A LA MEMOIRE DE CHARLES GILL
1ère Elégie
Le silence éternel recouvre ton front grave, Et la terre a conquis ce qui la contempla. Je ne veux pas pleurer sur le sommeil des braves, Leur âme sans la chair ne s'arrête pas là.
Car ne meurt pas qui veut même au fond de la
[terre :
Parmi les engloutis il en est d'immortels,
Je sais, tu me comprends dans ton repos austère,
Toi qui penchas ton front sur le Christ des
[autels.
O Christ, toi qui péris sur le bois du calvaire, Image de souffrance et soutien de la mort, Toi qui le secourus à son heure dernière, Ce n'est donc pas en vain que tu montres le port.
Le port des naufragés qu'en vivant l'on ignore; Mais qu'en mourant, peut-être on entrevoit.
[Qui sait ?
Ceux qui partent s'en vont vers la nuit ou
[l'aurore, Sans dire clairement leur chute ou leur succès.
Nous veillons, et tu dors au fond de ton argile, Le sommeil résigné des être engloutis.
Ecrasé dans la tombe, au noir chaume d'asile, Ton grand rêve se perd comme le plus petit.
Je veille, et c'est vers toi que mon âme se penche,
En songeant que la vie est faite pour périr,
Puisqu'elle est brève et morne, et presque sans
[revanche,
Je brave les destins qui me feront mourir.
Maintenant que fais-tu dans l'au-delà des songes, Où l'esprit a le droit, dit-on, de voyager ? T'éloignes-tu toujours des terrestres mensonges ? Dois-je te dire adieu? Puis-je t'interroger ?
Dans cette immensité propice aux "grandes ailes"
Ton âme doit planer vers les "astres de Dieu",
Suivant l'essor de l'aigle "aux puissantes prunelles",
Souviens-toi des amis dans "ton beau pays bleu".
Associant leur nom à ta gloire nouvelle, Cueille l'écho divin d'un verbe grave et doux. Souviens-toi de la vie aux sphères éternelles, Dis l'amitié, dis-la pour toi, dis-la pour nous !
Dans mes yeux attristés ton image demeure. Parfois j'entends ta voix, je crois te voir venir.... Je ne veux pas pleurer, et sottement je pleure Sur l'amitié brisée et sur ton souvenir.
Si nous interrogeons l'obscur secret des tombes, Nous y trouvons, hélas ! la poussière et l'oubli. Elevons donc la vue au beau couchant qui tombe, Mêlons l'azur du ciel au coeur enseveli.
Et, là-haut, c'est ainsi qu'il faut être poète; La vie ici pour toi n'avait qu'un faux côté : Escaladant la gloire aux divines planètes, Elève-toi vers Dieu pendant l'éternité.
Eternité, voilà le mot des grandes âmes, Voilà le mot vainqueur de l'ombre et du destin, Qui sonne dans la voix et qui nourrit la flamme Des coeurs pleins d'espérance aux triomphes
[lointains !
Mais qu'importe, du moins, c'est encor la victoire, Puisque tout ici-bas nous voit en étranger, Grave encor le mépris de nos terrestres gloires, Puisque nos jours enfin sont un bien court
[congé !
A quoi bon nous leurrer par de vaines promesses, Avons-nous des écrits signés de Tau delà ? Si tu portas au coeur le feu de la jeunesse, Qui nous dit que ce feu bientôt ne te brûlât ?
Puisque enfin nous passons comme on peut en ce
[monde
Où tant d'êtres sont lourds et gros de vanité,
Tu te sentais jugé selon leur loi profonde.
Aujourd'hui, tu connais la divine équité.
Et moi je compte aussi sur une loi future, Car je fus, comme toi, solitaire et passant ! Avec toi je lirai la divine écriture En laquelle j'ai foi, je le crois, je le sens.
Chassons les trompe-l'oeil, et dévoilons le rêve : Ne pourrons-nous, ensemble, au champ d'azur
[errer ?
Aimer les blés de Dieu, ses chemins et ses grèves ? Causer avec Jésus, mais sans l'accaparer ?
"La Patrie", 18 novembre 1918.
Elégie II
Ah ! que ne reviens-tu pour fêter la victoire ?
Charles Gill, comprends-moi : le Kaiser est
[tombé,
La France s'agrandit et se remplit de gloire.
Notre espoir et nos voix montent au ciel nimbé.
Gouffre, vertigineux du ciel et des étoiles, Entendez les ^accents qui prouvent notre émoi.
Prends tes pinceaux, cher Gill, sur l'azur mets
[tes toiles, Décris notre épopée au pied du roi des rois !
