DEUXIÈME PARTIE
— Ah ! oui, cela me fait du bien, il faut que je parle encore, monsieur l'abbé, il faut que je parle à quelqu'un, s'écria Henri Duperret.
Dans une salle basse du presbytère de Sannay, blanchie à coups de chaux, nue et refoidie, il était seul avec le curé, un soir de mars finissant.
Debout, les mains jointes sur sa soutane indigente, le front baissé, dans une douleur vraie de ne pas savoir que dire, avec une angoisse d'àme simple qu'on déroute, le prêtre avait; écouté.
11 était vieux et très innocent.
De ce que lui confiait cet homme, il n'avait nulle idée; dans le village, les souffrances et les
péchés étaient simples, et depuis trente ans son cœur et le bon Dieu qu'il offrait suffisaient.
Mais, maintenant, on lui apprenait des choses, on lui révélait des faiblesses et des horreurs humaines devant lesquelles il se sentait comme inférieur à son ministère.
Il eut un soupir de sainteté désolée, et puis, tristement, murmura : « O mon fils! »
Henri Duperret, dans le grand silence qui les couvrait, se recueillait.
Il venait de dire sa vie d'un trait jusqu'à la naissance de cet enfant qui était sa chair épouvantablement: il s'était déchiré à nu, confessé jusqu'à la substance. Dans un accès de claire vue et de conscience, il avait rapporté ses misères les plus hideuses et ses pires culpabilités; l'abîme de ses maux et celui de ses fautes, tout, tout, sans pitié pour lui-même, sans égard pour la surprise tour à tour indignée et charitable d'un pauvre prêtre.
Et à présent, anxieux des consolations qu'il attendait de cette bouche, d'un conseil qu'il espé-
L EPUISE iqy
rait, d'un mot qui devait Taider à se sauver des affres où il vivait, il songeait à une autre confession de son passé, à celle qu'autrefois il lançait au docteur Yannoy !
Le docteur de la grande ville n'avait rien pu; le prêtre de village allait-il donc être inefficace lui aussi ?
Quoi, personne ne se trouverait pour le tirer de là ? il n'y avait pas de quartier, il fallait demeurer l'infortuné qui mesure impuissant rindétournable progrès de la folie ou de l'anéantissement qu'il incube, aux côtés même de cette belle et pure fille dont il croyait s'infuser la jeunesse et au dévouement de laquelle se ressaisir?
La science l'avait renvoyé avec un arrêt qui valait la mort, et à cette heure où il se roulait à Dieu, Dieu aussi se taisait? il effrayait Dieu?
— O mon fils lavait murmuré le prêtre: mais ce n'était là qu'un cri de commisération, de miséricorde, celui qu'on lance comme un adieu à qui n'a plus qu'à disparaître. Mais était-ce possible
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qu'il n'y eut plusrien pour lui-, mais ce prêtre allait imaginer un remède, faire quelque chose, enfin ! quand il saurait tout !
Ce qui lui restait à avouer était si intimement effroyable, d'une réalité si lugubre, qu'il lui paraissait qu'un miracle s'imposait : est-ce qu'un prêtre peut laisser une créature livrée à de pareilles tortures? est-ce que le ciel dont il est investi doit permettre qu'on souffre comme il souffrait et qu'on sache surtout qu'on est irrémissiblement frappé !
Et plus il s'enfonçait dans les ténèbres qu'il allait raconter, plus une foi nouvelle lui arrivait; plus elles étaient terribles, les plaies qu'il allait exposer, plus il croyait que c'était un devoir pour Dieu de le sauver.
Et vieilli, avec des poils blancs noués par paquets dans sa barbe inculte, sur sa chaise de bois, presque petit malgré la longueur de son être décharné, les yeux dévorants et flambants dans la vague nuit de cette chambre sacristiale où était une fumeuse chandelle, il continua :
— Eh bien ! ce fils, aujourd'hui, il a huit ans, huit ans! Et moi, savez-vous, mon père, je le hais! Oui, sitôt qu'on parle de lui ou que son cri seulement, je l'entends, c'est une haine qui m'étrangle. Je le fuis. Une fois j'ai pensé l'écraser contre une borne. Il n'a pas voulu mourir. La honte et le déshonneur d'avoir produit cela durent. Je garde chez moi, et on vient le voir comme une curiosité, ce fils tant annoncé qui est un démenti à ma force et une insulte à ma fierté! Ah! de cette naissance humiliatrice qui me remplit aussi de terreur, en vain je me suis expliqué à tout venant. J"ai inventé des accidents affreux, j'ai calomnié même la mère! On ne m'a pas cru, on ne me croit pas. Huit ans ! Cela vit, cela marche, cela parle! Oh! avoir mis cela au monde, être le père de cette abomination! Un jour, je l'ai regardé, et je n'ose dire comme il sursautait, quelle monstrueuse épilepsie Tarrachait de ce sein qu'il voulait et ne pouvait retrouver, la déformation et Tignoble salive de ces lèvres encore barbouillées de lait. Comment a-t-il pu grandir.^ Comment s'est-il fixé dans la vie.^ Il
est sensible et il est féroce -, il s'agite avec une précocité hideuse d'enfant dans des dépérissements de vieux. Difforme, redoutable, à la fois comme fou de vie et comme blanc d'un décès subit, intelligent et idiot, abject et attendrissant, un souffle et une tempête, une force et une pourriture, cet enfant-là, voyez-vous; oh ! je le sais, je le sais, c'est une victime, c'est la mienne, et je n'ai pour lui qu'exécration, et lui aussi m'exècre ! Est-ce qu'il se douterait déjà? Oui, quand j'arrive, il s'en va tomber contre sa mère, il sanglote: oh! ces sanglots! il trépigne, et, tout violet, enfonce sa grosse tête sous les jupes. Sa mère! Ah! c'est elle qui l'a fait vivre î De quels baisers elle a eu le courage d'accabler cette chose comme pour la consoler, la défendre, l'embellir et me la reprocher. Elle a voulu que ce petit existât! Elle l'a nourri, élevé et aimé contre moi ! Est-ce que je compte, moi! Tout pour le petit. Hors de lui, elle n'a pas une idée, pas une tendresse; il a ses jours entiers et il est avec son sommeil; il, use son cœur, il use sa vie, et il lui sourit et elle est heu-
reuse de ce sourire-là! Oh! quand je les vois ensemble! — Ces deux innocences me rendent furieux. Je comprends, je me dis que ces deux êtres, c'est mon crime: que Tun est irréprochable, que l'autre est ce que je Tai condamné à être, oui, je le sais, je me le crie chaque jour, et pourtant... Non, elle m*a volé, elle m"a trahi! Allons, je ne me fais d'illusion : je suis à cette heure ce que j'étais jadis, tout sonne sur moi comme hier, davantage, et tout atteint mes cràneries. Oui, je joue au fanfaron, mais si je vous découvrais le fond de moi ! Elle n'a rien racheté, rien réparé, le mariage n'a rien fait. A quoi bon mes sacrifices, ce courage de rompre avec Paris, ce désintéressement d'épouser la fille d'un paysan qui s'est permis encore de ne pas se montrer très honoré! Je me suis traîné jusqu'à ce jour au milieu de souffrances que je ne veux pas répéter... et en ce moment même... Non^ rien, je ne veux pas souffrir, non, je ne me laisserai pas démolir.... Mais suis-je donc condamné } Pourquoi m'abandonne-t-on ? quelle peine porte ma peau ?
quel châtiment pèse sur mes os? Voyons, mon père, ne pourrai-je pas me reconquérir, me reprendre ? qui m'a marqué ainsi, qui m"a jeté là ? oh ! dites, dites vite ; oh ! parlez !
