pour échapper à la honte de s'inscrire, en terre polonaise, à une Université russe, ceux d'entre nous qui en avaient les moyens allaient étudier à Pétersbourg. Le gouvernement russe ne tolérait pas que les étudiants formassent entre eux des groupes nationaux, mais il admettait les sociétés d'études. C'est ainsi que je pus fonder un club littéraire, qui réunit bientôt tous les étudiants polonais de l'Université de Pétersbourg. Lorsque j'eus pris mes grades, je demeurai en Russie, rentrai à Pétersbourg comme professeur d'histoire ancienne et continuai a m'occuper de nos étudiants. Les tracasseries russes n'avaient pas de limite ; le club littéraire, où se réunissaient les étudiants polonais, possédait une petite bibliothèque, composée d'ouvrages de toutes langues ; on avait exigé que le catalogue, dont l'administration devait avoir une copie, fût rédigé en russe. Un brave homme de censeur nous rappela à
Tordre, par ce qu'un certain nombre de noms d'auteurs et de titres de livres n'étaient pas libellés en caractères russes : on eut grand peine à lui faire comprendre qu'il s'agissait d'auteurs et d'ouvrages étrangers...
«- Enfin nous sommes libres, et nos jeunes gens peuvent suivre en Pologne les leçons de maîtres polonais enseignant dans la langue nationale. Mais ce ne sont plus des sociétés littéraires qui groupent aujourd'hui les étudiants, ce sont de véritables clubs politiques. Il y a dans les Universités presque autant de partis qu'à la Diète : ici nous avons des conservateurs et des libéraux, des radicaux et même quelques socialistes, mais pas de bolchevistes. Ailleurs il arrive que les étudiants juifs gagnent aux idées communistes quelques Polonais ; ce danger n'existe pas à l'Université de Lublin, où les israélites ne sont pas admis. Par contre, un certain nombre de luthériens sont inscrits à nos facultés ; mais l'entente est parfaite entre eux et les catholiques ; la politique fait Tobjet de discussions passionnées entre les étudiants, mais les questions confession-
nelles sont toujours laissées en dehors du débat ». Parmi les professeurs de Lublin, se trouve un dominicain français, le R. P. Lacrampe, chargé du cours de théologie dogmatique. Le père Lacrampe m'apprend qu'un certain nombre de jeunes filles suivent assidûment ses leçons. « L'intelligence des Polonais, - — me dit-il — est naturellement encline à la spéculation ; elle ex" celle à l'analyse des idées pures ; dans les disciplines expérimentales, elle est beaucoup moins à l'aise, » Un autre savant, polonais celui-là, m'avait déjà fait la même observation : « Nous sommes des spéculatifs, des littéraires^ — me disait-il — ; c'est notre tradition ; nous croyons à Finfluence des idées, à l'action bienfaisante de la haute culture. Les Allemands ont montré qu'ils connaissaient bien notre faible, lorsque, à peine entrés à Varsovie, ils ont fait ouvrir TUniversité. On nous a reproché d'avoir commencé par réorganiser renseignement universitaire, alors que tant d'autres réformes pouvaient sembler plus urgentes. On nous a opposé l'exemple des Tchèques, qui s'empressaient d^ouvrir des
écoles techniques, commerciales et industrielles, tandis que nous augmentions, peut-être à Texcès, le nombre de nos instituts d'enseignement supérieur. Les Tchèques suivent leur tempérament, nous suivons le nôtre. La Pologne, sans ses universités, ne serait pas la Pologne. »
C'est la vérité ; mais ce n'est pas, me semblet-il, toute la vérité. J'ai trouvé à Varsovie et à Lwov^ deux Ecoles Polytechniques d'une organisation très moderne et fréquentées par un grand nombre d'étudiants. La nécessité, vivement ressentie par la jeunesse polonaise, de mettre en valeur sans tarder toutes les richesses du pays, de développer l'industrie, le commerce et les transports, ne manquera pas de pousser beaucoup de jeunes hommes à Tétude des sciences appliquées. Enfin l'esprit démocratique qui domine en Pologne aura peut-être pour effet, sinon de diminuer le prestige de renseignement universitaire, qui garde partout un certain caractère aristocratique, du moins de lui susciter des concurrents, en relevant l'importance de l'enseignement technique.
