‹ L'équipage du diableChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'avenue de Messine n'est ni très loin ni très près de la place de la Trinité.

Frédoc n'avait pas songé à prendre un fiacre pour traîner Aurore chez M. de Maugars. Dans Tétat de surexcitation où il était, on ne pense pas à tout, et d'ailleurs peu , lui importait maintenant qu'on le rencontrât en compagnie suspecte.

Le drame touchait à son dénouement. Le traître, comme on dit à l'Ambigu, n'avait plus besoin de se cacher. Il allait jouer le cinquième acte à visage découvert.

Et pendant le trajet, entre la maison d'Antonia et la maison du comte, Frédoc eut tout le temps de compléter l'enquête qu'il venait d'ouvrir dans le salon de la Cigale.

La négresse, interrogée à fond, poussée et retournée de toutes les façons, ne varia ni dans ses réponses, ni dans ses résolutions. Elle persista dans ses aveux et elle affirma que M. de Maugars n'oserait pas la démentir.

Si bien qu'en passant devant l'église où la pauvre Madeleine s'était si mal mariée, Frédoc ne doutait presque plus.

Et il s'opérait en lui une véritable révolution. Ses haines tombaient une à une comme des fruits trop mûrs que le souffle frais du matin détache de l'arbre, et son cœur

desséché par les rages envieuses s'ouvrait à Tespérance, au repentir, à Tamour paternel. Il se résignait à demander pardon aux hommes, pourvu que Dieu lui rendît sa fille. Et il s'imaginait qu'il n'aurait qu'à lui dire : viens I pour qu'elle le «uivît. Il oubliait les obstacles qui se dressaient entre elle et lui, les cruautés qu'il avait commises ; il oubliait tout, même Louis d'Estelan.

Au moment où Métel, passant sur le trottoir de la rue Saint-Lazare, l'aperçut flanqué de la tireuse de cartes, Frédoc hâtait le pas pour arriver plus vite à cette porte cochère où les malheurs de Madeleine avaient commencé, et il n'aperçut pas le journaliste qui observait de loin ses allores agitées et ses gestes saccadés.

Métel avait continué son chemin sans se retourner, enchanté qu'il était de pouvoir régaler Bautru du récit de cette rencontre surprenante.

Si ce rédacteur bien appris eût été moins pressé, il aurait pu rapporter au neveu du colonel une nouvelle infiniment plus intéressante.

Mais il était déjà loin, et Frédoc abordait un des refuges situés au milieu de la place, quand Aurore, qui marchait & côté de lui, s'arrêta en poussant une exclamation en patois créole.

En même temps, elle posa une main sur le bras de soa ancien maître et elle étendit l'autre vers l'église.

Frédoc regarda dans la direction qu'elle lui indiquait.

A vingt pas de lui, appuyée sur son père, Madeleine eu deuil descendait lentement la rampe qui domine le côté gauche du square.

Elle sortait de l'église où elle venait de prier pour ceux qu'elle aimait et de prier aussi pour ses ennemis.

Frédoc pâlit. Ses yeux se fermèrent à demi et peu s^eik fallut qu'il ne défaillît.

Aurore ne faisait pas meilleure contenance. Elle avait

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même Tair de se disposer à prendre la fuite. Au départ, elle était résolue à tout braver, mais son courage l'abandoona aussitôt qu'elle aperçut M. de Maugars, qu'elle craignait encore plus que les fureurs du ci-devant M.Yvrande.

Maugars et Madeleine s'avançaient sans voir l'homme et la femme plantés au pied du candélabre municipal,, et ils allaient quitter la bordure d'asphalte qui entoura le jardin, quand Madeleine reconnut sa nourrice.

U se passa alors une scène muette qui n'attira Tatten-tion de personne, quoiqu'elle fût plus dramatique cent fois que les accidents autour desquels se rassemblent les badauds.

Madeldne surprise et troublée, le comte de Maugars surpris et irrité. Aurore tremblante et Frédoc hésitant formaient deux groupes, séparés par une bande de pavé qu'il leur fallait traverser pour se rencontrer.