Une larme descendait sur la figure du prêtre, lentement.
— Ah! reprit Henri Duperret, le père Fleury est mort. Il a bien fait de mourir. J'ai poussé devant ce départ un cri de soulagement. Malgré moi la pensée de ce paysan me troublait, j'avais toujours présente sa tête assombrie et dure, et parfois une peur me prenait de le voir devant moi ou de me sentir frapper sur l'épaule par sa lourde main ! Je n'osais plus passer sur son chemin dans la crainte d'essuyer la douleur et l'indignation de ce vieux. Maintenant, je suis tranquille... Mais c'est affreux, haïr ce qu'on a voulu aimer, et puis haïr son sang! Etre sans trêve devant cet enfer, ne pouvoir s'évader du spectacle de cette mère dont la vigueur et la jeunesse m'écrasent, de cet enfant! Ne pouvoir rompre avec cette réalité, échapper à ces deux créatures qui me poursuivent
de toutes leurs douleurs et silencieusem.ent m'accusent! Elles sont là, implacablement, pour toujours me rappeler à mon crime, me ramener à moi-même dans leur souffrance commune, ne faisant qu'un pour me montrer comme un monument de ma faute et de mes misères. Je ne vois partout que cette vivante condamnation. Où fuir? Je ne connais plus personne ? On me déteste • chez les Laroze, on ne me reçoit plus. Gabrielle est mariée. Mariée, elle! Et je vous ai dit quelle fille est la fille de Sylvain Laroze! Oui, mariée! Il y avait à la fabrique un homme obscur, fort et loyal; c'est sur lui que, l'imagination lassée de moi, elle s'est jetée. Elle ne quittait plus les machines qu'il dirigeait, et plus d'une fois son père l'aperçut près des fourneaux, le visage incendié, immobile sous les étincelles qui lui volaient dans les cheveux. Tenez, un matin, il la surprit avec la blouse de Laurent Labat autour du cou, et elle la fouillait des narines pour en prendre toute l'odeur humaine : elle se laissa emmener et revint. Personne ne put la déloger. Enfin on apprit que
mademoiselle épousait un employé de Fusine^ elle serait morte de n'avoir pas eu cet homme, et elle l'a eu, elle Ta ! que me reproche-t-on donc? Qu'ai-je donc fait de plus terrible? J^ai épousé la fille de Justin Fleury? mais voilà qu'une jeune fille sans jeunesse, qui sera une mère viciée, dépositaire d'instincts, d'habitudes odieuses qu'elle transmettra fidèlement, s'en va à un homme tout neuf, tout troublé de l'honneur qu'on lui accorde ! Eh bien ! quoi, qu'a donc de si coupable mon mariage à moi ? Je suis dans la règle, ces choses-là, c'est la vie! Que me veut-on, puisque c'est la vie ! La vie î Oh ! triste vie !
Et sa tête roula sur ses mains tremblantes.
Alors le prêtre l'exhorta tendrement et lui dit de confuses paroles chrétiennes.
Tout ce qu'il savait du pardon, du paradis réservé au malheur ou au repentir, il le répéta, bouleversé, avec une balbutiante pitié.
Mais comme s'il n'entendait point, Henri Duperret s'écria : « Oh! mon père, mon père ! Je n'ai que vous, je viens à vous ! Pour vous confier
toutes ces horribles peines, il me semble que j'ai cruellement repris de cette intelligence qui va s'obscurcissant! pour laisser sortir ces horreurs, mes lèvres se sont assouplies, ma langue épaisse s'est dégagée. J'ai tout crié, et je reste là devant vous^ dépossédé de ces secrets qui étaient bien à moi, livré, échoué. Mais n'est-ce pas que tout ce que je viens d'endurer ainsi n'est pas perdu.'* vous allez m'absoudre .' me protéger! J'ai peur de la mort, oh ! Ne me tuez pas, ne me tuez pas!
La chandelle qui s'usait faisait dans la salle basse une nuit vague où montait la supplique d'Henri Duperret.
Mamtenant, il suffoquait, dans une heure inretrouvabie, de sincérité et de désespoir.
11 venait, en une rapide perception de tout son être et de son cœur, d'embrasser sa vie ; ce qu'il en avait fait et ce qui lui en restait. C'était une mortification éperdue, un sublime cri de fragilité. En ce moment, il s'abandonnait, vaincu et saignant.
Le prêtre s'approcha de lui, et quand il lui
prit la main , il crut qu'il touchait un martyr.
— Oh ! courage, courage. Je ne suis qu'un pauvre prêtre, mais j'ai le salut : il faut prier.
Assis à présent près d'Henri Duperret, il lui ouvrit des clartés divines: il fît tomber une bénédiction sur cette àme qui vacillait, il la saisit, la jeta hors de ce corps ulcéré et la tourna vers l'espérance.
Il oubliait de réciter, dans une ardente inspiration-, il lui semblait que tout ce qu'il promettait au nom de son culte, il ne l'avait jamais promis à personne; il renouvelait ses oraisons pour ce pécheur d'espèce inconnue, tant il avait soif d'être utile et tant était grande sa pitié. Il le replongea dans les croyances évanouies, il lui fit réintégrer Dieu et toutes les adorations créées autour de lui; dans un mystique, un berçant chuchotement, il l'anesthésiait et le soulevait aussi dans de soudains emportements de foi.
Alors, Henri Duperret eut une vision d'auréoles et de lis ; un pan de ciel s'écarta devant
lui: un baume longuement sur lui glissa, se répandit.
Et doucement il se donna.
C'était un secours enfin qui lui arrivait, un orgueil d'avoir eu raison d'espérer encore.
— Prions, reprit le prêtre, plus ardemment, commue par ordre, sentant que tout cédait, grandi à ses propres yeux et devant sa conscience par le bien qu'il faisait.
