‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 2 sur 150 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

MÉNALQUE

(fragment)

L'Evangile nous y mène, dit Euclide ; on appellera ta doctrine NOMADISME,— du beau mot : tto^oç, — pâturage.

(Les Nourritures terrestres,)

evant Tityre, Alcide et quelques autres, assemblés, Ménalque parle :..,

... « A dix-huit ans, quand j'eus fini mes premières études, l'esprit las de travail, le cœur inoccupé, languissant de l'être, le corps exaspéré parla contrainte, je partis sur les routes, sans but, usant ma fièvre vagabonde. Je connus tout ce que vous savez : le printemps, l'odeur de la terre, la floraison des herbes dans les champs, les brumes du matin sur la rivière, et la vapeur du soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne voulus m'arrêter nulle

part. Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et

promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités.

j e haïssais les foyers, les familles, tous lieux où l'homme pense

trouver un repos — et les affections continues, et les fidélités amoureuses, et les attachements aux idées — tout ce qui compromet la justice ; je disais que chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers disponibles.

Des livres m'avaient montré chaque liberté provisoire et qu'elle n'est jamais que de choisir son esclavage, ou du moins sa dévotion, comme la graine des chardons vole et rôde, cherchant le sol fécond où fixer des racines, — et qu'elle ne fleurit qu'immobile. Mais ayant appris dans les classes que les raisonnements ne mènent pas les hommes et qu'à chacun s'en peut opposer un adverse qu'il ne s'agit que de trouver, je m'occupais à le chercher, parfois dans le milieu des longues routes...

Je vivais dans la perpétuelle attente, délicieuse, de n'importe quel avenir. Je m'appris, comme des questions devant les attendantes

Vil" Année — r 6 Livraison x *

réponses, à ce que la soif de jouir, née devant chaque volupté en précédât d'aussitôt la jouissance. Mon bonheur venait de ce que chaque source me révélait une soif, et que, dans le désert sans eau, où la soif est inappaisable, j'y préférais encore la ferveur de ma fièvre sous l'exaltation du soleil. Il y avait, au soir, des oasis délicieuses, plus fraîches encore d'avoir été souhaitées tout le jour. — J'ai, sur l'étendue sablonneuse, au soleil, accablée, comme un immense sommeil étendu — mais tant la chaleur était grande, et dans la vibration même de l'air, — j'ai senti la palpitation encore de la vie qui ne pouvait pas s'endormir, à l'horizon trembler de défaillance, à mes pieds se gonfler d'amour. —

Chaque jour, d'heure en heure, je ne cherchais plus rien qu'une pénétration toujours plus simple de la nature. Je possédais le don précieux de n'être pas trop entravé par moi-même. Le souvenir du passé n'avait de force sur moi que ce qu'il en fallait pour donner à ma vie l'unité ; c'était comme le fil mystérieux qui reliait Jason à son amour passée mais ne l'empêchait pas de marcher à travers les plus nouveaux paysages. Encore ce fil dût-il être rompu... Palingénésies merveilleuses ! Je savourais souvent dans mes courses du matin, le sentiment d'un nouvel être, la tendresse de. ma perception. — « Don du poète, m'écriai-je, tu es le don de perpétuelle rencontre » — et j'accueillais de toutes parts. Mon âme était l'auberge ouverte aux carrefours ; ce qui voulait entrer, entrait. Je me suis fait ductile, à l'amiable, disponible par tous mes sens, attentif, écouteur jusqu'à n'avoir plus une pensée personnelle, capteur de toute émotion en passage, et de réaction si minime que je n'apercevais plus rien de mal à force de ne protester devant rien. Au reste je remarquai bientôt, de combien peu de haine du laid s'étayait mon amour du beau.

Je haïssais la lassitude que je savais faite d'ennui et voulais qu'on profitât de la diversité des choses. Je me reposais n'importe où. J'ai dormi dans les champs. J'ai dormi dans la plaine. J'ai vu l'aube frémir entre les grandes gerbes de blé, et sur les hêtraies s'éveiller les corneilles. Au matin je me lavais dans l'herbe et le soleil naissant séchait mes vêtements mouillés. — Qui dira si jamais la campagne fut plus belle, que ce jour où je vis les riches moissons, rentrer parmi les chants ; et les bœufs attelés aux. pesantes charrettes ! —

Il y eut un temps où ma joie devint si grande, que je la voulus communiquer, — enseigner à quelqu'un ce qui dans moi la faisait vivre.