J*ai voulu savoir dans quelle proportion les diverses classes sociales contribuent à fournir la clientèle des universités et des grandes écoles. Les circonstances présentes, qui retiennent aux armées une grande partie de la jeunesse, ont rendu l'enquête difficile. Le seul fait qui s'en dégage avec certitude, et qui m'a semblé remarquable, c'est l'attrait que l'Université continue d'exercer sur les paysans polonais. Le tout petit propriétaire, s'il a mis quelque argent de côté, envoie un de ses fils à TUniversité. On m'a assuré à Cracovie que ces fils de paysans sont généralement les étudiants les plus sérieux et les plus ardents au travail ; tantôt une certaine lenteur d'esprit et le manque de toute culture antérieure les empêche de s'élever au niveau de leurs condisciples bourgeois ; parfois au contraire, ils les dépassent comme d'un seul bond et se forment, à leur manière, qui n'est pas traditionnelle, mais originale, un ensemble de connaissances tout à fait remarquable. Quelques-uns sont aujourd'hui professeurs d'université. M. Moravs^ski m'a raconté l'histoire d'un de ses jeunes collègues, qui ne
manque jamais aux vacances d'automne de labourer lui-même les champs de son père. A la rentrée dernière, il le vit arriver à l'Université avec un large emplâtre sur le visage : un bœuf de charrue, qui s'était dégagé du joug, avait déchiré d'un coup de corne la joue du professeur-paysan. Voilà encore un argument propre à confirmer les théories politiques de M. Witos, lequel compte d'ailleurs parmi ses partisans un certain nombre de professeurs et d'étudiants.
Les grands éducateurs delà jeunesse polonaise n'ont pas cessé de puiser leur inspiration à deux sources : l'antiquité classique et la tradition nationale, complétant et corrigeant au besoin l'une par l'autre. A ce sujet, je trouve très caractéristique la dispute engagée naguère entre M. Casimir Morawski et quelques professeurs allemands. M. Morawski s'était permis de reprocher aux Allemands le culte immodéré qu'ils professent pour leur ancien vainqueur Jules César, et
pour ses Commentaires. « Gomme lettré, j'admire sans réserve l'ouvrage de César, disait le savant latiniste de Cracovie ; comme éducateur, je trouve dangereux un livre dont chaque page est une glorification de la force, une apologie du succès. » Les pédagogues allemands lui répondirent qu'ils ne souhaitaient point pour leur jeunesse de meilleur maître que César, ni de morale politique plus édifiante que celle qui se dégage des Commentaires, Rien ne fait mieux ressortir la différence entre deux manières de penser et de sentir, entre deux cultures, entre deux traditions.
Mais si les qualités de l'âme nationale se révèlent dans la doctrine des professeurs polonais, on les retrouve plus malaisément dans leurs méthodes : ici, semble-t-il, c^est l'esprit allemand qui triomphe encore, comme naguère il triomphait chez nous. « L'influence allemande — m'expliquait Mgr Radziszewski, recteur de l'Université de Lublin, — s'est exercée directement en Galicie et en Posnanie, indirectement dans le Royaume, par l'intermédiaire des Russes,
qui étaient tous imbus des systèmes allemands. A rUniversité de Pétersbourg, on ne reconnaissait aux Français la maîtrise qu'yen un seul domaine ; la philologie, la littérature et l'histoire du Moyen -Age ; le prestige de votre Gaston Paris était considérable, mais unique. Pour toutes les autres sciences, et surtout pour la philologie classique, on ne s'en rapportait, qu'aux Allemands. Nous vivons encore ici sous l'influence de ce préjugé. »
Le R. P. Woroniecki, professeur à la même université, m'a exposé dans ses grandes lignes le projet de réforme de l'enseignement élaboré par une commission d^'universitaires sur Tordre du gouvernement polonais. A côté de quelques idées entièrement nouvelles, comme celle d'une éducation nationale fondée, non dIus sur la culture classique, mais sur les mathématiques, on ne trouve guère dans ce projet qu'une application scrupuleuse, presque servile, des méthodes allemandes: systèmes allemands d'enseignement, de recherche scientifique, de cycles d'études, d'examens ; manie allemande de choisir les pro-
fesseurs, non pas à cause de leurs aptitudes pédagogiques, mais en considération du nombre et du volume des ouvrages qu'ils ont publiés. « Cette prépondérance de l'influence germanique s'explique facilement, observait le père Woroniecki. Au point de vue intellectuel, nous avons été jusqu'à présent les élèves des Allemands ; nos meilleures universités, celles de Gracovie et de Lwovv^, étaient en somme des universités allemandes. C'est à peine si nous connaissions les méthodes françaises d'enseignement. Savezvous où les adversaires de l'influence française allaient puiser leurs arguments? dans l'ouvrage de Demolins sur la « supériorité des Anglo- Saxons ». Ce livre, écrit par un Arménien complètement étranger à votre vie intellectuelle, et dont l'engouement d'une partie de l'opinion française a déterminé le succès, vous a fait plus de tort en Pologne que les efforts, souvent maladroits, de la propagande allemande.