Pour achever de le prendre, il eut une grande prière que l'homme répétait avec un désir fou de s'abandonner à la grâce et de la laisser opérer sur lui, heureux de se soumettre à la volonté de quelqu'un, calmé, fondu dans la nuit où ils se serraient : le prêtre, plein d'ascendant, et reconnaissant au ciel de ce triomphe qu'il lui donnait: l'homme, pâmé pourrecevoir l'amour de la Vierge, lâchant sa longue main que l'approche de la religion faisait moite.
Henri Duperret se sépara du prêtre , lourd d'une fatigue d'extase.
Mais il lui semblait qu'il n'était plus seul, qu'il
portait en lui un monde de saints, d'amis, auxquels il s'adressait et souriait.
Il marchait sur la route sèche, sonore et en argent, il marchait solennellement, comme à la procession.
Un instant, devant la petite église de Sannay, qui dressait au haut de sa tour ancienne un toit d'ardoises tout neuf sous le déploiement du ciel clignotant, il s'arrêta.
A cadenas, la grille était fermée; mais derrière cette barrière, au fond d'un court vestibule, restait ouverte à deux battants la porte même du temple, dont un rayon de lune blanchissait les arcades, par endroits...
Alors Henri Duperret, les coudes ramenés entre les pointes de la grille, songea, les yeux obstinément fixés sur le sanctuaire m^^stérieux qu'il voyait et ne pouvait approcher.
Et il se dit : — C'est là que demain j'irai; c'est là que j'oublierai !
Et cette pauvre église de village lui apparut comme un monde infini-, il la peupla de toutes
ses douleurs et de tous ses espoirs, dans une hâte de venir s'agenouiller, d'être au lendemain, chez ce Dieu qui aurait pitié, lui, et qui, lui, saurait le guérir.
A cette heure tardive, autour d'Henri Duperret, rien ne vivait plus, pas une lumière; tout près, le cimetière où l'église couchait sur les tombes l'ombre de ses murs.
Il se signa.
Puis, ne comprenant pas qu'on défendît l'accès de Dieu aux passants, la nuit, il reprit le chemin de sa maison, étrangement, muni d'une inconnue jouissance. Et toujours, le long de la route déserte et claire, il faisait de vastes dessins de croix sur son cœur tout dévot.
Le lendemain, Jeanne avec l'enfant était installée au jardin, dans un des angles que marquait le perron. La vieille Fleury, sur un banc, en silence reprisait un tas de linge que le soleil raccornissait, à côté d'elle.
C'était une matinée limpide, gonflée de l'odeur des plants repiqués, des corbeilles dès l'aube arrosées par Leroux. Tout avait une propreté et un joli de printemps qui commence, et Jeanne souriait à cet air pur, à cette joie d'être dehors que le soleil lui rendait.
Au petit Paul, debout contre ses jambes qu'il enlaçait, elle montrait l'alphabet dans un album enluminé ouvert sur ses genoux, et le petit était attentif.
M... N... O... disait la mère. « Tu vois, ce serpent qui tourne en rond, c'est l'O... O... et elle le regardait avec angoisse et pour se tromper ellemême, elle le soufflait, et quand le petit se rappelait, nommait la lettre tout seul, elle l'embrassait follement.
— Il comprend, ah! mère, je le savais bien! ah ! le trésor, ah ! chéri ! mon enfant !
Mais elle eut peur d'une fatigue et l'envoya jouer. Il s'en fut tristement au milieu de la pelouse.
— Allons, s'écria la mère, joue donc ! Tiens, tes jouets, comme ils sont beaux !
Et, un à un, elle les lui lança. Mais il les laissa dans l'herbe et demeura immobile, bizarre, inquiétant, dardant sur le vague ses deux yeux gris, si durs 30us les sourcils rejoints.
Et un grand jour impitoyablement éclairait sa peau trop large pour le contenir, sa tête asymétrique, aux cheveux roux, sa sombre figure pleine d'énigmes; à son pauvre cou, un flot de dentelles; il avait un petit habillement bleu, et cela était
un tragique contraste, cette coquetterie de la chose sur la misère tordue de Têtre.
Une dispute de gamins qui se rendaient à l'école l'attira vers la grille. A sa vue, ils eurent contre lui le vacarme d'une formidable méchanceté d'enfants. « Hé ! le magot, magot ! magot ! Et ils se mirent à danser. Un homme qui passait les chassa. Alors le petit revint muettement à son poste, sur le gazon.
Une fleur v poussait : avec violence, tout d"un coup, il la piétina : Jeanne s'élança vers son fils, le fit rire et l'amusa, dans une immense douleur. 11 courait après elle, cahotant, et elle se laissait attraper pour l'envahir de caresses. Comme il haletait, elle l'enleva, reprit sa place, l'ensevelit en ses bras, et courbée sur lui que, doux même, le sourire contracturait, lui conta des histoires, lentement. Et il s'endormit.
Ah ! ce rêve avec lequel elle s'était donné d'être le salut et le bonheur, ce rêve aussi d'être une mère glorieuse ! voilà ! Marquée pour être la créatrice, sa vie se fermait sur ce fils. Elle avait.
dans un éclat tout blond, la vigueur féconde et l'épanouissement mûri, et tout cela s'élevait entre deux ruines, le père et Tenfant. Son passé morne et dépouillé était enfoui dans l'épuisement de l'un, l'avenir, c'était le supplice de l'autre, stigmatisé et rachitique -, l'avenir, il était là sur ses genoux, rempli de la douleur d'un pauvre petit qui n'est pas coupable non plus, qui n'a pas demandé l'existence et qui ne la reçoit que pour expier!
Mais, dans les années qu'elle venait de traverser, elle avait mesuré la peine et l'avait acceptée, abandonnée de tous, des Laroze, de Gabrielle aussi, qui méchamment la plaignait. De ces malheurs tombés sur elle, elle avait fait ses devoirs, simplement.
Sa beauté vivace s'ennoblissait de la résignation, de la sérénité d'un honnête cœur. Elle se défendait de creuser les vilains secrets, elle ne voulait pas savoir pourquoi tout était ainsi. Sous sa pitié, elle avait étouffé l'instinctif dégoût qui parfois, aux premières heures du sacrifice, l'éloignait quand même de cet homme, à Tidée qu'avec
lui c'était la débauche qu'elle approchait et soignait...
Maintenant, devant Técroulement de ses rêves pourtant tous permis, elle vivait dans une mission longue d'être miséricordieuse et attentive : tout était fini pour elle, excepté la tâche: certes, elle l'avait voulu : mais elle ne s'abaissait point aux regrets, et elle aimait avec des larmes le coupable autant que l'innocent qui somnolait là sur elle, affreusement, dans la sève radieuse de ce matin.
