‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 143 sur 150 · IL MUSIQUE · texte numérisé non relu

IL MUSIQUE

Derniers concerts de la saison {avril-mai). — Notices bibliographiques ( Livres sur la musique de MM. Louis Lacombe, Jean Hubert, Albert Lavignac,- Pierre d'Alheim, Julien Tiersot, etc.)

Les petites âmes ont chacune leurs petits clichés : je crois vous avoir déjà dit que l'âme me paraît avoir des saisons comme la nature. Voilà enfin les premiers souffles tièdes où la lumière va me suggérer d'autres amours et d'autres lectures : les Chants vibrants de Rebell, le Médecin spirituel de Boylesve, YEriphyle de Moréas ou Y Aphrodite de Pierre Louy s (Sainte Elisabeth, priez pour moi !...) A l'hiver la romantique musique, frisson du moi ; à l'été le plastique décor, joie des yeux. France et Mallarmé sont les Castor et Pollux de notre monde intellectuel. Heureux qui reviennent de Grèce, régénérés par la possession de l'Acropole !... Avant d'aller cueillir les lys rouges le long des marges ou des cymaises, hâtonsnous de jouir mélancoliquement des derniers concerts. Partout les vieux maîtres et l'archaïsme en honneur : Orlando Lassus et Clément jannequin, les madrigalistes anglais, Morley, Wilbye, Gibbons, Purcell, les clavecinistes français, les primitifs italiens, les précurseurs allemands Heinrich Schûtz et Buxtehude, aux concerts d'orgue de Guilmant comme à la Société des Instruments anciens de Diémer ou aux trois concerts historiques de la galerie des Champs-Elysées (la cantate a caméra de Destouches, Œnone, est une rareté pour gourmets). A la Société de Saint-Jean, une synthèse : . l'art italien du xvi e siècle, toute la Renaissance, projections d'après Raphaël et chœurs de Palestrina que la magistrale maîtrise de Saint-Gervais dirigée par Charles Bordes a ressuscité pour la plus grande gloire du maître et la plus grande joie des historiens mélomanes (il y en a). Les anciens, ces jeunes immortels, renaissent partout : Y Orphée de Gluck en est à sa trente-et-unième ; au petit Théâtre- Vivienne, les Visitandines, et puis V Epreuve villageoise de Desforges et Grétry, créée le 24 juin 1784 par Meunier, Trial et M lle Adeline, la jolie dugazon spirituelle aux petits pieds de qui tel grand seigneur courait se brûler la cervelle : c'était le bon temps! O les vieilles mélodies, fleurs vivantes de pastel, parentes des vieux paysages coquettement champêtres ! Mlle de Lespinasse

pourrait encore aujourd'hui tracer son parallèle entre Gluck et Grétry :

« Comment comparer l'esprit à la passion ? » répondait-elle avec sagesse.

Plaise aux Muses que la communauté Mozart puisse trouver asile en plein Paris t On a désappris cet art souverain. — Au Conservatoire, pour finir, la Messe solennelle en ré de Beethoven, que Rubinstein trouvait impérieuse plutôt qu'adorante, et que je voudrais bien entendre en parangon de la Messe en si mineur du vieux Bach ! Chez Pleyel, triomphe du piano avec le professeur Delaborde, avec Risler, l'élève original de Diémer, en attendant le jubilé de Saint-Saëns virtuose ( 1 846-1896) ; et j'apprends la mort de Mme Clara Schumann qui a vécu pour le nom du maître. Chez Mme Gallet, le W acte intégral de Siegfried de Wagner-Ernst, très fêté :

qui parlait donc de l'italianisme de ces grandes scènes amoureuses ?...

A côté de Mlle Eléonore Blanc et de Mme Lovano, connues depuis les concerts d'Harcourt, la saison qui finit a mis en lumière les talents de Mlles Jenny Passama et Marie Olénine. Mais, parmi les « premières » musicales, ni Hellé, ni le Chevalier d'Harmental n'ont tenu leurs promesses. Et, maintenant, à l'automne prochain !

