‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 108 sur 150 · LE HÉROS INGÉNU · texte numérisé non relu

LE HÉROS INGÉNU

f T le cinquième matin s'est levé sur Êolie.

Sylvan descend aux étables, il chasse devant lui le troupeau ; en mugissant, les vaches gagnent la savane givrée d'aiguail. Ensuite il pénètre chez les génisses aux yeux humides ; et à présent elles nuitent sous les minuits chauds, elles ne quittent plus leur dormoir. Trois, parmi les plus belles, furent choisies. Barba les donna à ses filles comme un apanage, une chair personnelle et amicale, et Tune fut appelée Florie, la seconde Hylette, la troisième Élée. Et toutes trois ont grandi, d'une virginité heureuse comme les lys. Or, Sylvan, étant entré dans l'enclos, va à Florie. Il la maintient par les cornes, la baise entre les naseaux fumants et roses. « O Florie ! » gémit-il. Ensuite il caresse le col annelé, les tremblants fanons de celle qu'aime Hylette, et pareillement il gémit : « O Hylette î » Il va aussi à la troisième et appuie ses lèvres à son front busqué entre ses cils raides. « O Élée ! » Son cœur bat, rythmique et fort ; un sang égal bruit à ses tempes. Sa rancune s'est effacée ; il n'embrassa que le nom de ses sœurs et il a l'illusion d'avoir baisé leurs visages. Puis, riant de sa folie, il s'en va tandis que les génisses, en reniflant son odeur, docilement le suivent par les herbes fleuries jusqu'aux limites. Ainsi, au divin Ramayana, la bête sauva l'homme dans la peine.

Sylvan traverse en courant les prairies, il atteint la rivière. Sa chair nue fume aux eaux d'aurore, d'un élan immergée. Il dérive au reflet des nues blondes, aux espaces fleuris d'azalées et d'iris, et une joie libre l'emplit. Le suint tiède, l'efflux musqué des bonnes génisses n'a pas quitté ses narines. Il pense : O Florie! O Hylette ! Et Élée !

Du milieu des roseaux, un rire crécelle. Il voit surgir leur nudité comme un pommier aux fruits pourprés. Toutes trois sont roses comme si elles rougissaient. Alors il les aperçoit nues pour la première fois. Oh ! qu'elles se cachent ! Qu'elles se renfoncent dans les roseaux! O la laideur de leur chair! Et la petite chose inconnue qui rend impure celle qu'il ignore ! Leurs ris le raillent : « As-tu fini de bouder, affreux Sylvan, ô Sylvan le fol I Quelle mouche méchante te piqua? » Il leur échappe et de loin leur crie : « Non,

(i) Fragment de la Légende de vie. Pour paraître en mai chez Dentu. VU* Année, — 5© Livraison, 20

vous n'êtes plus mes sœurs... » Toute sa colère Fa repris pour ce mal qu'elle porte en elle et qu'il ignore. Mais tendrement Fiorie le supplie: « Mon petit Sylvan, voyons, que t'avons-nous fait? » — « Je ne suis plus votre Sylvan, dit-il. Laissez-moi maudire l'Étranger. » Alors les yeux fixes, elles s'interrogent : « Qu'a voulu dire notre frère ? Maintenant nous n'en pouvons plus douter, cet homme inconnu a fait entrer le malheur dans cette île. » Elles le voient atterrir au loin. Il détourne la tête, il n'ose regarder leur nudité. Et sortant des eaux, il lui semble aussi qu'il s'aperçoit nu pour la première fois. Aussitôt il se cache : il a peur que quelqu'un soit sur la rive. Et sa main, en touchant à sa chair, lui fait une blessure.

Puis, comme les autres jours, il gagne l'enclos des grands bœufs. Là sont les abris profonds et le silence. Maintenant il pleure, l'enfant Sylvan. Une langueur coule en ses membres ; il se doute qu'il ne connaissait pas encore la femme. O laquelle pourtant n'est pas sa sœur ? Il n'en veut qu'à celle-là et l'amour lui vient à travers la haine. O la mordre, l'égratigner du coupant de ses ongles jusqu'à ce que le sang bruine comme le jus des mûres ! Il redevient le petit faune cruel aux dents crissantes, au rire méchant, et ensuite ses bras se détendent, amoureux. Il rampe vers un orme dardé du buisson et le tient embrassé. Autrefois il se mesurait avec les souches, les hautes tiges ; il tentait de les déraciner, dans une ivresse de force. A présent, il espère les sentir s'amollir entre ses bras comme une poitrine humaine. Mais Técorce le blesse ; il frappe le tronc qui l'a repoussé. Et derrière. lui, des herbes foulées, une senteur de mélilot s'efRue. Il voit son père.

— Parle, Sylvan, de crainte que je ne me figure un mal plus grand !