« Enfin c'est en Allemagne que nous allons chercher nos instruments de travail, nos éditions classiques, nos manuels scolaires. A Lu-
blin, comme à Varsovie, à Cracovie et à Lv^ow, les principales maisons de librairie sont allemandes. C'est un libraire luthérien, excellent homme d'ailleurs, qui fournit à notre faculté de théologie catholique tous les ouvrages spéciaux dont elle a besoin. Nul n'ignore chez nous que les meilleurs manuels de théologie dogmatique, de morale, d'Ecriture-Sainte et d'histoire de l'Eglise ont été composés par des auteurs français. Mais la tradition est établie, et la difficulté de faire venir des livres français, leur prix très élevé pour nous en raison du change, contribuent certainement à la maintenir. J'ai souvent pensé que si une maison française d'édition , et particulièrement une maison catholique, ouvrait une succursale à Lublin, pour toute la Pologne, elle nous rendrait un très grand service et ne ferait pas elle-même une mauvaise affaire. »
On lit dans quelques vieux récits de voyage qu'à la frontière de Pologne, le maître de postes
qui accueillait Tétranger, le saluait d'abord en polonais, puis, s'il voyait qu'il n'était pas compris, continuait de parler en latin. J'ignore si les modernes chefs de gare et commissaires des douanes sont demeurés fidèles à cette noble tradition, n'ayant pas osé tenter moi-même l'expérience ; mais je pense que s'ils y revenaient aujourd'hui, ils perdraient généralement leur latin, tout autant que perdent leur polonais les porteurs de bagages et les cochers de fiacre, qui déploient en l'honneur de l'étranger une éloquence aussi abondante et aussi cordiale, semblet-il, que leurs collègues italiens. Si Ton ignore le polonais, c'est encore en allemand qu'on se fait le plus aisément comprendre des employés, des hôteliers, des commerçants ; les prélats et gens d'église parlent et entendent souvent l'italien; le français est resté la langue de la haute société. J'ai assisté, durant les quelques semaines que j'ai passées à Varsovie, à une petite révolution curieuse : à mon arrivée, j'ai trouvé dans les principaux hôtels et restaurants de la capi-! taie le menu libellé en deux langues : polonais
et français ; huit jourà après, la précieuse traduction française avait disparu. Ainsi en avait décidé, — m'assura un maître d'hôtel, — le syndicat des garçons d'hôtel et de restaurant. Il ne m'a point paru que cette mesure simplifiât leur service; car d'ordinaire, le client étranger, après s'être escrimé quelque temps sur le texte, rendu encore plus sibyllin par les bavures violettes de la polycopie, priait le garçon de le lui traduire en quelque idiome occidental.