Les soirs je regardais dans d'inconnus villages, les foyers dispersés au jour, se reformer. — Le père rentrait, las de travail ; les enfants

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revenaient de l'école. La porte de la maison s'entr'ouvrait un instant sur un accueil de lumière, de chaleur et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien de toutes les choses vagabondes n'y pouvait plus rentrer, du vent grelottant du dehors. — Familles ! je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. — Parfois, invisible de, nuit, je suis resté, penché vers une vitre, à longtemps regarder la coutume d'une maison. Le père était là, près de la lampe ; la mère cousait; la place d'un aïeul restait vide ; un enfant, près du père, travaillait ; — et mon cœur se gonfla de l'emmener avec moi sur les routes.

Le lendemain je le revis, comme il sortait de l'école ; le surlendemain je lui parlai ; — quatre jours après il quitta tout pour me suivre.— » Je lui ouvris les yeux devant la splendeur de la plaine ; il comprit qu'elle était ouverte pour lui. J'enseignai donc son âme à devenir plus vagabonde, — joyeuse enfin, — puis à se détacher même de moi, à connaître sa solitude.

— Seul, je goûtai la violente joie de l'orgueil. J'aimais me lever avant l'aube; j'appelai le soleil sur les chaumes; le chant de l'alouette était ma fantaisie — et la rosée était ma lotion d'aurore. Je me plaisais à d'excessives frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère et que ma sensation me devenait une espèce d'ivresse. J'ai bu de bien des vins depuis, mais aucun ne donnait, je sais, cet étourdissement du jeûne, au grand matin ce vacillement de la plaine, avant que,'le soleil venu, je ne dorme au creux d'une meule. —

Le pain que je portais avec moi, je le gardais parfois jusqu'à la demi-défaillance ; alors il me semblait sentir moins étrangement la nature et qu'elle me pénétrait mieu*x ; c'était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts j'accueillais sa présence ; tout en moi s'y trouvait convié.

Mon âme enfin s'emplissait de lyrisme, qu'exaspérait ma solitude et qui me fatiguait vers le soir. Je me soutenais par orgueil ; mais regrettais alors Hilaire qui me départissait l'an d'avant de ce que mon humeur avait sinon de trop farouche.

Avec lui, vers le soir, je parlais, il était lui-même poète ; il comprenait toutes les harmonies. Chaque effet naturel nous devenait comme un langage ouvert où l'on pouvait lire toute sa cause ; nous apprenions à reconnaître les insectes à leur vol, les oiseaux à leur chant, et la beauté des femmes aux traces de leurs pas sur le sable. Le dévorait aussi une soif d'aventures ; sa force le rendait audacieux. Certes jamais aucune gloire ne vous vaudra, adolescence de nos cœurs I — aspirant tout avec délices, en vain cherchions-nous à lasser nos désirs ; chaque de nos pensées était une ferveur ; sentir

avait pour nous une âcreté singulière. — Nous usions nos splendides jeunesses attendant le bel avenir, et la route y menant ne paraissait jamais assez interminable, où nous marchions à grands pas, mordant les fleurs des haies qui remplissent la bouche d'un goût de miel et d'exquise amertume. —

Parfois, retraversant Paris, je retrouvais pour quelques jours ou quelques heures l'appartement où s'était passée ma studieuse enfance ; tout y était silencieux ; des soins de femme absente avaient jeté des linges sur les meubles. Tenant à la main une lampe, j'allais de pièce en pièce sans rouvrir les volets clos depuis plusieurs années, ni soulever les rideaux pleins de camphre. L'air y était pesant, saturé d'odeur. Ma chambre seule continuait d'être apprêtée. Dans la bibliothèque, la plus sombre et la plus silencieuse des pièces, les livres sur les rayons et sur les tables gardaient l'ordre où je les avais placés ; parfois j'en ouvrais un, et, devant la lampe allumée, bien que ce fut le jour, j'étais heureux d'oublier l'heure ; parfois aussi, rouvrant le grand piano, je cherchais dans ma mémoire le rhythme d'anciens airs, mais je ne m'en souvenais que de façon trop imparfaite et, plutôt que de m'y attrister, je cessais. Le jour suivant j'étais de nouveau loin de Paris.