Barba le regarde de ses yeux clairs, bienveillants. Mais un pli de volonté barre le front de Sylvan, une âme orgueilleuse et fière. Il devine qu'un homme a surgi dans l'adolescent.

— Mon père, les pommiers ont fleuri mon dix-huitième printemps. Donnez-moi un cheval à dompter, un bœuf à terrasser... Alors on verra si je suis une fille ou un garçon; Je ne dirai pas autre chose.

Barba secoue ses crins d'argent.

— Si tu as un secret et que tu veuilles le garder, garde-le fidèlement. C'est déjà l'indice d'une âme libre» £)onc je ne te contraindrai pas à parler. Mais fais ta paix avec tes sœurs. Cela, je puis l'exiger; elles sont restées là-bas gémissantes.

Ensuite sa large main lui flatte les épaules.

— Va maintenant comme un jeune étalon, dit-il. La joie est le signe de la force. Méprise donc la douleur, Sylvan, laisse les larmes aux femmes.

Si toutefois devant l'une des trois sa bouche s'avance comme pour

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mordre, ou si ses paumes se réiiculem, celle-là se dénoncera haïssable. Ainsi pensant, il marche par les avenues, vindicatif comme un taurin blesse par sa corne naissante. Un lièvre soudain débusque, casse à bonds rapides la sente, couleur des labours d'automne; et toute la terre a bougé, semble fuir en sa fuite. Violent, le cor rouge se réveille... Un silex! Et d'un bras sûr, mortel à l'égal de la fronde, Sylvan abat raide l'animal. Le geste devança sa volonté ; il a frappé sans penser, déchaîné à la vue de la proie, tout son être subtilement élancé à la mort. D'abord il s'étonne, il pâlit; il regarde si personne ne Ta surpris. L'aire s'étend déserte, sans nui hôte, et seulement une pie s'envole, d'un cri irrite. Alors sa force l'enivre : le premier, il versa le sang dans Éolie. Le lièvre gît, l'œil déjà terne, les pattes encore agitées de tressauts rapides, Sylvan, très pâle, le cœur gonflé d'orgueil, admire le coup et la mort. Une pierre en plein élan peut donc arrêter la vie ! Ainsi il s'égala à Dieu, ordonnateur suprême de la vie et de la mort. L'enfant rit, hardi, sentant une fierté divine ; il regarde ses mains, il tâte l'arc bandé et nerveux de son bras. Et il a le visage dur et enflammé des héros. Cruellement il observe les spasmes plus lents, le dessin rigide des membres, l'œil vertigineux, deux gouttes de sang, deux glus brunes ont coulé. Ensuite le poil froidîr, moite et lourd; il sent la chair se raidir. Mais la mort maintenant glace la main dont il palpe l'être expiré. 11 croit mourir lui-même ; il. se prend en horreur. La vie s'épand du haut ciel, roule en ondes de soleil et de vent jusqu'au taillis où tourbillonnent les mouches voraces. Ardente et ivre 4 la sève bout, circule, bruit, gonflant les faunes et les flores, accélérant le cœur des chênes. Lui seul est la Mort ! Et des corbeaux noirs ont apparu.

Sylvan recouvre de feuilles le cadavre. A présent il a touche le mystère, il a violé le sombre arcane. Un respect superstitieux lui vient pour cette chose immolée et qui vécut. Et ensuite ce. n'est plus encore une fois que l'orgueil ; il cherche le cor à son épaule et s'en va, magnifique, louchant de la tête le ciel comme un petit Achille, abatteurde proies sur les monts. Maintenant je sais frapper, je suis le maître de toute vie, pense ce jeune homme téméraire.

Son sang délicieusement bouillonne. Il ne garde plus rancune à ses sœurs ; il jouit à l'avance de leurs visages émerveillés quand il leur apparaîtra le Meurtrier glorieux. Elles ont noué un chœur dans le verger et dansent en tournant parmi leurs tuniques volantes. Il les appelle, leur fait signe, frappe dans ses mains. La ronde spire et vire plus vive; Il voit leurs cols onduler et, comme l'or des girasols, tourner en rond leur chevelure, buveuse de soleil. Nulle n'a pris attention à Sylvan. Alors il se rapproche... « Florie ! Hylette ! Élce ! C'est moi, Sylvan votre frère ! » Et la danse giro, vertigineuse.

Voici qu'à son tour il pénètre dans le verger. Et elles ont dénoué leurs doigts, le collier de leurs bras nus s'est rompu. A présent elles tournent autour des arbres, se joignant seulement par une main et, d'une arabesque de guirlande, d'une vie onduleuse de lianes, elles se déroulent.

— O sœurs... mes sœurs !