Tous comptes faits, on parle français en Pologne dans les milieux universitaires et dans ce qu'on est convenu d'appeler la bonne société. Assurément, c'est déjà beaucoup. Mais je crains, si nous n'y prenons pas garde, qu'il ne se passe bientôt en Pologne ce que j'ai vu, eu moins de vingt années, se produire en Italie : à la fin du siècle dernier, dans les salons de Rome, de Florence et de Milan, on n'entendait guère parler que le français. Cet usage qui nous faisait tant d'honneur s'est perdu peu à peu, d'abord par l'invasion des héritières américaines, qui ont essayé d'imposer l'anglais, puis par le dévelop-
pement d'un esprit nationaliste très légitime, qui a consacré définitivement le triomphe de l'italien.
Que la langue française continue de régner en maîtresse dans les salons de Çracovie et de Varsovie, ou qu'elle cède insensiblement le pas à la polonaise, la question me semble secondaire : elle n'intéresse guère que notre amour-propre. Ce qui serait un grand malheur, c'est que le français ne fût plus compris en Pologne de l'élite — je ne dis pas mondaine, mais sociale, économique, politique, de ceux qui gouvernent le pays et de ceux qui déterminent les principales directions de sa vie morale et intellectuelle. C'est par la constante pénétration des idées françaises, de l'esprit français que la Pologne, en dépit des influences russes et allemandes, est mi restée essentiellement une nation occidentale. Si ce courant venait à s'interrompre, ou même à se ralentir, quelle que soit la force de résistance d'une longue tradition, c'en serait bientôt fait de V occidentalis7ne des Polonais.
J'ai déjà dit qu'il entrait dans le dessein
politique des empires centraux d'isoler le plus complètement possible la Pologne des pays d^occident, auxquels la rattachent ses affinités naturelles et les plus glorieuses traditions de son histoire : pendant les quatre années de la guerre, cet « internement moral » fut absolument réalisé. Avec quelle joie profonde, avec quelle ardeur enthousiaste la Pologne redevenue libre a tendu les bras vers ses défenseurs d'hier, vers ses amis de toujours ! Mais quoi ! pas de frontière commune, des communications longues et incertaines, des relations économiques difficiles à établir, et que dire des relations intellectuelles ?
Des professeurs, des hommes politiques, des journalistes polonais, qui aiment et admirent Tesprit français pour sa clarté, sa vigueur et son extraordinaire puissance de pénétration, m'ont exprimé tour à tour leurs inquiétudes et leurs désirs. Le recteur de l'Université de Lublin préconise, entre la Pologne et la France, un échange de professeurs analogue à celui qu'un accord récent a stipulé entre la France et Tltalie : le système serait appliqué, non seulement aux
universités, mais encore aux lycées des deux pays. A Varsovie, le professeur Askenazy nVa demandé s'il ne serait pas possible d'établir, entre les étudiants et les collégiens de France et de Pologne, des correspondances familières, propres à éveiller la curiosité et la sympathie des uns pour les autres ; il avait entendu dire que les lettres échangées pendant la guerre entre jeunes gens français, anglais et américains, avaient donné les plus heureux résultats. On souhaite encore que les savants, les lettrés, les hommes politiques français viennent donner des conférences en Pologne, tandis que des Polonais de même qualité seraient invités à en donner en France, à la condition toutefois que les uns et les autres s'élèvent au-dessus des questions trop particulières à leur pays et à leur milieu, et traitent, dans un langage simple, des sujets suffisamment généraux pour que leur auditoire en saisisse l'intérêt. Il est parfaitement inutile qu'un chroniqueur, même spirituel, vienne révéler à Varsovie les menus faits de la vie parisienne, les préférences artistiques de nos « hommes du
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jour » et les manies de nos grands comédiens, ou qu'un député expose en long et en large au public polonais un problème de politique intérieure ou de tactique parlementaire qui n'aurait pas en Pologne son équivalent. Les conférences vaudront ce que valent les conférenciers.