Frédoc et la négresse sur un îlot, Maugars et Madeleine sur le rivage, échangeaient des regards qui exprimaient la colère^ la crainte, toutes les passions violentes» toutes les émotions profondes.

Attirés les uns vers les autres par des sentiments contraires^ il semblait qu'ils n'osassent pas s'aborder.

Le oomte ût même mine d'entraîner Madeleine pour lui épargner une rencontre dont il ne comprenait que trop la portée.

La présence de la nourrice aux côtés de Frédoc lui avait tout appris.

Mais, Madeleine qui ne prévoyaitpas l'orage, puisqu'elle n'avait jamais vu Frédoc et qu'elle ne savait rien, Madeleine le retint.

Et Frédoc se décida le premier à franchir lo terrain neutre au-delà duquel son ennemi l'attendait, droit, raide et préparé à tout, comme un vieux grenadier qui s'apprête à recevoir une charge de cavalerie.

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Madeleine avait une autre attitade. ]Qlle aimait sa nour- ' rïce, pas très tendrement, mais assez cependant pouf la revoir avec plaisir. Instinctivement, sans trop savoir pourquoi, elle s'était toujours un peu défiée de cette créature bizarre, qui la caressait comme une singesse caresse son petit, et qui lui tenait parfois des propos incompréhensibles. Il y avait des moments où la négresse s'e;caltait jusqu'à lui faire peur.

Là-bas,, à Ta Louisiane, Maugars la tenait à distance, mais elle voyait cependant tous les jours l'enfant qu'elle avait nourrie*de son lait; depuis le retour à Paris, il l'a* vait reléguée à Montmartre, et Madeleine qui ne regrettait pas trop son absence, la recevait afiTectueusement lorsqu'elle se présentait pour lui souhaiter une bonne fête ou une bonne année.

Son premier mouvement fut de rembrasser.^arore ne demandait pas mieux. C'était un moyen sûr d'éviter les colères qui la menaçaient et de se dérober aux explications qu'elle redoutait.

Après avoir serré Madeleine contre son cœur, elle la prit par la main et elle l'entraîna dans le square.

Ni le comte, ni Frédoc ne songèrent à la retenir. Ils sentaient l'un et l'autre qu'elle n'avait plus rien à leur apprendre et il leur tardait d'en venir à une explication qui devait être orageuse^ mais décisive.

Il ne s'agissait pas de vider une de ces querelles qui s'engagent entre deux hommes du même monde à propos d'une offense plus ou moins sérieuse. Celles-là imposent aux adversaires des formes réglées par l'usage. Il est admis qu'ils doivent s'aborder avec une extrême courtoisie, et n'échanger que les phrases nécessitées par la situation ; mais ce n'était pas du tout le cas, et ces ennemis exaspérés se dispensèrent de toute formule de p6li> tesse.

Ils ne se saluèrent même pas, et si elle s'était retournée

pour les observer, Madeleine aurait pu croire que ce monsieur de bonne apparence qui s'approchait avec si peu de cérémonie était. un ancien camarade de M. de Maugars.

— Vous savez tout, n'est-ce pas ? dit brusquement le comte. Cette femme vous a tout avoué ?

— Cette femme m'a débité une histoire qui, si elle était vraie, prouverait que vous avez commis un crime> répon^* dit Frédoc.

— Alors, vous n'y croyez pas ? î " • — Je crois que vous êtes très capable d'avoir substîiué nia fille à la vôtre ; mais je crois aussi que cette femme a pu mentir, et puisque vous êtes si bien informé de ce qu'elle m'a dit, je crois qu'elle est peut-être d'accord avec vous...

^ — Pour essayer de vous persuader que vous êtes lé père d'une enfant que j'aime et qui ne m'a jamais quitté depuis dix-huit ans ? Dans quel but me serais-je abaissé jusqu'à me faire le complice d'une imposture ?

