‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 144 sur 150 · III. — AUTOUR DES THEATRES · texte numérisé non relu

III. — AUTOUR DES THEATRES

Comédie Française : Manon Roland de MM, Emile Bergerat et Camille de Sainte- Croix. — Odéon ; Les deux Sœurs, de M. J, Thorel ; reprise du Roman d'un jeune homme pauvre. — Théâtre Libre : La Nébuleuse^ par M. L. Dumur ; La fille d'Ariaban % de M. A. Mortier j Essai de mise à la scène du Dialogue inconnu, d'Alfred de Vigny. — Théâtre de l'Œuvre : La Fleur enlevée^ traduite du chinois ; Y Errante, de Pierre Quillard ; Dernière Croisade, de M. Maxime Gray. — Comédie parisienne ; La Lépreuse de M. Henri Bataille ; Volupté^ par M» 10 Rachilde, — Bibliographie : S. Deuts, par M. J. Gravier.

Manon Roland, par MM. E. Bergerat et C. de Sainte-Croix (4 mai 1896).

Manon Roland est un drame intéressant qui a le tort de rapetisser un peu l'histoire.

« Cent ans ! Ils ont cent ans de recul et de socle I »

Ce vers est de M. Emile Bergerat, qui osa descendre de leur socle ces héros d'un grand moment de notre histoire : Madame Roland, son mari et les Girondins Barbaroux et Buzot. Si le recul était plus considérable, on pourrait oublier l'histoire, pour écouter seulement l'historiette, mais la Révolution est d'hier et même, un peu, d'aujourd'hui, si bien que ce qui pourrait être l'attrait principal de ce drame devient un empêchement à jouir de ces scènes amoroso-stoïciennes et bourgeoises. M. Emile Bergerat

s'essaya dans tous les genres, au théâtre, et toujours il resta très inférieur à ses intentions. Mais M. Camille de Sainte-Croix avait donné des preuves de grandeur de style et de netteté d'idée qu'on est tout étonné de ne point retrouver ici. Cependant il y a au moins deux très belles scènes : l'une en hors-d'oeuvre : le portrait de Danton ; l'autre qui est toute la pièce : l'aveu d'amour de Manon Roland à Buzot.

Les deux Sœurs, par M. Jean Thorel (23 avril 1896).

C'est M. Jean Thorel qui mit à la scène française les Tisserands de G. Hauptmann ; ce trait lui doit être compté ici. De plus Les deux Sœurs étant son début personnel au théâtre, il convient de lui être doublement indulgent.

Les deux Sœurs sont une comédie délicate, toute en nuances jolies. Deux jeunes femmes l'une veuve, l'autre mariée, aiment le même jeune homme. Celui-ci aime la première et la voudrait épouser, mais jadis il a demandé en mariage sa sœur et sa crainte de chagriner cette dernière le force à des attermoiements, qui sont la pièce. « J'ai le respect de toutes mes pensées de jadis » dit à peu près le jeune héros ; d'où ses hésitations, d'où sa torture aussi et la nôtre.

Le dialogue est gracieusement écrit et si le petit drame intime est d'action un peu mince, l'œuvre en elle-même n'est point tout à fait négligeable. M.Jean Thorel nous donnera mieux après cette épreuve.

Reprise du Roman d'un jeune homme pauvre (7 mai) .

L'Odéon après huit jours consacrés à la pièce anémique de M. Jean Thorel (et ce n'est guère à l'Odéon qu'on infuse du sang aux œuvres) a repris le Jeune homme d'un roman pauvre, selon le nouveau titre que des irrespectueux donnent au vieillot drame de Feuillet. Ce roman, c'est ie vase brisé de l'auteur de M. de Camors. On le reprendra encore ; c'est le chef-d'œuvre de la comédie d'esprit romantique-bourgeois. Tout porte à croire qu'on va finir l'année avec lui au révolutionnaire théâtre des reprises. L'année prochaine, saison littéraire et artistique ; tous les courriers l'annoncent. Vous connaissez la pancarte du barbier : demain on rase gratis,

La Fleur enlevée (22 avril).

La traduction de ce petit marivaudage chinois est due à M. Henri de Weindel. Ce fut un instant tout à fait joli que la représentation de cette comédie expliquée par les personnages eux-mêmes, « En ce moment, je m'assieds près de ma fenêtre et je réfléchis, » dit la petite héroïne qui profite de l'absence de son terrible époux pour feuilleter sa vie de jeune fille. Elle se donna jadis à un jeune homme qu'elle n'a plus revu depuis cette nuit d'amour. Mais ses souvenirs évoqués attirent, on dirait, le

volage et le voilà qui une seconde fois cueille la fleur de la jeune songeuse. Puis, tous deux prennent le thé et s'expliquent leur conduite mutuelle. Ce fut un instant tout à fait joli.

