DIALOGUE D'UNE VEILLE DE PAQUES
rieur n'existe pas, n'a-t-il pas haï le vain tapage verbal qui signifie le néant, n'a-t-ii pas redouté l'éloquence lacrymatoire où, trop souvent, hélas ! se délaye Musset ? Quelque temps il a contemplé la vie autour de lui ; puis il a restreint son horizon, il a emprisonné ses rêves dans l'eau gelée des. miroirs, enfin ses yeux se sont ouverts intérieurement et sa prunelle s'est dilatée au rayonnement de son âme solitaire. Je me tais sur ce poème des Vies Encloses, je neveux pas limiter par des mots le charme où il nous jeta ; il doit être comme une maîtresse qu'on enferme jalousement pendant les premiers mois d'amour.
Et nous ne nommions pas ce poète qui nous est si cher parce qu'il a des douceurs infinies pour les pauvres âmes blessées par la vie brutale ; et comme le soleil couchant égratignaitd'or les ardoises des toits et qu'un souffle profond et enivrant semblait faire palpiter la terre, mon ami, très pâle, souffrant de la joie du jardin, se plaignit : Ah 1 ne trouvez-vous pas, me dit-il, que la nature manque de tact à l'égard des convalescents ?
Charles Guérin.
A PROPOS DE QUELQUES EXPOSITIONS RÉCENTES (i)
«J'ai deux maîtres : Claude et le bon Dieu.»
Corot (1795-1875).
^Je parierais que les petits couples romanesques qui allument un réchaud dans une chambre d'hôtel par un soir d'automne, invoquent Roméo et Juliette. Fort de ce précédent, chaque fois que je rends visite à une exhibition de paysages qui décèle un léger effort transitoire, je converse mentalement avec les maîtres, j'évoque la grande ombre sereine de Nicolas Poussin. Et ce m'est une joie mélancolique (comme toute volupté noble) que de comparer les nouveaux venus avec les ancêtres :
Parlons de nos aïeux sous la verte feuillêe, — que de parcourir dans un éclair le Musée du Paysage, projet de nos matinées lointaines et qui, sans doute, ne se réalisera jamais ; alors se complète et se rature en nous, pour la centième fois, V Histoire du Paysage, palimpseste retouché sans trêve, faible témoignage écrit des suggestions vives émanées des cadres ! Quel autre langage que l'éclat des yeux. peut traduire l'amour? Tout paysage, comme tout portrait (2), est le fruit d'une collaboration tacite entre la nature et l'esprit : or, je ne sais si l'enquête sur le portraitiste n'est pas encore plus attachante que le voyage qu'il permet à nos yeux d'entreprendre à travers les féeries interprétées de son impassible modèle. Et gravement* joyeusement, idéalement, défilent toute la série des climats et des siècles, ce qui dure vu par ce qui passe, les échantillons significatifs, les documents certains dans la magie des saisons et des heures : le décor industriel des ryparographes gréco-romains depuis Ludius (3), les décorateurs de Pompéi, station balnéaire
(1) Guillaumin et Maufra (Durand-Ruel, février-avril 1896). — Gïiillûux (Le Barc de Boutteville). — Léo Gausson (Moline, galerie Laffitte). — CÊuvïes et artistes divers : expositions et grandes ventes (1895*96).
(2) Cf. nos articles de V Ermitage (octobre 1895 et janvier 1896) ,
(3) Pline l'Ancien (Hist. nai., ch. xxxvn).
idéale qui déçoit quelques-uns, après les fonds d'or byzantins les fonds candides des primitifs moyen-àgcux, Flamands intimes ou Italiens majestueux déjà, le paysage héroïque de la païenne Renaissance, qui commente les larmes d'Alberti, les symboles de Florence et les poèmes de Venise, Botticelli, puis Titien, les songes riants de Luini, précurseur à la Brera de Milan ou la sécheresse hautainede Durer, précurseur à VAlbertine de Vienne, les naïvetés juvéniles des Bolonais décadents, l'anecdote bleuâtre des Flandres et le roman familier des Hollandais, la pondération française, magistrale avec Poussin, si éloquent, avec Claude, si limpide, avec Watteau, si fantaisiste, loyauté solennelle ou pimpante retombant dans les poncifs du poème didactico-descriptif au xvm e siècle où le mot Nature n'émeut que les philosophes, essayant de galvaniser le style avec les universitaires du Premier Empire, oubliant l'Italie pour le Nord avec les premiers petits rustiques de i83o, retrouvant enfin, devant les spectacles de la douce France, le lyrisme enivré de îa Renaissance adoratrice de Pan : le romantisme vivra par le paysage ; et l'Harmonie s'incarne dans l'âme de Corot. Mais, dorénavant, c'est la lumière qui préoccupe : et bafoué, puis exalté, l'impressionnisme parisien veut détrôner les franc-comtoises verdures de Courbet ; la banlieue poudroie sous les confetti du prisme. Définitive conquête ! s'écrie l'orgueil joyeux des novateurs: comme si l'histoire logique et fatale avait des bornes ! Et, aux yeux étonnés des luminaristes, l'excès même des sensations éblouissantes ramène un souci puritain du style.
