PAUL FORT
joici le frère de Jules Laforgue : un grand poète, un écrivain dont chaque ligne émeut, à la fois parce qu'elle est belle et parce qu'elle est profondément vraie, sincère et douée de vie.
Avant de s'imposer à l'admiration de tous par ce livre des Ballades dont je parlerai plus loin, M. Paul Fort avait fait connaître son nom par une œuvre dont la génération actuelle ne saurait lui témoigner assez de reconnaissance et qui fut le Théâtre d'Art. Presque seul, sans ressources, sans appuis, il eut à dix-huit ans l'ambition charmante d'attaquer, dans une lutte qui fut depuis victorieuse, le Théâtre Libre ou s'efforçait la génération naturaliste. Il enrôla des acteurs sans gages; il fit brosser des décors nouveaux par des peintres à qui la manière d'Amable et de Carpezat n'apparaissait pas comme un art suprême; il reçut des pièces inédites et injouables, qu'il joua néanmoins ; il eut des auteurs et même un public qu'il attira tour à tour au Marais, à Montparnasse, à Montmartre, au Vaudeville ; il eut le premier l'idée intelligente de mêler au théâtre nouveau le théâtre ancien oublié, et d'unir sur la même affiche le nom de Christopher Marlowe et le nom de M. Pierre Quillard ; — enfin il créa ce qui est devenu VŒuvre.
Grâce à lui, Maurice Maeterlinck, Charles Van Lerberghe, Paul Verlaine, Charles Morice, Jules Bois et bien d'autres qui depuis sont devenus célèbres, connurent la rampe. Il joua même le Concile Féerique, même le Corbeau de M. Mallarmé. — Pour tout cela notre génération doit à M. Fort une singulière gratitude.
Mais dès qu'il eut donné la première impulsion au nouveau mouvement théâtral, M. Fort l'abandonna pour se consacrer, dans une solitude féconde, à des œuvres plus personnelles.
(i) Ballades, i vol. au Mercure de France. Ballades (La Mer, les Cloches, les Champs), i vol. Edition du Livre d'Art.
VII» Année. — 6"e Livraison. 24
Deux livres sont nés de celte retraite, tous deux intitulés Ballades, dont le second complète et couronne le premier. M. Paul Fort y donne les réalisations initiales d'une forme stylique dont il est l'inventeur et qu'il nomme proses libres.
Ce sont, essentiellement, de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers (i), mais écrits comme de la. prose et qui doivent (ceci est important) être lus comme des proses rhythmées. Le seul retour, parfois, de la rime et de l'assonance distingue ce style de la prose lyrique.
Telle est, par-exemple, cette chanson :
ï "\ r "W\/I I L ' ora S e cou ve. Un Dieu joue. Des L//V/\/\. Vil sacs de billes de verre se choquent dans ia nue. — Ma poule a mis sa tête sous ses plumes et sommeille, une petite armée de pattes entre ses pattes ; comme éployées ses ailes en dôme sur ses demoiselles et ses gars, bien tranquilles, — sous cet édredon chaud qui flatte leurs petits os. L'orage gronde ! Un Dieu joue. Des sacs de billes de verre se vident sur le monde I « Hé, là-haut! » Un Dieu joue. .•>— La vie se fait petite en moi, — et cet orgueil vient se blottir au chaud d'un petit cœur humain, lorsque pour des raisons que je ne comprends pas bien, Dieu flagelle le monde de ses puissantes mains.
Des sacs de billes de verre se choquent dans la nue ; tandis que fines parures flottant de leurs ceintures, les fils rouges qui les nouent quadrillent l'air obscur, — moi, je penche mon front vers mon cœur, je sommeille. Bel exemple qu'un Dieu ne comprendra pas bien- Mais c'est un Dieu si jeune pour l'homme, si ancien!
Déjà M. Péiadan (dans la Queste du Graal) et M. Mendès (dans ses Lieder) avaient tenté quelque chose d'approchant. Je crois même qu'en remontant davantage encore dans notre littérature, on trouverait de curieux essais de strophes en prose. Buffon, qui est toujours et partout admirable, y excellait. Je n'en veux pour témoignage que le célèbre exorde :
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite Est celle de ce fier et fougueux animal Qui partage avec lui les fatigues de là guerre Et la gloire des combats.
Mais on trouve des précédents aux inventions les plus persoii-
(i) J'appelle ainsi les alexandrins qui comprennent douze syllabes sonores et laissent les muettes éîidées.