-^ Dans le but de jeter un doute dans mon esprit. Vous espérez m'empècher de compléter ma vengeance. Vous espérez que je n'oserai plus persécuter votre fille, tant que je ne serai pas certain qu'elle n'est pas la mienne.

— Il est impossible que vous pensiez un mot de ce que yaus dites-là. Vous savez fort bien que je n'ai pas peur de vous et que vous nous avez fait tout le mal que vous pouviez "nous f^iire.

— Ainsi, vous prétendez que l'enfant qui portait Totre nom avant son mariage est à*moi ; que l'autre... celle qui était à vous... est morte?

— Vous ne l'auriez jamais su si Aurore ne vous avait pas rencontré; j'avais pris mes précautions; mais, puisque vous le savez, je ne nie rien. Agissez maintenant comme il vous plaira.

Et laissez-moi. Je n'entends pas que madame d'Estélan reste seule avec cette négresse qui m'a trahi.

— Vous laisser! s'écria Frédoc. Vous croyez que notre entrevue est terminée?... qu'il vous suffira d' affirmer pour que j'ajoute foi à vos paroles? Vous vous trompez, monsieur; je veux des preuves.

— Des preuves I répéta M. de Maugars avec amertume ; il vous faut des preuves? Est-ce que vous aviez marqué votre fille? Vous figurez-vous que les choses vont se passer ici comme au théâtre, et que vous allez la reconnaître à un signe tatoué sur son bras?

Je n'ai pas de preuves à vous montrer et je ne tiens pas à vous en fournir. Restez convaincu, si vous voulez, qu'Aurore a inventé un roman et cessez de m'interroger. Je n'ai rien à vous -dire.

— Je ne puis pas vous forcer à me répondre, mais vous ne m'empêcherez pas d'interroger madame d'EiStelan... eiêa l'interrogeant, je ne lui apprendrai rien, car vous pouvez voir à son air que mon ancienne esclave lui dit tout, en ce moment même.

Le comte se retourna vivement. Il aperçut Madeleine assise sur un banc à côté de la négresse qui l'avait entraînée dans le coin le plus écarté du jardin et qui lui parlait avec animation. Il comprit que cette femme révélait à la pauvre enfant le secret de sa naissance; que l'heure des ménagements était passée et qu'il fallait en finir avec Frédoc.

— Venez I je vais vous satisfaire, lui dit-il d'une voix basse et vibrante.

Frédoc le suivit dans le square où il entra.

L'ombrage manque à ce parc en miniature, qui précède l'église, et, au milieu de la journée, au mois de juillet, il est peu fréquenté. Les enfants n'y viennent guère jouer que le soir, quand la grande chaleur est passée.

M. de Maugars s'avança de quelques pas dans l'allée solitaire au bout de laquelle Aurore avait conduit Madeleine, et là, sous un arbre exotique, en face du portail de

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la Trinité, au doux murmure des cascades, il dit à Frédoc en le regardant en face :

— Vous demandez des preuves? vous les avez. Elles voni^ crèveraient les yeux, si votre haine ne vous aveuglait pas. Gomment ne comprenez-vous pas que si madame d'Estelan était ma fille, je vous aurais tué? Il y a hiiit jours que vous avez avoué vos infamies à mon ami Souscarrière et que vous l'avez chargé de me proposer un duel. Vous ne me prenez pas pour un lâche, je suppose? Et quand vous avez vu que je ne répondais pas à votre provocation, vous ne vous êtes pas demandé pourquoi j'étais si patient? Vous n'avez pas deviné que je devais avoir des raisons bien fortes pour reculer devant un homme que j'exècre?

Ah 1 je vous jure que si j'avais été libre de mes actions, tout votre sang n'aurait pas suffi pour laver tant d'outrages. Mais je ne pouvais pas frapper le père de Madeleine.

— De votre part , répliqua Frédoc avec amertume, je ne m'attendais pas à un tel scrupule. L'homme qui m'a pris ma femme et ma fille ne devait pas y regarder de si près.