Un enchantement semble le rendre invisible, mailler sur sa présence un rêt subtil. Aucune ne lève la tête ni ne détourne les yeux et, à mesure, le jeu en ses orbes circonscrit les arbres et l'aire fleurie. Elles ont l'air de psylles aux mains de qui dansent les serpents. Les tuniques autour d'elles bruissent ainsi qu'une pluie de girande, volent et sinuent comme le blé d'un van. Ainsi elles tournent dans la clarté verte sous les pommiers feuillus. Alors un esprit impétueux, une fierté mâle l'envahit ; il souffre de se voir méconnu, lui l'enfant vainqueur,le tueur heureux. Les mains en avant il se lance.

— O sœurs... petites sœurs... écoutez-moi !

— C'est fini de t'écouter puisque tu nous méprisas !

Et encore une fois elles s'envolent en riant vers les arbres. Il les regarde valser comme un tourbillon de sable et de feuilles sur la route. Leurs yeux malicieux luisent d'un frémissement or et bleu de libellules dansant au-dessus des eaux. Il songe : Laquelle, 6 laquelle est la petite chose impure ? Et ensuite il leur dit mystérieusement : « Eoutez... il passait, je l'ai lapidé ! »

— Qui?

La chaîne subitement s'est déliée. Elles accourent, l'entourent de leurs visages anxieux. Et Svlvan remue ses crins vermeils :

— Je ne dirai rien.

— Ami ! supplie l'une.

— Mon petit Sylvan 1 regrettent les deux autres.

Leurs bras le cerclent, il sent leurs haleines chaudes. Et il rit, il montre ses dents aiguës.

— Oh ! il battait l'air, il a agonisé lentement.,, j'ai regardé jusqu'au bout.

Dans sa joie, sort intrépidité, toutes trois sont redevenues ses sœurs. Elles l'admirent touchées par l'éclat sombre de ses yeux et sa force sauvage. Leur chair se réveille chasseresse, ivre des massacres d'autrefois. Et Élée regarde à ses doigts le signe rouge. Cependant Florie, la jeune prêtresse, déjà secoue un court vertige : « Qu'as-tu fait, Sylvan ? Maintenant tu as transgressé le commandement du Père. Tu ne pourras plus regarder un animal vivant sans être transporté de fureur... »

Dans les bois, ce soir-là, sonna le cor d'orgueil et de meurtre.

Mais tôt il se tut.

Camille Lemonnier.

l'époque de nos aïeux, quand il n'y avait que de mauvais bateaux dans le Nordland et que les gens devaient acheter le bon vent [au sorcier finnois qui le tirait de son sac, il n'était pas sûr de se risquer en pleine mer par les temps d'hiver. Jamais alors un pêcheur ne devenait bien vieux. Il n'y avait, pour ainsi dire, que les femmes et les enfants, aussi les estropiés et les contrefaits, qui fussent enterrés dans le sol.

Or, il y avait, une fois, un bateau dont l'équipage venait de Thjotto en Helgeland ; on s'en était allé en mer et Ton poursuivait sa route durement droit sur les Lofoten orientales.

Mais, cet hiver, le poisson ne voulait pas mordre.

On s'arrêtait, on attendait des semaines et des semaines, le mois se passait et il n'y avait plus d'autre parti à prendre que de rentrer avec l'attirail de pêche et le bateau vide.

Mais Hans de Sjôhôlm, qui faisait partie de l'équipage, ne faisait que rire de cette malechance et dit que s'il n'y avait pas de poisson à cet endroit-là, on en trouverait plus haut dans le nord. Sûrement on n'était pas venu jusqu'ici rien que pour manger ses vivres.

C'était un tout jeune gaillard qui en était à sa première expédition. Mais il y avait quelque bon sens dans ce qu'il disait, pensèrent les marins.

Et l'on mit à la voile vers le Nord.

A la station de pêche suivante les choses ne marchèrent pas mieux, mais l'on tint bon jusqu'à ce que les vivres fussent épuisés.

« S'il n'y a rien ici, sûrement il y aura quelque chose plus haut, vers le Nord, » opina Hans, « et puisque l'on était venu aussi loin, on ferait certes encore un petit bout de route. »

Ainsi, de station en station, ils tentèrent la chance et de la sorte s'étaient aventurés jusqu'au Finnmark. Mais là ils rencontrèrent la

tempête et, après de vains efforts pour s'abriter derrière les promontoires, se virent obligés de reprendre la mer.

Tout alla de mal en pis. Quelles traverses 1 Toujours et toujours, la proue du bateau passait dans les lourdes vagues au lieu de passer dessus, et, sur ia fin du jour, le bateau chavira.

Ils étaient là tous, sans espoir de secours, accrochés à la quille parmi la rage de la mer, accablant de malédictions ce Hans de malheur qui les avait tentés et les avait menés à leur perte. Que deviendraient à présent leurs femmes et leurs enfants ?

Ils allaient mourir maintenant que plus personne ne pourrait veiller à leur subsistance.

L'obscurité se faisait; leurs mains devenaient roides ; les vagues les emportèrent un par un.

