I. KPUISIl
fini bientôt? Parle! moi aussi, je veux que tu parles, bon Dieu !
Et comme il avait vraiment une singulière figure de supplicié en son silence convulsé, elle le secoua et plaisanta. Ah! monsieur a dévoré sa langue ! monsieur fait le muet à cette heure ! Et elle le secouait toujours.
Le muet ! muet ! est-ce qu'il serait donc muet ■! oh ! crier : oh ! extraire de sa poitrine ce mot qui rétouffait ! Est-ce qu'il ne pourrait donc plus jamais } Jamais ! Rester ainsi dans la vie ! Etre et ne pas se mouvoir, être et ne pas parler ! avoir jusqu'à la mort toute cette charge sur la langue ! Et juste en cet instant il eut Fesprit clair et il se sentit perdu : un roulement épais, plaintif, lugubre, sortit de lui.
— Achève donc, hurla la bonne, dis, dis !
Et, en furie, elle se précipita, et avec les dix doigts elle tenta de lui desserrer la bouche et elle lui laboura la figure de ses ongles sales.
Alors, dans une suprême révolte, il eut un courage et surhumainem.ent il voulut, avec l'air de
montrer cette nieurtrissure et sa douleur à quelqu'un d'invisible dont il invoquait le témoignage. Un son cassé s'échappa : puis, épouvantable, la face marbrée, le nez disloqué, il eut un bégayement sourd. Jea... Jea... secours... ours!
Et cet « ours » s'enflait, se traînait dans la chambre, pleuré, chanté, crié. -
Les deux femmes se sauvèrent. «
Elles avaient l'instinctif effroi du médecin : cela leur impressionnait le corps d'introduire un médecin dans leur vie. Pourtant il fallait prendre un parti, se résigner. Le docteur conduit près du lit par Thérèse, qui ne tarissait point sur sa grasse santé, dit seulement : je n'y peux rien, attendez ! Quoi, pas même une ordonnance? il avait donc son compte! il allait rester là, dans ses affaires, dans les choses qu'elle avait gagnées, la chasser de chez elle, de ses draps ?
Aussitôt, avec le sentiment d'être en proie à une saisie, elle déménagea, sauva tout ce que la chambre contenait de précieux: puis les meubles aussi disparurent, et pendant qu'elle en gorgeait le sa-
Ion, dans une rage croissante, elle se voyait à l'index et ruinée.
Avoir un homme malade chez soi ! qui croirait la vérité? que penserait d'elle la maison, où on la respectait: la rue, où on la savait sûre? Et elle s'était encore montrée bonne fille, et elle l'avait défendu. Ah! mais il verrait, elle lui apprendrait à faire le mort chez les femmes!
Maintenant, au milieu de la chambre nue, dans la clarté violente des rideaux décrochés, le lit s'avançait immense. Alors elle l'examina en détail pour voir s'il n'était pas déjà endommagé, terni seulement, son lit qu'une de ces canailles d'hommes lui volait! Elle s'accroupit et le frotta du coin relevé de son peignoir, depuis les roulettes jusqu'aux urnes en palissandre des colonnes: elle fit briller le bois sous sa main et bruire le sommier sous son poids, les oreilles bouchées à la plainte inarticulée qu'elle arrachait ainsi au néant de l'homme qui était là.
Puis, sur lui, elle ferma les volets, ferma la porte et l'abandonna.
Le soir elle songeait à demeurer, à veiller sur son bien, dégoûtée. ^lais, dans le téte-à-tete du dîner, la bonne l'entreprit et lui donna du cœur à l'ouvrage. Il fallait se montrer plus que d'habitude et faire payer à d'autres cette journée. D'ailleurs,pourquoi désespérer? Il était impossible que cet homme n'eut pas quelqu'un pour le réclamer. Elle devait réfléchir, s'informer. Et il y aurait peut-être encore profit.
Alors Thérèse se souvint du portefeuille ouvert la veille, de ce qu'elle avait lu tandis que l'homme se couchait. Elle alla le prendre et le fouilla, les coudes sur la table. La dernière lettre de Jeanne était là dans son enveloppe : elle l'étudia péniblement, puis tout d'un coup se levant dans une hâte de trouver l'encrier, elle s'écria: Ça y est, au petit bonheur! Et en gros caractères, d'une encre coupée d'eau et bourbeuse, elle écrivit à M"'^ Duperret, Sannay, d'avoir à venir prendre, rue Condorcet, 23, quelqu'un de très malade qui la demandait.
Elle-même, en descendant vers le boulevard,
jeta sa lettre et l'attente d'un événement lui rendit la faim du souper. Cette nuit-là, cernée par des étudiants, elle accepta de traverser les ponts.
Vers dix heures, la bonne entra chez Henri Duperret, abîmé dans la pose où on l'avait laissé. Elle le fît manger, lui pressa l'eau d'une éponge sur la figure, l'aida parce qu'il fallait préserver le matelas, le colla contre des oreillers sans taie, éteignit la bougie et fila. Il était de nouveau seul, seul pour une longue nuit de cimetière.
Mais, le lendemain, elles furent meilleures : l'espoir d'être délivrées les faisait clémentes.
Thérèse retrouva des accès de bonne fille; l'autre lui permettait de vagir en paix; même quand elle était de bonne humeur, elle venait à son chevet, rire de lui, pour l'égayer.
Puisqu'on allait la débarrasser, il ne fallait pas que l'homme succombât. L'idée aussi que quelqu'un de sérieux allait pénétrer chez elle inspirait Thérèse charitablement; elle prétendait qu'on s'aperçût qu'elle avait tout de même une chambre
bien située, de Tordre, du linge. Elle remit les petits rideaux, retapa le lit par endroits, et affubla l'homme d'une vieille chemise à elle, une des débuts, à dentelle de fil. . .
Dans la salie à manger pleine d'odeurs douces, Thérèse finissait son déjeuner au milieu des plats non desservis, quand, un matin, le père Gâche cogna. « Ah! voici du neuf, dit la bonne, je le sens, attention ! »
Et tandis qu'elle courait à l'antichambre, Thérèse se précipita à la fenêtre.
Une voiture de gare stationnait, à galerie, avec sa chaîne de fer qui, sur la plate-forme bosselée, rampait. La portière n'était pas encore repoussée. Sur le seuil de la maison pourtant personne. Lorsqu'elle revint, le père Gâche, assis, lui tendait un papier :
— C'est une dame, fît-il, qui attend en bas; elle a griffonné ceci pour vous.
Et Thérèse lut ces simples mots : M""® Duperret veut monter.
