‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 146 sur 150 · IV. — LES REVUES ALLEMANDES · texte numérisé non relu

IV. — LES REVUES ALLEMANDES

Nietsche, Wagner et la Grèce antique.

Par sa très hautaine attitude, Nietsche s'est créé une impopularité que ne sont pas venus atténuer ses prétendus disciples, les faux surhommes (Uebermenschen), les Canes Nietscheani. Les injures de la foule bourgeoise ne méritent pas d'être relevées, mais plus graves semblent les accusations portées contre lui par ses adversaires intellectuels.

M. Franz Servaes, dans le Zeit des 7 et 14 mars, s'efforce précisément de détruire un de ces jugements : il s'agit du reproche d'inconséquence que valut à Nietsche sa rupture éclatante avec Wagner (1868-1876). Pour comprendre cette contradiction apparente, il suffit pourtant de lire les mémoires laissés par Nietsche sur cette période de son existence et aussi la biographie publiée par sa sœur.

Obéissant à ses instincts de poète et de musicien, Nietsche adolescent n'eut qu'une ambition : noter les lieder qu'il composait. Mais bientôt, son amour de l'antiquité grecque et le besoin qu'il éprouvait d'approfondir les faibles données philosophiques recueillies au collège, le déterminèrent à

aller suivre les cours d'une université. Là, malgré de très sincères aspirations qui l'entraînaient au delà des bornes de renseignement classique, il dut se résigner, étant peu fortuné, à apprendre les doctrines officielles, obligatoires à connaître pour l'obtention d'un poste de professeur.

Mais, l'étude de Schopenhauer vint le tirer de cet engourdissement et lui rendre, avec ses instincts perdus, le sentiment de la vérité et l'amour de la musique. Ce que les mots ne peuvent traduire, la combinaison des valeurs musicales l'exprime, intermédiaire immédiat et puissant de la Force de volonté. Schopenhauer avait vu cela dans les symphonies de Beethoven, Nietsche le découvrit dans Wagner et dans Berlioz.

Sous cette même influence, « là momie hellénique reprit ses couleurs et étira ses membres ». Nietsche aperçut dans la Grèce antique autre chose que la noble simplicité et la calme grandeur, notées par Wînckelmann. A côté du beau rêve Apollonien apparut Dionysos et son cortège. Et Nietsche de s'enthousiasmer pour ce grand cri de la nature, pour cette proclamation de l'Ivresse poétique, pour ce dépassement des limites individuelles venant s'abîmer dans le Grand Tout. Les bornes de la raison sont franchies, la logique est mise à l'écart, les sources de la connaissance la plus profonde et de la vérité la plus cachée s'ouvrent aux yeux du « furieux ». Le dithyrambe dionysiaque, fils de la Volonté, n'est rien autre que la fixation de cette extase.

Mais, qu'importait au public celte révélation d'un aspect méconnu de la civilisation hellénique f Et Nietsche dut se contenter de faire siens le mépris et le dégoût ressentis par Schopenhauer à l'égard de nos institutions hypocrites, et de désirer, avec lui, la constitution d'une société ou les plus nobles seraient les premiers, l'avènement d'une civilisation ayant pour objectif unique, la procréation du Génie, sans lequel le Progrès est impossible.

Telles étaient les dispositions d'àme de Nietsche quand il rencontra Wagner pour la première fois, en novembre 1868, chez le libraire Brockhaus.

De suite, ils se trouvèrent en communauté d'idées par leur amour de l'Antiquité, leur haine de l'époque contemporaine, leur admiration pour Schopenhauer.

L'audition des œuvres musicales du maître renforça la profonde impression exercée sur Nietsche, dès la première entrevue» par ce regard « qui « lui ouvrit des perspectives plus profondes et plus lumineuses que les « discours les plus éloquents et les débats les plus passionnés. » Il vit dans cette musique la manifestation la plus parfaite de la Volonté Originelle, par le moyen des sons. H y retrouva le réveil de cette force dionysiaque qu'on croyait perdue, pour l'art, depuis les anciens tragiques.

Pour Nietsche, Wagner est une sorte de Messie. C'est lé génie incarné

accomplissant ce que Schopenhauer avait conçu. Dans son enthousiasme, Nietsche qui, plus tard, devint si sceptique et si soupçonneux, subit, crédule et confiant, le démoniaque envoûtement par lequel, sans le vouloir, le maître s'empara entièrement de sa personnalité.

II est juste de dire que Nietsche, dans l'abandon passager qu'il fit de son moi, conserva toujours le ferme dessein de se ressaisir un jour, quand il se sentirait suffisamment fort pour pouvoir marcher tout seul.