Je ne regrette plus de m'être accordé la lanterne magique, car l'évocation du passé m'a fait mieux entendre le présent. Voilà pourquoi je viens sans surprise devant Maufra, Guilloux, Léo Gausson. Hier explique Aujourd'hui. Et la grande Isis sourira toujours sous son voile...
Maufra est breton. Sa société instruit, encore qu'un peu fruste ; je parle de ses œuvres, seules connues : une relation de voyage en Ecosse, en vingt toiles, etc. Il est évident que l'impression de ligne y prévaut sur l'impression d'atmosphère. C'est un « néo-impressionniste » d'une nouvelle façon. Le décorateur l'emporte sur le sténographe : il vise à l'essentiel, sans dépasser le rudimentaire. Cézanne et Gauguin ont dû le séduire. Je crains même que, devant la Solitude de Glencoe, le Calme du Pass of Brander, la Sauvagerie du Lac Etive, il n'ait pas assez complètement oublié les théories simplistes de l'atelier ou de la brasserie. Viviane aime ces essais
grandioses, car elle s'enorgueillit devant eux : ils lui semblent un peu cousins (à la mode de Bretagne) des « souvenirs » qu'elle brossait de mémoire à larges touches de brosse plate. C'est à la fois puéril et fier. Que si vous êtes presbyte, observez une distance en faveur de l'illusion : la myopie seule s'approche impunément de ces prime-sautières « notes » d'aquarelle et de pastel aux ondes irisées, céruléennes, de ces « dessous » largement empâtés, strapassés, bâclés, aux lourdes coulées d'huile, aux heurts obstinés de colorations cruelles, violentes, âpres, inégales, jamais assez « rompues », où quelques glacis opportuns rétabliraient promptement l'équilibre entre des harmonies mieux consonnantes. Des crudités, des duretés. Topaze et turquoise, tel ciel d'un beau soir gagnerait à é!tre encadré de verdures plus sympathiques. La falaise est impérieuse : sous la tyrannie-du contour, l'enveloppe manque»
Enfant de Paris, Charles Guilloux ne partage avec Maxime Maufra que la tendance nouvelle à la simplicité. Plus de grandes toiles enluminées : de petits cadres blancs. Maquettes synthétiques, dit le catalogue (et il faut toujours croire le catalogue). Eh quittant les côtes écossaises, normandes ou bretonnes pour telle série rétrospective ou récente des Nocturnes, des Notre-Dame, de Lannion, du Canal de l'Ourcq,des Couchers de soleil sur Vlle,k Herblay, j'imagine redescendre les siècles, passer des jours barbares où les Saxons jetaient l'ancre vers le sol abrupt— à la lecture intime d'un roman contemporain, délicatement vécu, réel et doux, saisissant parfois, un peu mièvre aussi. Guilloux procède par grandes taches légères et fines, claires et minces, plutôt timides, aux oppositions savoureuses : il a regardé l'estampe japonaise. Son coloris est plus décisif que son dessin. Il extrait le style d'une antithèse de deux tons sobres, crépusculaires ou lunaires. Malgré mon plaisir, je n'ose le louer, de peur de me faire le complice des hyperboles qui pourraient l'immobiliser dans une formule encore incomplète. Aquarelles rehaussées ou petits tableaux forment un répertoire, un catalogue pittoresque d'effets sommaires, recueillis et justes.
Ces bluettes nous semblaient autant d'oasis, à la Salpêtrière des Indépendants ; c'est aussi de là que revient Léo Gausson ; et quelques-unes de ses sensations champêtres rappellent encore trop les plus mauvais jours de l'histoire du pointillé. Le peintre loyal a ouvert enfin les yeux sur la campagne ; et nul doute sur sa guérison définitive. Avec lui, c'est la note rurale qui s'impose : autre âme, autre nature. C'est le meilleur dessinateur des trois : il n'a retenu des jeunes exaspérations de forme et de nuance qu'un désir d'artiste d'étreindre les choses dans une arabesque lumineuse et forte; Pana-
tomiste des arbres a délaissé la convention technique de Seurat pour se rasseoir devant le galbe élégant d'un arbre, chêne ou poirier. Qu'il remercie sa solitude rustique de Lagny, si elle peut lui conseiller de nouveaux efforts à l'ombre sourde des meules pâlies, près des chaumes, devant l'améthyste ou le cuivre des crépuscules. Ses dessins rehaussés de pasjel azuré sur papier bistre me font mieux augurer de l'avenir. Même en paysage, le dessin reste le prix des victoires durables.