— Enfin ! s'écria-t-elle, c'est bouclé ! A son aise ! Ce n'est pas moi qui la gênerai. Et, avec un instinct tenace de pudeur, mêlé à l'horreur d'être trop émotionnée, elle s'engouffra chez une voisine.
Quand Jeanne Duperret parut au milieu de l'escalier, quand la bonne qui voulait voir vit cette douce figure torturée, cette femme silencieuse et blanche qui montait comme vers un calvaire, à son tour elle s'enfuit, montrant la porte ouverte.
C'était donc là! C'est là qu'il fallait aller le chercher! Ah! quelle douleur lui était encore réservée! Après le trouble de ne pas savoir ce qu'il était devenu, l'effroi à présent de le savoir trop! Elle avait beau conserver intactes toutes ses forces vives d'abnégation et d'innocence, un découragement l'envahissait, une honte d'être condamnée à cela! Ni mari, ni enfant, rien! La grand'ville qu'elle venait de traverser, très vite, en se défendant de la regarder, avec une indignation contre elle, avait soufflé le germe de ses pourritures jus-
qu'au fond d'un village perdu et lui avait tout pris!
Jamais, comme en cet instant, ne lui était entré dans rame ce dénuement. Et il ne s'agissait plus de se résigner seulement : l'heure sonnait aussi d'être brave.
Harassée, seule, perdue en la ville terrible, elle pénétra dans cet appartement qu'on lui livrait.
Osant à peine poser le pied, se défendant de frôler les murs, d'effleurer un des objets de cette maison, elle glissait d'une pièce à l'autre; et, à chaque pas vers l'inéluctable découverte, l'étau oij était son cœur se serrait davantage.
Mais quand, d'un coup, lui apparut cette chambre d'ambulance, ce lit, ce spectre; quand elle vit l'horreur du sinistre et son ironie, ce pauvre être qui ressemblait maintenant, dans la fin de la -|| vie, à son petit qui la commençait, inerte, ratatiné sous la dérision de cette chemise de fille, et de ces jupons entassés, si près de l'abjection et si près du chaos, et qui lui souriait pourtant, dans le halè-
tement d'une surprise effroyable, d'un besoin de charité et de pardon, elle n'eut plus une pensée, elle n'eut pas une parole, s'abattit sur lui et le couvrit du ruissellement de ses larmes pures!
Alors, sous ces larmes, il se mit à pousser des cris de chien ému. Et, de joie, il tirait sur ce cou dont il sentait les battements, et follement il frappait de sa tête branlante ces bras sauveurs qui l'étreignaient.
— Oui, oui, s'écria Jeanne, tu m'as reconnue! Est-ce qu'on peut ne pas reconnaître ceux qui vous donnent leur vie? Viens, pauvre homme! Je te garderai, je t'aimerai. Viens dans ta maison ! je t'emmène, je t'emporte!
Et déjà, découvrant la fournaise de ce lit, elle l'avait soulevé d'une main, l'autre sur ses yeux pour qu'il ne vît rien de lui...
Sur la route de Saint-André à Sannay, capote baissée, la voiture, au soleil, allait lentement. Un
gamin marchait à côté du cheval, et le tenait par la bride, le réglant sur son pas amorti dans la poussière.
— Nous approchons! fît Jeanne, regarde! déjà ici c'est à nous^ ce champ si joli, avec la ferme. Allons! Souris-moi! Cela n'est donc pas bon de retrouver son pays? Ne sois pas triste, je ne veux pas que tu sois triste!
Et elle arrangeait l'amas des coussins où il s'était creusé son trou, et elle rebordait la couverture où il -se tassait, ses doigts renversés sur les genoux.
Un long regard iîxe la remercia, qui la fît encore s'oublier davantage.
Elle, pourtant aussi, dans l'air vigoureux, elle était pâle ; sur sa fîgure vivait l'œuvre de la veille, l'angoisse de cette nuit.
Il avait fallu deux hommes pour descendre ce corps empaqueté! En bas, la douleur d'être le spectacle des badauds attroupés; plus loin, dans le brouhaha de la gare, celle de ne rencontrer que l'égoïsme. Puis cette station sur le quai, au mi-
lieu des sifflets qui le faisaient gémir, des camions qui la bousculaient: puis ce labeur de le hisser, de l'installer, de le consoler encore ! puis enfin cette garde pleine de pensées, ininterrompue à travers les espaces dévorés, dans le wagon ténébreux et grondant !
Mais maintenant tout était consommé. Le clocher de Sannay pointait; elle rentrait dans Todeur de chez elle...
Et alors toutes ces choses qui avaient eu la gaieté de son enfance, l'espoir de sa jeunesse, .virent ce qu'elle rapportait là, ce que lui avait valu le monde, et aussi la vaillance de sa douceur. A présent, son nom était Jea! Jea! il l'avait appelée ainsi tout le long de cette nuit, tandis qu'elle le veillait, les jambes pliées sur le roulement des roues : et ce nom que la paralysie lui donnait comme aurait pu le lui donner l'amour, elle savait le trouver presque tendre.
Sa vie, jusqu'à la tombe, c'était l'immolation aux siens horrible, et elle se la faisait grande, belle encore, dans la vigueur qu'elle avait prise
à cette nature, dans la mansuétude qui montait de son cœur.
On arrivait. La voiture défila devant les maisons basses.
Sur la place, il y avait un rassemblement d'hommes qui s'esclaffaient en cercle.
Quand ils entendirent la voiture, ils se retournèrent et coururent l'entourer.
Alors, sans pouvoir crier, sans pouvoir pleurer, tout à Henri Duperret qui voulait parler à ces gens, Jeanne, au milieu de cette place, aperçut son petit cagneusement assis sur une pierre...
A l'étouffer, entre ses cuisses, il serrait une oie énorme, et, tandis que la bete se débattait, raidissant vers lui son haut col blanc, il lui arrachait les plumes avec délices et avec fureur, silencieusement.
Maintenant, Henri Duperret est près de la fenêtre, en bas, dans un fauteuil, contre un oreiller dont l'éclatant carré se dessine largement.
Il est éliminé, achevé : et lui-même se félicite d'avoir reçu le coup de grâce, d'être pour jamais soustrait à l'illusion; au moins, plus rien ne le harcèle; l'espoir que lui donnait la poussée d'une convulsion à l'autre ne se joue plus de lui!
Chaque jour, à la même heure, on le porte à la même place.