Vous m'aviez déchiré le cœur. Vous pouviez bien essayer de mêle percer d'un coup d'épée. Mais vous avez préféré laisser votre gendre vous débarrasser de moî. Il est venu, lui, m'offrir le combat ; il m'a cherché, il me cherche encore... et si je Tai évité, c'est que je vous attendais.

— Puisque vous osez parler de M. d'Estelan, que vous avez odieusement calomnié, vous devriez vous dire qu'il ne sait pas la vérité. S'il la savait, il ne vous toucherait pas, il se contenterait de vous maudire et de vous mépriser.

Mais je ne pouvais, ni ne voulais la lui apprendre, et il M m'a pas demandé conseil. Vous avez fait de lui mon

ennemi et vous avez fait de votre fille la plus malheureuse des femmes. Je cherche à l'arracher à ce mari que. vous avez suscité tout exprès pour la condamner à souffrir jusqu'à ce que la mort vienne la délivrer. Je n'y réussirai pas et votre œuvre infernale s'accomplira tout entière.

— Croyez-vous donc que si j'étais sûr d'être le père de madame d'Estelan, je ne la délivrerais pas de cet homme? dit Frédoc d'un air sombre

— Il ne vous manque plus que de l'assassiner. Et quant à vos incertitudes, ce n'est pas à moi de les faire cesser. Vous êtes trop intelligent pour ne pas voir la lumière. Lorsque vous aurez reconnu que Madeleine est votre fille, votre châtiment commencera.

Mais j'ai, dès à présent, le droit de vous demander si vous aurez l'audace de la réclamer, la prétention de me l'enlever ?

— Espérez- vous que je vous la laisserai?

— Je vous défie de me la reprendre,

— Pourquoi donc y tenez-vous tant, si elle n'est pas de voire sang?

— Pourquoi j'y tiens ? Pourquoi je la défendrai contre vous? Parce que je l'aime comme si elle était ma fille, parce que je l'ai élevée, parce que, depuis dix-huit ans, je ne vis que pour elle. Qu'avez -vous donc fait, vous, pour Madeleine? Vous avez été son hourreau. Elle ne vous connaît pas. Elle ne connaît que vos crimes.

Et ne vous y trompez pas. Vous n'avez plus d'autorité sur elle. Elle m'appartient de par la loi.

— La loi! vous osez invoquer la loi? vous qui l'avez violée... en commettant un faux... car c'est un faux que de substituer l'enfant d'un autre à l'enfant qu'on a perdu. Vous venez de l'avouer ce faux, et Aurore m*a dit par quelles ruses vous êtes parvenu à tromper ceux qui ont

inscrit sur l'acte de décès de votre fille, à vous, les noms de Clara Yvrande.

— Vous y croyez donc maintenant aux récits d'Aurore? dit le comte avec une ironie amère.

— Ehl bien, oui, j'y crois, s'écria Prédoc. J'y crois et je veux ma fille.

— Votre fille I Allez donc la demander à ceux qui rendent la justice I Allez leur dire que je suis un faussaire I Je leur apprendrai, moi, ce que vous avez fait. J'^appellerai en témoignage ce malheureux d'Estelan. Il faudra bien qu'on l'entende... et qu'on entende aussi votre autre victime, Madeleine, que vous prétendez aimer.

Je ne sais ce que les juges décideront. Vous aurez peut-être la satisfaction de me faire condamner. Que m'importe! L'opinion publique m'absoudra et vous en serez pour une infamie de plus... une infamie qui ne vous profitera pas, car Madeleine aimera mieux mourir que de me quitter pour vous suivre...

— Pour suivre son père? Vous espérez qu'elle s'y refuserait?

— J'en suis sûr.

— Elle n'osera pçut-ôtre pas dire ce qu'elle pense, parce qu'elle a peur de vous, parce que vous abuserez de votre autorité pour influencer sa décision, mais quand elle sera seule avec moi, elle m'écoutera. Je lui expliquerai que vous n'êtes pour elle qu'un étranger, que vous l'avez volée, et qu'elle est de mon sang. Elle vous maudira.

— Essayez! dit M. de Maugars en lui montrant Madeleine qui venait à eux.