Et Hans entendait, voyait tout cela — le dernier cri qui sombre, le dernier effort de la main qui s'agrippe à l'épave de salut; et jusqu'à l'ultime seconde ce furent des reproches pour les avoir menés au malheur, dés lamentations sur leur horrible sort.

« Il s'agit de tenir ferme » — se dit Hans —car il faisait meilleur là où il se trouvait que dans la mer.

Et ses genoux serraient éperdûment la quille du bateau et il tint bon jusqu'à ce qu'il ne sentît vraiment plus ni ses mains ni ses

pieds.

Dans l'épaisse obscurité de la nuit orageuse il s'imagina entendre des hurlements qui partaient d'autres bateaux en détresse.

« Eux, aussi, ont femmes et enfants, — pensait-il ; — je me demande s'il est également, avec eux, un Hans qu'ils accablent de malédictions! »

Et tandis qu'il restait là, flottant à la dérive, sentant arriver, peu à peu, l'aube, il lui sembla, tout à coup, que le bateau était entraîné par un fort courant dans la direction du rivage ; et c'était vrai : enfin Hans toucha terre. Mais qu'il regardât de n'importe quel côté, il ne voyait rien que la noirceur des vagues'ou la blancheur

de la neige.

Il observa attentivement autour de lui et, soudain, aperçut tout au loin la fumée d'une « ^amme»(i) finnoise qui s'élevait sous une falaise et il se mit en mesure de grimper jusque-là.

Le Finnois qui habitait la hutte était si vieux qu'il pouvait à peine se mouvoir. ïi était assis au milieu d'un tas de cendres chaudes et marmottait dans un grand sac : il ne dit pas un mot à Hans. De grands bourdons jaunes bourdonnaient tout autour sur la

(i) Une hutte particulière aux Finnois de la Norwège.

neige, comme si c'eût été la Saint-Jean; et il n'y avait là qu'une jeune fille pour soigner le feu et donner à manger au vieux. Ses petits-fils et petites-filles étaient avec les rennes, bien loin, tout au loin sur le « Fjeld ».

Hans fit bien sécher ses vêtements et goûta le repas dont il avait tant besoin. La jeune Finnoise, Seimke, s'empressait auprès de lui; elle lui donna du lait de renne et des os à moelle et il s'étendit sur des peaux de renards blancs.

Il faisait bon et l'on était bien dans la fumée de la hutte. Mais, tandis qu'il était là, mi-assoupi, mi-éveillé, il lui sembla que d'étranges choses se passaient autour de lui.

A l'entrée de la hutte se tenait le Finnois : il parlait à ses rennes qui, pourtant, étaient tout au loin dans les montagnes, là-bas. Il barrait les voies du loup et il menaçait par ses formules magiques les ours. Puis il ouvrit son sac de peau et la tempête hurla et sitHa : un tourbillon de cendres chaudes s'envola. Et quand tout se fit calme, à nouveau, l'atmosphère de la hutte était remplie de jaunes bourdons qui s'éparpillèrent dans ses fourrures, tandis qu'il bavardait et marmottait, tout en branlant sa tête chauve.

Mais Hans avait autre chose à faire que de regarder le vieux Finnois. Dès que le poids du sommeil eut abandonné ses yeux, il se hâta d'aller retrouver son bateau.

Le bateau tenait ferme dans le sable du rivage et était tout à fait retourné comme un baquet, de sorte que la mer venait frapper ou frôler la quille ; il le tira assez loin sur la plage pour le mettre hors de l'atteinte des vagues.

Mais plus il tournait autour, l'examinant avec soin, plus il lui paraissait évident que les gens construisaient les bateaux, vraiment, dans le seul but de laisser la mer y pénétrer plutôt que d'empêcher l'entrée* de l'eau. La proue ne valait pas beaucoup mieux qu'un groin de porc pour fendre les vagues et le bordage près de la quille était plat comme le fond d'un coffre. 11 faut tout modifier, pensaitil, si l'on veut que le bateau puisse prendre la mer. La proue doit être élevée d'une ou deux planches pour le moins ; il faut qu'elle soit tout à la fois coupante et souple, de sorte qu'elle puisse aussi bien se courber devant les vagues que les traverser : alors on aurait un beau bateau, qui marcherait vivement.

Tout le jour, toute la nuit il y songeait. Il ne fut distrait de ces pensées que par une courte conversation, le soir, avec la jeune Finnoise.

Il ne pouvait s'empêcher de remarquer que cette Seimke était éprise de lui. Elle le suivait partout et ses yeux devenaient tout

tristes chaque fois qu'il descendait au rivage ,* elle comprenait si bien que toutes ses pensées étaient tendues vers le départ.

Et le Finnois, toujours, était installé, marmottant, au milieu de ses cendres : sa jaquette fumait.

Mais Seimke enjôlait tellement Hans du regard de ses yeux bruns, elle lui prodigua si bien les paroles de miel à en fatiguer sa langue, qu'elle réussit à l'attirer jusqu'au nuage de vapeur où le vieux Finnois ne les entendrait plus.

