IV. — AUTOUR DES THÉÂTRES
Comédie Française : Le Fils de l'Arêtin.— Théâtre de l'Œuvre : Venise sauvée et L'Anneau de Çakountala. — A l'Odéon. — Au Théâtre minuscule.
Le Fils de l'Arêtin de M. de Bornier.
L'homme ne fait jamais tout le mal qu'il espère.
Tel est le vers-pivot du mélodrame indigeste de M. Henri de Bornier pour la présentation duquel M. Jules Ciaretie a cru devoir faire le voyage de Chioggia, la ville des lagunes (i). L'homme ne fait pas non plus « tout ïe bien qu'il espère » ; l'auteur de la Fille de Roland est en décadence, il ne lui reste que de très belles intentions, plus morales d'ailleurs que poétiques. « L'aspiration au grand, telle est la marque de l'œuvre de M. de Bornier », dit, un sourire derrière son lorgnon, M. Jules Lemaître. « Cette tragédie vaillante, honorable, probe, marquée d' intentions méritoires, est représentée dans un somptueux spectacle de costumes et de décoration », ajoute, des griffes sous le velours, M. Henry Bauër. Enfin citons le maître, S. A. Sarcey: « Partout il court un grand souffîe d'honnêteté, partout s'y trahit un effort très louable et souvent très heureux vers l'héroïque. » Devant cette unanimité dans le blâme, nous nous inclinons, contre notre habitude.
Mais il y a dans le Fils de cet Ârétin pire chose qu'un drame raté, il y a une sorte de mauvaise action qui est d'avoir travesti grotesquement une des plus curieuses figures de la Renaissance.
Pierre Arétin, Toscan (1496-1556), est un poète et un dramaturge que je ne me permettrai pas de juger n'ayant lu de lui que des — peut-être mauvaises — traductions. Mais ce qu'il faut dire très haut, c'est qu'il est un homme de son temps, et même l'homme qui représente le mieux son temps... C'était une époque de luxe et d'excessive perversité. Tout le monde vivait de cette même vie dédaigneuse des morales et les plus grands seigneurs n'étaient pas les moins profondément atteints. Les papes et les rois obéissaient d'instinct à ce mouvement général vers le brillant, l'intelligent et le dépravé. L'Art planait sur tout ce siècle, l'Art protecteur, Car cette vie était essentiellemenf décorative, belle à voir. Or le prince de ces jours, dorés sur tranches comme de beaux livres à images grivoises, était Pierre d'Arezzo, Florentin. Même Bayard tout le monde avait de l'admiration, presque du respect, pour Le Plus Pervers.
Et voilà l'homme que le vicomte de Bornier nous peint repentant, gâteux, bénisseur. Et voilà le temps où notre dramaturge ne voit que des gens
(1) Lire à propos de Chioggia un intéressant article de notre ami René Boylesve {Revue hebdomadaire) 7 déc. 95.)
hargneux, aux trousses du puissant poète, ou que petits officiers rieurs et bêtas.
Les décors restent, assez beaux, le premier surtout. Toutefois, trois Arétines, c'est peu, et encore une seule parle. Nous pensons que même du temps de l'Arétïn, les femmes savaient que leur parler est d'or.
En somme lourd mélodrame, — vigoureux à des moments — mais invraisemblable et mal bâti (i).
Venise sauvée cTOtway.
Le théâtre de I'GEuvre poursuit sa curieuse série d'exhumations. On ne saurait trop souvent remercier M. Lugné-Poé des bonnes leçons de littérature qu'il nous force à écouter.
La Venice preserved de Thomas Otway (i65i-i685) a été donnée en France en octobre 1827, presque sur la scène de l'Odéon. Une troupe anglaise qui comprenait des artistes comme Abbott et Ch . Kemble donna en effet sur ce théâtre toute une belle silite de pièces de Sheridan, de Goldsmith et de Shakespeare (Roméo, Othello, Richard III avec Kean). Puis elle joua au théâtre de Madame. Une des principales attractions était la merveilleuse mistress Smithson, la future épouse de notre Berlioz (le mariage eut lieu en 1 83 3) et qui fut une Ophélie, une Desdémone, une Juliette et enfin une Belvidera, de toute beauté poétique et tragique. Ces représentations étaient ardemment suivies par la jeunesse littéraire d'alors et elle put comparer, preuves sous les yeux, les esthétiques shakespearienne et classique française. L'auteur de Zaïre fut souvent malmené et les romantiques eurent peut-être davantage conscience d'eux-mêmes à ces auditions d'œuvres loyales loyalement présentées. Ces soirées anglaises avaient plus d'un point de similitude avec les soirées de I'GEuvre exotique de M. Lugné- Poé.
Quoique sottement émondée,Ia présentation originale de la Venice preserved eut un gros succès à Paris avec l'exquise interprète qui atteignait au summum de l'horreur tragique dans la pantomime finale, quand accroupie, elle creuse le sol pour chercher son mari, en criant :
Pill digy dxg the don up.
A ce propos je me permettrai de quereller le théâtre de I'Œuvre qui nous promet des pièces sans coupure et qui nous prive de cette logique et terrible scène de la folie de Belvidera, si différente de celle d'Ophélie... Comme compensation, nous avons eu la scène du sénateur chez la courti-
(1) Interprétation médiocre ; le côté des dames tout à fait nul ; à excepter : les deux Mounet (Arétin et Bayard; etM'l« Thomsen (une Arétine capiteuse).
sane, qui a fait, dans la salle, aboyer de plaisir noire fameux public des premières, revenu de tout et qui ignore tout (i).
