‹ L'équipage du diableChapitre 24 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

— Qui donc ?

— M. Frédoc.

— Et il est venu chez elle ? Tu l'y as rencontré ?

— Non, je me suis sauvé de peur de me trouver face à face avec ce drôle.

— Tu as bien fait.

— - Je n'en sais rien, dit Bautru avec humeur. Je l'aurais certainement attendu, si vous ne m* aviez pas interdit de le souffleter.

— Je t'ai prié et je te prie encore de te tenir tranquille. Tu appartiens maintenant au 1" régiment de chasseurs d'Afrique. Tu n'as plus le droit de te faire trouer la peau autrement qu'en service commandé.

— Vous plaisantez, mon oncle, mais en vérité...

— Voyons I mon cher, tu as vingt-cinq ans et M. Frédoc en a soixante. Un duel entre lui et toi serait ridicule !

— A l'épée, peut-être... mais au pistolet... à bout portant.

— Allons donc ! c'est absurde. Laisse cet homme en repos. Il ne vaut pas que nous nous occupions de lui. Il nous a fait beaucoup de mal, mais il ne peut plus nous en faire.

— Qu'en savez-vous ? Il a dû arriver chez Antonia après mon départ. Il y est peut-être encore. Et je parierais bien que, malgré mes recommandations, la Cigale n'aura pas pu se tenir de lui parler de ce testament ridicule. Qui nous dit que Frédoc n'a pas pris la balle au bond, qu'il n'a pas encouragé cette fille à instituer M. de Maugars son légataire universel ?

— Dans quel but aurait-il agi de la sorte ?

— Pour déshonorer votre ami, en colportant et en enjolivant cette histoire.

— Personne n'y croirait. Maugars est au-dessus d'un soupçon d'indélicatesse. Et puis, tu ne connais pas ce Frédoc. Il s'est vengé. Il est content, et il s'en tiendra là,

— Oui, peut-être... parce qu'il nous attend. Et il doit s'étonner que pas un de nous ne vienne lui demander réparation.

Ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'il nous avait provoqués ?

— Il s'est mis à la disposition de Maugars, voilà tout.

— Et M. de Maugars n'a pas cru devoir lui envoyer ses témoins ? Je n'en reviens pas de tant (ie mansuétude.

-^ Ce n'est pas à toi de juger Maugars. Il a fait ses preuves. Et il a ses raisons pour ne pas se battre.

— Les mêmes que les vôtres probablement. Je voudrais bien les connaître.

— Guy, tu m'ennuies. Je t'ai déjà dit que les affaires de tes anciens ne te regardaient pas.

— Mais les miennes me regardent. Cet bomme s'est joué de moi. Il se disait mon ami, et il m'a tendu un piège odieux.

— Tu as eu le malheur de t'y laisser prendre, et d'aimer Madeleine qui n'était pas libre. C'est déplorable, mais enfin Frédoc ne t'a pas attaqué personnellement. Yadonc raconter à des témoins que tu veux te battre avec ub monsieur, parce que ce monsieur est cause que tu t'es épris d'une femme mariée I

— ' Je prendrais un prétexte... maiâ puisque vous ne voulez pas, je m'abstiendrai. M. d'Estelan s'abstiendra-til, lui que Frédoc a calomnieusement dénoncé ? Il le sait. Il sait que ce misérable l'a livré aux agents de police.

— Oui, il le sait, car je le lui ai dit moi-même, dans le salon de Maugars, et à la façon dont il a reçu cette confidence, j'ai bien cru qu'il allait prendre le duel à son compte.

— Il n'en a rien été pourtant.

-— • Je suppose que ce n'est pas sa faute. En me quittant, il m'avait tout l'air de courir chez Frédoc. Peut-être ne l'aura-t-il pas trouvé.

— Bon I mais depuis ? On trouve toujours un homme quand on le cherche.

— Probablement, Frédoc aura refusé. Je n'ai pas revu M. d'Ëstelan et tu penses bien que je ne suis pas en correspondance avec lui. Mais je ne te cache pas que» s'il réussissait à amener Frédoc sur le terrain, je n'en serais pas fâché. Ce qui nous est interdit à nous est permis à M. d'Ëstelan.