Philosophie et Musique, par Louis-Lacombe (Paris, librairie Fischbacher, 1896). — «Nul n'a le génie s'il ne possède le calme; nul n'a le calme s'il ne possède la sagesse » ; telle est l'épigraphe de Yceuvre posthume que Mme Andrée Lacombe dédie « à la Presse parisienne », trop affairée en générai pour s'inquiéter de l'art en dehors de la mode. Le calme ne fut pas inutile à ce sage né à Bourges en 1818, car nulle destinée ne semble plus amère que la sienne. Que tous ceux qui, s'intéressant à une âme supérieure à sa renommée, aiment à découvrir de beaux sentiments lumineux sous la nuit injuste de l'oubli, lisent ces pages d'un penseur fidèle à son art. Naguère, Mlle Eléonore Blanc, l'orchestre Danbé, l'es chœurs de Carré faisaient applaudir au concert annuel de la fondation Beaulieu de longs fragments de Wînkelried, opéra représenté pour la première fois à Genève le 17 février 1892, huit ans après la mort de l'auteur. Et l'œuvre se montre d'accord avec l'esthétique. En son livre éloquent, shakespearien, généreux, élevé, profond, un peu déclamatoire parfois, mais empreint d'une saveur romantique sui generis qui est à la fois une note et une date, Lacombe se montre avant tout un impartial, un éclectique, un esprit libre : individuel, ardent, pondéré, il aime à aimer, mais l'amour lui apparaît « lumière » plutôt que « flamme » : de là son culte pour Beethoven, le panthéiste qui fait communier l'homme avec Dieu dans un sourire infini de la Nature : « Certes, il serait absurde, scandaleux, extravagant, de comparer Rossini à Beethoven ». Ce jugement était alors une hardiesse. Dès 1859, tout brûlant du Faust de Goethe, il passe en revue « les petits Faust », il critique avec sagacité le Faust parisien de Gounod, fans en méconnaître les innovations; et, s'il admire le génie de

Wagner, il redoute le fanatisme des wagné riens. Il écrit de Parsifal : « L'intérêt réside uniquement dans la musique,, A la représentation cela ne suffit pas ». Je ne crois guère que les poètes souscrivent à cet arrêt 1 Et, malgré «ses beautés fulgurantes et ténébreuses», il ne peut égaler Wagner au géant Beethoven, qui épand.dans la pure symphonie transfigurée « la générosité de son âme ». De même, le musicien français reproche à l'ancêtre Gluck de vouloir rendre « la musique esclave de la parole » ; la Préface d'Alceste lui fait peur : mais le génie dépasse les systèmes. Bref, son idéal, c'est le Drame lyrique, possible en France désormais comme en Italie ou en Allemagne jusqu'à présent hostiles, et qui réconciliera la mélodie avec la déclamation. Mais n'est-ce pas un idéal ?....

Des réminiscences de Quelques formes mélodiques particulières à certains maîtres. — Etude sur quelques pages de Richard Wagner, par Jean Hubert (Paris, Fischbacher, 1895). — « Ça, n'est pas de lui 1 » : vous connaissez la boutade pincée des envieux qui font la guerre aux idées, et pour cause ; M. Jean Hubert remarque finement que ce sont les snobs, les laïques de l'art musical qui se livrent le plus volontiers à ce petit jeu innocent de la chasse aux réminiscences. Mais celles-ci, très réelles parfois,, surtout quand elles se dérobent à l'oreille profane, attirent l'analyse qui en distingue plusieurs sortes : réminiscences dans les procédés ou dans les idées; mélodiques ou harmoniques ; capitales ou incidentes. Le Commandeur de Mozart rappelle Y Oracle de Gluck, Mendélssohn se souvient de Bach, Wagner de Mendelssohn et de Weber. Salut, demeure chaste et purede Gounod se trouve au début du Largo du Concerto en ut. mineur (n° 3, op. 37) de Beethoven; Gounod a lu Schumann; les jeunes sont pleins de Massenet. Mais, sans parler des plagiats de Mascagni, la réminiscence n'est en effet le plus souvent qu'une rencontre qui s'explique par l'atmosphère ambiante des arts et des âmes (1). — L'écrivain, qui a le goût de l'analyse, aborde avec le même bonheur le détail de la première scène du I er acte de Tristan et Yseuit, l'œuvre wagnérîenne par excellence. Laissant les gloses éthérées aux poètes-philosophes qui vont au tombeau de Richard Wagner chercher « une éthique nouvelle », il dissèque les membres de ce nouveau style qui verse dans le drame sonore la symphonie de Beethoven : écriture complexe et une, chromatique et ample, synthèse à la fois ardente et réfléchie qui développe, par séries de répétitions, progressions, stretti,

{]) Il faudrait encore signaler, comme réminiscences, le thème cuivré des Lémures préparant la tombe de Faust dans Schumann, décalquant un motif de Fidelio, lorsque Léonore et Rocco font le même office dans la prison ; — le deuxième motif en ut mineur de la Symphonie avec orgue de C. Saint-Saëns évoquant le premier allegro de la Symphonie rhénane de Schumann ; — deux passages de la superbe Tkâmar de Balakirew, procédant de la Valse de Mêphisto dé Liszt à qui l'ouvrage est dédié, etc., etc.

un thème générateur emprunté là' au chant du mousse, en l'enveloppant de thèmes subsidiaires, persistants ou fugaces, transformés par un magicien sans trêve. Procédé qui ramène ce problème : la liberté d'allure appartient-elle davantage au dramaturge ou au symphoniste pur?...