Sous ses yeux, la vie lente et régulière de la maison se déroule. Et il en est le chef immobile. Jeanne lui rend cet hommage de ne rien décider sansqu'ilaitapprouvéd'un signe, elle ne veut point
qu'il cesse de compter^ qu'il soit là rangé comme un meuble; plus elle fait pour lui, plus il doit rester le maître consulté et obéi. Elle l'impose au respect-, elle le revêt de toute une apparence de vie.
Et, ainsi sauvé de la risée du village, il retient, pour son enfant, pour elle-même, quelque chose encore de la grandeur de l'homme.
Elle a retrouvé, afin de le distraire, les vieux airs oubliés. Mais sa musique est joyeuse*, elle redoute qu'il songe, ou que seulement il la puisse croire songeuse: et c'est pourquoi dans la chambre close, le soir, plus d'une fois, la mère Fleury a murmuré sa prière de vieille, le petit Paul s'est frappé le front, fou de le sentir désert, et Jeanne a bu des larmes, au rythme léger d'une valse de jeune fille...
Et Henri Duperret doucement respire. La première angoisse est loin : sa stupeur s'efface, son souvenir s'émousse, il lui semble seulement qu'il vient d'échapper à un coup de mort, ou d'entrer dans l'heure de la sagesse.
Son passé peu à peu tout du long se voile et finit par le désintéresser comme s'il appartenait à quelqu'un d'autre.
Profondément^ dans son étendue, il a sondé l'existence nouvelle qui s'engage pour lui, et il n'a garde de la dédaigner.
Elle cache dans ses replis lourds de supplices des voluptés encore ; à qui entend l'accepter et l'organiser, elle réserve des jouissance hors du ■commun , le bonheur qui surgit des petites choses, et celui aussi d'être tant choyé sans s'excuser, tant pleuré sans rien donner.
A présent, on sait; plus de contrainte, plus de lutte. Il est ce qu'il est et c'est ainsi : qu'on s'arrange, il est délivré de l'échéance suspendue sur lui. Ils ont eu raison, il a fallu régler : mais il vit, il peut vivre et il la vivra avec reconnaissance sa morne vie !
Le temps coule. Lui, il est tranquille, il est heureux, il profite de la douleur de tous, dans l'accoutumance molle de cette vie faite avec la pensée et avec le cœur des autres.
Seule une inquiétude vient le rechercher dans l'implacable repos où il s'établit et s'arrondit: celle de le voir rompu un matin. Le moindre mieux est une aubaine, à présent il jouit du plus fugitif. . .
Parfois, tout d'un coup, du fond de ce fauteuil, il se redresse, devant les femmes inclinées sur l'ouvrage- il se montre pour les avertir de ne point penser qu'elles adoucissent de derniers moments, il les surveille.
Parfois aussi, dans le silence, la langue pour un mioment déliée, soudain il laisse choir un mot, un ordre saccadé, et il sourit de leurs tressaillements à cette parole sortie de la tombe.
Puis il reprend sa pose, paresseusement pelotonné dans le bien-être de son mal.
Mais, avec les mois qui s'envolent, disparaît l'uni de cette paix animale où il était soumis et facile. Par instants, de ses yeux rapetisses, part l'éclair d'une exigence, le trait d'un reproche.
Il faut être près de lui sans trêve, à lui indissolublement.
Où va-t-elle, cette femme? — C'est la sienne, qu'elle reste là. Pourquoi n'est-elle pas exténuée, pourquoi n'est-elle pas plus pâle encore ? Elle ne Taime donc point, elle ne fait donc pas tout ce qu'elle pourrait? Et cette vieille, à quoi penset-elle, cette vieille dans son coin, au lieu d'empêcher le petit de rôder autour de lui et de l'épier ainsi. Ce petit! Est-ce qu'on ne devrait pas, pour lui être agréable, le contraindre à cacher sa laideur, à sourire comme les autres enfants!
Un jour, par rancune, il refuse toute nourriture -, ou bien il défend qu'on le descende au jardin, pour priver tout le monde de soleil et de fleurs, ou bien, sur ces coupures de papier où il note ce qu'il ne peut dire, il écrit à Jeanne qu'il n'est pas dupe, qu'il voit bien qu'elle voudrait être débarrassée de lui; et, d'une main plus ferme, nette comme une menace, en travers de la page, il ajoute : Mais j'en ai encore pour longtemps!
Longtemps, elle le sait! Elle est prévenue que des années s'écouleront avant que la terre ne veuille de ce corps. Il demeurera là, inerte et
barrant tout : fini . et pourtant lamentable sans lin !
Et pour elle toute la vie est dans cette maison où la mort a frappé, la mort qui, cette fois, n'a pas été bonne, puisqu'elle n'a délivré, après les avoir marqués, ni le père ni l'enfant.
Cette maison, elle avait connu sa belle confiance, sa générosité, son rêve : elle n'est plus aujourd'hui qu'un cloître de douleurs, mais où comme toujours elle passe vigilante et sereine.
Paul Duperret venait d'entrer dans ses quinze ans, et déjà, derrière lui, il avait les amertumes de toute une carrière.
La cruauté grossière d'un village s'était satisfaite sur le pauvre magot sans défense: les petits paysans, jaillis joufflus et tout droits du ventre, n'avaient pas épargné cette faiblesse, cette difformité où ils voyaient une faute sans comprendre...
Et sur l'innocent tous s'étaient rués comme pour venger la nature qui les avait pétris.
Puis, avec l'infériorité que tous ils pouvaient toucher, celle qu'il enfouissait dans le secret de son être: après les souffrances étalées, les indéniables, les autres plus terribles qu'il murait en lui...
Le martyr de l'esprit qui s'éveille sans gaieté, de l'intelligence qui brille sans flamme-, la bataille contre un cercle de fer qui vous broie, — contre une tristesse qui vous isole; vouloir savoir, vouloir jouer, être de l'école qui apprend et de l'école qui s'éparpille sur les chemins, et, enfant, ne rien pouvoir. Lire dans les yeux un étonnement quand on réussit, une ironie quand on succombe ! Ne pas avoir un être plus fort qui vous caresse, ne pas se suspendre au bras d'un papa bien à soi, qu'on aime parce qu'il vous soulève, un de ceux qu'ont les autres; se blottir dans les jupes d'une mère qui vous protège, vous aime, mais vous couvre de baisers désolés, au lieu d'aller sur la route faire claquer des fouets et à l'abreuvoir sur la croupe des chevaux ! Et, dans cette impuissance, ce dégoût de soi-même, être mieux vêtu, — avec dessous, quelque chose que vite elle cache, la mère, en l'habillant, être plus distingué encore de ses voisins qui s'amusent en loques! Retrouver son petit lit et réfléchir! Réfléchir et ne pas s'élancer; violemment sentir qu'on est et ne pas
être. Avoir ensemble l'ambition et le néant de tout! Non, personne ne soupçonnait cela! Cette torture d'enfant, c'était son bien, il la refoulait au plus intime de lui.