— - Voilà encore que vous parlez par énigmes. Pourquoi M. d'Ëstelan peut-il se battre alors que nous ne le pouvons pas ?

-« Parce qu'il ignore une chose que nous savons, Maugars et moi, dit Souscarrière avec impatience.

— Ce n'est pas répondre I s'écria Guy de Bautru.

— Monsieur mon neveu, répliqua Souscarrière, vous m'obligez à vous dire que vous insistez beaucoup trop. Quand on possède un oncle h héritage, il faut le ménager, que diable I et surtout ne pas le tourmenter pour lui arracher un secret qui ne lui appartient pas.

— Un secret I croyez-vous donc que je ne saurais pas le garder, si vous consentiez à me le confier ?

— Je ne prétends pas cela, mais, si on raisonnait ainsi, on irait loin.

Il y a une fable de La Fontaine que je t'engage à relire.

— Les femmes et le secret... mais je ne suis pas une femme, moi.

— Non, Dieu merci. Si j'avais eu une nièce au lieu d'un neveu, je l'aurais mise au couvent et je l'y aurais laissée jusqu'à la fin de ses jours. Il est vrai qu'elle se serait échappée. Tous les Bautru sont indisciplinés. C'est dans le sang.

Mais, pour parler sérieusement, réponds à la question que je vais te poser. Si Madeleine te le demandait ce secret que tu tiens tant à connaître...

— - Madeleine! Je ne la reverrai jamais.

— Supposons que tu la revoies. Si je te disais le mot de rénigme et qu'elle voulût le savoir, auraîs-tu le courage de te taire ?

— Je vous en donne ma parole d'honneur.

Souscarrière, au lieu de reprendre la parole, alluma

un cigare et se mit à le fumer consciencieusement, tout en se promenant. C'était sa façon de réfléchir.

Il pensait à l'étrange situation de son ami Maugars, condamné à dévorer en silence les outrages qu'il avait reçus du père de Madeleine, et il pensait aussi à la non moins bizarre situation de son neveu, qui allait partir pour l'Afrique sans savoir à quoi s'en tenir sur ce Prédoc dont les machinations avaient causé son malheur.

Jj'oncle pesait le pour et le contre.

Mettre Bautru dans la confidence d'un acte très blâmable avoué par M. de Maugars, c'était grave. Bautru n'avait pas trop à se louer du comte, et ne lui pardonnerait peut-être pas de l'avoir trompé, en lui laissant croire qu'en épousant Madeleine, il allait épouser la fille d'un gentilhomme.

D'un autre côté, Bautru avait bien un peu le droit de connaître la vérité, car il avait pâti des fautes d'autrui, et il était bon aussi qu'il la connût, en prévision d'un cas improbable, mais qui pouvait cependant se présenter.

Au fond, tout au fond de son cœur, Souscarrière gardait une espérance qu'il cachait soigneusement. Il se disait que si d'Estelan forçait Frédoc à se battre, il pourrait arriver que Frédoc envoyât d'Estelan dans l'autre monde. Et ce dénouement ne lui aurait pas déplu. Il aurait même appris sans trop de chagrin que les deux adversaires avaient fait coup fourré et que ni l'un, ni l'autre ne survivrait ^à la rencontre.

Ces sentiments n'étaient assurément pas chrétiens, mais Souscarrière ne se piquait pas de pousser Tamour de son prochain jusqu'à souhaiter que les ennemis de ses amis vécussent de longs jours, alors que leur mort aurait fait tant d'heureux.

U ne voulait pas les tuer lui-même, ni que son neveu les tu&t, mais il n'aurait pas été fâché qu'ils s'entretuassent.

Et si Madeleine devenait veuve, Bautru que rien n*em> pfcherait alors de l'épouser, puisqu'elle ne serait pas veuve par son fait, Bautru aurait intérêt à savoir de qui Madeleine était née.

U avait pu passer sur les inconvénients d'une alliance avec la flUe légitimée d'une sang-mêlé et ne pas se sou» cier de donner son nom à la fille d'une femme qui avait trompé son mari et d'un homme qui avait exercé de basses et cruelles vengeances.

Si Bautru devait reculer devant un tel mariage au moment où il deviendrait possible, mieux valait qu'il y renonçât tout de suite, car l'éventualité était prochaine»

Evidemment, Frédoc et d'Estelan ne se rencontreraient jamais, s'ils ne se rencontraient pas à très bref délai.