Le sorcier tourna la tête.

« Mes yeux sont troubles, la fumée leur fait mal, — dit- il; — que tient donc Hans là-bas ? »

a C'est le blanc ptarmigan que vous avez pris au piège, » fit-elle à voix basse.

Et Hans sentit qu'elle se pressait contre lui et qu'elle tremblait de tous ses membres.

Alors elle lui parla si doucement qu'il crut entendre ses propres pensées : le Finnois était irrité contre lui et chantait des incantations contre le bateau qu'il voulait construire. Si Hans devait parvenir à l'achever, le sorcier ne pourrait nulle part vendre le bon vent dans tout le Nordland. Elle lui conseilla de se tenir sur ses gardes : il fallait éviter de se trouver entre le Finnois et ses bourdons enchantés.

Et Hans eut le pressentiment que ce bateau pouvait être la cause de sa perte. Mais plus les événements lui paraissaient mal se présenter, plus il s'efforçait d'en tirer bon parti.

Dans la pâleur grise de l'aube, avant que le Finnois fût levé, il se dirigea vers le rivage.

Mais, chose singulière, la neige s'accumulait en tas de plus en plus hauts, à perte de vue : plus il avançait et plus la blancheur du paysage reculait, plus profondément il enfonçait : impossible d'arriver à la mer. Et jamais il n'avait vu l'aurore boréale prolonger son éclat aussi loin dans la journée. Ses lueurs étincelaient et pétillaient, de longues langues de feu, léchantes, sifflaient après lui. Pas moyen de découvrir ni plage, ni bateau ; où se trouvait il, il n'en avait pas la moindre idée.

A la fin, il découvrit qu'il s'était complètement égaré : au lieu d'aller sur le rivage, il s'avançait dans l'intérieur des terres. Mais, tandis qu'il s'en retournait dans la bonne direction, voici que s'éleva une brume si dense qu'il ne pouvait voir à un mètre de lui.

Quand vint le soir il était absolument à*» bout et ne savait vraiment plus que faire.

La nuit descendait ; la neige tombait à fixons plus pressés.

Et, tandis qu'assis sur une roche il se demandait comment il pourrait rentrer, la vie sauve, une paire de raquettes s'en vint glisser tout doucement vers lui parmi le brouillard et s'arrêta devant ses pieds.

« Puisque vous avez pu me trouver, vous trouverez bien la route pour revenir aussi, » dit-il.

Il les mit donc et laissa les raquettes manœuvrer comme elles l'entendarent par dessus les collines et les falaises. Il ne s'inquiétait nullement de se guider par ses yeux ou de vérifier la marche de ses pieds ; et plus vite il allait, plus dense la brume et la neige se pressaient contre lui : ses raquettes, on eût dit que le vent les lui allait arracher.

Il refit par monts et par vaux toute la route qu'il avait parcourue pendant la journée et il lui semblait parfois qu'il ne sentait rien de ferme au-dessous de lui, mais qu'il volait.

Tout à coup les raquettes s'arrêtèrent net : il se trouvait juste à l'entrée de la hutte du Finnois.

Là se trouvait Seimke. Elle l'attendait.

« J'ai envoyé mes raquettes te chercher — dit-elle — car j'avais vu que le Finnois avait ensorcelé tout le pays pour que tu ne puisses pas retrouver le bateau. Ta vie est sauve, car il t'a donné abri sous son toit ; mais il ne serait pas bon de le voir ce soir. »

Là-dessus elle lui fit passer avec précaution le seuil, de façon que le Finnois ne pût l'apercevoir parmi l'épaisse fumée ; elle lui donna à manger et lui prépara une couche pour se reposer.

Mais lorsqu'il se réveilla au milieu de la nuit, il entendit des sons bizarres : des chuchotements, des chants lointains.

a Le Finnois ne pourra jamais lier le bateau, La Monche, le batelier ne la trouvera point, Le vent sans but tourbillonne. ^

Le Finnois était assis parmi les cendres, chantait des incantations, marmottait à faire presque trembler le sol, tandis que Seimke était étendue avec le front contre le plancher et les mains crispées derrière elle autour de son cou, s'efforçant de combattre par ses prières les maléfices du sorcier. Et alors Hans comprit que celui-ci était encore à sa poursuite parmi la tourmente de neige et de brouillard et que sa vie était menacée par sa sorcellerie.

Il s'habilla dès avant le jour, sortit puis rentra tout aussitôt, couvert de neige, disant qu'il avait chassé aux ours. Mais jamais il ne s'était trouvé dans une pareille brume ; il lui avait tallu tâtonner longtemps avant de trouver la porte de la hutte, bien qu'il se trouvât tout à côté.

Le Finnois était là, ses fourrures remplies d'abeilles; on eût dit d'une ruche. Il les avait envoyées à sa recherche dans toutes les directions, mais elles étaient toutes rentrées et bourdonnaient autour de lui.