. Madeleine s'avançait d'un pas ferme, et son visage p&li par la souffrance exprimait une résolution froide.

Ce n'était plus la douce et timide jeune fille d'autrefois, qui ignorait là vie et qui ne savait qu'obéir et se résigner. Le malheur avait trempé son caractère et éclairé son

esprit. Les brutales confidences d'Aurore venaient de lui ouvrir les yeux en froissant sa délicatesse et en blessant son cœur.

Frédoc, plus troublé qu'elle, allait courir à sa rencontre.

M. de Maugars le retint en lui serrant le bras à le broyer.

— Je vous défends de lui parler de sa mère, dit-il entre ses dents.

— Laissez-moi, balbutia Frédoc qui se sentait défaillir. Plus le moment décisif approchait, plus son courage

l'abandonnait. Que dire à Madeleine pour la décider aie suivre? Gomment lui expliquer, sans souiller son âme, le triste mystère de sa naissance? Et comment, sans tomber à ses genoux pour lui demander pardon, en appeler à la voix du sang? Gomment lui tenir^ sans la révolter, ce langage étrange : Oui, je vous ai persécutée, oui, je vous ai tendu d'abominables pièges, oui,. c'est moi qui ai dénoncé votre mari, ruiné M. de Maugars, désespéré Guy de Bautru que vous aimez ; mais je suis votre père, je vous aime maintenant autant que je vous ai haïe; votre devoir est de m'aimer. Un homme vous a élevée et chérie. Il faut le quitter. Je suis votre père.

Le comte de Maugars ne tremblait pas, lui. Le passé ne l'écrasait pas. Sa faute première était presque excusable éL il l'avait longuement, durement expiée. Gette enfant que Frédoc voulait lui prendre, il l'avait défendue et consolée pendant que Frédoc la torturait.

Il était décidé à s'en remettre à elle, à la laisser libre de choisir entre eux.

Aurore avait tout raconté à Madeleine. Elle s'attendait à assister à une scène ef&ayante et, n'osant pas s'enfuir, elle tenait à n'y assister que de loin. Aurore, clouée sur son banc par la peur, gémissait à fendre l'âme et essuyait ses larmes avec un foulard rouge.

Les marmots qui jouaient à bêcher le sable des allées s'étaient attroupés autour d'elle et la regardaient curieu* Sèment, prêts à se sauver à toutes jambes si cette créature bizarre se fût avisée de les toucher.

Un peu étonné de voir^ à pareille heure, des messieurs de haute mine s'aboucher dans un coin beaucoup plus fréquenté par les bonnes d'enfant que par des seigneurs, le gardien du square s'approchait lentement, les mains croisées derrière le dos.

Frédoc sentait bien qu'en plein air les effusions de tendresse seraient déplacées, qu'il ne pourrait ni embrasser sa fille, ni même lui exprimer ce qu'il éprouvait en la revoyant ; et il regrettait amèrement d'avoir abordé M. de Maugars sur un trottoir, au lieu d'attendre qu'il fût rentré chez lui.

Bans le salon où Louis d'Estelan avait sauté par la fenêtre, Frédoc aurait pu prolonger des explications que, dans un lieu public, le comte allait certainement interrompre^ si elles ne tournaient pas à son gré.

Ce fut Madeleine elle-même qui se chargea d'y couper court ou plutôt de les prévenir.

Elle passa devant Frédoc, sans lever les yeux, et, se plaçant près du comte Maugars :

— Venez, mon père, dit-elle en soulignant par Tinâexion de sa voix le doux nom qu'elle lui donnait.

— Votre père ! murmura douloureusement Frédoc.

— Je n'en connais pas d'autre, répondit la jeune femme sans faiblir.

— Vous ne savez, pas...

. — Je sais tout. Venea, mon père, répéta Madeleine, en passant son bras sous le bras du comte.

Us allaient partir et le malheureux Frédoc allait essayer 'de les arrêter, lorsque Souscarrière apparut.

