III. LES ARTS
Notes d*art : Expositions Ten Cate (galerie Durand- Ruel). — Franz M. Melchers (Le Parc de Boutteville).— Henri Martin (galerie Mancmi, rue Taitboutj.— Paul Cézanne (Vollard). — Dalpayrat et Lachenal (Galerie Georges Petit.)
M. S.-J. Ten Cate qui expose chez Durand-Ruel quelques toiles et pastels, me semble donner, par son heureuse modestie, un exemple plein d'enseignement à certains jeunes talents trop convaincus que hors de l'outrance et de la singularité il n'y a point d'art. Je n'entreprendrai pas de dire à qui, parmi nos meilleurs peintres, M. Ten Cate doit sa manière ; des influences y sont sensibles, mais non moins que le goût tout particulier qui fit opérer à cet artiste la sélection la plus intelligente et une harmonisation tout à fait louable. J'attends après lui ou à côté de lui une génération de peintres avisés qui, sans s'acharner à découvrir, à inventer sans cesse, s'appliqueront à tirer la complète œuvre d'art, des immenses efforts accumulés depuis plusieurs années dans les études de nos impressionistes.
J'ai remarqué une vue de Rotterdam, des glaçons roulant sur l'eau lourde, paysage d'une exécution aisée et d'une belle sensibilité. Ten Cate sent et note le plus heureusement les ciels d'hiver, les heures glacées où la lumière tamisée se laisse analyser dans les plus infimes délicatesses. Il y a dans la vue de Dordrecht un mélange de rose, de lilas et d'un vert froid assez intéressant pour vous rendre indulgent aux premiers plans par trop négligés. Jolies vues brumeuses de Londres ; une admirable étude d'eau à Rotterdam. Enfin je ne peux me retenir de donner mon assentiment à une note spéciale qu'il ne faudrait pourtant pas trop pousser. C'est la forte sensation de la mélancolie désolée, vers quoi Ten Cate paraît avoir une inclination marquée, et qu'il a su tirer cette fois-ci de la vue des vieux remparts de Bruges et de nos faubourgs de grande ville aux heures de solitude. Ceci est tellement d'un poète qu'il convient d'avertir le peintre de se méfier.
Mon Dieu 1 je voudrais bien que l'on ne m'imputât point de dédaigner le sentiment poétique dans l'œuvre d'art. J'ai pour cette alliance si naturelle, le goût le plus prononcé. Toutefois je suis persuadé que la poésie naît inmanquablement de la perfection plastique et qu'elle avorte d'une manière
aussi infaillible par le défaut de cette essentielle qualité. Cette petite considération m'épargnera de m'étendre sur le cas de M. Franz M. Melchers qui expose chez le Barc de Boutteville une imagerie de l'île de Walcheren en vingt-cinq compartiments. Allez ysi vous avez dix minutes à perdre, c'est un véritable jeu pour hommes de lettres. Me fais-je comprendre ? Placez devant chacun de ces petits cadres où vous ne voyez rien, tel et tel de nos plus fins imaginatifs et amusez-vous à prévoir le beau poème qu'il y lira couramment.