L'idée qu'il n'était point semblable aux petits qui l'entouraient, quand elle ne l'annihilait point, l'excitait à d'audacieuses entreprises.
Alors il n'avait plus la mémoire de rien et il partait comme en guerre contre les hommes et contre les choses, cruel avec recueillement et avec raffinement, fier du sang des bètes répandu, qui coulait si chaud, si vivant, et souvent une comparaison l'obsédait quand il ne sentait dans ses veines qu'un courant mort!
Pourquoi? Mais ce pourquoi n'était pas celui des petits qu'on fait taire. Pourquoi .'* pourquoi? Et cette interrogation , qu'il jetait aux nuits comme au soleil, le remuait à lui retourner la peau. Et, instinctivement, quand il voyait l'autre, la mère si douce, si tendre, si triste, il se disait que, cette mère-là, c'était le pardon et c'était l'amour!
Dans une précoce vue, il comprenait que rien
de méchant ni de mauvais ne pouvait venir de là. Et alors il se traînait tout petit devant sa porte et il en baisait le bois.
— Oui, il m'aime, mon fils, tu m'aimes moi, s"écriait Jeanne, tout d'un coup, souvent, à propos de rien. Elle seule devinait. Et quand il l'avait ainsi, sa mère, éperdue et pourtant souriante, tout était bien.
Elle l'aidait, sans avoir accusé personne, à supporter le fardeau d'une pareille enfance.
— Tu n'as pas de vilaines pensées, lui demanda-t-elle un jour, mon fils, mon Paul!
— Je n'aime que toi.
— Si tu m'aimes, je veux que tu sois un petit enfant bien gentil pour tout le monde.
Et comme elle attendait sa réponse, le doigt levé, hésitant d'abord, il avait répondu non et s"en était allé.
Et depuis, jamais plus entre ces deux victimes, qu'effrayait leur pensée, il n'avait été question de rien.
Mais, un matin, Jeanne vit son fils qui riait, et
tout le jour cette gaieté dura. Il avait sur lui comme une lumière, et la triste chambre d'Henri Duperret elle-même en rayonnait. C'était une soudaine vie intérieure qui se révélait et dont la chaleur le métamorphosait. Ses cheveux roux flambaient, son œil gris étincelait dans le ravissement d*une contemplation mystérieuse: il semblait aux ordres d'une voix qui parlait en lui, à l'affût d'une volupté qui voulait sourdre.
Parfois, il disparaissait brusquement et à son retour il mettait sur son cœur bouleversé et délirant la main de sa mère et tandis qu'elle prenait peur, il murmurait, les paupières basses : — Ne t'inquiète pas, c'est bon.
Sur cette misère venait de s'abattre l'amour.
L'amour avait creusé son sillon dans cette argile aussi, et la soulevait puissamment en y déposant la vie.
Quel éclatement en ce pauvre être! Quelle divine surprise de se sentir tout d'un coup, soi bafoué, soi sauvage, jeté à quelqu'un qui passe, qui ne vous connaît point et qui vous accueille !
N'avoir pas eu un frisson, pas une espérance, et découvrir que sa chair pesante palpite et rêver à quelque chose de très doux. Sourire à une belle image qui est obstinément là, devant soi, et qui vous semble sortie du cœur, quand on n'a souri à personne ; penser à quelqu'un, longtemps, toujours, délicieusement et sans crainte quand une pensée vous faisait mal!
Il songeait à cela, le petit Duperret, et ce raisonnement, ces sensations, qu'il démêlait laborieusement, pièce par pièce, l'emplissaient d'un orgueil d'enfant et aussi d'une fièvre d'homme.
Fait de bouleversements, il devait devancer aussi celui-là. Son sang âcrement soufflait la passion. L'hérédité qui le tuait lui procurait en même temps cette impulsion. Elle avait produit cette ruine d'enfant et sous cette ruine encore se retrouvait, couvait la dévorante flamme qui avait déjà consumé tout.
Il aima avec frénésie, il aima avec cette idée fixe qu'il fallait se hâter, profiter vite de cette jouissance qui lui arrivait.
Et alors, dans Tàme de ce petit, après Textase naïve, après la tendresse vierge des premières heures, se précipita le désir jaloux, forcené et irresponsable. Sans savoir, il connut la souillure des nuits, en un réveil brusque où il jetait aux murs le nom de celle qui était si loin, si loin !
A elle, il se livra entier, lui faisant offrande de cette volonté qu'elle avait créée en lui, de cette force confuse qu'il lui devait et de ce plaisir.
Grâce à elle, il cessait d'être, lui un enfant, triste et douloureux comme ce vieil homme qui était là et qu'on lui commandait d'aimer-, elle lui avait révélé que toutes les femmes n'ont pas de ces grosses larmes qui vous mouillent froid et vous poussent à pleurer, d'un coup, sans qu'on veuille; il lui semblait aussi qu'elle l'avait fait grandir et embellir et que maintenant on ne se moquait plus autant de lui tout le long des maisons. Elle était sa protectrice, sa libératrice, elle serait plus encore, il le fallait, ses insomnies le lui criaient, — non, jamais, jamais il ne se la lais-
serait ôter, et il mourrait, tout à fait, il le sentait bien, de ne plus la voir !
Un jour, sur la route, passait. M""^ Labat, dans un panier blanc qu'elle menait rondement, le poignet haut, aux grelots de deux poneys.
L'enfant était près d'un tas de pierres, et, avec obstination, il étudiait le geste dur du casseur.
Au bruit des chevaux, il se retourna et son regard se concentra sur celle qui venait au milieu d'un soulèvement poudreux, avec, sur son chapeau de paille à larges bords, des coquelicots énormes qui luisaient, ses cheveux bruns dressés en cette vitesse, excitant encore les bêtes d'un appel criard, l'air gai, conquérant et riche en sa robe rouge.
Alors, soudain, dans ce premier regard hardi qu'il osait, sans savoir pourquoi, il sentit que tout son sang tourbillonnait et qu'une grande fatigue lui coulait aux jarrets.