\J Anneau de Çakountala de Kalidasa (trad. F. Herold).
Puis ce fut un ravissement. On nous a conté la légende de Çakountala, la fille de la nymphe et de l'ermite, du bon et du beau. Çakountala arrose des fleurs dans l'ermitage où règne la paix et le bonheur. Soudain arrive le roi Duhshanta. Et le puissant aime la fillette ignorante. En eux et par toute la nature chante la joie d'aimer... Puis c'est l'oubli né d'une peccadille, l'oubli provisoire, tremplin vers l'éternel amour.
Mais le conte est dans toutes les mémoires. Voici le roi dans son palais, seul,hanté du désir de se souvenir : « Je ne sais quels sentiments j'éprouve. De nulle femme je ne suis épris ; et pourtant, à entendre cette chanson, je suis devenu mélancolique et il me semble que je suis séparé d'un être aimé. Souvent, ainsi dans une vallée gracieuse, à la mélodie d'une voix pure, l'homme le plus heureux souffre soudain d'une tristesse : c'est sans doute qu'il se rappelle les amours oubliées d'une vie antérieure. »
M. Ferdinand Herold a fort délicatement traduit la comédie de Kalidasa, toute, enguirlandée de fleurs et d'amour.
« O belle, belle, tu pars et jamais tu ne quitteras ma mémoire. Ainsi l'ombre à la fin du jour, grandit, mais ne quitte pas le pied de l'arbre. »
« Depuis que je l'ai vu, dit la douce vierge, il me semble que mes anciennes affections me quittent et que de nouvelles arrivent... »
« Çakountala baissait les yeux, dit le roi à son ministre ; quand elle souriait, elle feignait de ne pas sourire vers moi, et elle ne savait ni cacher ni montrer qu'elle était amoureuse. »
Un endroit a paru particulièrement délicieux ; c'est celui où la musique accompagne les voix. M. PierredeBrévilleasu faire exprimer une grande, une poignante poésie à la forêt qui se lamente du départ de son plus cher ornement, la jolie Çakountala.
Et maintenant je ne veux pas me lancer dans de hautes considérations sur l'éternel recommencement des choses et des littératures, et comparer Gygès, Pygmalion et les Niebelungen. Cela aurait pourtant quelqu'intérêt, mais nous dirons pour faire pardonner notre paresse que M. Kalidasa a dû ignorer R. Wagner;
(i) Interprétation curieuse: M. Gemier, tout à fait supérieur en sénateur pornomane, Philippe Garnier, Dupont et M mû Lina Munte, très habile en Aquilïna. Une petite tragédienne de grand avenir, M^o Melly {qui sous son nom véritable aura son premier prix cette année au Conservatoire) était chargée du rôle de Belvidera ; elle y a été exquise d'enfantillage, de perversité inconsciente et d'amour vrai. Et puis elle est vraiment jolie .
CHRONIQUKS 49
La représentation a été toute jolie de simplicité et toute naïve poésie (i).
A l'Odéon
A une seconde audition de la Blague on était encore plus frappé par l'écart entre ce qu'avait voulu dire M. Valdagne et ce qu'avaient pu rendre MM. Mark et Desbeaux. Cette pièce toute de fine psychologie moderne méritait les honneurs d'une très précieuse interprétation parmi des décors chatoyants. Au Gymnase, cette pièce eût fait cent représentations. Cependant les principaux acteurs se sont ressaisis aux représentations d'abonnements et tous les spectateurs, pour peu qu'ils eussent des lectures, sortaient ravis. C'était un peu en petites touches délicates, pour le bon bourgeois qui aujourd'hui se précipite en foule à Pour la Couronne.
Au Théâtre Minuscule
Pourquoi ne dirais-je pas un mot du Théâtre Minuscule ? Pourquoi emprunterais-je la voix d'un ami pour dire l'émotion ressentie à l'audition et à la vision du Conte du Bohémien de Jean Lorrain, souligné bellement par la musique captivante de Charles Silver (2) et dit de si fougueuse et troublante façon par M lle Marthe Mellot. Les décors de l'imagier ordinaire du Minuscule sont bien curieux et expriment merveilleusement les visions du poète. Cette forte prose de poète, cette musique, ce timbre de la jolie récitante et enfin la lumière soudaine des images peintes, c'est le rendu complet d'une œuvre d'art. Mais ce qui aide par dessus tout à l'illusion bienfaisante, c'est l'obscurité dans la salle : les spectateurs n'assistent à aucun des petits tripotages du cabotinage, les musiciens ne peuvent cambrer les reins, l'actrice n'a pas à se préoccuper de sa robe, le machiniste manœuvre en silence ses décors. De la sorte, dans la salle, on ressent une impression unique, quadruple de l'ordinaire. Et ce sera ma ioie de donner bientôt des spectacles réguliers, des heures de rêve, avec la collaboration des maîtres en cet art et de tous nos amis.
Enfin il me faudrait remercier tous les critiques qui furent favorables à notre essai et qui peut-être causeront son succès. Citons seulement Catulle Mendès qui au Journal nous signala à deux reprises et appela notre Minuscule : le guichet de V Idéal.
Jacques des Gâchons.
(1) Grâce à la beauté des interprètes, la fête a été complète : M l ' a Nayva a une pure ligne de corps, une chevelure noire merveilleuse et des yeux fort beaux. Elle dit bien et dira mieux, maïs elle ne saurait croître en beauté. M" 69 Suzanne Auclaîre, Mina Beraldi. MM. Etievant, George Monrose, R. Lagrange, etc.
(2) Le violoniste Bourlinski, des Concerts Colonne, fut très remarqué.
5o L'ERMITAGE