Quand il aperçut Hans sur le seuil et qu'il eut vérifié que les abeilles ne s'étaient point trompées, il s'apaisa quelque peu et se mit à rire au point de faire trembler toute sa fourrure et marmotta :

« L'ours, nous le lierons solidement au-dessous de l'évier ; ses yeux, je les ai si bien ensorcelés, qu'il ne verra plus son bateau, et je fixerai une cheville de sommeil devant lui jusqu'au printemps. »

Mais, le même jour, le Finnois se tenait sur le seuil, tout occupé à faire des signes magiques et à dessiner de grandes lignes dans le vide. Puis il fit sortir de la hutte deux hideuses abeilles enchantées qui partirent pour leur mission en laissant des traces brûlantes et noires dans la neige partout où elles passaient. Il fallait qu'elles aillent porter le malheur et la maladie dans une chaumière là-bas sur les marais et répandre au dehors le mal évoqué par le Finnois, qui allait faire mourir de consomption à Bôdô une jeune mariée.

Mais, nuit et jour, Hans se demandait comment il pourrait l'emporter sur le sorcier.

La jeune Seimke, avec des paroles tendres et des pleurs et des prières le suppliait, s'il tenait à la vie, de ne rien tenter pour descendre au rivage près de son bateau, A la fin cependant, elle vit que tout était inutile —il avait décidé formellement de s'en aller.

Alors elle lui prit les mains, les baisa et fut toute en larmes. Au moins lui promettrait-il d'attendre que le sorcier fût parti pour Jokmok, en Suède.

Le jour de son départ, le Finnois avec une torche fit l'inspection de sa hutte et dressa son inventaire.

Tout au loin étaient ses pâturages dans les montagnes, avec les rennes et les chiens et auprès d'eux toute sa famille. Le Finnois compta les bêtes, puis recommanda à ses petits-fils de ne pas laisser trop s'éloigner les rennes, de crainte des ours et des loups. Puis il prit une potion soporifique et se mit à danser en rond au point d'en perdre la respiration : avec un gémissement il tomba sur le sol. Ses fourrures, ce fut tout ce qui resta de lui. Son esprit s'en était allé, s'en était allé là-bas jusqu'à Jokmok.

Tous les, magiciens y étaient assemblés par le brouillard sombre, à l'abri d'une haute montagne, révélant à voix basse toutes sortes de secrets et de trésors et insufflant la science aux novices en magie noire.

Mais les abeilles ensorcelées tournoyaient en bourdonnant sur les fourrures délaissées, comme un cercle jaune, et faisaient bonne garde.

Au milieu de la nuit Hans fut réveille par la sensation de quelque chose qui le tirait comme de très loin. C'était, lui semblait-il, comme une sorte de courant d'air; quelque chose le menaçait et l'appelait du dehors, parmi la neige :

« Tant que tu ne pourras pas nager comme le canard,

L'œuf que tu pondras n'éclôra point,

Le Finnois ne permettra jamais que lu mettes à la voile vers le Sud,

Car il vissera le vent et emprisonnera la brise. »

Et, à la fin de ce chant, le sorcier était là, se penchant vers lui ; la peau de sa face pendait, inconsistante et toute ridée comme la peau d'un vieux renne et il y avait dans ses yeux comme une brume de vertige, vraiment. Et Hans se mit à trembler de tous ses membres, sachant que le Finnois était en train de l'ensorceler.

Mais il roidit sa volonté pour combattre ses maléfices : et ainsi ils luttaient l'un contre l'autre ; le Finnois avait la face toute verte, il était près d'éclater.

Après cela, les sorciers de Jokmok envoyèrent vers Hans des passes ; ils lui troublèrent l'esprit. Il se sentait tout drôle et chaque fois qu'il songeait à son bateau, si un détail était bien établi, tout aussitôt un autre détail détruisait le précédent : à la fin, il lui semblait voir trente-six chandelles.

Alors une douleur profonde s'empara de lui. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait assembler les pièces de son embarcation comme il le voulait ; et, vraisemblablement, la mer, plus jamais il ne la passerait !

Mais, quand vint l'été, Hans et Seimke allaient s'asseoir ensemble à la pointe du cap, par les belles soirées : les moucherons bourdonnaient, les poissons lançaient des jets d'eau dans le silence et, çà et là, les eiders nageaient.

« Si seulement quelqu'un voulait me construire un bateau aussi vite et aussi agile qu'un poisson et qui volerait sur les vagues tel qu'une mouette ? » répétait Hans, la voix pleine de sanglots — « alors, je pourrais partir ! »

« Veux-tu que je te conduise àThjottô ? » clama une voix venant du rivage.

ïl y avait là quelqu'un avec une coitïe de peau retournée, dont on ne pouvait distinguer le visage.