Soudain, elle vit sortir de la maison un homme habillé de noir et qui portait un vieux livre de messe entre ses mains croisées...
Henri Duperret, en demandant pardon à Dieu de s'être levé si tard, avait choisi pour lui ce costume qu'il jugeait nécessaire, et à présent il allait vers cette église à laquelle il avait donné rendez-vous...
Quand il aperçut Jeanne et l'enfant, pour la première fois depuis longtemps, il n'eut pas une invective, pas un geste ; avec Tair d'appartenir à quelque chose de supérieur, détaché de ces gens
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qui étaient là, il passa, et sans bruit, s'évanouit.
Alors, Jeanne, qui n'avait osé l'arrêter, regarda le ciel et lui recommanda immensément ce malheureux dans le cœur battu duquel elle lisait, qui allait à l'église comme à l'hôpital.
D'un trait, avec la raideur d'une apparition, sous une domination impulsive, Henri Duperret traversa le village et pénétra dans l'église vibrante encore de l'office du matin.
Elle était vide, à lui seul.
D'un pas hiératique, la prunelle fixe, il alla droit au Christ du grand chœur et s'effondrant devant lui se mit en prières.
La preinière prière d'Henri Duperret fut la plainte rauque d'un patient: recroquevillé, rampant, les mains tordues à plat sur les dalles, il pria de tout son corps, dans une horreur de lépreux pour soi-même.
11 le suppliait, ce Christ, de considérer avec quelle bassesse d'esclave il s'apportait à sa clémence • il le menaça aussi de ne plus croire si à l'instant il n'accomplissait pas un miracle. Il
clouait sur cette image des regards de détresse et de mort comme pour la faire pleurer, et d'autres impératifs comme pour forcer le Dieu, l'appréhender, le fasciner.
Et ne devait-il pas lui être favorable à lui plus qu'à tout autre, ce Dieu aux chairs suppliciées, au front terreux, aux genoux meurtris, aux flancs déchiquetés !
Il était là, cave et saignant comme lui^ comme lui, consumé à donner l'épouvante. Oui, il vit cela d'un coup, que le Christ lui ressemblait. Il eut cette révélation, que doublement, par cette figure torturée, par cette réduction de Tetre endolorie, diaphane, il pouvait se dire son frère.
Et longuement, il s'abîma dans Thallucination de cette fraternité, unissant leurs calvaires, gémissant à la fois sur lui et sur l'autre ; il l'appela, il se traîna encore, et cassé enfin sur la balustrade qui interdisait le chœur, au-dessus duquel, gigantesque, le Christ planait, à travei's une raie de jour, scintillante et grenue, il crut étreindre l'image.
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Alors, il lui sembla qu'il avait porté à ce Christ un réel baiser, et qu'un autre, rendu, coulait sur sa peau; il lui sembla que cette bouche remuait, et que, libres, ces bras avaient un élan vers lui, et qu'ils venaient aussi à sa rencontre les saints dressés dans l'ombre des chapelles accotées à la nef, les saints du chemin de la croix représenté par morceaux aux murs grisâtres qui s'exfoliaient, et que les fleurs d'or montées sur les autels lui envoyaient des parfums, et qu'il humait les souffles flottants de toutes les prières murmurées là.
Puis face à terre, il tomba.
Pendant plus d'une heure, il resta sous l'assommement de cette volupté. Une voix d'enfant dans une musique le réveilla.
A rharmonium, près de la chaire, raclant la pédale ventrue de son gros soulier douteux, avec un voûtement du dos, un remous de blouse bleue chaque fois qu'il tirait un registre, du soleil aux cheveux, le fils du bedeau, qui jouait la messe, étudiait un plain-chant.
Henri Duperret se IcA'a, et marcha la gorge en flamme.
Comme il passait près du bénitier, il serafraichit machinalement les lèvres à cette eau que salaient encore les doigts des vieilles. Mais il ne voulait pas se reprendre : il lutta pour maintenir en lui cette ivresse qui le brisait, religieusement, avec des délices.
Plaqué contre un pilier, il embrassait son église où s'élevait la simple et douce phrase que psalmodiait Tenfant. L'église était tendre en son jour mauve qui tombait des vitraux sur les bancs rangés à la file; elle était fraîche, elle était riante, pleine d'agrestes choses saintes.
Et Henri Duperret transfiguré l'aima pour la jouissance et l'oubli qu'elle lui avait déjà donné, pour son joli aspect d'amie et de confidente, pour le salut qu'elle promettait dans les moindres recoins de sa paix.
Elle devint sa maison. Il y transporta son existence.
Dans le pays courait le mystère de sa conver-
sion et une superstition bienveillante l'entourait.
Pour le prêtre, il était le succès et la joie d'un long sacerdoce obscur, ce fidèle édifiant conquis à Dieu, aux écoutes devant le paradis idéal, si heureux de ne plus sentir son corps. Et à Jeanne pensive, touchée, la mère *Fleury, belle de vieillesse avec ses cheveux blancs sous sa coiffe noire, d"une petite voix d'aïeule entêtée, disait : « Je ne m'étais pas trompée, tu vois, il est bon tout de même ! »
Il eut son banc, puis son entrée à la sacristie. Bientôt il s'occupa du culte, bouqueta les autels, lissa la nappe blanche, remplit les burettes.
Un dimanche, pendu à la corde comme un singe de serre, il sonna les vêpres à la volée.
Un autre, la redingote tombante, il quêta.
Et les hommes de Sannay, ayant l'orgueil de donner à M. Duperret, donnèrent davantage, et les paysannes à genoux sur la planchette basse des bancs lui adressaient de petits signes d'encouragement. Et comme à une étrangère, quand il présenta le sac de velours à sa femme, en faisant une
cascade de sous, elle leva les 3'eux sur lui, et mit l'obole lentement, saisie au cœur de compassion en face de ce nouvel effort, mais avec au fond d'elle-même le sentiment suave, vaguement respectueux, d'une mère qui s'inclinerait devant son fils au service de Dieu.
Et aux Laroze, qui l'avaient traité de fou, il demanda d"être généreux. Et Gabrielle, en robe à tapage, triomphante, à côté de Laurent Labat, eut la joie de lui jeter une pièce blanche après l'avoir fait attendre, avec un regard qui haïssait, plaisantait et regrettait tout à la fois leur passé.
Puis vint le mois de Marie, qu'il organisa et rehaussa de tout ce qu'il tirait de chez lui. Le soir, il veillait sur les lumières et sur les roses, enlisé dans l'adoration, voué de tout son cœur fîétri à l'immortelle jeunesse, à la virginité et à la grâce.