Du temps que tu vivais, songeur et solitaire,. Tu peignais de ta main les astres de là-haut ; Regarde à l'horizon, peins aujourd'hui la terre, Et sois toujours poète, et sois notre héraut.
Je ne te crois pas saint selon la sainte Eglise: Je ne saurai jamais juger ces choses-là; Mais dès que devant Dieu ton âme fut admise, Je crois qu'il te comprit lorsque tu lui parlas.
Et je suppose aussi que tes bonnes réponses L'auront intéressé, quelques instants du moins : Dieu s'intéresse à tout, même au mot qu'on
[prononce, Puisque tout est inscrit dans son livre avec soin.
Il voudra reparler à ton âme qui vibre,
Et ce sera le temps de l'implorer pour nous.
Dis-lui que je suis prêt, puisque la France est
[libre :
"Nuncs demittis servum". Je le prie à genoux.
Merci, Seigneur, d'avoir comblé notre espérance, Et d'avoir secouru la pauvre humanité.
Dis-Lui ça, Gill : "Merci d'avoir sauver la France, Merci, Seigneur, merci pour ta grande bonté !"
Plus de quatre ans, hélas ! ce fut long et terrible. Le kaiser se disait, Seigneur, ton envoyé,
T'appelait son ami, se lisait dans la bible
Trois fois merci, mon Dieu, vous l'avez balayé !
Ah ! réduisez, Seigneur, le flot des hpocrites Qui mêlent leur noirceur au cri de votre nom, Qui mêlent notre sang aux fleurs des sybarites, Qui mêlent votre hostie à leur poudre à canon.
Si Dieu pouvait enfin vider les écuries Diminuer aussi le nombre des pourceaux, — Je n'insulte pas ceux qui fouillent les prairies, Qui fouillent son saint nom, le vendant en morceaux.
Car il en est partout, ils dévorent des perlent, Mangent notre français de France, avec aplomb ; Leurs noms, cher Gill, au bout de ma plume
[déferlent.
Mais je m'abstiens. Plus tard je t'en dirai plus
[long.
En attendant j'inscris mes regrets en silence, Le sacrifice vrai de ne plus te revoir. Je souris à la Paix et pleure à ton absence. Je prépare ma vue à contempler le soir.
Que reste-t-il de l'homme après son agonie, Si ce n'est sa pensée ou le mot de son coeur ? Il nous reste de toi quelques vers de génie, Tes meilleurs sont perdus, mais ton âme est
[vainqueur.
Vainqueur en ton amour de la France éternelle, Cette muse du siècle et ce soleil des temps ; Vainqueur par ton génie auguste aux grands
[coups d'aile, Et vainqueur par la mort, à l'abri des autans.
Sur la tombe où tu dors j'ai contemplé le Hère. Vis à vis ton front mort j'ai pu pencher mon
[front.
J'ai dit ta pièce l'Aigle et ton nom sur la pierre, Mon Dieu, la voix qui meurt, jamais nous l'en-
[tendrons ?
Si nos jours sont comptés, comptez-vous nos
[misères ?
Lorsque le vent du soir s'élève sur les monts, Consolez-vous le songe au long des cimetières ? Seigneur, limitez- vous les nuits que nous dor-
[mons ?
Le repos nous vaut-il ce que vaut notre vie ? Quels sont donc les rayons de l'éternelle nuit ? Est-ce enfin la noirceur ou l'aube qui convie ? Est-ce la joie? est-ce la gloire? est-ce l'ennui ?
Car j'interroge en vain l'au-delà que j'implore. Gill ne reviendra pas répondre à son ami : "Nous n'avons pas assez contemplé les aurores." Mon âme en son émoi ne voit plus qu'à demi.
Mais qu'importe la vie, et la mort, et la tombe, Quand la lutte s'est faite avec sincérité ! Que ton âme s'élève en forme de colombe Vers la cime étoilée, et vers l'éternité.
J'irai prier pour toi, quand les brises légères Rafraîchiront le sol du tertre où sont tes fleurs. Sur l'aile du couchant, ma dernière prière Montera vers le ciel aux trois nobles couleurs.
Elégie III
Je t'écris de nouveau dans l'ombre et le silence, Comme si tu vivais, comme autrefois encor; Avec les mêmes mots, la même persistance. Qu'importe l'inutile et qu'importe la mort !
Je doute que ma lettre à ton âme parvienne, Comme il se peut aussi que tu n'écrives plus. Sans nouvelle lettre, ah !.... Je lirai les anciennes, Avec les jours passés et les soirs révolus.