Ce charme qui tenait Nietsche prisonnier dura plusieurs années ; c'est durant cette période qu'il prépara son livre sur la Naissance de la tragédie. Née de la célébration du culte de Dionysos, la tragédie grecque finit avec Huripide, victime de la didactique de Socrate. A la chaude inspiration issue de l'Inconscient créateur, ce dernier substitua le froid raisonnement, agent de la conscience inféconde et il aboutit à la négation de l'Art. Le criticisme rompit le lien qui unissait le poète à la nature, au peuple, aux traditions. « La volonté s'atrophiant s'éparpille dans les individualités. » Or, les individualités sont les ennemies de l'Art humain, quand elles perdent le contact intime du Grand Tout, quand elles délaissent l'élément dionysiaque.

Socrate avait voulu guérir ses contemporains de la lèpre morale qui les avait envahis, mais il n'obtint que de médiocres résultats parce qu'il était amousos anèr.

Pour Nietsche, au contraire, « l'unique possibilité de la vie réside dans l'Art». Il évite donc de retomber dans l'erreur socratique et, pour combattre le béotianisme des hommes de son temps, il s'attaque au manque d'instinct, à l'incertitude, à la manie du doute, à la privation de volonté originelle. 11 faut donc essayer de pénétrer l'Inconscient, pour en tirer Ja sagesse cachée ; le poète et le chercheur doivent réveiller en eux l'inspiration et, sinon créer, du moins, faire renaître dans leur âme un foyer de production.

Mais dans cette analyse psychologique, le poète met en œuvre sa conscience; il sait pour son plus grand malheur, il sait pour sa plus grande joie. Winckelmann n'avait donc pas tort complètement ; à côté du délire dionysiaque a existé l'action proportionnée des Apolloniens. La véritable incarnation du génie serait, par suite, un Artiste dans lequel le Conscient et l'Inconscient seraient fortement développés et se contrebalanceraient l'un l'autre. La caractéristique de ce génie réside dans la force de fantaisie, qui invente les mythes ou les transforme.

Dans ses mémoires, Nietsche donne à entendre qu'il a retrouvé chez Wagner une force analogue, mais dans ses écrits postérieurs, dégagé de l'influence wagnérienne, il présente comme types de génies parfaits : Beethoven et Shakespeare, omettant volontairement son ancien maître.

Il reste à expliquer comment s'accomplit cette scission entre le philosophe et le musicien. En voici les causes principales :

En premier lieu, Nietsche reproche à Wagner d'avoir puisé les sujets de ses drames dans les légendes germaniques — pourtant bien effacées de la conscience populaire — et, par suite, exigeant, pour leur intelligence, une sérieuse initiation. Pourquoi ne pas avoir envisagé plutôt les problèmes de l'heure présente, les seuls susceptibles de nous intéresser ? Nietsche se sépare de Wagner à un autre point de vue. Pour l'auteur de la Tétralogie « la poésie est l'homme, là musique est la femme ». Nietsche, lui, n'admet la voix (le vers chanté) que comme un élément quelconque de l'orchestre. II va même jusqu'à dire qu'il faut considérer comme un bonheur de ne pas entendre les mots, à la représentation.

Ces deux objections ont leur valeur et mériteraient certainement un examen attentif. Mais il existait entre Wagner et Nietsche un autre ferment de discorde que des divergences théoriques. Les deux caractères étaient opposés. Wagner, né homme de théâtre, excellait à préparer les grands effets scéniques, s'assimilant successivement les sentiments de ses personnages et combinant, en vue de l'expression la plus intense, tous les moyens dont il pouvait disposer. Nietzsche, au contraire, ne reconnaissait aucune portée à la musique dramatique, pas plus au drame musical qu'au grand- opéra, et n'admettait que la symphonie.

Ce qui les distinguait surtout, c'était l'empreinte différente laissée en chacun d'eux par l'étude de la civilisation hellénique. Wagner avait bien emprunté au théâtre grec sa passion et sa vie ; il avait fait passer, dans son interprétation des mythes germaniques, la grandeur et l'élévation des traditions des temps fabuleux de l'Hellade. Mais au christianisme il avait pris l'admirable doctrine de la compassion. La fatalité qui domine ses hommes et ses dieux, n'est plus la fatalité aveugle du théâtre antique, c'est une fatalité justicière qui rappelle l'inexorable loi du Karma indou. Nietsche avait à choisir entre Wagner et la Grèce. II se décida pour cette dernière et recueillit, dans sa morale anti-humanitaire, les éléments dont il forma son type de l'Uebermensch.

M. Servaes compare la brusque décision prise par Nietsche à une opération chirurgicale rendue nécessaire par l'état désespéré d'un malade. Mais il ajoute aussi que la cicatrisation ne fut jamais parfaite et que les violentes critiques dirigées contre Wagner ne firent du tort qu'à leur auteur. Ses efforts furent vains pour renverser de son piédestal le géant Wagner, comme, d'ailleurs, sa tentative contre l'Idéal chrétien.

Georges Grévin.

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