Ainsi pendant longtemps l'église le retint par le Christ qui était là-bas, — le Christ qui lui avait parlé, et par les douceurs de son recueillement, par cette illusion de la foi où il retrouvait
une activité d'homme utile, et par celle de la rédemption où s'attiédissait son mal.
Elle au moins ne lui avait jamais montré que de jolies choses! quand il était venu à elle, elle s'était de suite offerte si gaie et si tranquillisante, elle, la libératrice qui étouffait le bruit de la sale vie où Ton souffre et où Ton meurt! N'était-elle pas comme un reflet du ciel dont elle revêtait les sourires, les tendresses, les parures, et ne devait-il pas s'y enfermer pour jamais?
Mais un après-midi qu'il entrait à l'église, il faillit heurter du pied un amas rigide et dur de drap noir : un cercueil était là exposé sur les dalles mêmes, une vieille femme pleurait dessus et du couvercle violemment montait une odeur de planche et de couche funèbre.
Un mort, la mort, dans son église !
Quoi, on mourait donc? Il mourrait lui aussi, il serait comme les autres amené en cet endroit! et cette femme qui était là ce serait la sienne?
Oh! pourquoi lui montrait-on ce spectacle^ pourquoi le ramenait- on à cet écroulement,
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à son pressentiment sinistre , à sa destinée ?
Elle était donc contre lui^ cette église pour laquelle il avait tant fait! il n'avait donc que des ennemis !
Elle, c'est elle maintenant qui le rappelait à la mort, pour laquelle il se savait marqué plutôt qu'un autre! Mais il ne voulait pas, mais elle ne l'aurait pas encore, cette terre maudite, mais on allait voir tout ce qui vivait en lui !
Et il s'enfuit en sifflant, les mains aux poches, portant beau, insolemment redressé dans cette commotion.
Aussitôt il commença une tournée bruvante dans le village, causant aux commères sur le pas des portes, pinçant les filles.
— Ah! je ne vous reconnais plus, monsieur Henri, lui dit une vieille.
— N'est-ce pas? fît-il, une surprise, hein.^ Avec moi, ce n'est jamais fini, jamais, jamais, vous .entendez? Je suis encore trop jeune pour être au bon Dieu.
Au cabaret il montra comme il savait vivre,
comme il savait payer, et comme il était bon garçon. Un moment, sur la route, il aperçut le prêtre; il le salua de loin, d'un geste ironique, pour lui dire : à une autre fois ! Et ce prêtre, qui ne savait pas, lui souriait doucement, comme à un ami.
Un soir, Jeanne était dans sa chambre auprès de Tenfant qu'elle venait de coucher, déshabillée comme une mère, attendant entre le petit lit et le grand, dans une lumière de mèche baissée, que l'enfant voulût bien la laisser reposer.
Soudain, la porte s'ouvrit, et Henri Duperret, entreprenant, galant, fit irruption dans cette retraite :
— Jeanne, Jeanne, viens donc, c'est moi, viens !
— Ton fils s'endort.
— C'est toi que je veux...
— Ton fils!
— Mon fils! Ah ! mon fils! Hé! oui, j'en ferai un autre, un beau ! Allons !
Et comme il fonçait sur elle, avide de ce sein
qui avait nourri, elle se jeta sur le fer du petit lit, et se fît une défense du pauvre être qu'elle protégeait.
Elle était mère. Elle était veuve.
— Non, tu ne veux pas?
Elle ne répondit rien. L'enfant gémit.
— Non, c'est non ? Eh bien ! adieu, tu ne sais pas ce que tu refuses! Suis-je assez bète! Il y en a d'autres. Est-ce que tu existes? Est-ce que tu comptes? Reste avec ça, reste avec ce que tu asfait !
Et il détala, tandis que Jeanne, de douleur, ensanglantait ses lèvres sur le cœur de l'enfant.
Le lendemain, Henri Duperret observait les fenêtres de Gabrielle.
Elle habitait, près de l'usine, une villa bâtie pour son ménage. Celle-là serait à lui ! Ils avaient entre eux trop de choses défendues pour qu'elle ne lui fût pas soumise. Elle paraîtrait bien à cette croisée ouverte, et alors elle le verrait si séduisant, si crâne, si prêt à tout, qu'elle l'implorerait comme autrefois...
Elle parut. Mais quand elle l'aperçut, dans
un strident éclat de rire, elle appela Laurent Labat et le lui exhiba, lîère de ce mâle carré, à l'œil de pervenche limpide, qu'elle possédait.
Dans une rage, il pivota, et quand il fut certain de n'être pas vu, leur montra le poing à tous deux. Ah! tout le monde le répudiait! On le croyait exterminé? Il s'était trop effacé, rayé luimême de la vie ! Il devait reparaître, confondre les ingrats et les calomniateurs.
Maintenant il reprendrait la possession de sa maison, où les femmes étaient heureuses sans lui, et du pays qui le raillait. Il allait se faire obéir et craindre chez lui. Et gare aux femmes, gare au petit, gare à tous!
Mais au moment même où Henri Duperret s'affirmait cette volonté, une autre qu'il ne put vaincre, mystérieuse et féroce, le jeta hors de chez lui, au loin...
F]n vain, le prêtre essaya de le reprendre. La religion, c'était passé -, l'église, c'était la mort.
On le rencontra sur les routes avec des bandes d'amis qu'il se ramassait dans ce que le pays
offrait de plus bas. Le fils du chapelier Bauche, un ivrogne rôdeur et méchant devant qui les petits se sauvaient. Chary, le conducteur de la diligence, qui raccolait les gens pour sa fille, et des colporteurs, des braconniers, des mendiants.
Ce qui lui plaisait, c'était la vie avec les pauvres et les camelots crapuleux. Il donnait de l'argent et à boire: en carriole, à sa suite, promenait cette tourbe, dans la campagne, et vociférait aux seuils des ferm.es, dans le cellier des auberges.
Un jour même on s'installa chez lui, et ils hurlèrent ensemble très tard, formidablement, pour empêcher cet ignoble môme de dormir.
Lui-même était sans repos et sans sommeil, incapable de se fixer à une idée ou à une place. Une force inexorable le poussait en avant, toujours.
Il ne trouvait de paix qu'avec le ciel triste, lourd de nuages noirs. Alors il restait chez lui, et c'était pour les deux femmes une épreuve douloureuse que la présence de ce corps sans Den-
sée qui ne remuait que sous Tinspiration d'une cruauté. Un peu de clarté dans l'air, et il se mettait en mouvement, et il disparaissait pendant des jours, à la poursuite d'un but qui le fuyait, frappé d'une nostalgie d'horizons, affreusement errant.
Echoué dans les labours, et tout brun de terre humide, ou bien vert de la vase des marais, des gens le ramassaient souvent et lerapportaient.
Puis quand on le voyait repartir, pris de son inquiétude, destiné à battre le pays désespérément, on criait beau voyage au fantôme.