Je ne suis pas naïf à ce point de te dire Que ton départ subit dérange l'univers : Un poète au tombeau n'apporte que sa lyre, Et le monde, tu sais, n'aime pas l'art des vers.
Mais moi, lorsque je songe à ton si beau poème A moitié disparu, que tu n'as pu finir, Je comprends le regret de ton adieu suprême, Et toute cruauté devant ton souvenir.
Et je rêve en silence aux heures envolées
Où notre espoir grandi conquerrait l'horizon....
Et tu dors pour toujours au champ des mau-
[solées, Et c'est là que s'arrête enfin notre chanson.
Pourquoi nous tourmenter si tout finit sous terre ? Tournons notre regard vers les tombeaux aimés. Au régiment des morts je m'inscrits volontaire, Et je ne inédits plus des rêves abimés.
Mais ne confondons pas le rêve et la poussière. Si la vie est un grain agité par le vent, Elle a pu recueillir un rayon de lumière Et l'emporter au fond de la nuit, très avant.
Oh ! je sais que le mot est traître à la pensée, Et qu'il ne frappe bien qu'à l'oreille des coeurs ; Mais il soutient un peu mon âme inapaisée Et qu'alourdit l'effort dans les grandes douleurs.
Mais toi seul m'entendras dans le sens que
[j'abrège,
Car je m'adresse à toi sur un ton convenu
Voici le vent du soir, plein de flocons de neige,
Et décembre revient, toi tu ne reviens plus.
O silence trop long, ô vaste solitude, Vous effrayez l'écho des voix de l'amitié. Ma parole se meurt, et vers les altitudes Mon regard monte, implore et l'ombre et la pitié.
"Pleurer, prier, gémir sont également lâches" Dit un jour de Vigny, narrant la mort du loup. Eh ! bien, je me tairai, je sais que je rabâche. Je brise l'humble lyre et la mets dans un trou.
D'avance je salue au loin mon creu de terre. Sur le coteau des pins, au village natal. Mon salut fraternel glisse vers ta poussière, Avant de m'engloutir dans le remous fatal.
Que mon dernier adieu dans ton âme se grave, Celui de ton départ avec Henri Bertrand. Sous un soleil brillant, au Monument des Braves, Sur ce sol des grands morts et de Lévis le grand.
S'il est un monument au fond de l'autre vie. S'il est un soleil d'or ressuscitant l'espoir. Attends-moi là, cher Gill, adieu, je t'y convie Après mon agonie et mon suprême soir.
Elégie IV
Le temps a passé vite en le passant ensemble. Voilà bien dix-huit ans que nous nous connaissons
La vie est un roseau qui gémit et qui tremble, Au vent du soir qui tombe où nous nous effaçons.
Le deuil et le malheur rendent l'âme inquiète. Le départ de l'ami terrace les plus fiers. Bien qu'il faille aborder à la mort qui nous guette, Le regard aujourd'hui se tourne vers hier.
Hier c'était pour nous le jour de l'espérance, Et c'est la mort qui vient aujourd'hui t'enlever, Charles Gill, te voilà dans l'éternelle absence Après avoir aimé, lutté, pleuré, rêvé.
Ton départ sans retour consume ma pensée,
Et c'est au souvenir maintenant que je crois. Je suis le vieux chemin et ta trace laissée, Mais triste est la chanson des heures sans ta voix.
Mon tour viendra bientôt puisque le tien arrive. Nautoniers, qui voguions vers les mêmes fanaux ; Voilà déjà ton ancre accrochée à la rive, Ma chaîne se dévide auprès de ton tombeau.
Abordons pour toujours à la rive écumante. "Dans l'affreux tourbillon" descendons les agrès. En faisant nos adieux "au loin dans la tour-
[mente", Jetons au gouffre noir la chanson des regrets.
Tacouérima, c'est toi que la camarde emporte, "Sur les ailes" du temps, aux secrets reconquis. Moi je sonne le glas de l'espérance morte, Et sur ton souvenir, au soir abénakis.
Et c'est toi qui pleuras bien des fois l'heure
[antique, En chantant les héros que dévore l'oubli, Et fiers de méditer les mots de ton cantique, Des coeurs auront compris ton grand rêve
[ennobli.
Ce rêve épris d'espoir, ce rêve presque en cendre, Cueilli dans la tempête et longtemps médité, J'aurai pu l'écouter, et j'ai cru le comprendre, Amoureux comme toi du "Cap Eternité".
A gravir les sommets ton âme était ardente, Chantre du Canada dans ton art si français, Elève de Jérôme, admirateur du Dante, Que ton front se couronne aujourd'hui dans la
[paix !