SoQscarrière était l'homme des dénouements, et le hasard le servait toujours à souhait.

De la rue Auber, il était venu au pas de course, et il désespérait d'arriver chez son ami avant la négresse révélatrice, lorsque, au moment où il débouchait sur la place de la Trinité, son coup d'œil militaire lui fit découvrir Prédoc et Maugars en plein colloque, à l'entrée du

square.

La situation n'était pas difficile à comprendre et il

importait d'y mettre fin.

Le bouillant colonel franchit la distance en quelques enjambées et arriva précisément à Uinstant critique où Madeleine venait de prendre le bras et le parti du comte de Maugars.

— Halte- là I monsieur, dit-il à Frédoc, en* lui barrant le passage. Pas un mot, je vous prie, jusqu'à ce que nous soyons seuls. C'est à moi que vous aurez affaire désormais et madame d'Estelan ne doit pas entendre notre conversation. Elle va se retirer, et j'ai assez bonne opinion de vous pour croire que vous ne la retiendrez pas de force* Ici la violence n'est pas de saison, et si vous vous y laissiez aller, je me chargerais de vous calmer.

Et toi, ajouta Souscarrîère en s'adressant à M. de Maugars ^ui paraissait peu disposé à battre en retraite devant l'ennemi, fais-moi le plaisir de rentrer chez toi avec madame. J'irai vous y r^oindre tout à l'heure.

Le comte hésitait encore. Il lui en coûtait de céder la place. Mais Madeleine l'entraîna.

Frédoc ne tenta pas de les suivre.

— A nous deux, maintenant, lui dit le colonel. Ne m'expliquez rien. J'ai tout deviné. Cette sauvagesse qui se tortille là-bas sur un banc, c'est la nourrice. Je suis à peu près sûr que vous l'avez rencontrée chez Antonia, et je vois ce qui à dû se passer entre vous et votre ancienne esclave.

Cela devait arriver tôt ou tard, et je ne regrette pas que cela soit arrivé. Si Maugars avait suivi le conseil que je

lui donnais, il aurait pris les devants, et depuis huit jours vous connaîtriez la vérité.

Vous la connaissez maintenant. Vous savez qu'en vous vengeant du comte de Maugars vous avez voué votre propre fille à un malheur éternel. Ëtes-vous content? Votre haine est-elle assouvie? Voulez-vous frapper encore? Vous le pouvez. Faites un procès à M. de Maugars ; traînez-le devant les tribunaux. Prouvez qu'il s'est servi d'actes mensongers pour vous voler votre enfant. Il sera •déshonoré, condamné peut-être, et Madeleine en mourra de chagrin, je vous en réponds.

Je ne la plaindrai pas, car elle souffrirait bien davantage s^ elle vivait de longues années dans l'horrible situation que vous lui avez faite.

— Non, s'écria Frédoc ; je l'en tirerai, je la délivrerai, je réparerai tout.

— Je vous en défie. Le mariage en France est indissoluble. Madeleine est liée pour toujours à un homme qu'elle n'aime pas.

— Je le tuerai.

— Très bien! Je m'attendais à cette réponse. Vous tuerez M. d'Estelan^ c'est entendu... à moins pourtant qu'il.ne vous tue, ce que je souhaite de tout mon cœur. Vous n'avez pas, je suppose, l'intention de l'assassiner et U doit être plus fort que vous à toutes les armes.

Mais j'admets que vous débarrassiez votre fille du mari auquel vous l'avez livrée... oui, livrée, car sans vous, sans vos machinations indignes, elle ne l'aurait pas épousé, puisqu'elle ne l'aurait jamais vu. Veuve, elle ne retrouvera pas le bonheur qu'elle a perdu, et elle ne reviendra pas à vous.

Son cœur se révolterait à la pensée de vivre avec le meurtrier de son mari.

Je vous préviens d'ailleurs que M. d'Estelan refusera probablement de se battre avec son beau-père, car il sera

averti que Madeleine est votre fille. Bile le lui dira ellemôme et si elle ne le lui disait pas, mon neveu le lui dirait.