Et brandissant au bout de son long bras une canne menaçante, dans un rire vieux et sec, il murmurait: je marche, je marche-, c'est bon, les Vosges !
Un soir, il était ainsi perdu, très haut, dans la forêt du Mêle, et exténué au bord du chemin où les arbres s'unissaient en voûte.
Un bruit le fît tressaillir. Comme un animal effrayé, d'un bond il se blottit derrière une pierre et regarda.
Lentement, d'un pas de bête de somme qui descend la montagne, une charge de bois sur sa tignasse, ses épaules larges couvertes de feuilles mortes, les doigts aux hanches, avec un échappement puissant de souffle, une fille venait. Soudain, elle s'arrêta, posa son faisceau, s'assit et se penchant, le dos ^astement rond sous sa casaque de toile à matelas , gratta ses jambes pleines d'orties, avec des jurons de plaisir.
Alors, dans ce crépuscule très doux de printemps, dans ce coin de nature perdu, un rut d'étable lance Henri Duperret sur cette fille. Mais d'un bond la voici sur pied : elle le terrasse, et sauA^age, dans ce silence, sans un cri s'acharne sur lui; elle n'a besoin de personne pour se venger ou se défendre : sa vigueur est aveugle, terrible ; l'homme, sous sa main casseuse de bijcheronne, demande grâce.
C'est elle qui commande; la force et le pouvoir sont en elle. Par bourres, des cheveux lui restent aux ongles. Elle a mordu jusqu'au sang, elle a marqué en plaies, de sa rage, ces flasques chairs,
et donné du poing comme des coups assommants de massue sur ces os...
Le mâle gît : elle a fait justice non pas de son audace, mais de sa laide faiblesse, et, tranquille, elle rehisse son fardeau, s'éloigne vers la vallée, et disparaît.
Après une heure, Henri Duperret se relève, il ne sait s'il est vivant: il se tàte et soupire pour le savoir. Péniblement, dans la nuit qui a tout pris, il se guide, se traîne, l'œil fixé sur l'ombre.
Il lui semble avoir le cerveau béant. Longue est la route et martyrisante. Sa respiration l'effarouche: il se serre la main, par instant, comme lui ferait un ami qu'il rencontrerait. Oh! s'il la retrouvait là, tout d'un coup, dressée contre lui! S'il allait être encore battu, lui qui se sent fragile comme un enfant. Du sang! il en a sur le cou. C'est le sien qui coule et qui lui fait chaud, son pauvre sang !
Et il pleure, silencieusement, sur le chemin qui dévale, à pic.
Sa femme! est-ce qu'elle devrait lui permettre
d'aller ainsi? Personne ne l'aimait donc ? On ne le comprenait donc pas? Et, sans songer à tout ce qu'il avait eu d'impérieuses cruautés, à ses revendications de liberté si jalouses, si durement péremptoires, toujours enveloppé de ténèbres, il va. Il est tard: en bas, Sannay sommeille.
Comme tous les soirs, Jeanne l'attend devant la grille. Cette fois, rentrera-t-il? Où peut-il être? Depuis qu'un soir, fou, il a braqué Tarme sur elle en lui signifiant d'avoir à lui laisser la paix, elle n'ose l'interroger : elle a l'enfant.
Tout d'un coup, un gémissement arrive jusqu'à elle. Elle le reconnaît et s'élance. Alors, sans mot dire, réconforté, se sentant déjà protégé par l'approche de la maison, Henri Duperret lui montre sa plaie et la lui fait toucher. Comme un innocent, il s'appuie sur Jeanne, et elle le conduit doucement.
A présent, il est couché : On l'a lavé, on l'a bercé. Il est seul. On croit le calme étendu sur lui.Lamèrerejoint le petit Paul, qui veut, dans une lièvre pleine d'épouvantes, briser son crâne pointu
contre la muraille. Et cette nuit-là, la pieuse et sévère maison des vieux Duperret est pleine de cauchemars et d'horreurs.
Henri Duperret assoupi se redresse. On le frappe; positivement il sent sur lui des coups qui le fustigent et vont le tuer. Quelle est cette femme qui entreprend de le cingler jusqu'à la mort? Les murs sont des chênes immenses. Il n'y a que de la forêt dans sa chambre. Où fuir ? où se sr.uver de cette vision, de cette menace homicide?
Il saute du lit, tournoie pendant un instant, puis, avec une lucidité soudaine en ce délire, une hâte frissonnante, ouvre les armoires, s'habille de neuf et se glisse dans le jardin.
11 a son idée; il est rassuré.
Brusquement lui est apparue la forme de la grande ville où il serait son maître, où seule il y avait place pour lui. Ce sot métier de provincial, de mari et de père n'était point son fait. Làbas les filles sont clémentes, là-bas c'est le refuge. Paris! il lui en ferait voir, et au docteur aussi, et
la fête, donc, on saurait, lui présent, comment on la mène !
Au bout du jardin, dans son pavillon, Leroux ronfle les poings aux yeux. Il faut un coup de bêche contre le volet pour le réveiller.
— Allons, dit Henri Duperret, debout. Une voiture pour aller à Saint-André, de suite, il y a bien une voiture dans ce pays.
— Mais, monsieur Henri...
— Allons, tu veux donc qu'on m'assassine ici? Dépêche, ou sinon... Et puis, de l'argent, ton argent à toi, cela me portera bonheur.
Et obéissant, le dévouement dans le sang, Leroux livre à Henri Duperret ce qu'il avait au fond d'un sac que la petite Elise cache sous des chemises. Le prix de quarante ans de labeur et d'économie difficile passe dans ses mains simplement, sans phrases.
Maintenant une voiture se dirige vers Saint- André. A côté de Leroux, Henri Duperret s'est élancé, comme pour une évasion • il est joyeux. L'aube s'annonce, très rose.
Derrière lui, il laisse tous les maux qu'il a faits, rame légère. Les femmes ne se doutent de rien. L'enfant souffre toujours. Paris l'attend, la délivrance est à Paris, comme elle était autrefois à Sannay!
Le train approche, qu'Henri Duperret attend à Saint-André, sur la chaussée, dans la fraîcheur du matin, devant la petite station éclairée aux becs de pétrole.
— Soignez-vous, monsieur Henri, dit Leroux, avec un air de bonne femme attendrie.
— Me soigner.^ — et de quoi? Je suis heureux, je suis vaillant. Et puis, je reviendrai. Vois-tu, Leroux, mon brave Leroux, mon cher Leroux, Paris, c'est la vie d'un homme comme moi. Du feu ! j'ai un cigare ! Il y a des années que je ne suis venuici. Hein? rien n*a changé, pas même moi.