Mais c'est surtout par le livre que nos idées peuvent se répandre en Pologne et que notre influence doit s'y fortifier. Or partout où je me suis arrêté, j'ai entendu les mêmes doléances ; partout les Polonais m'ont dit : « Nous n'avons plus de livres français. » L'ancien volume à 3 fr.50, qui vaut aujourd'hui chez nous 5 et 6 francs, est vendu en Pologne 80 et 90 marks ; mieux vaut dire qu'il n'y est pas vendu du tout. Quelques libraires de Gracovie, de Lwow et de Varsovie ont remis en montre leurs vieux fonds de boutique, et dans la vitrine réservée aux ouvrages français, j'ai eu le plaisir médiocre de voir figurer, à des prix relativement accessibles, les romans de Paul Féval, ceux de Paul de Kock, l'histoire du colonel Ramollot et quelques « parfaits secrétaires », Par contre, les dernières
productions de la science, de l'histoire et de la littérature allemande s'étalaient partout. Questions de change, dira-t-on ; donc inconvénient temporaire. Il y a en effet la question du change, il y a celle de la publicité et de l'envoi plus ou moins régulier des catalogues ; il y a enfin la force de Thabitude. Si nous attendons, pour faire rentrer nos livres en Pologne, que les conditions du change se soient modifiées, nos livres n'y rentreront plus, et nos idées pas plus que nos livres. Au point de vue économique, nos auteurs et nos éditeurs, faute de consentir, pour quelques années, des tarifs de faveur et de s'imposer un sacrifice momentané, perdront définitivement une clientèle importante ; au point de vue moral, et même politique, j'ai à peine besoin de marquer les conséquences qu'entraînerait une complète interruption des rapports intellectuels entre les deux pays.
« Si encore, faute de pouvoir acheter vos meilleurs livres, nous pouvions les traduire ! — me disait un journaliste de Gracovie, excellent lettré et grand ami de notre pays. — Mais les
tarifs imposés par la Convention de Berne sont actuellement prohibitifs pour la Pologne. Personne, chez nous, n'osera entreprendre la traduction d'un ouvrage français, même notoire, s'il doit payer en francs les droits d'auteur. Qu'on nous autorise, au moins pour quelque temps à acquitter les droits fixés en marks polonais. » Je signale ces problèmes aux auteurs et au public, plutôt qu'à la librairie française, qui s'en est déjà inquiétée ; je crois savoir qu'une de nos grandes maisons d'édition a étudié les moyens de fabriquer en Pologne même le papier et le livre, de manière à pouvoir livrer le produit à un prix qui ne décourage point l'acheteur. Nous ne saurions trop nous hâter pour susciter une concurrence à l'Allemagne sur un terrain qui n'est pas seulement économique ; c'est le marché des idées qu'il s'agit de conquérir.
Nos grandes revues sont devenues en Pologne aussi rares que nos livres. Je ne parle pas des revues purement littéraires, dont les abonnés, cercles, bibliothèques, cabinets de lecture, ou simples particuliers, sont pour la plupart res-
tés fidèles. Dans plusieurs maisons ou châteaux de Pologne^ j'ai trouvé la collection complète de la Revue des Deux-Mondes, depuis l'année de sa fondation jusqu'à ces derniers mois. Mais je pense à nos grandes annales scientifiques, à nos revues de philologie et de linguistique, de philosophie, d'histoire et de géographie, de mathématiques, de droit et de médecine, à tous les recueils où s'enregistrent périodiquement les efforts, les progrès et les découvertes de la pensée française. Dans la plupart des bibliothèques municipales ou universitaires, comme dans celles des grandes écoles et des Sociétés Savantes, les collections de ces revues s'arrêtent à une date fatidique, celle de la guerre : elles n'ont pas été complétées depuis lors. Un professeur de droit de rUniversité de Varsovie m'a dit : « Jamais vos admirables recueils de jurisprudence, « Godes Annotés », Sirey, Dalloz, ne nous auraient été plus utiles qu'en ce moment, où nous élaborons toute une législation nouvelle. Mais depuis la guerre, ces publications ne nous parviennent plus ; c'est à peine si nous connaissons vos lois
les plus récentes, et nous ignorons tout de vos derniers travaux juridiques. Il en résultera que les nouveaux codes polonais seront rédigés presque exclusivement sous l'influence de la science et de la jurisprudence allemandes ; et peut-être ce résultat sera-t-il d'autant plus difficile à éviter que les professeurs de Cracovie et de Lwow, généralement partisans des méthodes germaniques, forment la majorité dans la commission chargée d'unifier la législation de nos trois provinces. »
Cependant nos meilleurs amis s'ingénient. Aucun ouvrage littéraire important ne paraît en France sans que le professeur Jablonowski, député à la Diète et critique influent, ne le signale tout au moins dans la Gazette de Varsovie, s'il n'a pas les moyens d'en faire l'analyse. A Cracovie, le fin lettré qui se cache sous le nom de « Boy » s'est remis à étudier les textes polonais du Moyen Age et de la Renaissance, afin de traduire plus fidèlement, et dans une langue contemporaine, les meilleures poésies de Villon et les plus belles pages de Montaigne.