Mais, de ses yeux démesurément ouverts, ébloui, il fixait opiniâtrement cette voiture qui roulait toujours, ce nuage qui voletait là-bas à la
surface du chemin, le clou rouge des coquelicots qui s'enfonçait dans l'horizon.
Il lui sembla qu'il venait de posséder quelque chose et de le perdre aussitôt-, et, debout sur la chaussée, les mains au dos, maintenant il interrogeait tout ce paysage vide, comme pour lui demander de lui restituer cette vision.
Quand, vers le soir, Gabrielle repassa, elle aperçut l'enfant à la môme place, et, comme il Tavait vue venir de loin, il était allé couper une branche d'arbre qu'il inclinait devant elle, la figure à présent radieuse.
Le lendemain, il était encore là, tapis d'aguets ; lorsqu'il entendit la voiture, il se montra et vers elle tendit les bras: mais la voiture filait toujours; alors il prit son élan et courut derrière, front nu, sous le soleil, violemment, plein de raucité, avec des heurts contre Tosier; haletant, plaintif, il allait se laisser tomber sous les roues, quand Gabrielle arrêta court les chevaux, se tourna et lui dit tranquillement :
— Qui es-tu déjà?
— Le périt Duperret.
— Ah ! oui, je te reconnais ; tiens, le petit Duperret, et pourquoi suis-tu ma voiture?
— Je ne sais pas.
— Ah! tu es drôle, tout drôle!
— Non!... non, implora l'enfant, ne dites pas... non, pas vous !
Et elle le recueillit, et elle l'installa sur les coussins, à côté d'elle.
Il fit toute cette promenade, la tête sous son aisselle moite, silencieux, dans un bonheur d'être contre la belle dame qui lui parlait parfois en conduisant.
— Demain.^ dit-il quand ils rentrèrent.
— Non.
— Oh ! si, un peu seulement.
Et elle lui permit de la prendre chez elle-, cela l'amusait de jouer aux mères, elle en qui la maternité n'avait pu jamais s'achever.
Elle gardait des solitudes de sa jeunesse une allure vieillotte de femme que les soins seuls auraient sauvée. Le coucher réglé avec un homme.
les satisfactions normales du mariage l'avaient pondérée, et maintenant, au plus vaillant de l'âge, elle paraissait presque grasse, ainsi abîmée dans la routine de tout. La présence constante de son mari l'avait enrayée, et aussi le respect craintif que lui inspirait sa virilité chaste.
Lentement , elle était arrivée à ne plus penser à rien, lassée d'elle-même, intimidée et désillusionnée à la fois par Tamour de Laurent Labat, dans cette existence occupée qu'il lui arrangeait, l'emmenant à Paris pour les affaires, l'associant à ses projets, plein de prévenances simples et de solides bontés.
Ce qui remplaçait tout, c'était l'orgueil qu'elle prenait de lui, parce qu'on le trouvait beau, parce qu'on l'enviait et parce qu'elle l'avait fait, celui d'être la plus heureuse du village, et considérable très loin encore autour, sans rendre service à personne, d'être tellement à l'abri dans la vie, et à ce point tranquille, honnête femme !
L'enfant attendait à l'écart ; devant la maison, Laurent Labat surveillait les chevaux qu'on atte-
lait, avec des œillades tendres pour ce panier qu'il avait réservé comme surprise à Gabrielle pour après l'inventaire.
Quand tout fut brillant ainsi que la veille, il alla la chercher, l'assit et lui planta le fouet en main. Puis, comme elle ne partait point :
— Hé! s'écria-t-il, vous autres, qu'avez-vous donc oublié?
— Rien, rien, dit Gabrielle, j'ai un voyageur! Alors elle découvrit l'enfant, l'appela d'un
signe et le hissa...
— Ah ! murmura Laurent, quel compagnon de route!
— Laisse-le, fît Gabrielle, c'est un pauvre petit.
Déjà Sannay disparaissait et elle ne s'était pas encore inquiétée de lui ; il avait repris son attitude, ramassé contre elle instinctivement, et, malgré rétouffement qui pesait, elle n'osait pas le déranger, étonnée de cette affection singulière qui lui arrivait, Tamour-propre ému et charmé.
— Mais, voyons, lui demanda-t-elle tout d'un
LEPUISE 279
coup, tLi n'as donc personne à aimer que tu viens ainsi à moi? Et ta maman ? Et ton père ?
— Oui, ma maman ! oh oui ! oui ! . . Elle me pleure dessus.
Et il se tut.
Alors Gabrielle s'appesantit sur ce hasard de la vie qui la faisait la gardienne et la providence du fils d'Henri Duperret.
De quel fils ! Elle mit les chevaux au pas pour l'examiner ; elle le toucha, elle le caressa d'une tape qui glissa longuement sur son visage. Qu'avait-elle à cette heure? Quelle pitié grondait en elle? Le fils d'Henri Duperret! C'est cela qui était résulté de cet homme qu'elle avait tant désiré, de ce plaisir par lui qu'elle avait si ardemment voulu pour elle et qu'une autre avait eu ! Pour ne pas songer, ne plus sentir la briàlure de ce souvenir de jeune fille, elle pressa les bêtes et les lança au galop sur la côte qui se dressait dans la forêt.
— Je suis lasse, dit-elle tout d'un coup ; descendons-là, veux-tu ?
28o l'épuisé
Et ils s'assirent sous une profonde hêtraie, les chevaux broutant, guides lâches, avec un cliquetis de mors dans les feuilles et les herbes.
Sur ses genoux, elle mit la tête de l'enfant, puis elle le coucha tout en travers et le berça avec un mouvement lent qui l'impressionnait, un murmure pour faire dodo qu'elle improvisait et où elle rêvait.
Mais l'enfant ne s'endormait point et dans le sourire qui lui écartait les lèvres, volant sur tout son visage sans se fixer jamais, peu à peu il se transfigurait.
— Tiens, tu es un ange^ lui dit-elle avec emportement, après l'avoir longtemps observé, un ange de devenir beau comme cela sur moi !
Et elle le baisa, éprise de sa misère, et comme folle de le rendre reconnaissant, de se l'attacher pour jamais.
Des heures s'écoulèrent ainsi, dans le silence bourdonnant de la forêt, et l'enfant n'avait plus bougé, tandis qu'elle veillait sur lui, le cœur tourmenté de bonté.
Le soir, ainsi que d'habitude, elle était bien en face de Laurent qui lui contait abondamment sa journée, mais sous le toit d'un autre errait son esprit.