Vous voyez que le cas du dessinateur Maufra n'est plus exceptionnel (1). Plus brutal chez Maufra, plus fin chez Guilloux, plus studieux chez Gausson, le sens de l'abstraction retient quelques paysagistes; leur tendance se résume en un mot : la Synthèse. Depuis 1889 et l'apothéose de Puvis de Chavannes, une tentative est en germe, un commencement d'autre chose. Demain se prépare, insensiblement. Par Fabrégé des formes et des teintes, les mélodistes veulent parvenir à l'émotion que demandaient au papillotage nos symphonistes d'antan, ivres de Turner. Les figures restent absentes, mais les titres mêmes des paysages visent à l'ampleur du poème, à la rigidité du symbole. Vœu de Chateaubriand (2) qui regardait un même site sous ses aspects divers, la série est fort à la mode. Orientation pareille, observée parmi les tempéraments, si différents d'origine et d'aspiration, de Guillaumin méridional (3), de Duval- Gozlan, de Thornley, de Gosselin, d'Osbert, de Maurice Eliot, dans les belles aquarelles athéniennes de Magne, dans les lithographies imposantes' de Dulac, dans les nocturnes et l'Orient de Charles Cottet, un peintre et qui promet (4}.
Mais gare ! n'y a-t-il pas un péril nouveau dans le parti-pris un peu gauche et raide qui s'affiche contre les calligraphies de l'adresse et les mirages de l'impression? Le caractère, trop défiant de la vie, peut restaurer la manière. Nos classiques français, nos virgiliens, Poussin, Claude et Corot n'avaient point de pareils scrupules ; Hervier non plus, le réaliste admirable (5). Leur souffle ignorait l'esprit de réaction qui ne saurait atteindre victorieusement le Beau, faute de posséder pleinement le Vrai. Nul système ne prévaudra sur l'inspiration pour réaliser l'hymen entrevu de la vigueur et du
(1) Cf. Notes d'art de YErmiiage (mars 1894., page 183).
(2) Lettre sur l'art du dessin dans les paysages (Londres, janvier 1795).
(3) Séries d'Agay {Var) et d'Auvergne, d'un faire large et rude.
(4) Pour la qualité de la matière vigoureuse, citer de même le Coup de Vent de Stevens (Vente du lundi 24 février 1896) .
(5) Paris, 18 î 8^1879 : exposé cet hiver chez Moline après Guys, avant Goya.
rhythme, de la lumière et du style : un «■ Enchantement du Vendredi-Saint ! » On se lasse de tout, sauf d'espérer.
Et, puisque la coïncidence tout extérieure des expositions et des ventes rapproche la synthèse de son aînée ^impression, il nous est loisible de saisir au vif, sur les perrons ensoleillés de M mc Berthe Morisot (i) ou dans les jardins poudroyants de Claude Monet, ce qui manque d'atmosphère à l'une et d'eurythmie à l'autre. Jacques Blanche déclare telle Marine de Manet peinte avec de la perle : et c'est justice ; mais l'impressionnisme ayant vaincu les rires bourgeois, il n'y a plus de cruauté désormais à se montrer sévère à son vertige ambitieux et prompt. Peur conclure et m'excuser d'abord, je me rappelle Verlaine écrivant
« Votre âme est un paysage choisi, »
afin de pouvoir librement vous saluer, capiteuse Femme nue de Renoir (2), que le pauvre Chabrier aima si fort, que Baudelaire eût aimée, sirène à la physionomie finement infernale expliquant mieux que la vie les matins d'angoisse, ies petits bleus haletants, l'attente, heureuse à force de souffrir, d'une lettre ou d'un signe : vos yeux exhalent le vrai mysticisme, car tristement ils sourient d'une ivresse qui n'est pas celle du vin; et vous sourirez encore à votre beauté dans un Musée matinal, quand mon néant sera venu se confondre à celui de votre maître... Il n'est rien comme les yeux clairs d'une amie subtile pour chasser la vertueuse migraine que procure l'analyse de la Synthèse !
C'est égal, l'art du Paysage inaugure un nouveau chapitre.
Raymond Bouyer^.
Paris } mars-avril iSçô.
(1) Exposition de la galerie Durand-Ruel (mars 1896).
(2) Adjugée 8000 £r. le jeudi 26* mars, à la vente Chabrier (M. Durand-Ruel expert), où se voyaient la Marine et les paysages impressionnistes cités plus haut.— Depuis, lés cewores nouvelles de Camille Pissarro et de Lebourg sont venues accentuer le contraste entre l'impression d'hier et la synthèse d'aujourd'hui (galeries Durand-Ruel et Mancini, avril 1896).
Identités sentimentales
oix anciennes, charme et mensonge des nouvelles ! Amour, identité des éternels moments!
Comme Elles autrefois si vous êtes les Belles, Comme Ils furent ne sommes-nous pas les Amants ï
Elles et vous, et nous, l'identique roman :
Insoumises aussi, vous nous dites rebelles, Et des mêmes fadeurs nos désirs se libellent) Vos rancunes des mêmes propos diffamants.
Ainsi pas une vanité que Von vous ôte.
Et vous s&re\ la chute et nous serons la faute.
Cythïre ! sur les barques lentes remontons,
Vâme d'aussi sublimes choses consumée...
Pour leurs péchés en vous nous saurons leurs pardons
Et nous vous aimerons comme Ils Les ont aimées.
Emile Besnus.