Leroux tristement secoue la tète, et, quand la portière du wagon s"est fermée sur Henri Duperret, qui, à présent, regarde fièrement du côté de Sannay et des sombres bois massés au loin, il essuie une larme.
— Tu pleures ? demande Henri Duperret, tandis qu'en vain on cherchait dans la gare les bagages de ce voyageur pour Paris.
— Je pleure? moi? M. Henri veut me plaisanter, sans doute! Mais, que dirai-je aux autres, monsieur, à celles qui restent, et qui m'en voudront, au petit Paul...
— Tu leur diras, parbleu, que je les adore!
La machine siffle, la gare de Saint-André rentre dans le silence, avec de l'aurore sur son toit de briques rouges, — et à Sannay retourne Leroux, dont la conscience un peu tremble , et vers Paris, heureux, délivré, conquérant, se laisse rouler l'Epuisé.
Henri Duperret tint Thiver à Paris. M. Duperret : Grand-Hôtel. Cela le rassurait d'être enregistré là, au centre d'un énervement qui le soutenait et le mettait en relief.
Par un miracle exprimé de tout le fond de sa volonté, de sa passion de vivre, il recueillit les forces et les feuxéparsen lui, donnant du pied aux souvenirs qui criaient à ses trousses, et pensant à tout ce qui venait de se passer seulement comme, à une peur qu'il aurait eue dans les ténèbres. Il s'était fait envover de l'argent, en recommandant qu'on fut sans crainte : il préparait une surprise à la famille: il reviendrait reverni, un homme comme lui avait besoin de Paris, Paris le rendrait au village, modernisé, admirable.
Jeanne avait répondu que l'enfant lisait couramment, que la saison serait rude, mais qu'elle se sentait heureuse et bien inquiète de le savoir s vaillant.
Les choses et les gens de son temps, comme tout cela est englouti déjà ! Rue du Cirque, sa maison avait été rasée; au café Anglais, pas de nouvelles des anciens dispersés; son cercle : un tripot. Il eut la curiosité aussi de ses femmes d'autrefois et ne trouva plus que des chairs de porc rose ou des formes résorbées, des maturités d'un obscène grotesque ou des repentirs hargneux. Lui seul avait donc surnagé, c'est lui qui restait debout!
D'ailleurs, Paris ne lui demandait pas de raisons: il aurait pu suinter la décrépitude qu'on 1'}^ aurait encore considéré, amusé, aimé. Et, quand il songeait à cela, il jurait que, pour les filles, c'était vraiment une chance que de tomber sur lui. Il se piquait d'être infatigable, quoique au-dessus de toute complaisance, et d'étreindre comme un fort.
Une fois il eut bien le désir d'une femme qui
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passait, conduisant un buggy en veston boutonné, avecsursescheveuxsombres, coupés court, un chapeau mou, le nez affreusement fin, les joues faites comme avec le tain d'une glace^ les lèvres minces et cruelles, le regard dur comme un clou noir : mais il se dit superbement qu'il était trop mâle pour celle-là.
Il buvait avec ostentation, et dévorait en se vantant d'un estomac de paysan, d'un rude gosier. Il aimait la dépense, et c'était sa gloire d'être prodigue, de laisser soupçonner qu'il en était seulement à son patrimoine : dans la supposition flatteuse pour tous de ce père mort très vieux, il se rajeunissait et se posait en vigueur.
Il était partout. Partout, cet hiver-là, on vit poindre cette figure déprédée que par secondes avivait la morphine, ce grand corps plein de balancement, cet être fantastique qui tirait, sarclait sa barbe sans cesse ; il ne quittait la place que le dernier, préoccupé de ne sortir d'une fièvre que pour se galvaniser dans une autre plus étouffante, reniflant le gaz comme un élixir de vie. Et on se
le montrait au théâtre, où, sur les fonds clairs, s'enlevait son habit noir étique : au Bois, où, sous la fourrure blanche des victorias découvertes, il était long comme une gaule.
Mais le printemps dégagea Paris et le détendit.
Le fluide des salles compactes s'évapora ; la mêlée intense où Henri Duperret s'aiguisait et se montait fut brisée, et dans la renaissance des feuilles il s'affaissa.
Ainsi démantelé, las, et sentant la solitude lui peser, un soir il s'était assis au baccarat, devant une partie pleine de houle. Quant il eut la main, la palette du croupier lui présenta les cartes. — Non, dit-il d'une voix retentissante. Et ils s'allumèrent, tous ces yeux ternes qui le guettaient : enfin, on allait donc gagner ! Le banquier tira, eut quatre. Triomphalement, Henri Duperret abattit, — il avait deux.
Ce fut une formidable rumeur, un déchaînement farouche, sous le plafond bas, au milieu de la brume verte des lampes.
Dans l'exaspération du coup perdu, une horde
le menaça et Tinjuria. « Qu'il paye ! paye donc ! filou ! à la porte, à Chaillot ! Tabruti qui ne sait même plus compter ! à la douche, le gâteux ! A la douche, à la douche ! Que criait-on là ? Pourquoi cette rage? contre qui? qu'arrivait-il? Et Henri Duperret inconscient regardait bonnement ces forcenés. Oui, oui! qu'il rembourse! Allons! crachez ! Une main rampa en courbe devant lui : quelqu'un lui volait son argent. Il voulut parler, et la clameur sauvage reprit. Alors un homme s'approcha de lui, l'expulsa, — et pantelant, il sortit.
A la douche ! C'est la première fois que ce mot horrible frappait son oreille. Il en eut l'épouvante. Brusquement il lui sembla qu'on le maltraitait, qu'on le ligotait et le maintenait sous d'énormes instruments. Il entendit des cris de douleur : il se vit entouré de monstrueux supplices, de grimaces, de contorsions et d'immondices. Et il se défendait contre la nuit.
Il était deux heures: sur le boulevard, rasant les boutiques closes, il vagua.
Au coin de la rue du I lelder, une fille du café de Bade, pour éviter la sûreté, se cramponna à son bras : il fut près de crier, tant l'ombre à cet endroit était ramassée.
Un fiacre qui filait sur le paA'é de bois, le chiffonnier qui frôlait le kiosque abandonné, Féteigneur qui frappait aux réverbères, la pâle Heureuse qui rôdait, un rire, une plainte, un mot, tout le mettait en garde. Mais sur le trottoir, au loin, s'étendait une large et mouvante flaque de jour, et Henri Duperret se hâta, dans un besoin de se reconnaître le crâne.
Il y avait là, enveloppé d'une poussière d'électricité, un amas confus de femmes, de cochers, de roses, de boissons. Puis, au delà, les ténèbres encore.