Elle avait accompagné l'enfant jusque chez lui, avec des éloges d'amie qui veut revenir, elle l'avait rendu à Jeanne, toute surprise de ces complaisances et maintenant, en elle, un vide étrange se creusait et avec impatience elle attendait le soleil du lendemain comme pour reprendre une tâche, un bonheur coupé.
De ce jour, elle appartint à cet enfant, délicieusement surprise de cet émoi de mère, de grande amie, qui lui venait ainsi sur le tard.
Partout elle l'emmenait avec elle, et dans Sannay elle le montrait, accroché des deux mains à son bras, et ils marchaient avec paresse, lui les yeux vers elle, elle réglant son pas sur le sien incertain, heureuse d'être vue du village entier, ainsi préférée et si douce.
A peine rentré, il se sauvait follement, et Jeanne
était impuissante à la retenir, inquiète, jalouse ;
mais, quand il lui décrivait ses bellespromenades, elle lui pardonnait et le récompensait encore pour son enthousiasme, son émotion, et pour cette couleur aussi qui l'empourprait.
— Ah! je le garde aujourd'hui, il va t'aimer plus que moi, dit-elle à Gabrielle un après-midi qu'elle venait le chercher. Et Gabrielle sut l'emporter quand même avec un regard victorieux sur cette mère prisonnière d'autres devoirs encore qu'elle supplantait, puis sur toute cette maison où Henri Duperret finissait, tandis qu'elle restait là, pleine d'apparence et honorée...
Et alors dans la caresse que l'enfant reçut d'elle passa comme la fièvre d'une évocation, d'un frisson retrouvé dans le fond du passé.
Il allait aussi chez elle , pénétrait dans sa vie, bruyant et parleur. Laurent admirait sa femme en ce dévouement qui était devenu jjj indispensable à son repos. Elle gardait l'enfant dans sa chambre, s'ingéniait à l'amuser et à le ravir, se faisant belle pour lui, avec des attendrissements et avec des curiosités.
Et elle ne se lassait point de le voir s'épanouir, se compliquer, s'agiter à son souffle ; de suivre penchée sur lui la force qui le travaillait, le tumulte grossissant de ses sensations, l'aggravation de ses désirs. Impatiente de savoir comme cela finirait, ce qui pour elle surgirait des mystères de cette passion d'enfant et des combats de cette croissance , elle Tencourageait et l'enveloppait comme pour en faire plus vite son œuvre.
Lui, datait d'elle son existence. On pouvait donc l'aimer.^ Il n'était donc pas repoussant } Oh ! quelle vigueur il cherchait en lui pour l'enlacer! De quel furieux baiser il aurait voulu lui dire merci ! Ce qu'il avait eu d'elle et ce qu'il lui avait donné, ce n'était pas assez encore! Il rêvait de la mettre nue pour l'adorer. Il lui prenait la tète aux tempes et de là, avec des arrêts brusques et de soudaines douceurs, la serrant, raguant l'étoffe, laissait descendre ses mains à plat sur toute elle.
Est-ce qu'il ne pourrait pas une fois s'en rassassier, la fouiller?
Est-ce qu'elle ne le laisserait pas s'insinuer en
elle ? Il avait l'obssession de ce qu'elle lui dérobait, la torture maintenant du sexe.
El elle, sous ces mains qui la trituraient, devant cette explosion qu'elle guettait sans se l'avouer, asservie à cette laideur saccagée, sentait un informe plaisir s'ébranler en elle, une folie d'autrefois lui jeter sur son cerveau le grappin.
Un jour qu'elle l'avait près d'elle, et qu'elle le suppliait d'être un enfant bien calme, il lui déchira le corsage et plongea ses doigts dans la chair. ^lais alors prise de peur, d'un saut, elle se sauva de lui en criant : « Non ! non ! va-t'en ! qu'est-ce que j'ai? Va-t'en ! »
Et elle le renvo^^a.
A la nuit, comme Jeanne le couchait, quelqu'un de l'usine vint dire que M""^ Labat attendait le petit Paul, le lendemain, de bonne heure.
Et l'enfant, qui sanglotait, s'endormit, très tard, tout le cœur bouleversé de ce pardon, tout l'être encore vibrant de cette faute.
Le lendemain, il avait voulu être beau, le petit Duperret. Les cheveux bouffants de la morsure du peigne mouillé, dans un costume des dimanches, avec un grand col blanc d'enfant arrondi sous sa grosse tête d'homme qui médite, il courut chez Gabrielle, agité par les sensations d'un rendez-vous.
Ne l'attendait-elle pas un peu plus que les autres fois ? Elle l'avait appelé, et à cette nouveauté, le front tendu à se fendre, il se disait qu'il allait toucher de l'inconnu et que quelque chose devrait se passer.
Des dix ongles, il gratta à la porte de Gabrielle, et la porte s'ouvrit pour lui aussitôt, sur une grande pièce carrée où, dans l'intimité des rideaux
tirés contre le soleil, nageait un jour bleui, et du sein de laquelle une odeur de toilette et d'été briilant se lançait.
Il entra d'un élan, poussant au fond; mais elle le fit se ranger sur une chaise et, sans s'occuper de lui, continua de mettre en ordre la chambre oi!i elle venait de s'habiller. i
Dans une gêne de faire tout cela devant ce petit, heureuse pourtant de l'avoir là, elle empoigna les jupons affaissés par terre, ferma les armoires béantes, jeta au tiroir la brosse et le démêloir obscurci de fils bruns restés aux dents.
Et lui suivait ses moindres mouvements, les yeux, quand elle se baissait, enflammés sur sa croupe à ras du plancher, sur la courbe allongée du corsage quand elle levait les bras, — dérouté par ce silence qu'il était incapable d'interpréter.
— Vite, s'écria Gabrielle dans une résolution brusque, va leur dire d'atteler, nous allons sortir pour une grande tournée !
— Non, non, non, rester ici !
Il la suppliait, le cou raidi, les pieds noués à la chaise.
Et elle vint à lui en glissant comme une ombre, et, les doigts légèrement sur ses cheveux, elle le contempla un instant, s'interrogeant à le regarder ainsi, confuse de se trouver là, en face d'un pareil enfant, mais toute faible, avec une honte et un plaisir d'avoir besoin de lui et de lui céder.
— Eh ! bien, soit, dit-elle lentement, puisque je ne te refuse rien. Asseyons-nous là, et donnemoi mon ouvrage.
A présent, elle brodait auprès de lui, dans la chambre propre, calme et chaude.
Autour d'eux s'alignait l'honnêteté des choses; des tentures épaisses entouraient le lit si haut et le gardaient. La pendule, d'un doré cossu, allait avec dignité et mesure.