— Votre neveu? mais c'est lui qu'elle aime !

— Oui, et qui l'aime à en mourir. Vous vous étonnez qu'il agisse contre son intérêt en s'efforçant d'empêcher ce duei. C'est que vous ne le connaissez pas. Guy de Bautru est loyal et généreux. Guy de Bautru rougirait de profiter de la mort d'un rival qu'il dépend de lui de préserver. S'il pouvait se battre avec M. d'Estelan, il le ferait : mais il ne permettra pas que M. d'Estelan se batte avec, vous.

Vous .ne comprenez pas cela, vous qui n'avez reculé devant aucun moyen pour vous venger. Nous ne sommes pas de la même race, monsieur ; nous ne sentons pas de même.

Mais il ne s'agit pas de vos sentiments. Il s'agit du repos de M. le comte de Maugars, mon ami, et du sort de Madeleine.

Qu'allez-vous faire? J'ai le droit de vous le demander, et je veux le savoir.

— Je vais reprendre ma fille.

— Malgré elle ? Vous n'oseriez pas.

— Elle n'a pas pu exprimer librement sa volonté.

— Elle l'a du moins exprimée «très nettement, et elle n'a consulté personne avant de la manifester. J'ai tout vu. M. de Maugars était loin d'elle, et vous ne prétendrez pas qu'elle a obéi aux injonctions de cette vieille sorcière qui lui aurait plutôt conseillé de vous suivre, car elle a bien des choses à se faire pardonner par vous et je parierais qu'elle vous craint comme le feu.

Non, monsieur, Madeleine n'a pas eu besoin qu'on lui montrât le chemin. Entre vous et M. de Maugars, son choix ne pouvait pas être douteuxi^

Vous êtes son père, c'est malheureusement vrai, mais elle ne vous doit que l'existence. iLiiun triste cadeau. Est-

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• <îe que vous l'avez élevée ?^ous allez me dire que vous la chérissiez et que ce n'est pas votre faute si sa mère vous l'a enlevée. Ge n*est pas la sienne non pluis.

M. de Maugars ne vous Ta pas volée ; il Ta recueillie. Fallait-il qu'il vous la renvoyai quand votre femme en inourantra laissée à sagardeFînter^ la négresse et elle vous racontera ce qui s'est passé. E^le vous dira que pour rien au monde, elle n'aurait consenti à braver votre colère et qu'elle a formellement refusé de vous ramener l'enfant, t t^ vwjo Vv^*^^'

— Justifiez-vous aussi le crime que votre ami a commis en substituant ma fille à je ne sais quelle bâtarde?

— Je n'ai pas à juger sa conduite, mais j'affirme qu'elle lui a été dictée par un noble sentiment, et Madeleine ne lui reprochera pas, je vous le jure, d'avoir fait d'elle, pauvre abandonnée, mademoiselle de Maugars, de s'être attaché à elle jusqu'à renoncer à tout. Il s'est sacrifié pour votre fille : il l'a dotée et il lui aurait ladssé toute sa fortune, si votre ami Prunevaux ne l'avait pas dépouillé de tout ce qu'il possédait.

Il n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût la plus heureuse des femmes. Et elle l'eût été sans vous. M. d'Estelanlui convenait fort bien. Elle l'aurait aimé; elle l'aimait déjà.

Qui donc l'a, dénoncé, livré à la police? Qui donc a détrait le bonheur de Madeleine en déshonorant sou mari, .en ruinant son père, et en tendant à son cœur un piège odieux? f S' iy -wi. j c^ v o.\\- yv.\-v ^

Qui donc si ce n'est vous ?

— Elle sait donc«. .

— Elle le saura, si elle ne le sait déjà. Notre devoir est de lui apprendre ce que vous valez.

Et vous croyez qu'il vous suffira de lui dire : je suis votre père, pour qu'elle oublie tout le mal que vous lui avez fait, à elle et aux. siens? Vous croyez qu'elle renon-

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4,^ Ll\yx^.

cera à son bienfaitear. pour venir se jeter dans les bras de son bourreau?