Voici par exemple une petite toile sans air et sans lumière, peinturlurée de vert, toute de vert cru, monotone à vomir : herbe verte, porte verte, fenêtre aux contrevents verts, murs garnis de feuillage vert. Vous allez détourner les yeux : pitoyable légèreté ! ne vîtes-vous point que cette porte était close, que cette fenêtre était close, ô âmes irréfléchies ! et que des sabots, des sabots vides, étaient posés là, sur le sol glauque. Et M. Maeterlinck de s'écrier qu'ilavait oublié qu'avec si peu l'on pût « dire des choses aussi profondes et aussi belles que les plus grands penseurs ou les plus grands poètes .. . » Remarquez qu'il est admirable de la part de M. Maeterlinck de s'échauffer ainsi contre un mur insipide et froid, c'est la vertu de l'homme de lettres, du poète. D'autres, non moins ingénieux, viendront après lui se piquer au jeu de la maison le Barc de Boutteville et rien ne sera plus charmant que les belles sornettes qu'ils vous serviront. Mais saperlipopette ! nous sommes ici en présence d'un enfant qui s'essaie à manier le pinceau, qui est plein de gaucherie en même temps que de sincérité, qui a fait tous ses efforts par exemple pour vous placer un jeune homme à cheval, ou un matelot debout, ou pour vous donner le spectacle d'une ronde de fillettes enchâssées dans des atours vieillots, ou d'une petite ville assise au bord de l'eau, dites- lui comme le bon maître d'école dont il a grand besoin : « Mon ami, cela n'ira pas mal, il y a bon espoir qu'avec de la persévérance, nous pourrons organiser une exposition honorable d'ici une dizaine d'années... Mûrissez, travaillez, formez-vous t » Ah ! que si Messieurs les peintres avaient de l'esprit, ils dédaigneraient donc le concours néfaste de Messieurs les gens de lettres 1 Où gîte le critique d'art qu'il nous faut, c'est-à-dire totalement dépourvu d'imagination ?
— Que dire de l'exposition de M. Cézanne sinon que l'on ne demanderait pas mieux que de s'occuper de tout, fût-ce des barbouillages les plus négligés, surtout lorsqu'un tempérament se laisse soupçonner sous le parti-pris d'une désastreuse exécution ; mais qu'en un temps où nous avons encore, Dieu merci, de nobles et généreux artistes, c'est à ceux-ci que doivent aller premièrement nos soins ?
— C'est une joie incomparable au sortir d'un spectacle d'ânonnements ou de peinture de bohème, que de pénétrer dans la sorte de petite chapelle où M. Henri Martin a réuni une trentaine de toiles de la plus pure en même
temps que de la plus discrète et retentissante beauté. Oui, je crois que ces épithètes d'apparence inconciliables sont convenables à exprimer la savante retenue, la sérénité propre à la parfaite maîtrise du métier, et le tumulte bruyant et prolongé que de telles œuvres vont éveiller dans l'intelligence, dans la plus subtile sensibilité et jusques aux confins de la sensualité même, c'est-à-dire dans tout l'homme. Ici, l'on est à Taise, on ne craint pas de trop dire ; on y peut convier les poètes et ils peuvent s'en donnera cœur joie, parce que tout ce qu'ils sauront dire est en dessous de ce que cette source de beauté contient évidemment pour l'âme même la plus rudimentaire. Forme, couleur, vitalité, sens, puissance, harmonie, charme poussé jusqu'à la « délectation » que Poussin recommande : sur un tel achèvement, il est loisible d'épiloguer, comme sur la beauté du soleil et de la mer.
Tout au plus pourrait-on regretter chez M. Henri Martin quelque raideur habituelle qui vient trop crûment de M. Pu vis de Cha vannes et d'un effort pour styliser qui me semble inférieur â la hautesse de sa conception. Que perdrait en beauté cette admirable femme aux lys et aux pensées, par exemple, à joindre la souplesse chaude de son corps à l'extraordinaire puissance de vie de son visage et de son regard dont l'intelligence est fortement voisine du Vinci ? Et encore, que perdrait-elle, à n'avoir autour d'elle ni la matérialité de ces lys et de ces pensées, symboles grossiers en vérité et formant pléonasme, si l'on peut dire, vis-à-vis d'une figure si manifestement suffisante ? Le véritable, le grand symbole, il ressort naturellement de ces figures simplement humaines, qui vous regardent ici et là, avec de l'esprit, de la joie ou de la mélancolie, du sein d'une atmosphère scrupuleusement observée, tantôt d'ombre intime, tantôt de palpitante clarté ; il ressort de ces petits paysages simples, quasi nus et déserts et qui paraissent une immensité, où une femme seule est couchée sur la terre unie, où l'on ne voit qu'une silhouette d'horizon que coupe un toit pointu, ou bien, où il n'y a que des murs, une porte — et même pas de sabots t — mais où la nuit, l'air froid, le ciel qui veille, enfin la réalité, est si touchante que le frisson vous vient de croire vivre en vérité ces heures nocturnes et solitaires. Pourquoi à Tune de ces pages adorables avoir ajouté, caressant les murs, un ange qui n'ajoute rien à la caresse de la lumière crépusculaire sur la maison ensommeillée ? Pourquoi frapper cette femme endeuillée parmi les cyprès du cimetière, des rayons visibles d'une croix visible dans le ciel ? Ne sont-ce pas là des moyens puérils propres aux bons primitifs de qui l'heure est passée irrévocablement, et qui n'avaient pas à leur disposition les moyens actuels d'évoquer la nature réelle plus féconde en suggestion que ces signes conventionnels ?