Lui, il passait les laines, effilait la natte des soies ; elle, l'aiguille alerte, semblait toute au relief cramoisi de cette fleur qui naissait : c'était sur eux une paix bourgeoise, mais où mentaient
leurs gestes indifférents, l'air soumis de l'un, la figure tranquille de l'autre, une paix où ils s'épiaient comme dans Tattente d'un choc, avec une délétère volupté de vouloir et de se retenir.
— Et surtout, ne recommence pas, dit Gabrielle soudain, sans que l'enfant eût rien osé, ou plus jamais je ne pardonnerai.
— Alors, je m'en irai.
— Tu t'en iras ?
— Je marcherai et je mourrai.
— Que suis-je donc pour toi ?
— Sans vous, c'est terminé pour sûr !
— Tu m'oublieras, tu as toute la vie.
— Je suis un pauvre petit. Voilà. Il y a quelque chose de mal sur moi; est-ce que vous le savez ? Oui, on le sait ; oh ! j'ai peur !
— Non, mon Paul, je te dis non, mon enfant chéri.
— Oh! tu m'as renvo3^é aussi, toi î
— Moi qui te plains, te protège, et t'aime plus que tu ne peux croire, plus, plus!
— Prends-moi donc, allons, prends-moi vite
comme les autres fois, pour que je sois encore bien, veux-tu ? pour que je ne pense qu'à toi et que cela devienne si bon.
Il avait fermé les yeux, et continuait de crier, dans ces ténèbres qu'il se faisait, afin de sentir sa vie davantage, les sens prêts.
Quand elle le vit ainsi, aveugle et frissonnant, à quelques pas d'elle, s'offrant dans un isolement de tout, elle bondit, le prit au corps, l'enleva et courut le déposer au plus mou de l'alcôve.
Il demeura sans souffle, les jambes ballantes, les côtes dehors, la tète dévalée. Et contre lui elle se laissa tomber.
Les talons sur la descente qui glissait, les bras aux murs, elle le recouvrait tout entier.
Alors, dans la mi-ombre de ce réduit étoffé, dans la chaleur qui montait de cette literie écrasée, ce fut un obstiné chuchotement, un flux de mots sans forme, où elle s'entraînait, qu'il recevait dans les cheveux, l'oreille, la bouche. Et elle ne savait ce qu'elles disaient, ces paroles qui volaient hors d'elle, consolatrices et passionnées,
maternelles et impures. C'était une débauche murmurée avec des accents de tendresse pitoyable par où elle voulait s'excuser encore, un enveloppement et comme un attouchement par la voix, et toujours cette voix allait, flexueuse, brisée, mourante enfin en cette étuve, et ils s'en grisaient immobiles et vagues.
Quelqu'un qui traversait le corridorfrôla,raya du coude la cloison sur toute sa ligne.
Au premier bruit, elle sauta du lit, se posta toute blême devant, ramena les rideaux ensemble, les tint croisés pour dissimuler sa faute, sa proie, effrayée, jalouse, et les lèvres tordues, le visage ruisselant de sueur et de larmes mauvaises, écouta.
Les pas expirèrent. Le silence lui fut rendu. Et, pourtant, elle resta ainsi en éveil, soupçonneuse et déjà grondante, comme si on pouvait savoir, et songea à s'enfermer.
Mais, en elle, tout s'impatientait et, lui, il commençait de douloureux soupirs; le vide où elle était lui faisait horreur après ce contact lourd,
cet aplatissement de tout son être sur un autre qu'elle couvait, cette possession de quelque chose de vivant et d'aimant sous elle -, dans cet arrêt brusque, le feu où elle brûlait s'attisa, s'étendit-, et elle conçut le plaisir de braver tout. Que lui importait ? A la merci du hasard, c'était bien meilleur.
Alors, brutalement, elle y retourna, et des mâchoires,des poignets accula vers la ruelle toute la parade du lit, et pressée delevoirsurcequilui appartenaitplusintimement,elle mita nulablancheurde ses draps bientirés, et l'allongea sur cette fraîcheur.
Puis, comme il reposait, la nuque à présent soutenue, avec un sourire étonné et avide, une fierté d^être couché là et d'être sûr qu'on allait le rejoindre, dans le mystère de ce recoin, elle plongea.
Et ils se mêlèrent.
Mais bientôt une colère lui vint contre cette robe où elle s'embarrassait, où butaient ses genoux, contre ce petit costume aussi, qui le défendait, le cachait.
Approcher encore! Oh ! voir ce qu'il y avait làdessous ! Surprendre la nature même et palper ses secrets. Qu'avait-elle du faire là ? Que pouvait-il bien receler, l'être qu'annonçait cette figure et ces souffrances! Et, déchaînée dans cette curiosité, furieuse de n'être pas assez leste à la possession, tout entier elle le chercha. Sur lui s'affolèrent ses mains fureteuses.
Un instant, il l'arrêta d'un geste très doux, parce qu'il avait besoin de lui dire qu'il l'aimait.
Et cette résistance si tendre, elle ne comprit pas tout ce qu'elle signifiait, et cette soudaine éclosion de cœur, elle la laissa se perdre.
Il était à elle la chemise ouverte, en cette furie, heureux, confiant, reconnaissant. Tout d'un coup, un cri.
— Qu'est-ce que c'est? Qu'as-tu là ?
Une lame de flanelle lui cercle la gorge, oui, elle vient de la découvrir. Epaisse, ténébreuse ! Elle la décolle, elle l'arrache, elle veut. Et un dévorement immense apparaît. Cela s'étend, se creuse, suinte. Oh ! le bleu des veines qui est rongé! Et
jusque sur le cœur cela rampe ! Et tout ! tout ! Dieu, elle a touché!... Si cela lui poussait! Arrière, qu'il s'en aille ! Pouah ! pouah !
Et l'enfant roule à bas du lit.
Elle se penche pourvoir, il est déjà loin.
Il court, en lambeaux. Pouah! pouah ! Il court terrifiant, plein de hurlements et d'éclairs. Son désespoir bout, sa pensée monte, s'arme. Pouah! pouah ! C'est donc fini } C'est fini ! Oh! rouges les rues, rouges les maisons ! qu'a-t-il ? Il faut savoir. Enfin ! Est-ce qu'on va le laisser vivre ainsi ? Justice ! justice! Son père ! Où est-il ? Son père! qu'il se montre!
Et dans la maison, il s'élance, tourbillonnant, gigantesque, effroyable de puissance trouvée, de douleur en révolte. ■ .