Souscarrière ne les avait pas revus depuis quelques jours, mais il était à peu près sûr que l'un cherchait l'autre et que l'autre ne se déroberait pas longtemps, car d'Estelan était homme à recourir aux moyens extrêmes pour contraindre son dénonciateur à lui rendre raison sur le terrain.

— Je crois à ta parole d'honneur, dit l'oncle en s'arrôtant devant son neveu ; mais me promets-tu aussi de répondre franchement et sans tergiverser aux deux questions que je vais te poser ?

— En doutez-vous? répondit Bautru. Est-ce que vous m'avez jamais vu chercher des faux-fuyants ou prendre

voies détournées ?

— Non. Je reconnais que tu es droit et net comme un sabre de cuirassier. Mais c'est que tu vas être tellement surpris...

— Je suis accoutumé aux surprises depuis quelque temps, et surtout aux surprises douloureuses, dit Bau* tru en secouant la tête.

— Tant mieux, car tu n'es pas au bout, et tu ne t'attends guère à ce que je vais te demander.

— Je m'attends à tout.

— Eh ! bien, première question : Épouserais-tu la fille de M. Frédoc, s'il en avait une ?

— Autant vaudrait me demander si j'épouserais la fille du bourreau.

— Voilà qui est catégorique. Il est évident que si on venait te dire : le bourreau a une fille ; vous ne la connaissez pas ; voulez-vous qu'elle soit madame de Bautru? tu rirais au nez du négociateur en mariages, car tu le prendraispour un fou. Mais ce n'est pas ainsi que je l'entends, et le cas est tout autre.

Je suppose que tu aimes une jeune fille qui passe pour être bien née, qui t'aime et qui est charmante. Tu apprends tout à coup que monsieur son père est bourreau. Que ferais-tu ?

— Permettez-moi de vous dire, mon cher oncle, que c'est là une supposition extravagante.

— Boni voilà que tu t'échappes, par la tangente, comme on dit à l'école préparatoire.

Ma supposition est au contraire très pertinente.

— Les filles de bourreau ne vont pas dans le monde où je vis.

— Cela peut arriver, et il peut arriver aussi que la fille ignore le métier que fait son père.

— Fille de bourreau sans le savoir, alors. Ces choseslà ne se voient que dans les mélodrames.

— Il ne s'agit pas de mélodrame. Réponds. Rompraîs- Ui ou épousérais-tu ?

— Ma foi ! je n'en sais rien.

— Tu veux dire que ta résolution dépendrait du plus ou moins de goût que tu aurais pour la personne. Parbleu! je le pense bien. On voit tous les jours des gens qui épousent des drôlesses dont ils sont affolés. La passion est plus forte que le sens commun.

Mais en principe...

— Gomment, en principe ?

— Oui ; admets-tu qu'un galant homme passe par dessus le préjugé et qu'il ne se préoccupe pas des tares du père pourvu que la ûlle soit irréprochable.

— Ehl bien, non.

— Il va sans dire que si le père, au lieu d'être bourreau, ce qui après tout n'a rien de déshonorant, était un criminel, ton opinion serait la même.

— A plus forte raison, je refuserais.

— Toujours, bien entendu, sous cette réserve que Tamour ne t'entraînerait pas plus loin que tu ne voudrais aller?

— Il faudrait que je fusse diablement amoureux.

— C'est ce dont tu es très-capable. Me voilà fixé, ou à peu près, sur un point. Passons au suivant.

Te Ijattrais-tu en duel avec le père d'une jeune fille que tu aimerais?

— Certainement non.

— Pas même si ce père avait gravement q^ensé tes amis ou toi?

— Pas môme dans ce cas-là. D'ailleurs, je n'aimerais pas la fille de mon ennemi ou d'un ennemi de ma famille.

— Tu en reviens toujours aux échappatoires. Supposons que tu aimes précisément celle-là, que tu l'adores.

— Comme Roméo aima Juliette. Mais, mon cher oncle nous ne sommes plus au temps des Montaigus et des

l'équipage du diabliî: 357

'Capulets. Nous Tivons à une époque où il n'y a plus de haines héréditaires.