— Assez, monsieur ! murmura Frédoc, vous ne voyez donc pas ce que je souffre.

Souscarrière, qui Tobservait, fut frappé de l'altération de ses traits, et comprit qull avait touché juste*

Vaincu par la douleur, l'ennemi se rendait. Les armes lui tombaient des mains.

— Comprenez-vous enfin, reprit l'oncle de Bauiru, comprenez- vous que s'il est permis à un homme de punir une offense, il lui est interdit de recourir, pour se venger, à la ruse, à la calomnie, à tous les moyens bas? Yous n'êtes pas un lâche, je le sais, et vous avez agi comme agissent les lâches. Dieu est juste. Yos indignes procédés se sont retournés contre vous. Votre fille vous renie. N'accusez que vous-même de ce malheur.

— Vous parlez de ruse, de dissimulation, murmura Frédoc. Le comte de Maugars a-t-il donc été frai^ et loyal, lui qui a menti dix-huit ans? S'il n'avait fait que m'enlever ma femme, croyez-vous que je ne serais pas venu lui demander la seule satisfaction qu'il m'aurait due? Mais me voler ma fille! comment qualifiez-vous une telle action?

Vous allez me redire qu'il ne songeait pas à me la prendre, que la mère seule a été coupa|;>le, et qu'après la mort de cette mère criminelle, il ne pouvait pas me la renvoyer.

Je prétends, moi, que rien ne s'y opposait, mais je veux bien admettre qu'il se soit trompé de bonne foi, qu'égaré par des raisonnements faux, il ait cédé à la prière d'une mourante. Ne pouvait-il pas garder mon enfant sans lui retirer mon nom pour lui imposer le sien ? Qui l'empêchait de l'élever, comme on élève une orpheline abandonnée, de l'aimer même, et plus tard, lorsqu'il s'est décidé à revenir en . France, pourquoi ne

Ta-t-il pas présentée dans le monde comme sa fille adop^tive, pourquoi ne m'a-t-il pas cherché, moi, qui la pleurais?

— Il vous a cherché, et s'il ne vous a pas trouvé, c'est que vous vous cachiez sous un faux nom. -^

— Il ne me cherchait pas pour me la rendre. Il me cherchait pour se prémunir contre des revendications légitimes, pour s'assurer Timpunité. Vous me reprochez de m'être vengé comme je l'ai fait ; eh ! bien, je vous jure que si M. de Maugars était venu me dire : Voici votre fille. Je l'ai élevée et aimée autant que si elle eût été la mienne. Elle ignore que vous êtes son père. Voulez-vous lui apprendre le lamentable secret de sa naissance, au risque de la faire rougir de sa mère?... Je vous jure que j'aurais hésité à répondre et que j'aurais pardonné à M. de Maugars.

— C'eût été assurément plus honorable que de tendre à votre ennemi des pièges où d'autres sont tombés. Mais c'était à vous, qui saviez que cet ennemi s'appelait M. de Maugars, c'était à vous de sortir de l'ombre oîi vous vous teniez, de vous montrer à lui et de lui demander compte

' du passé. Je vous jure, moi, qu'en vous voyant il se ferait repenti, et qu'il n'aurait pas eu le courage de vous cacher

C*v.Ci sx^

plus longtemps la vérité. cujjl.Ua. v^V. <>

Mais nous dissertons sur des hypolhèses, et il est urgent dé régler une situation qui n'est que trop réelle. Je reviens donc à la question que je vous ai posée. Votre volonté bien arrêtée est-elle toujours de réclamer Madeleine, et de la contraindre à reconnaître le droit que la nature vous a donné sur elle ?

— La contraindre I répéta tristement Frédoc ; non, je ne songe pas à la contraindre ; je ne pense qu'à lui rendre le bonheur qu'elle a perdu, et à mourir après.

Adieu, monsieur..Il est probable que nous ne reverrons plus. Je ne vous demande pas de m'estimer; je ne vous demande que de me plaindre.

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