On allait fermer le café Américain. Une grande fille agaçait de la pointe de son ombrelle rouge un monsieur qui ne voulait pas ; d'autres se campaient, l'air quémandeur, parmi les garçons, qui, le tablier relevé, commençaient à rentrer les tables et à sabler le trottoir. Henri Duperret prit
une de ces filles au hasard et lui dit de s'asseoir.
Comme elle buvait, sournoisement il saisit un coin de sa robe à larges carreaux, et se la tassa sur les genoux, frileusement, dans l'atmosphère épaisse. Il était heureux d'avoir rencontré quelqu'un pour lui sourire, et plein de lâche déférence.
Elle, cependant, l'examina d'une façon grave, l'inspecta tout entier. Enfin :
— Tu sais, fit-elle, ce soir je suis prise : demain si cela te plaît: tu as l'air tout retourné: tu vas aller te coucher, tu es malade.
— Malade ? — qui ? — moi ! s'écria Henri Duperret, je vous en souhaite, des malades comme moi ! Ah ! oui, par exemple ! Ah ! ah ! tiens, soupons là-haut, gaiement donc, et puis... tu m'en donneras des nouvelles !
Et sur ses lèvres décolorées, il promenait une molle langue.
Peu après, un fiacre les cahotait tous deux rue de Condorcet : elle, mal à l'aise avec le pressentiment d'un malheur à côté de cet homme qui.
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fanfaron, se collait pourtant contre elle. Dans l'obscurité de son escalier, elle le tira par les poignets *, quand elle Teut introduit dans sa chambre : — Allons, dépêche-toi, fit-elle, dans une hâte plus grande encore que d'ordinaire d'être débarrassée.
Mais lui ne se pressait pas, ôtait un à un ses vêtements et s'arrangeait pour rester là, comme dans un refuge ou à l'hospice, avec la sensation d"être recueilli et d'être assisté.
— Voilà mon argent, dit-il, et il mit sur la cheminée son portefeuille; et, tandis qu'il s'enfonçait sous les oreillers, elle cherchait là-dedans, interrogeait et maculait de bougie les papiers et les lettres.
Lorsque Thérèse Blondiau se retourna, hésitante encore, furieuse de ne pas avoir su se refusera un pareil visiteur, Henri Duperret battait avec impatience les draps de ses jambes interminables, creusées aux muscles, velues et jaunies...
Maintenant Thomme ne bougeait plus, et il était effrayant, en son sommeil, avec ce mince souffle
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qui sortait de ses lèvres baveuses. Dans Teffroi d'avoir là un trépassé, la fille se pencha sur sa poitrine décharnée que montrait l'écart de sa chemise et écouta : son cœur roulait par secousses aiguës.
Alors, elle couvrit l'homme jusqu'au cou, et, à moitié nue, dans la chaleur agglomérée, se sépara de lui par un gros pli de drap. En une superstition de fille, elle ne voulait plus de ce contact: est-ce qu'on sait jamais !
Le jour éclatait à la fenêtre, en face, au-dessus des hortensias sortis par prudence, et marquait le vaste lit de milieu, les meubles en cretonne à bergers. Thérèse sauta à terre, résignée à dormir plus tard, quand il serait parti.
Rien ne remuait autour d'elle. Elle eut la sensation du moment matinal. L'appartement était écœurant. En se mettant à la croisée de la salle à manger, elle réveilla la bonne qui dormait sur un lit dressé près du buffet en désordre où, contre une assiette de fruits qui sentaient fort, son corset pendait.
If-
Dehors on nett03ait les zincs vineux : la dégringolade des blouses commençait du sommet de Rochechouart. Des voitures descendaient vers les Halles, avec des formes vautrées sur la masse des légumes. Derrière des charrettes, les marchandes rinçaient les bols et chauffaient le café. Des balayeurs lents, avec un mouvement méthodique des reins, allaient, les chiens aux talons. Vis-àvis, descendit de voiture une femme en toilette claire : un monsieur fouillait dans sa paume pleine de sous. La mère Bollat se mit à plier le Petit Journal. Et longtemps, aimant la figure, la lumière et l'odeur de sa rue à cette heure, Thérèse Blondiau se tmt ainsi, affalée sur la balustrade, à peine vêtue, ses cheveux bruns en débâcle, un sein dans chaque main.
— Eh bien ! fît-elle, en rentrant dans la chambre, assez ! levons-nous.
Rien ne répondit. Elle ouvrit les persiennes avec fracas à l'irruption du soleil. Quand elle vit ce qu'il frappait, ce qu'elle avait amené dans son lit, elle poussa un grand cri. La bonne accou-
rut, et toutes deux, effarées, s'élancèrent à chaque côté. Henri Duperret gisait livide, latéteetlespieds déjetés, hideusement vivant dans une raideur tombale. Elles l'aspergèrent, le battirent à tour de bras, le bleuirent à coups d'ongle, avec des supplications et avec des injures. 11 eut un soupir, puis ouvrit un œil saillant.
— Il rêve, cria la bonne ! en voilà des bêtises ! allons, remettez-vous en place.
— Oui, allons, mon mignon, murmura Thérèse, comme pour bien le disposer, il faut être gentil !
11 indiqua qu'il comprenait ce qu'on voulait, il essaya, se souleva à demi, les poings enfoncés, et retomba. 11 était pris, assiégé.
— Encore, s'écria Thérèse, encore donc!
Et il voulut obéir, dans l'épouvante de cette chambre inconnue, de ces deux faces sur lui. Oh! se mouvoir: oh! se desceller ! et s'enfuir ! Pouvoir! dans la paralysie qui le rivait, les bras seuls marchaient et tournoyaient comme les ailes d'un moulin dont le tronc est fixe sur la pierre. L"in-
fernal supplice de loger un boulet dans sa chair, il était venu ! Cette humiliation de n'être plus son maitre, de sentir qu'une partie de soi-même vous échappe, trahit, il la subit là !
— ^'oyons, voyons, fit Thérèse, tu ne vas pas me faire cela, tu ne vas pas rester ici ! Mais parle au moins, parle, dis-le-moi !
Il se comprima les tempes violemment, un mot vint sur sa bouche. Mais alors il fut dans cette horreur de ne pouvoir l'exprimer, malgré l'effort fou de ses lèvres qui se mordaient, de ses mâchoires qui broyaient dans le vide. Du fond de son gosier ne sortait que le bruit rauque de sa volonté. Enfin, presque étranglé, il tourna les yeux, rejeta et tordit en arrière sa tête qu*allongeaient encore ses favoris tendus droit, et demeura les lèvres cette fois l'une dans Tautre^ n'osant plus respirer, tout mouillé.
— Assez ! s'écria Thérèse, non, je ne veux pas voir cela ! Laisse-le !
— Le laisser ? fit la bonne, il se trouve trop bien ici. Et dans un abject tutoiement : tu n'as pas