— Tu déplaces encore la question. Je te parle d'un ennemi caché, d'un homme qui aurait fait du mal aux tiens sans se montrer, et dont tu apprendrais tout à coup les scélératesses, alors que tu serais amoureux de sa fille.

— C'est bien invraisemblable.

— Mais c'est possible. Maugars ne se doutait pas, ni d'Estelan non plus, que Frédoc les persécutait, car Frédoc agissait dans l'ombre, et s'il ne s'était pa? déclaré lui-même, on ne l'aurait probablement jamais découvert.

— Frédoc est une exception... et, au surplus, Frédoc n'a pas de fille.

— S'il en avait une, l'épouserais-tu?

— Non, mille fois non.

— Même si tu étais épris d'elle, c'est entendu. Alors mon garçon, je t'engage à oublier Madeleine.

— Que voulez-vous dire?

— Tu n'as pas deviné?

— Pas le moins du monde.

— Eh bien ! Frédoc est le véritable père de Madeleine. Comprends-tu maintenant pourquoi Maugars ne peut pas se battre avec lui?

— Je comprends que vous vous moquez de moi, mon cher oncle.

— Mon cher neveu, je n'en ai guère envie. Ce que je te dis est vrai, malheureusement. La fille de Maugars et de la créole qu'il a épousée est morte à la Nouvelle Orléans, en même temps que la femme de Frédoc... cette femme qui s'était fait enlever par Maugars. La fille de Frédoc vivait. Maugars l'a prise, Ta élevée. C'est elle qui porte son nom et que tu aimes. C'est Madeleine.

— Qui vous a dit cela?

— Maugars lui-môme, et je te jure qu'il lui en a coûté de me faire cet aveu. Tu ne peux pas supposer qu'il s'accuserait d'un acte pareil, s'il ne l'avait pas commis.

— Non, car c'est un crime.

-* Le mot est un peu fort. Je ne sais trop comment qualifier la conduite de mon malheureux ami. Il peut invoquer bien des circonstances atténuantes. Il n'en est pas moins vrai qu'il s'est mis dans un très mauvais cas.

— Quels que soient ses torts, Madeleine en est innocente, dit vivement Bautru.

— D'autant plus innocente, répondit Souscarrière, qu'on ne Ta pas consultée, comme bien tu penses, et qu'à cette heure elle ignore encore que Maugars n'est pas son père. J'espère bien qu'elle l'ignorera toujours, car tu tiendras ta parole, et tu m'as juré sur l'honneur de ne rien lui dire de ce que je viens de te révéler.

— Frédoc peut le lui apprendre... il peut même la réclamer.

r- Rien de tout cela. Frédoc ne sait pas qu'elle est sa fille. S'il l'avait su, il ne l'aurait pas torturée comme il l'a fait.

Maintenant que tu connais la situation, je reprends mon interrogatoire, et je te demande si, en bonne conscience, tu peux t'exposer à tuer Frédoc ou à être tué par lui.

— Non, balbutia Bautru, ce serait monstrueux.

— Très bien. Nous sommes du même avis sur ce. point. Donc, il est convenu que tu ne songeras plus à ce duel impossible. Aucun de ceux qui savent la vérité ne peut se battre contre cet homme.

— D'Estelan la sait-il?

— Non, fort heureusement. El personne ne la lui dira. S'il décide Frédoc à lui rendre raison de sa conduite et qu'il arrive malheur à l'un des deux, je m'en laverai les mains. Rien ne nous oblige à les renseigner, et le soin

de la réputation de mon ami Maugars me touche bien plus que les chances de ce duel entre deux hommes que je ne porte pas dans mon cœur.

Et c'est précisément parce que d'Estelan peut perdre la vie dans ce combat que je voulais savoir si, le cas échéant, tu serais toujours disposé à épouser Madeleine.

Tu m'as répondu que non, qu'un Bautru ne pouvait pas devenir le gendre d'un brigand qui nous a fait à tous une guerre déloyale. Je trouve que tu as raison de penser ainsi. N'en parlons plus et occupons-nous de ton prochain départ. As-tu trouvé acquéreur pour tes poteries et tes ferrailles ?

— Je crois que oui. Métel connaît un amateur qui s'en arrangera, mais...

— Tu l'as vu, cet aimable folliculaire?