Mon cœur naturellement aimant et comme liquide se répandait de toutes parts; aucune joie ne me semblait appartenir à moi-même; j'y invitais chacun de rencontre, et lorsque j'étais seul à jouir, ce n'était qu'à force d'orgueil.

Certains m'accusèrent d'égoïsme ; je les accusai d'inintelligence ; J'avais la prétention de n'aimer point quelqu'un, homme ou femme, mais bien l'amitié, l'affection ou l'amour. En le donnant à l'un, je n'eusse pas voulu l'enlever à quelque autre, et ne faisais que me prêter. Pas plus je ne voulais accaparer le corps ou le coeur d'aucun autre ; nomade ici comme envers la nature, je ne m'arrêtais nulle part. Toute préférence me semblait injustice ; voulant rester à tous, je ne me donnais pas à quelqu'un.

Au souvenir de chaque ville j'attachai le souvenir d'une débauche. A Venise je pris ma part des mascarades ; un concert d'altos et de flûtes accompagna la barque où je goûtais l'amour. D'autres barques suivaient, pleines de jeunes femmes et d'hommes. Nous allâmes vers le Lido attendre l'aube, mais nous dormions, lassés, lorsque le soleil se leva, car les musiques s'étaient tues. Mais j'aimais jusqu'à cette fatigue que nous laissent ces fausses joies et ce vertige du réveil, par qui nous les sentons fanées. — Dans d'autres ports je sus aller avec les matelots des grands navires ; je descendis dans les ruelles mal éclairées ; mais je blâmais chez moi le désir

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de l'expérience, notre unique tentation, — et laissant les marins près des bouges, je regagnais le port tranquille ; et le conseil taciturne des nuits s'interprétait du souvenir de ces ruelles dont l'étrange et pathétique rumeur parvenait à travers l'extase. — J'aimais mieux les trésors des champs. —

Pourtant, à vingt-cinq ans, non lassé de voyages, mais tourmenté par l'excessif orgueil que cette vie nomade avait fait croître, je compris ou me persuadai que j'étais mûr enfin pour une forme nouvelle.

Pourquoi ! pourquoi, leur disais-je, me parlez-vous de partir encore sur les routes; je sais bien que de nouvelles fleurs, au bord de toutes, ont fleuri, — mais c'est vous à présent qu'elles attendent. Les abeilles ne butinent qu'un temps; après se font trésorières. — Je rentrai dans l'appartement délaissé. J'enlevai les linges de surles meubles ; j'ouvris les fenêtres ; et, profitant -des économies que comme malgré moi, vagabond, j'avais pu faire, je m'entourai de tout ce que je pus me procurer d'objets précieux ou fragiles, de vases ou de livres de prix et surtout de tableaux que la connaissance que j'ai de la peinture me permettait d'avoir à très bas prix. — Durant quinze ans je thésaurisai comme un avare ; je m'enrichis de toutes mes forces ; je m'instruisis ; j'appris des langues épuisées et pus lire dans beaucoup délivres; j'appris à jouer de divers instruments; chaque heure de chaque journée était donnée à quelque étude fructueuse ; l'histoire et la biologie m'occupèrent particulièrement. Je connus les littératures. J'accumulai les amitiés que mon grand cœur et ma légitime noblesse me permirent de ne pas dérober ; elles me furent, plus que tout le reste, précieuses, et pourtant, même à elles, je ne m'attachai point.

A quarante ans,, l'heure étant venue, je vendis tout, et comme mon goût sûr et ma connaissance de chaque objet ne m'avait fait possesseur de rien dont la valeur n'eût augmenté, je réalisai, en deux jours, une fortune considérable. Je plaçai cette fortune tout entière de façon que j'en pusse perpétuellementdisposer. — Jevendis absolument tout, ne voulant rien garderdeperso/me/ sur cette terre, — pas le moindre souvenir d'antan.

Je disais à Myrtil, qui m'accompagnait dans les champs : — « Combien de ce matin délicieux, de cette brume et de cette lumière, de cette fraîcheur aérée, de cette pulsation de ton être, la sensation te donnerait plus de délices encore, si tu savais t'y donner tout entier. Tu crois y être, mais la meilleure partie de ton être est restée ; ta femme et tes enfants, tes livres et ton étude la détiennent, et te la dérobent à Dieu.

