VIL — LE MOIS
Peu d'événements ce mois-ci. La politique intérieure accapare toutes les préoccupations. L'assiette de l'impôt est en train de changer de nom, de forme, et aussi, las, de dimensions. Tout de même, je voudrais percer l'état d'âme d'un historien de l'an 2.000 essayant de comprendre cju'en avril 1896 une quarantaine de millions de primates se sont intéressés à la question de savoir si M. Bourgeois resterait ou non ministre.
A cette heure, il ne Test d'ailleurs plus et M. Méline le remplace. Ça vous est égal ? Et à moi donc !
MM. Paul Gsell et Paul Fiat sont, à d'inégaux degrés, d'appréciables critiques d'art. Du premier je me rappelle volontiers une étude sur Turner, du second je ne veux pas me rappeler une frise rococo qu'en un moment d'oubli il qualifia gallo-romaine parce qu'elle avoisinait des thermes antiques. Que ces messieurs lisenr nos revues, ceci fait leur éloge, et qu'ils vulgarisent ce qu'ils y trouvent, cela est à merveille pour le public, pour eux et aussi pour les idées... en marche comme dit M. Léon Daudet. Mais nos collaborateurs n'ont-ils pas un peu droit de
34i L'ERMITAGE
se plaindre ? Qunnd M. Paul Gsell répète dans la Revue des jeunes filles sur l'Art du paysage ce qui avait paru dans l'Artiste sur le Paysage dans l'art, ou quand M. Paul Fiat reprend en son nom le projet d'Exposition annuelle jadis proposé ici-même, M. Raymond Bouyer, initiateur des deux idées, n'a irait-H pas droit de regretter que son nom ne soit seulement pas cité p*.r l'un ou l'autre de ses répercuteurs ?
Le sens du ridicule n'est pas à la veille d'être retrouvé. Le 14 avril, tous les journaux ont ccnsacré une ou deux colonnes à un duel où deux balles se sont croisées sans blesser même les témoins. Cela fait un total de quatre ou cinq cents t donnes, sans parler des feuilles de province. :?i après cela la pièoe de M. Hermant n'arrive pas à la centième, c'est à déb espérer de la mise en s**ène î
Dernière heure. Ello a uéjà quitté l'affiche. Désespérons, messieurs, désespc rons.
Il est cu.ïeux à ce propcs do voir se perpétuer en nos temps roturiers ce phénomène de variation de* espèces qui jadis se manifestait pour la nobiliaire cotvime pour toute bs autres. .Balzac l'avait remarqué dans le Cabinet des aî.'.iques, une gra \às famille ne reste pas au pinacle social plus de deux ou trois génératû ns. Jamais on n'avait autant parlé qu'aujourd'hui de cei tains noms d'ailleurs anciens ; la principauté de Sagan, par exemple, ne tient pas grard'pL'.ce dans l'histoire de la Silésie, et quant au duché d'Uzès, le premier de France par ordre d'entérinement, ses titulaires, sous aucun des cil q ou six derniers Louis, n'ont occupé la chronique comme sous le principat de MM. Grévy et successeurs. Il est vrai que rarement famille plus illustre n'a ioué un moindre rôle historique ; c'est à peine si on cite 1 n d'Uzès à la bataille de Steinkerque, encore comme Vol aire n'en paile pas dans son Siècle de Louis XIV, les collégiens Tignore.it. Ceci pour faire plaisir à M. Jean Baffier.