— Oui... un instant... sur le boulevard... mais, mon oncle, ma vente ne me préoccupe pas du tout. Quelques billets de mille francs de plus ou de moins me sont assez indifférents. J'en aurai toujours bien assez pour manger à la cantine des sous- officiers. Ce qui me préoccupe,

c'est Madeleine.

— Vraiment? je croyais que la fille de Frédoc n'existait plus pour toi.

— Est-ce sa faute si son père a fait des infamies?

— Ah I ah ! tu plaides pour elle maintenant. Où sont donc les beaux principes que tu mettais en avant tout à l'heure? Je n'épouserai jamais, disais-tu, ni la fille du bourreau, ni la fille d'un coquin.

-• J'ai fait des réserves.

— C'est moi qui les ai faites. Rappelle-toi mes paroles : A moins que l'amour ne t'entraîne plus loin -que tu ne voudrais aller. J'étais prophète. Tu adores Madeleine, -et tu ne demandes qu'à l'épouser, quand même.

— Elle est mariée. Je ne l'épouserai jamais.

— Si elle devenait veuve pourtant? Ce Frédoc doit être

une fine lame ; il se prépare depuis dix ans à en découdre avec Maugars, et je parierais qu'il a travaillé l'escrime, tandis que d'Estelan a passé sa vie à courir le

monde.

— Vous croyez donc qu'ils vont se battre?

Je rignore, mais je sais que d'Estelan ne demande

que cela et qu'il est le seul de nous qui puisse le faire, car il ne se doute pas que Frédoc est son beau-père. Nous autres, nous n'avons qu'à nous croiser les bras et à attendre le résultat, et nous n'avons rien à perdre. Je serais môme tenté de dire que nous avons tout à gagner, car aucun des deux combattants ne mérite que nous le

pleurions.

Trouvez-vous que nous agirions loyalement si nous

les laissions aller sur le terrain, demanda Bautru, après un assez long silence.

Et comment, je te prie, pourrions-nous les empêcher de se battre ? demanda Souscarrière. Us ne viendront pas nous demander la permission de s'aligner.

— Mais, mon cher oncle, répondit Bautru, il suffirait de leur apprendre ce, que vous venez de me confier. Frédoc refuserait de se battre avec son gendre, D'Estelan refuserait de se battre avec son beau-père.

C'est ce qui ne me parait pas démontré. D'Estelan

reculerait peut-être et encore ce n'est pas sûr, car il a de terribles griefs contré cet homme, des griefs qu'une parenté par alliance ne lui [ferait sans doute pas oublier. Mais Frédoc ne s'arrêterait pals pour si peu. Frédoc ne connaît pas d'obstacles. Je crois môme, en y réfléchissant, qu'il serait ravi de débarrasser sa fille d'un mari qu'elle n'aime pas.

Et ce faisant, nous pouvons bien dire cela entre nous, il rendrait un fier service à quelqu'un de ma connaissance.

Bautru tressaillit, La perspective que lui montrait son

oncle était bien faite pour troubler sa conscience qui le poussait à avertir loyalement ses ennemis.

— De plus, reprit Souscarrière, nous ne pouvons absolument pas trahir le secret de Maugars. Il me l'a confié, je te l'ai confié, et je commence à croire que j'ai eu tort» Le livrer à d'autres, ce serait manquer à l'honneur.

— N'est-ce pas y manquer aussi, que de laisser s'entr'égorger deux hommes dont la mort nous est profitable?

Cette fois, ce fut l'oncle qui tressaillit, frappé de ce langage simple qui exprimait clairement un sentiment élevé.

Le désintéressement de Guy le touchait ; il l'admirait, quoiqu'il n'eût pas les mômes scrupules que ce généreux garçon, et il regrettait de l'avoir mis dans la confidence des torts dç son ami Maugars.

— Je conviens, dit-il, qu'il serait plus chevaleresque à toi de retenir ton rival au moment où il court le risque de s'enferrer, dans le sens Kttéral du mot. Mais, en vérité, je n'en vois pas le moyen. J'ai promis à Maugars de ma taire.

— Il pourrait vous dégager de votre parole.