Avec son Académie et son Université, ses musées et ses bibliothèques, ses expositions d'art moderne et le charme de ses salons, Cracovie reste la capitale intellectuelle de la Pologne. L'ancienne résidence des Jagellons est une des rares villes où la vie d'aujourd'hui n'empêche pas de respirer celle d'autrefois ; entre les objets qu'on voit et les souvenirs qu'on évoque, il n'y a pas désaccord brutal, rnais facile harmonie. Remparts et château, places et rues, églises et palais, tout est vivant, présent, et tout exhale le parfum des siècles disparus. Les réunions mondaines, les conversations semblent offrir même mélange, même accord tranquille entre les idées nouvelles de gens cultivés et curieux, et les formes anciennes, un peu cérémonieuses — nous dirions dans le meilleur sens du mot, un peu provinciales — dont ils ont le bon goût de ne se pas départir...
Il est à Cracovie deux lieux sacrés : l'an-
cienne Université et la colline du Wawel. Une porte basse en ogive, dans une petite rue silencieuse ; on fait quatre pas sous une voûte et l'on débouche dans une cour gothique, exquise et simple. Deux étages d'arcades sobrement ornées, un portique et une galerie; au centre, une fontaine de pierre et de fer forgé, que surmonte la statue en bronze de Copernic. Les salles qui s'ouvrent sur la galerie renferment aujourd'hui la bibliothèque de l'Université. A Fheure où se ferme la bibliothèque, la petite cour reste ouverte et Ton n'y entend plus d'autre bruit que parfois celui d'une corneille, qui après avoir longtemps tournoyé, vient se poser sur le fleuron de pierre d'une arcade ou sur la sphère de Tastronome méditant.
L'enceinte du Wawel renferme Tancien château des rois de Pologne et la cathédrale où ils ont leur sépulture. La dernière fois que j'étais monté sur la colline, c'était au printemps de 1913 : église et château disparaissaient à moitié dans un encombrement de bâtisses déshonorantes, lazarets ou casernes, qu'y avaient instal-
lés les Autrichiens. Je voulais revoir le Wawel purifié, rendu à sa grandeur, comme la Pologne à la liberté. M. Thadée Strjenski s'offrit à m'y conduire ; il est le frère de ce Casimir Stryenski, que Paris a connu et aimé. Architecte de talent et archéologue érudit, il connaît l'histoire de toute les briques de Gracovie. Après avoir visité quelques églises et fait le tour du quartier juif, nous nous dirigeâmes vers le Wawel. Tout en gravissant la rampe qui mène à l'entrée de la citadelle, mon guide me racontait avec bonne humeur, comment aux heures difficiles il avait soutenu la confiance ébranlée de ses compatriotes. « Je n'ai jamais pu comprendre, me disait-il, le désespoir ni le doute ; croiriez-vous qu'aujourd'hui encore, il y a ici des gens pour douter et pour gémir ? — Nous faisons la guerre depuis six ans, — soupirait l'autre jour devant moi un jeune homme. Je lui ai répondu ; « Gomment ? tu fais la guerre, et tu te plains ? et ton grand-père, qui fut chassé de son pays ? et ton père, qui, après avoir vécu cinquante ans en exil, est mort sans avoir jamais vu
VIE TNTELLECTUF'XLE ET UNIVERSITÉS î]03
la Pologne ? Songe à leur sort, et bénis le tien. »
Je ne reconnaissais plus le Wawel. La haute terrasse crénelée qui domine la Vistule, et le long de laquelle on circulait à grand'peine, s'élargit maintenant jusqu'au mur du château. Rasés, les casernes autrichiennes, les lazarets, les magasins et autres baraques sordides ; il ne reste sur la colline que les édifices que les rois de Pologne ont bâtis, et quelques-uns des arbres qu'ils ont plantés. Je veux revoir, dans la cathédrale, les hauts sarcophages de marbre et de porphyre abrités sous leurs baldaquins, la magnifique plaque de bronze où le cardinal Frédéric Jagellon est représenté deux fois, agenouillé devant la Vierge, et étendu, mort ou endormi, dans ses habits pontificaux; la chapelle italienne du roi Sigismond et ce curieux monument de style français dont on ne connaît pas Fauteur.