Et juste devant les roches, là-bas, à l'endroit même ou ils avaient vu les eiders, flottait sur la mer un bateau étroit et long, avec une

proue et une poupe très hautes. Sa carène goudronnée était pleinement reflétée dans l'eau et Ton n'y distinguait pas le moindre nœud dans le bois.

« Oh oui ! j'accepte avec reconnaissance », répondit Hans.

Mais à peine avait-il parlé, que Seimke se mit à pleurer et à se lamenter terriblement. Elle se précipita à son cou, ne voulant pas le laisser partir, eut comme une crise de délire, jeta des cris perçants. Elle lui promit ses raquettes, qui le mèneraient. partout où il souhaiterait d'aller, dit qu'elle volerait à son intention la baguette d'os du sorcier par le moyen de laquelle il découvrirait tous les trésors qui ont été enterrés, s'offrit à lui enseigner comment on fait dans les lignes des noeuds pour attirer les saumons et de quelle façon on appelle les rennes à soi de fort loin. Il deviendrait aussi riche que le Finnois, si seulement il consentait à ne pas l'abandonner.

Mais Hans n'avait d'yeux que pour le bateau là-bas.

Voyant cela, elle fit un bond, arracha de ses beaux cheveux noirs et en lia ses pieds : il faudrait s'en délier d'abord, avant de pouvoir la quitter î

« Si je reste ici pour jouer avec toi et les jeunes rennes, plus d'un pauvre diable usera ses ongles à la quille d'un bateau », dit-il. « Voyons ! donne-moi un baiser, puis une dernière étreinte, sinon je m'en passe !»

Et elle se précipita dans ses bras telle qu'une jeune chatte, regarda droit dans ses yeux à travers ses larmes, toute tremblante pleura, semblait hors d'elle-même.

Mais, voyant qu'elle ne pouvait rien sur lui, elle s'enfuit, avec des gestes d'appel vers la hutte du sorcier.

Hans comprit qu'elle implorait son assistance et qu'il était prudent de se réfugier tout aussitôt dans le bateau tant que la route lui était encore ouverte. Le bateau- s'était avancé tellement près des roches qu'il n'eut qu'à se laisser descendre sur les bancs. Le gouvernail glissa dans sa main ; en travers, derrière le mât, il y avait quelqu'un à la proue qui hissait et déployait la voile : mais son visage, Hans ne pouvait le distinguer.

Ils partirent.

Et un bateau pour courir devant le vent, Hans n'en avait jamais vu de pareil. Les vagues se dressaient autour d'eux comme des masses de neige, bien qu'il fît pour ainsi dire calme. Mais ils n'étaient point partis de longtemps qu'un mauvais sifflement passa dans l'air. Les oiseaux criaient, se hâtant vers la terre ; la mer, telle qu'une muraille sombre, s'éleva derrière eux.

C'était le sorcier Finnois qui avait ouvert son sac et envoyait une tempête à leurs trousses.

« Il s'agit d'aller à pleines voiles, » dit une voix de derrière le mât. Celui qui avait la haute main sur le bateau semblait ne pas se soucier le moins du monde du temps, car il ne toucha pas aux voiles pour les diminuer.

Maintenant le sorcier en était à son second nœud magique (1). Le bateau poursuivait sa course folle par le détroit ; la mer montait en blanches trombes d'écume jusqu'aux nuées.

Il fallait que le bateau fût aussi vite, plus vite même qu'un oiseau, sinon il était perdu.

Un rire hideux se fit entendre à bâbord.

« Le Finnois donne de la voix Et nous pousse droit au sud ; Il y a une fente dans le sac, Il s'agit de veiller aux voiles ! »

Et donnant la bande, la voile diminuée d'un cran, le lourd compagnon de l'avant à califourchon sur le bordage avec ses immenses bottes de marin pendillant dans l'écume des vagues, ils couraient devant le vent par à travers de l'embrun aveuglant droit en la haute mer, au milieu des hurlements de la tempête.

Les murailles d'eau étaient si vastement lourdes que vraiment Hans ne parvenait plus à distinguer la lumière du jour, ni à se rendre compte s'ils passaient au-dessus ou au-dessous des lames.

Le bateau coupait celles-ci aussi légèrement et avec autant de facilité que si sa proue eût été une glissante nageoire de poisson et son bordage était lisse et fin comme la coquille d'un œuf d'hirondelle de mer ; mais quoi qu'il fît, Hans ne pouvait découvrir où il finissait ; il lui semblait ne voir qu'une moitié de bateau ou tout au moins on eût dit que tout l'avant disparaissant dans l'écume, ils naviguaient dans une partie d'embarcation.