La maison est silencieuse.
C'est le jour où le vieux Fleury est mort: les deux femmes sont là-bas, auprès de son sommeil.
Henri Duperret est dans son fauteuil. Et pour qu'il ne se doute de rien, pour qu'aucune mélancolie ne l'atteigne en cette absence, on lui a ap-
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porté un livre très gai. Il lit, et c'est Fauteur qu'il a demandé, un vieux repêché au grenier, Paul de Kock.
Mais voici Tenfant, devant lui, le voici ! il a surgi. Non plus un enfant, mais un être farouche, formidable, d'une monstruosité résolue.
— Ah ! mon père, mon père ! Tu es mon père, et c'est moi !
Et comme son père ne lâche pas son livre, il l'envoie voler.
Henri Duperret regarde autour de lui : personne pour se faire respecter ! et il ordonne du geste à l'enfant de déguerpir.
— Non, non, je ne m'en irai pas ; en ce moment, je veux parler, j'ai la force, je vois clair, toute ma vie ! Oh ! je la vois, et j'ai mal ! Pourquoi suis-je un pauvre enfant ? Pourquoi se moque-t-on quand je passe } Magot ! magot ! pourquoi ne me conduit-on pas apprendre plus loin, dans les villes, comme les autres ? Pourquoi ai-je ce que j'ai ? Ça, ça, qu'est-ce que c'est que ça } Pouah ! pouah! Et ça ? et ça ? Oh ! papa, dis-moi quelque chose pour
me consoler ! J'ai tant souffert! Je me sens si misérable ! Tu te détournes de moi? Est-ce que tu m'écoutes ? Oh ! écoute-moi ! Papa, mon père ! Tiens, je te déteste ! je te hais ! Oh ! voilà encore que cela se casse, en moi, comme toujours ! Je ne peux plus ! Si, je peux ! Qu'ai-je donc fait ? — Aije fait quelque chose, moi? A qui ? Ai-je demandé avenir? Non, non, je ne veux plus vivre! Pouah! pouah ! c'est toi qui m'as fait ! Et tu es là ? toi, pourquoi es-tu là ? Les pères des autres ne sont pas comme toi. C'est toi qui as fait du mal, toi, toi, moi rien !
Il est sur lui, le menaçant jusqu'au fond de ses yeux éteints, et il lui tenaille les bras.
Alors, dans cette minute suprême, Henri Duperret hausse les épaules. L'enfant? Mais il a l'avenir! celui qu'il faut plaindre, c'est lui. Et, tant pis, ma foi, que chacun s'en tire. Lui réclamer des comptes î 11 avait été son maître, peut-être !
Et il se défend contre ces mains féroces qui le garrottent, et comme dans un jet de vapeur,
avec un sifflement de machine, il dit : — Je m'en fiche ...iche ...iche !
Mais, soudain, l'enfant lâche prise. Il est stupide, muet, redoutablement.
Il s'emplit le cœur de ce sifflement qui le nargue et le provoque. Voilà ce qu'il trouve, son père, voilà ce qu'on lui répond ! Ah ! siffle, siffle donc! Et ses yeux flamboient comm.e des épées.
Que cherche-t-il.^ Les murs sont nus, autour de lui rien à se mettre au poing. Il lui faut pourtant quelque chose, il ne peut rester ainsi les mains vides, puisque tout rugit en lui, puisque tout son sang le jette à la charge ! Oh ! c'est de cet homme qu'il est sorti î C'est celui-là qui l'a fait ! Et celuilà rit ! Et c'est lui qui raille, et c'est pour lui qu'on paye ! Ah ! oui, siffle ! ,
Alors c'est com me une rafale qui défonce la porte, il s'est précipité contre elle, il a disparu î Henri Duperret se croit délivré. Il est lier d'avoir su encore tenir tête, et. par la porte ouverte, il sourit à la verdure du jardin.
Mais subitement, une masse énorme, vacillante, lui coupe la vue.
Devant lui, là-bas, sur le perron, c'est l'enfant qui se dresse.
Qu'est-ce qui brille en l'air, au-dessus de sa tête et remue ? Que tient-il } Mais c'est le bourreau ! Sa difformité s'enfle fantastiquement; il est plein du tumulte des meurtres, de hululements vengeurs. Et il vient, il accourt, il est là. Fuir ! fuir ! Non ! La hache prise au bûcher est sur lui. Elle tournoie, elle s'arrête, elle retombe.
— Tiens, pour ma mère ! ...siffle donc ! chchchche ! Tiens, tiens, pour moi, pour moi !
Et il frappe encore. Le crâne vole en éclats. La hache s'enfonce. Elle y reste. L'oreiller écarlate fume. Le crime est accompli, la sentence. Il y a là deux prunelles d'assassiné qui interrogent l'enfant et il leur répond : « Pourquoi .' pourquoi .-' »
Il est sans effroi devant ces rigoles routes, ce mort qu'il a fait. Il n'a plus de fureur ; il n'a pas de remords. Une voix jure en lui qu'il n'est pas coupable. Il a tranché le mal, tari le poison. Et
il examine cette exécution. Qu'on se présente, il attend ! Il veut qu'on le trouve là, en face de son œuvre, debout, les pieds sur ce sang maudit dont il meurt.
Mais, tout d'un coup, il chancelle, se renverse, s'effondre.
Le souffle s'est éteint. La vie est partie. Elle l'a brisé, elle lui a broyé l'âme, cette heure unique de puissance et de pensées pleines, qu'il a tournées contre l'homme de sa misère, l'infecteur. Maintenant, il est libéré, l'innocent ! Et ils sont là, l'un près de l'autre abattus, l'enfant et son père, unis pour la première fois, chassés ensemble, expulsés par la nature, et de ces deux déchets le soleil s'éloigne lentement...
C'est un soir d'été si beau ! Les volets sont clos. Les morts gisent.
Près d'eux, assise, la mère Fleury tourmente son rosaire et chevrote l'oraison d'un vieux cœur de race. Sur eux, Jeanne toute droite, les mains jointes, veille.
Elle domine cette pourriture qui l'a étreinte, et, avec quelle douleur, celle aussi que son sein même n"a pu racheter !
C'est fini, et elle demeure : rien n'est plus et elle est.
Elle plane sur l'abjection, elle rend l'honneur à l'existence et à l'amour.
Ce qui ne passe pas, devant cet écroulement, elle le dit: ce qui ennoblit, ce qui est sacré, elle le montre. Elle est la pureté souveraine, elle est la force de la Vie.
Paris i885-i{