Mais mon guide m'entraîne vers le corps principal du château, construit au temps de Sigismond P'. Le portique à voûte cintrée qui
y conduit me rappelle, par son ornementation, celui du Palais Farnèse ; on reconnaît la main des architectes que Bona Sforza, duchesse de Bari, amena avec elle à la cour de Pologne. Lorsqu'on arrive au Cortile, on se trouve en pleine Renaissance italienne : noble proportion des deux colonnades superposées, élégance de l'ornement, simplicité harmonieuse du décor. Le long de l'architrave qui sépare les deux ordres, court une frise peinte où sont représentés les fastes de l'ancienne Pologne. M. Stryenski, qui est membre de la commission chargée de diriger les travaux de restauration, m'explique son dessein : « Cette frise, — dit-il, — ne s'étend que sur deux côtés du Cortile ; nous laisserons un intervalle, par respect pour les ancêtres, et nous compléterons le cortège, en groupant les personnages les plus caractéristiques de notre récente histoire. »
Dans un appartement du rez-de-chaussée sont exposés deux projets de restauration, élaborés par le même architecte. Le premier est une reconstitution aussi exacte que possible de l'ancien
Wawel, tel que le révèlent les antiques fondations, les documents écrits et les estampes. Le second est une simplification hardie, mais heureuse : les grands édifices demeurent seuls debout ; le vaste terre-plein qui les sépare est entouré d'un portique bas et devient un Campo- Santo national, où se trouveront réunis les reliques et les symboles de toutes les gloires polonaises. Dans les deux projets, le corps principal du Château abrite un musée, une bibliothèque et des archives ; dans le premier, les écuries et les anciennes cuisines, qui forment des bâtiments séparés, sont transformées en appartements pour le chef de l'Etat et en ateliers pour une école de Beaux-arts, tandis que dans le second, le Campo-Santo reste seul sur la colline, avec le Château et la Cathédrale, Si j'étais membre de la commission, mon suffrage irait à ce second projet, moins respectueux du détail ancien, mais plus conforme à la pensée de ceux qui bâtirent la citadelle et dorment aujourd'hui sous les plaques de bronze ou les dalles de porphyre. N'élevèrent-ils point le Wawel
pour la défense de la Pologne, et pour sa gloire? Gomment remplir leur intention plus fidèlement, qu'en rassemblant, entre leur palais et leur tombe, les restes mortels ou les images de tous ceux qui, pour défendre la Pologne et pour la glorifier, dépensèrent leur génie, répandirent leur sang, ou laissèrent couler de leur âme pleine d'angoisse et d'espoir des vers immortels ou de divines musiques ?
Tandis que je rêvais aux pompes qui se dérouleront demain sur le Wawel pour célébrer la victoire et que j'imaginais, le long de la route montante, la procession des aigles et des bannières, le cortège où les légionnaires bleus de Joseph Haller se mêlent aux cavaliers d'argent, dont les ailes héroïques battent le flanc des montures, mes yeux tombèrent sur l'autre colline, ce mont Kosciusko, que les gens de Gracovie firent de leurs propres mains, toute la population apportant la terre pendant trois ans, afin d'élever au héros le monument grand et simple que méritait sa vertu. Quelle histoire magnifique et quel éloquent symbole ! Ainsi
verrons-nous bientôt, ainsi voyons-nous déjà s'élever entre l'Orient et TOccident, une Pologne forte, prospère et glorieuse, bâtie par Feffort unanime et persévérant de toute la nation.
Rome, août-octobre 1920.