— Ma foi I mon cher, je n'irai pas lui demander de me la rendre. La chevalerie est une belle chose, mais il ne faut-pas la pousser trop loin. Comment, diable I veux-tu que j'aille notifier à d'Estelan, qui m'exècre, le véritable état-civil de sa femme. Il ne m'écouterait pas, et s'il m'écoutait, il ne voudrait jamais croire que Madeleine n'est pas mademoiselle de Maugars. Il s'imaginerait que j'invente une histoire pour le décider à se séparer de sa femme.

Je ne petix pas non plus lui écrire des lettres anonymes, à l'instar de Frédoc.

Conclusion : abstenons-nous. Les choses tourneront peut-être autrement que nous ne le pensons et je sui& II. 21

3Cé' l'équipage du diable

d'avis que les dénouements imprévus sont toujours les

meilleurs.

" Bautru ne paraissait pas convaincu.

— Je ne ferai rien sans que vous m'y autorisiez, dit-il; mais je vous jure que si d'Estelan était tué, je me reprocherais sa mort et je refuserais d'en profiter.

— C'est-à-dire d'épouser sa veuve ?

— Oui.

— Mais tu l'épouserais très volontiers si d'Estelan venait à mourir de maladie ou par accident ?

— Oui.

— Tu ne reculerais pas devant le désagrément d'entrer dans la famille de M. Yvrande, soi-disant Frédoc?

— Non, j'aime éperdument Madeleine. Peu m'importe qu'elle soit la ûlle d'un gentilhomme, ou...

— Ou d'un coquin. Tu as dit le mot. Et j'avais bien raison de prévoir que tes principes fléchiraient quand il s'agirait d'en faire l'application k ton cas particulier. Tu les renies avant que le coq ait chanté, dit en riant Sôuscarrière.

Mais je ne t'en veux pas pour cela, et je souhaite de tout mon cœur que tu puisses un jour épouser Madeleine. Je le souhaite plus que je ne l'espère, car son mari vivra longtemps, s'il ne tombe pas sousTépée de Frédoc. Quand il mourra, tu seras peut-être général... et père de famille.

— Ni l'un, ni l'autre. Je ne me marierai jamais, et avant d'arriver aux épaulettes étoilées, je rencontrerai bien une balle qui me débarrassera de l'existence.

— Pas de ces idées-là, je te prie. Je les ai eues, moi aussi, à ton âge, pour cause d'amour contrarié, comme toi... et elles m'ont passé... ohl mais là, complètement. 11 est vrai que j'ai été retraité capitaine et que je suis resté garçon. Raison de plus pour que tu fasses souche. QuaQ4

il ne restera plus de Souscarrière, il restera encore des Bautru... et ça vaudra mieux.

Donc, ne nous occupons plus du présent et ne nous tourmentons pas de Tavenir. Laissons faire la Providence.

Au surplus, la situation ob nous sommes tous va finir. Que d'Estelan se batte ou ne se batte pas, il faudra bien qu'il prenne un parti en ce qui concerne sa femme. Maugars se tient prêt à la soutenir^ si elle veut résister, mais il la laisse libre de céder. Nous en sommes là. On n'a pas revu son malencontreux mari depuis la courte entrevue qu'il a eue avec elle, mais il va reparaître, cela n'est pas douteux. Attendons.

Quant au sieur Frédoc, il ne bougera pas, à moins qu'un hasard difficile à prévoir ne lui apprenne qu'en pourchassant son ennemi, il a réduit sa propre fille au désespoir.

Il en mourrait de rage et ce ne serait pas une grande perte. Ainsi, mon cher Guy...

Le valet de chambre de Bautru interrompit la péroraison de ce discours consolant. Il apportait à son maître une carte sur un plateau.

— Métel I murmura le jeune homme après avoir lu le nom du visiteur. Il vient probablement me parler de la vente de mes curiosités. J'ai bien envie de ne pas le recevoir.

— Pourquoi donc? s'écria l'oncle. C'est un charmant garçon et je lui dois de la reconnaissance. Sans lui, nous en serions encore à prendre Frédoc pour un être inoffensif.

Et puis, avec cet aimable journaliste, on apprend touoars quelque chose de nouveau. Il est farci d'informations, et j'ai grand besoin d'être renseigne, car depuis liuit jours je vis reclus comme un Chartreux.