Minces chicanes assurément que tout ceci pour celui qui a peint cette femme jouant du luth dans le jardin et qui semble s'endormir à la réson-
nance de l'accord divin qu'elle a tiré tout à coup ! Les grandes lignes droites des branches d'arbre et du bras de la musicienne, viennent souligner je ne sais quelle nervosité qui préserve ce sujet d'effleurer seulement le banal en quoi tout autre que M. Henri Martin serait ici tombé, à n'en pas douter. Mais aussi, quel beau coup de lumière sous le menton I
— Je regrette que l'espace me manque pour dire tout le bien que je pense de l'Exposition céramique de M. Dalpayrat et de M. Lachenal. Qui croirait, à voir ces galeries vraiment intéressantes et la faveur dont elles sont accueillies, que dix années à peine se sont écoulées depuis que M. Haviland hasardait le vœu timide que les ouvriers d'art industriel fussent traités comme des artistes? Pourtant on connaissait déjà à cette époque les belles décorations en pâtes blanches d'application sur émail, de M. Deck; M. Rousseau avait renouvelé l'art perdu des verres doublés ou verres à deux couches que pratiquaient les verriers d'Alexandrie ; et Galle, dans cette industrie, avait déjà le goûtde modeler ses formes et son ornementation selon les exigences propres à la matière employée, ce dont, malgré tous les progrès subséquents, on n'a pas eu toujours suffisamment souci.
Il faut féliciter M. Lachenal de ses très heureuses reconstitutions de faïences de Lindos aux motifs habilement choisis parmi les plus harmonieusement adaptables au décor d'une coupe plate, le bouquet de style de cinq fleurs bleues, les tulipes, les jacinthes, les palmettes et jusqu'à la célèbre composition du lion et de l'antilope. II est à souhaiter que l'on se tienne le plus près possible de cet antique style, d'ailleurs magnifique, et malgré l'hiératisme un peu froid qui le caractérise: Les Rhodiens, il est vrai, avaient fini par latiniser les pures formes issues de la Perse, mais si Ton modernisait les formes que nous tenons des Rhodiens, il serait à craindre que l'on tombât dans les compositions leucorrhéiques telles que Ton voit en bonne place à la galerie Lachenal où de pâles figures de la Mode pratique sourient dans un décor d'anémiques feuilles d'automne, et ce serait bien regrettable.
J'ai eu le plaisir de retrouver chez M. Lachenal cette admirable Emprise de Fix Masseau, que l'on a remarquée au dernier salon du Champ-de-Mars, un dos de femme d'une grande beauté, une conception symbolique large et simple.
Je vois beaucoup plus d'initiative chez M. Dalpayrat dont la galerie modeste ne contient guère d'objet qui ne soit remarquable. Le coloris de ses grès flammés est d'une beauté nouvelle et sans égale, et remontant quant à la forme de ses objets, à la source la plus pure et la plus féconde : la nature même, dans le « fruit», d'où toutes les formes de la poterie sont dérivées, nul doute qu'il n'obtienne les résultats les plus originaux et les plus heureux.
René Boylesve.