La nuit tomba. Les vagues étaient phosphorescentes et brillaient comme des braises : le vent emportait la hideur de hurlements prolongés. Des appels de détresse, des cris de naufragés en agonie répondaient au vent de tous les bateaux sombres qu'ils dépassaient dans leur course furibonde ; à leurs bancs s'accrochèrent désespérément bien des apparitions d'une fantomatique et terrible pâleur. La nocturne phosphorescence mettait une lueur blême sur ces

(1; En faisant un nœud les sorciers produisent un grain ; un second nœud produit une tempête.

faces de désespoir et elles se crispaient en bâillements, elles dardaient de fixes regards, dans la tempête elles aboyaient !

Tout à coup Hans se réveilla, une voix lui criait :

« Te voilà chez toi, à Thjottô, Hans I »

(La suite au numéro suivant.)

Traduit du norwégien de JofoAS LIE, par Geo. KHNOPFF.

Dialogue d'une ¥ exile de Pâques

ie fut, je crois, la veille de Pâques, au soir. Je promenais dans un profond jardin de province la calme convalescence d-un ami qui plus que tout autre m'est cher. Nous restions silencieux tandis qu'un vent imperceptible et tiède effleurait les paumes de nos mains, on eût dit, de doigts moites de femme, et que les oiseaux éparpillaient leur chanson trop nue dans les arbres sans feuilles ; mon ami s'était arrêté devant le mur rougi de soleil où les pêchers, neige rose à peine, étaient leurs mille bras de crucifiés fleuris ; or voici que les cloches se mirent à tinter, lentes, douloureuses, comme revenues de si loin ; lui murmura tout bas :

Chacun en leur départ s'écoute dépérir et sent un peu de soi, de minute en minute, qui s'en va, qui s'effeuille et tombe à l'unisson, qui lentement se fane et meurt avec le son dans l'air vorace, en une inexorable chute.

Et je me souvins d'autres vers :"

C'est le moment du doute et des douleurs divines ; certes le soir est déchirant comme un adieu ; l'ombre se tresse au front en couronne d'épines ; mais c'est aussi IHnst&nt ou l'on sent un Dieu !

Alors mon ami se pencha âur un massif, il incisa de l'ongle la tige d'une jacinthe bleu-pàle, et ayant élevé la fleur d'un geste las, me dit : '< N'est-ce pas ? si nous parlions de lui, du cher poète à qui nous avons voué nos adolescences et que notre jeunesse ne cessa pas d'aimer, car certes nous avons pu admirer ailleurs, mais c'est à lui que reviennent invinciblement nos âmes, esclaves d'un gîte trop charmeur. »

agô L'ERMITAGE

Je continuai :

Il fut toujours si délicat, nul mieux que lui ne connut l'art des nuances ; même jadis, alors qu'il écrivait V Hiver Mondain, il n'eût pas choqué les âmes féminisées et qui sont amies du gris et du silence ; il parlait d'amour mais à voix basse avec des gestes qui se mouraient ; il secouait la houppe sur les strophes mais quelle poudre de riz discrètement décolorée ; muse et puérilité jolie, qui derrière l'éventail, s'attardait à de savants baisers.

Et mon ami :

Dans la Jeunesse Blanche il fut plus grave parce qu'il se souvenait du Passé ; il s'attendrit sur la maison de son enfance ; il dit aussi la douleur du premier amour ; mais il avait déjà une prédilection pour les sites de sa province flamande; les cloches à venir bégayaient dans la brume sur les Béguines entrevues :

Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos ; aux offices du soir la cloche les exhorte, et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos, avec des glissements de cygne dans l'eau morte.

Et ce livre d'une beauté calme, attristée et mélodieuse fut l'annonciateur du Règne du Silence, poursuivis-je ; quand je lus ce poème j'éprouvai une inouïe émotion d'art, pareille, je me l'imagine, à celle qui dut pénétrer les contemporains de Baudelaire, lors de l'apparition des Fleurs du Mal ; ce Règne du Silence apportait une poésie absolument nouvelle, nulle influence n'y était perceptible, le parfait relief du vers toujours souple s'accentuait tantôt avec un éclat métallique et tantôt s'atténuait d'une brume ; et les sensations s'y traduisaient par une richesse d'images si prodigieuse que M. Catulle Mendès me dit un jour avoir pu la rapprocher du génie métaphorique de Victor Hugo.

D'ailleurs, interrompit mon ami, il est demeuré en prose l'intense poète qu'on aime sous ses vers ; dans plusieurs romans et des nouvelles il exposait tels cas de psychologie menue et curieuse ; il nous conta l'histoire de l'âme des villes, il ouvrit un Musée dont le temps ne dispersera point les figurines ; et cela était dit avec des phrases translucides, d'inflexion précieuse, délicates et légères comme ces arentèles que les souffles de l'aube balancent au-dessus des gazons.

Et je conclus :

C'est lui le vrai poète de la Vie Intérieure. Il me semble qu'il ait voulu donner l'essence de son œuvre dans son dernier livre : les Vies Encloses; car, vraiment, n'a-t-il pas choisi de préférence, afin d'élucider leurs âmes, les êtres humains pour qui le monde exté*

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