— Faites entrer, dit Bautru à son domestique.

Une minute après, Gustave Métel montra sa figure intelligente et gaie, qui s'illumina quand il aperçut Sous-^ carrière.

— Colonel, je suis ravi de vous voir, dit-il, après les poignées de main obligées. J'apporte à votre cher neveu la réponse de son acheteur... un bon jeune homme de province qu'on m'a recommandé et qui veut s'installer à Paris pour y faire du chic. Naïf enfant! Je ne] lui donne pas six mois pour fricasser ses économies.

Il s'arrangera du mobilier, y compris les. objets d'art, si Bautru veut lui céder le tout pour quarante mille, et il payera comptant.

— Marché conclu, répondit Bautru.

— Tu n'y perdras qu'un milier de louis. C'est une affaire d'or, dit ironiquement Souscarrière.

— Je crois, reprit en riant Métel; que si vous aviez à lui céder aussi une de ces demoiselles qui font régulièrement le tour du Bois de quatre à six, il la prendrait volontiers, pourvu qu'elle fût à la mode.

Ah! ça, mon cher, vous êtes donc bien décidé à sauter le fossé de l'engagement volontaire?

— C'est fait.

— Je le regrette, puisque je ne vous verrai plus qu'à votre retour... dans un ou deux ans.., mais au fond je trouve que vous avez bien raison de partir. Paris est assommant. La politique m'écœure, la littérature m'ennuie, et les nouvelles à la main deviennent aussi rares que les truffes.

— Comment! dit le colonel, pas un scandale à se mettre sous la dent... je veux dire : sous presse?

— Ma foi! non. Au contraire. Les faits-divers du jour sont des faits moraux. Exemple : M. Aubijoux s'est remis avec sa femme.

— Oh ! oh ! vous m'élonnez considérablement. Je ne le croyais pas si débonnaire. La semaine dernière, il parlait de tout tuer.

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i ii pii * ' — - — — — " I

— U ne tuera personne. Le duel avec le séducteur est tombé dans Teau: je pense que Biisserolles n'en est pas fâché, car il n'avait rien séduit du tout, et il tient à ïia peau. Il est parti pour Dieppe et il a emmené Girac.

— Bon voyage, dit Souscarrière, qui tenait en médiocre estime ces deux clubmm.

— Mais, ce qui vous étonnera davantage, c'est que le ménage du boulevard Montcnorency va s'établir au Mexique. On ne donnera plus de fêtes dans la villa. On la vend. Madame est convertie. Plus de toilettes. Elle s'est vouée à Sainte Mousseline. Monsieur, touché de tant d'abnégation, lui a tout pardonné, et liquide ses affaires en France pour l'emmener dans un pays où où ne lit pas la Vie Parisienne et où les gommeux sont inconnus. Ces époux réconciliés vivront là-bas en bons bourgeois et l'histoire finira peut-être comme dans les contes de fées.

-«- Pourquoi pas? Cette madame Aubijoux n'était pas sur la bonne voie, mais je crois qu'elle n'avait pas encore déraillé. Le mari a serré les freins. Il a bien fait. Et le changement d'air guérira sa femme.

— C'est la grâce que je leur souhaite. Et quand je vous aurai dit que Rangouze passera aux assises dans trois mois; que le Brésilien d'Antonia se plaint de ne plus trouver de pontes au cercle, et qa'il parle de retourner dans son pays, ce qui ne serait pus gai pour la Cigale ; que la vieille Rosine de Villemomble cherche un associé pour reprendre les affaires d'usure de Rangouze déjà nommé... ce sera tout ; j'aurai vidé mon sac.

Et maintenant, colonel, à titre de réciprocité, vous me ferez bien la grâce de me dire comment a fini votre chasse de l'autre jour.

— Mâchasse?

— Vous savez bien.,, la femme au melon? C'est moi qui ai levé le lièvre. Je voudrais savoir si vous l'avez forcé.

La question ne laissait pas que d'embarrasser Souscar-

rière, qui ne tenait pas du tout à mettre Gustave Métel dans la confidence des affaires de son ami Maugars. Il se disait que si Frédoc ou d'Ëstelan faisaient un éclat, les journaux en seraient toujours informés trop tôt.