Crois-tu pouvoir, en cet instant précis, goûter la sensation puissante, complète, immédiate de la vie, — sans l'oubli de ce qui n'est elle? L'habitude de ta pensée te gêne ; tu vis dans le passé... dans le futur et tu ne t'aperçois de rien spontanément. — Nous ne sommes rien, Myrtil, que dans l'instantané de la vie; tout le passé s'y meurt, avant que rien d'avenir y soit né. — Instants ( Tu comprendras, Myrtil, de quelle force est leur présence ! car chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable : sache parfois t'y concentrer uniquement. — Situ voulais, si tu savais, Myrtil, en cet instant, sans plus de femme ni d'enfants, tu serais seul devant Dieu sur la terre. — Mais tu te souviens d'eux et portes avec toi, comme par une peur de les perdre, tout ton passé, tous tes amours, et toutes les préoccupations de la terre... Pour moi, tout mon amour m'attend à tout instant et pour une nouvelle surprise ; je le connais toujours et ne le reconnais jamais. — Tu ne soupçonnes pas, Myrtil, toutes les formes que prend Dieu ; de trop regarder l'une et t'en éprendre, tu t'aveugles. La fixité de ton adoration me peine ; je la voudrais plus diffusée. Derrière toutes tes portes fermées, Dieu se tient... Toutes formes de Dieu sont chérissables, et tout est la forme de Dieu.» —

... Avec ma fortune réalisée, je frétai d'abord un navire, emmenant avec moi sur la mer trois amis et des hommes d'équipe. Je préférais à tout la contemplation des grands flots. J'entrai dans des ports fabuleux, au soir, et les quittais avant l'aurore, ayant parfois cherchétoutelanuitdel'amour. — Je connus à Venise une courtisane extrêmement belle ; je l'aimai trois nuits, car auprès, j'oubliais, tant elle était belle, les caresses de mes autres amours. — Ce fut à elle que je vendis ou que je donnai mon navire.

J'habitai quelques mois dans, un palais du lac de Corne, où les musiciens les plus doux s'assemblèrent. J'y réunis aussi de belles femmes, discrètes et habiles à parler ; et nous causions, le soir, tandis que les musiciens nous enchantaient ; puis, descendant le perron de marbre dont les dernières marches trempaient, nous allions dans les barques errantes, endormir nos amours au rhythme reposé des rames. Il y avait des retours assoupis ; la barque accostée tout à coup s'éveillait, et Idoine à mon bras se posant, remontait le perron, silencieuse.

L'an d'après j'étais dans un immense parc de Vendée, non loin des plages. Trois poètes ont chanté l'accueil que je leur fis en ma demeure ; ils parlaient aussi des étangs avec les poissons et les plantes, des avenues de peupliers, des chênes isolés et des bouquets de rênes, de la belle ordonnance du parc. — Lorsque l'automne vint, je

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fis abattre les plus grands arbres, et me plus à dévaster ma demeure. Rien ne dirait l'aspect du parc où vadait notre société nombreuse, errant dans les allées où j'avais laissé l'herbe croître. On entendait d'un bout à l'autre des avenues, les coups de hache des bûcherons. Les robes s'accrochaient aux branches en travers des routes. L'automne s'éployant sur les arbres couchés fut splendide. Une telle magnificence s'y posait, que longtemps après je ne pus plus penser à rien d'autre, et je reconnus là ma vieillesse.

— J'ai depuis occupé un chalet dans les hautes Alpes; un palais blanc à Malte, près du bois parfumé de Gitta Vecchia, où les citrons ont l'acide douceur des oranges ; une calèche errante en Dalmatie — et ce jardin présentement, sur la colline de Florence, celle qui fait face à Fiésole, où je vous ai, ce soir, assemblés.

Ne me dites pas trop que je dois aux événements mon bonheur ; évidemment ils me furent propices, mais je ne me suis pas servi d'eux. Ne croyez pas que mon bonheur soit fait à l'aide de richesses; mon cœur sans nulle attache sur la terre est resté pauvre, et je mourrai facilement. Mon bonheur est fait de ferveur. Je sais des jours où me répéter que deux et deux faisaient encore quatre suffisait à m'emplir d'une certaine béatitude — et la simple vue de ma main sur la table. A travers indistinctement toute chose j'ai éperdument adoré...

André Gide.

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