PAUL FORT
nelles, et il n'en reste pas moins vrai que celle de M. Fort lui appartient bien puisqu'il Ta le premier proclamée, puisqu'au lieu de regarder ce style spécial comme un procédé passager qu'on délaisse à loisir quand il devient monotone, il l'emploie avec suite, pour toute une série de poèmes, et juge évidemment que nulle autre forme verbale ne saurait exprimer mieux les émotions qu'il veut répandre.
Ces émotions sont celles qui pourraient agiter l'âme d'un enfant génial, voluptueux et parfois cruel, devant la femme et la nature.
Car M. Fort a retrouvé, à force de sincérité volontaire, l'inappréciable fraîcheur des premières joies et des premières souffrances, des premières surprises humaines. Il a l'imagination ingénue et désordonnée des intelligences naissantes que trop de littérature encore n'a pas gâtées. Les contes de fées le ravissent. Les chansons populaires l'entraînent. Il ne les imite pas : il en fait, et de si vraisemblables qu'on s'étonne d'en connaître Fauteur et de ne pas lire simplement à la fin, — comme dans les recueils de Folk-Lore : Chanté par Delphin Baudin qui Va appris de son grand-père.
Lisez celle-ci, qui est charmante :
Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.
Si tous les gars du monde voulaient bien êt'marins, ils fraient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.
Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gens du monde voulaient s'donner la main.
M. Paul Fort, certes, aurait pu offrir ces trois petites strophes à M. Basset, à M. Doncieux, à M. Pineau, à nos plus distingués folkloristes, je ne crois pas qu'aucun d'eux eût émis des doutes sur leur authenticité. Elles sont anonymes comme la Chanson de Renaud. Elles ont la grâce supérieure des poèmes qui sont nés de la terre comme des fleurs spontanées.
Il y a dans un sonnet de Rossetti le symbole adorable d'une vision qui s'unit au visionnaire sous le lien irréel et souverain d'une seule auréole couronnant deux têtes aimantes. Ainsi M. Paul Fort a uni pour toujours dans le champ de ses prédilections l'idée de Femme et l'idée de Nature qui se confondent l'une et l'autre en lui. Un seul objet l'attire et le retient, qui a cette double apparence. Il voit la Nature sous des traits féminins, pleine de regards, de chairs et de baisers ; il chante la Femme avec les épithètes qui sont celles des prés, des eaux et des forêts.
A fleur de tes doigts, dit-il, la lune au baiser bleu pose ses lèvres tièdes.
Ailleurs :
Sors de l'enclos. Viens rire entre les saules clairs, et qu'aux branches d'argent tes cheveux roux se mêlent...
... Aux ombres du village la rivière se peigne.,.
... Une petite main pâle fleurit à la serrure...
...Sept arbrisseaux aux lèvres de délice...
... Le corps et les cheveux écarlates et roux comme trempés au feu du sable de la plaine, et sur leurs bras couraient des fleuves verts comme la verte mer...
... Des fleurs, des fleurs, les rougeurs de ton corps, des feuilles, des ailes frissonnent de toi-même...
Toutes ces phrases sont fort belles. On y sent passer ce grand souffle universel qui s'est levé dans le Satyre et qui n'a touché depuis que peu de fronts humains. Ainsi Victor Hugo, par une prodigieuse synthèse, unissait en trois vers la lumière de la lune et la peau de la femme, le grandissement de l'ombre et le « rut religieux » :
Farouche nudité de la Diane sombre
Qui de loin apparue et vue à travers l'ombre
Fait croître au front des rocs les arbres monstrueux!:
O Forêt !
Le talent de M. Paul Fort est de ceux dont on peut tout attendre. Je n'ai pas dit assez, dans ce trop court article, à quel point il est varié, fécond, riche d'idées et d'images. J'ai, à l'égard de ses œuvres futures, l'impatience qu'aurait un personnage de Scheherazade devant la porte fermée par où sortiront, une à une, les douze sœurs de la Dame dé beauté.
Si j'étais plus sûr de mon goût, je lui demanderais bien d'apaiser un peu le tremblement de folie qui altère péniblement certains de ses plus beaux poèmes. Mais il ne faut jamais donner de conseils à un artiste sincère, et il aura toujours raison contre le public que nous sommes. Il y a dans les Ballades assez de pages admirables pour qu'il ne soit plus possible, désormais, de citer dix écrivains nouveaux sans y comprendre le nom de M. Paul Fort.
J'ai confiance que ce nom deviendra glorieux et je voudrais avoir hâté, autant qu'il est en mon pouvoir, l'avènement prochain d'un poète qui m'enchante.
Pierre Louys.