Mais, en même temps, 41 n'était pas fâché d'apprendre que, pour le moment, les journaux ne savaient rten.

-— Oui, oui, dit-il, j'ai uni par arriver jusqu'au vilain monsieur qui nous bombardait de lettres anonymes. Il a tout avoué.

— Vraiment! Ëst-il indiscret de vous demander qui c'est?

— Un bourgeois que M. de Maugars a vexé jadis et qui s'est vengé comme il a pu. Je lui ai dit son fait et il s'est engagé à ne pas recommencer.

Vous n'avez pas fcçu de nouvelle dénonciation, je sup» pose?

— Aucune. Oh! maintenant, il ne s'y frottera plus. Il sait qu'il aurait affaire à vous, colonel, et vous n'avez pias la réputation d'être commode.

— Je suis pourtant très doux de mon naturel. Seulement, je manque parfois de patience. Mais je ne serai plus mis à l'épreuve puisque j'en ai fini, grâce à vous»

. avec un drôle qui s'attaquait à mes meilleurs amis.

— Décidément, j'ai eu une bonne idée de suivre cette grosse commère jusqu'au bas de la rue du Rocher. Vous a-t-elle mené loin?

— Pas très loin, heureusement. Je n'ai aucun goût pour le métier de suiveur.

— Votre homme alors habite le même quartier que Frédoc ?

— Oui... je crois, murmura Souscarrière, assez gêné par cette conversation qui effleurait un sujet brûlant.

— A propos de ce brave Frédoc, reprit Métel, vous n'imagineriez pas en quelle compagnie je viens de le rencontrer?

l'équipage du biable 36*7

— Avec sa gouvernante peut-être. En sa qualité de vieux célibataire, il doit avoir une gouvernante.

— Bien plus fort que ça. Avec une négresse.

— Une négresse? répéta le colonel déjà en éveil.

— Et une vieille I Encore si c'eût été une jeune... Frédo€ est très vert... jeme serais dit : il a des goûts bizarres. Mais pas moyen de s'arrêter à cette galante explication. La créature qu'il escortait a pour le moins cinquante ans. La laine de son crâne est toute blanche. Figurez-vous une guenon que le Jardin des Plantes aurait mise à la réforme. Et fagotée I on ferait de l'argent si on la B3.ontrait h la foire de Saint-Gload.

— C'est bien^extraordinaire. Frédoç, qui est la correction môme, s'exhiber en public avec une négresse!... Je .' suppose qu'il ne lui donnait pas le bras?

— Non, mais ils cheminaient côte à côte et ils tenaient ensemble une conversation vive et animée. Frédoc était visiblement surexcité ; il parlait haut, il gesticulait, et ces démonstrations sont tout à fait contraires à ses habitudes. •

Bautru haussa les épaules. 11 se demandait en quoi les excentricités de cet homme détesté et détestable pouvaient intéresser son oncle. Bautru ne songeait guère à Aurore qu'il n'avait jamais vue. C'est à peine s'il savait que Madeleine avait eu une nourrice noire.

Mais Souscarrière se rappelait les moindres détails de l'histoire à lui racontée par son ami Maugars, et il craignait d'avoir deviné ce qu'était cette vieille négresse qui courait les rues avec Frédoc.

— La scène se passait, je suppose, dans une rue écartée? dit-il avec intention.

— Non pas, riposta Métel. Le couple mal assorti traversait la place de la Trinité. Ils avaient presque l'air de se diriger vers la maison qu'habite M. le comte de Maugars.

Souscarrière n*en demanda pas davantage. Il prit son chapeau et sa grosse canne.

— Excusez-moi, cher monsieur, dit-il brusquement, j'ai un rendez-yous à deux heures, et je m'aperçois que je suis en retard. Je vous laisse avec mon neveu.

Guy, mon garçon, je t'engage à terminer promptement l'affaire de ta vente. Un nigaud de province qui achète des faïences et des colichemardes, c'est une occasion que tu ne rencontreras plus. Si tu le vois, dis-lui que l'armure Henri II a été portée par ton oncle. Ça lui donnera une haute idée de notre race.

Sur cette plaisanterie, le colonel sortit en toute hâte.

Il soupçonnait que M. de Maugar3 devait être aux prises avec l'ennemi, et il lui tardait d'arriver à la rescousse.

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