La Musique et les Musiciens, par Albert Lavignac (Paris, Delagrave, 1896 : 2 édition, illustrée d'exemples et de figures). — Français, admirez Wagner sans l'imiter. « Chaque langue comporte avec elle un autre genre de mélodie dramatique, chaque nation un autre genre de drame musical; c'est dans son propre génie et dans ses traditions originales que chaque peuple doit en chercher les éléments primordiaux » : cette conclusion du wagnérien Schuré, c'est à elle en somme qu'aboutit après Louis Lacombe et Jean Hubert M. le professeur Lavignac. Son manuel de 600 pages est un programme suggestif, attrayant, d'études musicales, définissant les lois de l'acoustique et les instruments du matériel sonore, depuis la voix jusqu'au triangle, puis la grammaire et l'orthographe de l'art : système actuel de l'harmonie, règles du contre-point rétrospectif, de la fugue, reine de la science, apogée de la beauté sans l'àme ; puis l'esthétique, composition ou improvisation, évolution de la technique et du style depuis les Grecs anciens jusqu'aux derniers Prix de Rome. La musique n'est elle pas un art singulier, créant de l'émotion avec du calcul, et s'adressant à la foule qui ignore ses secrets?... Où la science finit l'art commence, dit l'auteur qui s'appuie sur les règles mêmes pour en prédire une évolution nécessaire dans le sens de la largeur: successions de quintes proscrites (1), dissonances non préparées, altérations multipliées (nous sommes déjà loin du Vénitien Monteverde qui a commencé l'affranchissement en exorcisant le diabolique et fameux triton du moyen-âge !), opulence rhythmique, cuisine orchestrale où l'extrême division du quatuor tente l'ineffable, etc., etc. Mais Bach est en honneur : la vraie surprise sera peut-être une réaction ),..

Annoncé ou paru : Pierre d'Alheim, Moussorgski (Mercure de France) ; Emmanuel, la Danse grecque antique (Thorïn) ; Jay, le Pessimisme wagnérien (Fischbacher).

P. -S. — Peinture et musique réconciliées : je revenais d'une dernière visite à l'exquis Watteau (Diane au bain), qu'une petite voix claire, celle de Christine Nillsonn, a conquis par une enchère suprême de 107,000 fr.(2) quand j'ai reçu le dernier volume de Camille Mauclair, intelligent comme tout ce qu'il fait : c'est un essai sur Jules Laforgue, cousin français de

(1) Chez Alexandre Georges et Bruneau déjà.

(2) Hôtel Drouot, vente du lundi 11 mai 1896 (M. Haro, expert). De même, à la vente Arsène Houssaye. un délicieux Portrait de la Duthè par Heintius, le portraitiste de M"»e Rolland.

Novalis et de Chopin, précisément comparé pour son ironie sentimentale à V Indifférent de Watteau.

Et le mercredi soir i3 mai» c'était fête au Cercle Saint-Simon, où tour à tour conférencier, chanteur, accompagnateur, chef d'attaque, Julien Tiersot s'est prodigué pour nous faire applaudir son III recueil des Mélodies populaires de nos provinces de France : n'est-ce pas Richard Wagner qui accordait au génie français l'aisance des contours qui échappe naturellement à la muse allemande ? On en retrouve la souplesse en germe dans ces chansons mélancoliques ou gaillardes, témoins des vieux âges, volupté malicieuse qui affirme la belle humeur française de la nature et de la vie. Gérard de Nerval les estimait en connaisseur. Encadrées par un petit groupe des bons Chanteurs de Saint-Gervais, messires corrects et respectables dames, dont une bachelette qui découvre à plaisir ses dents blanches, — Mlle Eléonore Blanc se montra touchante princesse, et, bergère, Mme Lovano fut exquise. Sur les poétiques refrains de la Saint-Jean, disons adieu à THespéris aimée de feu Jules Teîlier, la patronne des musiciens, la déesse des soirs :

Marchons les jolis cœurs :

La lune est levée...

Raymond Bouyer.

Parts, 21 mai i8g6*

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