L * Errante •, par M. Pierre Qutllard.

Je n'ai pu lire encore l'Errante, et comme je n'ai pas compris un seul mot de ce poème gazé, j'ajourne mon appréciation. Et c'est à regret, je vous jure, car au Mercure on va me traiter de philistin.

Dernière Croisade, par M. Maxime Gray.

Trois actes de fine comédie mondaine ; un peu corsée et la pièce pouvait être présentée et même représentée au Gymnase. II y a des scènes jolies et le dialogue est tout à fait aisé avec, çà et là, les mots piquants. Encore un début qui peut porter des fruits.

La Nébuleuse, par M. Louis Dumur.

Nous sommes dans une ferme d'aujourd'hui. La grand'mère au coin du feu psalmodie des pages de la Bible, sans plus voir ce qui se passe autour d'elle» Le père et la mère parlent âprement d'argent. Deux des fils jettent des idées de révolte et d'avenir clair. Enfui dans une chambre voisine, une mère souffre, en travail. M. Louis Dumur a voulu peindre le monde actuel : les pensées mystiques, mystérieusement belles, mais point comprises, s'en vont dans la nuit ; la génération d'argent s'agriffe à une vie laborieuse mais en forme d'impasse ; les jeunes hommes parlent mais n'osent agir. Cependant l'espoir est là : le nouveau-né sera peut-être Celui qui dégagera le monde de sa nébuleuse.

Style mêlé à dessein, — peut-être point logique, avec ses complications dans ces bouches agrestes, — .mais puissant et clair. Drame sobre et très curieux. Du même Louis Dumur la Moite de terre, pièce en un acte, également symbolique et propre à faire penser.

La Fille d'Artaban, par M. Alfred Mortier.

Dans La vaine Aventure (un vol. 1894, au Mercure de France) M. Alfred Mortier a chanté et raillé et maudit la beauté. Dans la Fille d'Arlaban, il raille et maudit ceux qui raillent et maudissent la beauté. C'est dans son œuvre, après des heures cruelles et douloureuses, comme un réveil d'espoir, pas encore débarrassé d'une sorte de nervosité vengeresse.

Le drame a paru long, mais sa vigueur et sa fierté sont nettement appâ* rues à tout artiste spectateur. Nous voici sur le champ de foire de nos temps modernes ; d'un côté le tréteau du pître barbouillé de lie et dont les discours prometteurs et déjà orduriers attirent la foule et les gros sous. De l'autre côté, un poète annonce simplement qu'à l'intérieur de sa

baraque on verra une Belle Femme. Elle n'a ni une queue de serpent, ni quatre bras, non, elle est Belle, seulement. Le public ricane et passe. Alors, cet homme furieux contre tant d'ineptie et poussé aussi par la faim, crie une nouvelle annonce : il va montrer pour rien sa fille, son idéal. La foule revient, grognante. Mais elle ne voit pas la beauté et bientôt se disperse. Au paroxysme de la rage impuissante, Artaban déchire les vêtements de sa fille qu'il livre nue aux yeux des badauds. Mais comme ceuxci s'apprêtent à salir de leurs mains ce chaste et pur corps, d'un coup de massue Artaban tue son idole et se livre à la police accourue... Car la foule ne comprend rien de ce qui est élevé et beau.

La luxuriance de la pbrase que plusieurs blâmèrent était calculée et logique ; cependant je suis d'avis qu'un peu plus de simplicité dans l'action eût été de bon goût et quelques coupures indispensables. Du reste il vaut mieux pécher par excès.

Dialogue inconnu.

On me dit que c'est l'annonce des représentations à l'étranger de mon drame (en collaboration avec George Vanor), le Pape et l'Empereur, qui a donné l'idée au Théâtre-Libre de M. Larochelle de monter le Dialogue inconnu d'Alfred de Vigny (i). Je n'en veux rien croire; c'eût été maladresse doublée d'une petite méchanceté. Pour moi la maladresse seule subsiste. Si la représentation s'est terminée par des applaudissements, il ne faut attribuer cet événement qu'à la présence d'un vieux grand comédien et au prestige du nom de Vigny.