Le Congrès féministe a pris fin. C'est étonnant comme un petit, très petit nombre de f illes ou de détraquées suffit p.mr paralyser une très supérieure majorité de bonne intentions, de vues nettes et de sincères désirs de bien faire. La remarque s'applique d'ailKurs à toutes les réunions de foule, s.ms distinction de sexe. Les organi: ateurs du Congrès, s'ils sont sérieux, n'ont qu'à ne pas se décourager du fia coet à recommencer Tan prochain mais en faisant d'avance toute la partît sérieuse du travail. Les séances I fuyantes attireront l'attention sur le Cl tigrés, et comme les réhabilitations de l'amour libre et les protestations des antivivisectionnistes ne figuieront pas dans les Travaux imprimés, ceux-ci pourront bénéficier de celles-là, et quelque chose de bon pourra en sortir i
A propos de l'œuvre posthume à paraître de Taine, un j turnaliste bien intentionné annonce un Examen intellectuel qui lui rappel. e comme de juste l'Examen d.ï consciencs de Renan et ajoute (ça ne devait pas rater) : Toute la différence de ces deux esprits est dans ces deux titres.
Ainsi l'éternel gaffeur qui s'asseyant entre Mme de Staël et Mme de Récamier disait sa joie de prendre place entre l'esprit et îa beauté.
Les événements littéraires se faisant rares, eux aussi, on a annoncé avec quelque bruit un nouveau volume de M. Clemenceau, le Grand Pan. Certainement je sais peu de figures plus intéressantes que ce Warwick. parlementaire, surtout maintenant qu'il ne l'est plus. Que pendant plusieurs années les Chambres aient été subjuguées par un homme sans génie, sans valeur, sans idées, doué seulement de certaines qualités de parole et d'intrigue, cela n'a rien d'étonnant pour qui connaît la psychologie des foules, et le fait que cet homme a conservé si longtemps un tel ascendant tout en étant personnellement antipathique è toutes les assemblées et politiquement néfaste à toutes les entreprises du pays ne doit pas non plus surprendre. Mais ce qui est inouï, c'est que cet homme privé de son siège, compromis par l'amitié de Reinach et de Cornélius Herz, plus démonétisé qu'une Helvétia assise, ne trouve dans la presse que d'empressés flagorneurs et d'héroïques culilingues. Car il faut lire les plus vantés de ces articles, les plus adulés de ces livres pour se faire une idée de la médiocrité grise et lamentable de cet aigle parlementaire. Déjà la Mêlée sociale avait mis notre surprise à rude épreuve. Et voilà que le Figaro embouche la trompette épique pour annoncer urbi et orbi le Grand Pan dont il donne l'articie-maître. Ah ! Seigneur, quel article ! Mais M. Homais et M. Cardinal rougiraient d'écrire de pareilles sottises ! Qui trompe-t-on ici ? et s'il y a des petits papiers aussi contre les journalistes, où est le cadavre ?
L'outrecuidance des politiciens, quand ils touchent aux choses d*art ou d'esprit, est d'ailleurs inouïe. Je trouve dans le Figaro du 22 avril une lettre de M. Henri Rochefort (encore un pour lequel on a épuisé toutes les épithètes admiratives) qui renonce à son projet de faire le Salon dans ce journal, et dans cette lettre je cueille une phrase : « Vous avez parfaitement compris que j'aurais été, par exemple, extrêmement embarrassé devant certains tableaux religieux ou certains portraits d'hommes politiques, et vous n'en auriez pas été moins gêné que moi. » Une telle inconscience dans la naïveté vous désarme 1
Je viens de passer une semaine à Nîmes. On sait que cette ville est riche en vieux monuments ; il y a Une vingtaine d'années, l'enchantement pour les yeux était multiple, de ces façades romaines en blocs énormes, admirables de graîn, plus admirables encore de couleur feuille-morte. Mais voilà ! Nîmes recelait dans son sein un redoutable ennemi de ces murs augustes, point un barbare ni un iconoclaste, ni un dynamiteur, mais un grand architecte très savant, correspondant de l'Institut, auteur d'une très louable Histoire de l'Architecture romane dans le midi de la France, et depuis vingt ans, ce néfaste rebouteur poursuit son œuvre : il s'est d'abord attaqué aux Arènes, à la façade de l'ouest, dorée par dix-huit siècles de soleil couchant, et il a travaillé ferme, ici une colonne,