SUR LE FOND D'OR DES CIEUX
Sur le fond d'or des cieux où des blancheurs
[d'ivoire,
Comme un encens divin, déferlent lentement,
J'ai vu le vieux soleil se coucher dans sa gloire,
J'ai vu l'espoir du monde au bord du firmament.
Les rêveurs et les gueux, les puissants et les
[riches,
A la même heure alors ont un même regard
Vers le septentrion qui nous leurre et nous
[triche,
D'un geste coutumier dans l'inconnu départ.
O chauds rayons divins qui rechauffent les
[âmes,
Eclaires-tu l'écho des rêves disparus ?
Eclaires-tu la mort de ta vivante flamme ?
Eclaires-tu la vie, aux au-delà perdus ?
Montréal, 3 Mai 1911.
Mon cher Doucet,
J'ai vu ta petite Laurette hier dans le magasin du grand'père. Elle avait une fleur rouge dans les cheveux ; ses bras potelés étaient nus jusqu'au coude et elle circulait d'un air très affairé le long des comptoirs. Elle est toujours d'une santé rubiconde et florissante. J'ai eu le plaisir de saluer Madame Doucet, qui est bien portante et gaie. Elle m'a appris que tu es seul dans un bureau. A la bonne heure! Entre autres bonnes choses,
tu es donc sûr d'avoir la paix "Et pax in
terra homini bonae voluntatis !"
J'ai parlé de toi bien souvent ces jours derniers avec toutes sortes de gens. Ta nomination plaît beaucoup. Tu es plus connu, plus populaire, plus aimé que tu ne penses. Il faut entendre les exclamations : — "C'est un poète né". "C'est un écrivain qui dit ce qu'il pense". "Quel bon garçon". "C'est un vrai poète ; il écrit avec
son coeur" etc.... etc Enfin, tout est pour
le mieux.
S'il faut en croire les journaux du matin, Montréal sera avant longtemps dotée d'une rue "Commerce". Oui ! et c'est la vieille rue Sainte-Catherine qu'on se propose de traiter de la sorte. Tu auras le plaisir de tracer les sept lettres fatidiques chaque fois que tu écriras à ta femme. Use de ton influence auprès de Sainte Catherine pour
la faire intervenir dans le débat
Rue Commerce ! ! ! C'est à passer par un autre chemin !
Ton ami,
Charles Gill.
Montréal, jeudi, 11 Mai 1911.
Cher et illustre balladier,
J'ai écrit toute la nuit, jusqu'à la quatrième heure. Alors j'ai écrasé comme une maison moderne. Après deux heures de sommeil, j'étais sur le pont et, à 8 hrs., à l'E. N. J. C. Toi, tu ne te rends au travail qu'à 9y2 hrs. seulement, ô bureaucrate !
Je suis bien disposé à écrire encore cet aprèsmidi, mais j'ai besoin de distraction, car le sujet que je traite m'émeut, et je pleure en écrivant.
Je raconte mes malheurs au vieux Tacouerima et il me retrempe l'âme, et voyant que ses profondes paroles n'ont pas sur ma veulerie de civilisé l'effet qu'elles avaient sur ses guerriers, il ordonne aux deux génies que tu sais, de m'accompagner — et me voilà parti avec ces secourables enfants du mystère. Bon voyage !
La distraction s'amène dans la personne d'un ami d'une force prodigieuse aux échecs, et qui a nom Bertrand, et à qui je viens de téléphoner. Ce soir, par exemple, nous verrons à ce que "le beau canot d'écorce aux formes élégantes" ne sombre pas corps et biens, avec le pauvre diable qu'il emporte peut être (!) à la gloire.
J'ai bien hâte de te revoir et de causer des choses extraordinaires de ces derniers temps. J'espère que tu te plais dans tes nouvelles fonctions, et que tout est pour le mieux dans le meilleur des Parlements possibles, car les joies de nos amis sont un peu, et même beaucoup, nôtres.
A part cela, rien de frappant : l'heure s'enfuit ; le jour succède au jour, comme a dit Alfred dé Musset. Il a plu ce matin. Un chien aboie dans une cour voisine. Un marchand de bananes crie ses produits dans la rue où un quidam passe en
sifflant Vive la Nuit !
Ton ami sincère,
Gill.
Montréal, 10 Juin 1911.
Gillus Douceto amico dat salutem.
Ma collection de cartes Postales s'est enrichi ces jours-ci.