Mais ce fut tout de même piteux et je n'en fus qu'à demi surpris. Je connais par cœur ces pages magistrales et cependant je ne compris pas bien tout le dialogue du Théâtre-Libre. Je me demande ce qu'ont pu saisir les spectateurs vierges de lectures. C'est qu'aussi, il convient de noter que sur les vingt-six pages du récit d'Alfred de Vigny, neuf à peine sont dialoguées ; le reste, dans ce style magique et vivant de l'auteur d'Eloa, est l'explication, le commentaire musical pour ainsi dire des paroles et des gestes des deux héros.

Taillade fui à la hauteur de sa tâche, mais le malheureux qui jouait Y Empereur fut simplement ridicule.

Je m'étonne que M. Ratisbonne ait autorisé cette exhibition pénible, ce travestissement d'une des plus belles pages de notre littérature historique.

Simon Denis, par M. J. Gravier.

Voici une transition aisée. M. Johannès Gravier vient de publier un drame historique Simon Deuï\ et il prétend avoir, par ce livre, inventé le drame historique français. Je cite textuellement : «Simon Deut%, ainsi

(ij Servihtde et grandeur militaires^ livre III, chap. V de la Canne de Jonc,

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qu'on pourra en juger plus loin, est donc la première pièce historique du théâtre français » (page 34 du Manifeste). D'ailleurs, M. Gravier a peu d'ambition. Il n'aspire « qu'à l'impassibilité historique devant les siècles fuis » et à « faire flamboyer palpablement le prestigieux Passé » !

J'en suis tout à fait fâché, mais son drame historique en 8 tableaux reçu au Théâtre-Libre avec de nombreux documents pour la mise en scène, d'après les dessins et estampes de la Bibliothèque nationale, par MM. Louis Laine, G. Ri, L. Rocher, E. Michon, Paul Garnier ; plans de R. Imbault, d'après les clichés de A. Lory» (Paris, Bibliothèque artistique et littéraire' mai 1896) m'a paru inutile et j'ajouterais « grotesque » s'il n'était le début d'un tout jeune homme qui, le talent venu, aura moins de prétention et un peu plus de goût,

Simon Deutz est le traître qui pour de l'argent livra au gouvernement de M. Thiers (octobre i832) la duchesse de Berry. Simon Deul^ drame, raconte heure par heure cette aventure. Tout le long du livre des marionnettes (très bien étiquetées : on nous apprend par exemple que la duchesse avait le nez ordinaire et la bouche moyenne) disent des phrases banales qui ont de grandes chances d'être véridiques mais qui, à coup sûr, sont d'une banalité criante ! Pas une esquisse de caractère, pas un semblant d'études d'époques ! Un amas de petits faits microscopiques, on dirait un champ labouré et peut-être ensemencé devant lequel on nous demande de nous pâmer. «'Ici git l'histoire, la vraie, l'unique. Nous avons des documents ; le grain qui est enfermé là vient de chez M. Duvâl, de Noisy-le- .Sec, ville de 4.262 âmes ; M. Duval a 46 ans et a les cheveux coupés en brosse. » — « Mais ces grains, je ne les vois pas. ». — « Monsieur, ils sont là ; il y en a 42.544.401 et je laisse de côté l'inutile poussière! Voilà l'histoire, Monsieur, quant à MM. Corneille et Racine, ce sont de piètres historiens et des dramaturges négligeables. »

M. Gravier est un pauvre garçon dans une bien mauvaise voie. Il se plonge dans le document sous l'égide de M. Zola et néglige l'Art. La conscience, la patience, sont les qualités qu'il prône. Je leur préfère ce petit grain d'originalité, de vigueur qui fait les œuvres vraiment nouvelles. Et puis, il n'y a pas de théâtre historique et puis à côté un théâtre poétique ; il n'y a que des poètes libres de choisir leur matière et leur façon delà pétrir. Notez que M. Hennique a écrit un chef-d'œuvre, net, sobre, vivant, La mort du duc d'Enghien, d'après une esthétique analogue à celle que croit suivre M. Johannès Gravier, mais il y a, dominant ces faits brutaux, la main d'un artiste. M. Gravier, l'inventeur de ce Deufy éparpillé et ahuri, s'arrête à peine dans son Manifeste (si mal écrit) sur le très noble dramaturge. Quant au Shakespeare à' Henri III et à Schiller, il n'en est même pas fait mention. M. Gravier vient de s'attacher au dos un livre bien ridicule. Je suis dur en raison directe de sa petite morgue ignorante.

La Lépreuse et Volupté.

Je n'ai pu voir ce spectacle de bel art neuf et littéraire. Je pense qu'il aura de nouvelles représentations où l'on conviera Y Ermitage. Je ne puis que dire toute mon admiration pour l'étonnante et très précieuse artiste, Mme France, au bénéfice de qui se donnait cette soirée.

Jacques des Gâchons.

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