Je t'écris avant de prendre ma tâche quotidienne — je souligne le mot tâche, je devrais bien plutôt le raturer, car ce m'est un réel plaisir de travailler mes vers ces jours-ci. Je me suis tiré d'embarras avec les stances à la Sainte Vierge; mais quel travail elles m'ont coûté ! Ce sera le châtiment d'une trop longue impiété. Je me croyais mieux en forme. Quiconque ne peut traiter facilement n'importe quel sujet ne peut se vanter d'être en forme. Ce n'est pas le rythme, le mot, la phrase qui m'a donné du fil à retordre dans ce travail, mais le fond, arrêté que j'étais à chaque strophe par des scrupules d'homme sincère. J'avais aussi à redouter la froideur en me retenant, et ceci eût été pire que tout dans un poème; puisque c'eût été anti-poétique. J'avais de plus à redouter la fadaise dévotieuse de qui tu sais, n'est-ce pas ? Enfin, le sujet a fini par m'émouvoir et j'ai écrit les six dernières stro-
phes en un clin d'oeil, après avoir tant lutté pour mettre les autres debout. L'émotion ! voilà le secret des beaux vers ! voilà le secret des strophes harmonieuses. Sans elle, pas de pensées profondes et neuves, pas de bercement rythmique !
Par exemple, pour être frappés, il paraît que ces vers sont frappés. Je dis "il paraît" car j'avoue ne pouvoir en juger avant quatre ou cinq semaines. Je les ai lus à trois personnes intelligentes qui en ont été fortement remuées — mais voilà bien des "je", des "me", des "mon" et bien des vantardises ! Parlons d'autre chose, puisque nous ne pouvons être plus modeste en parlant de nos vers.
Et comme les sujets manquent, "arrêtonsnous ici !" (air connu)
Il y avait, l'autre jour, dans "La Patrie" des vers très beaux par Chapman.
C'est intitulé "Au Printemps" ; c'est frais, gracieux, descriptif et vu. Cette pièce a le charme d'une ode d'Horace. Quel dommage qu'elle ne soit un peu plus serrée vers la fin !
Sur ce mot, je finis.
Montréal, 20 Juin 1911.
20 Juin ! jour de sortie à l'Ecole Normale. Depuis deux ou trois ans cette fête ne me réjouit plus autant qu'autrefois et même, cette année, c'est avec quelque regret que j'ai fermé ma porte de classe après avoir serré la main à mon dernier élève. Nom d'une pipe! le temps n'est pas si loin où je cherchais à pénétrer la mentalité des vieux professeurs (comme le vénérable M. Casgrain) que je voyais, quand par un hasard extraordinaire je mettais les pieds à l'Ecole pendant
les vacances que je voyais, dis-je, errer dans
les corridors comme des âmes en peine. Est-ce la force de l'habitude? Ou bien en regrettant cette jeunesse que nous sentons mourir dans notre coeur, finissons-nous par l'aimer chez les autres ? — Je comprends maintenant pourquoi Gérôme, (qui me regarde) malgré ses millions et son grand âge, persistait à se rendre ponctuellement deux fois la semaine à l'Ecole des Beaux- Arts.
Je vais m'ennuyer surtout de mes élèves de troisième. Ils ont fait une année phénoménale.
Moi qui les ai vus, de mes yeux vus, travailler à leur tableaux, j'ai peine à croire qu'ils en sont les auteurs et que tout cela est bien arrivé, et que les belles toiles avec leurs couleurs magiques ne vont pas se dissiper comme des rêves. Ces braves gens se sol ^otisés pour m'ofïrir une boîte de cigares et un paquet de tabac de choix. Cela m'a bien fait plaisir, mais en même temps j'étais confus de les voir alléger ainsi leur maï^
gre bourse Enfui ça prouve toujours bien <-
je ne les ai pas maganés !
J'ai reçu tes deux sonnets ; je les trouve au dessous de ton talent. Je ne les ai pas sous la main en ce moment, mais je t'en reparlerai dans une prochaine éoître. Je me trompe peut être, mais voilà ma pensée franchement exprimée : — Il y a quelque chose de beau dans le sonnet con- ; tre Bigot ; au moins c'est neuf tandis que l'autre est vieux, bien vieux par le sujet et par les idées cent fois revenues sous toutes les formes, bouillies, puis rôties, et servies froides, et rechauffées, et accomodées en fricassée et tout
cela tu oses nous l'offrir sans vin, c'est-à-dire sans génie ! Je me considérerais le dernier des mortels si, ami éprouvé, je tenais un autre langage à un ami éprouvé.
GiïL
ZANADIANA OP^6/<0 Xl l * '
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The Library University of Ottaw Date Due
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39 00 3 00 ^82 0^9 3b PS 6481 . R 4 9 E 6 PREVOSTi PPU ÉPREUVE*
CA PS è481 •R49E6 1900 C02 PREVOST, ACC# 1275955