IN MEMORIAM
au Café du Commerce. Mais il était si charmeur en outre, avec si bien l'air d'un enfant qui joue au militaire, que nous le contemplions avec admiration, enviant ses heureux enthousiasmes et ses quasijeunes confiances.
Cette époque des réunions du François I ep fut aussi pour beaucoup d'entre nous l'époque héroïque du Restaurant Russe de la rue Flatters où presque tous ceux que j'ai nommés plus haut, se retrouvaient aux heures de repas. Un soir, dans la salle bizarre dont nous avions fini par chasser les rares clients même nihilistes, quelqu'un vint, — le graveur Maurice Baud, je crois — nous dire que Verlaine, alors à Broussais, était au plus mal. L'heure tardive ne nous permettait point de nous rendre immédiatement près du poète. Nous reportâmes notre visite au lendemain, le cœur serré à cause de l'attente. On eût dit qu'une protection virtuelle qui nous avait été douce jusque-là défaillait.
Dès le matin du jour suivant, je fus à Broussais où la bienveillance des médecins laissait pénétrer en dehors des heures réglementaires les amis du pauvre Lélian. Verlaine habitait alors un lit de la salle Lasèque, pièce exiguë pour cinq ou six malades. J'appréhendais quelque mauvaise nouvelle, lorsque dès l'entrée j'aperçus le poète, accoudé sur son traversin, parmi des livres et des papiers. Il avait été la veille au plus bas, la force de son extraordinaire tempérament avait une fois de plus surmonté la mort.
Il me dit ce jour-là être en train de faire deux livres, dont l'un, recueil de vieilles choses qu'il devait donner à Perrin sous le titre Mélanges. Puis il se leva pour faire quelques pas sous la galerie et j'ai souvenir encore de deux impressions funèbres et simultanées. Tandis que par une des fenêtres de la salle on voyait passer d'un corbillard la tête grave du cocher, des brancardiers apportaient un malheureux, les jambes crispées en rond et la tête sans vie, épouvantable d'une immobile grimace. « Ils ont tous l'air comme ça le premier jour, quand ils arrivent, me dit Verlaine ; deux ou trois jours après on leur voit fumer leur pipe dans les couloirs. Autrefois, ça me faisait peur ces entrées de moribond. » Et le poète — habitué au spectacle trop quotidien — dans la robe bleue des malades, traînant sa jambe roide, souriait au quasi-cadavre avec la sympathie d'un maître de maison qui reçoit.
Avant de terminer cet article où brièvement j'ai noté — entre d'autres — la physionomie de quelques rencontres, je veux reproduire ici pour la honte de leur- auteur quelques lignes d'une ignominieuse parodie d'une des plus hautes pièces de Sagesse. L'homme qui signe cette ordure littéraire qu'il nomme pastiche du rhythme de
Verlaine est M. d'Azambuja. Voici la chose parue dans lé journal ultra-calholique le Monde :
Je fus hier au restaurant d'en face ; J'appelai de ma table le garçon.
Je fus hier au restaurant d'en face.
Ohé 1 garçon ! dîtes-moi le menu.
Car j'ai grand'faim et ma bourse est garnie,
Ohé ! garçon ! dites-moi le menu.
Nous avons du (césure, s'il vous plaît) potage au vermicelle Ainsi que de la purée aux croûtons.
Nous avons du potage au vermicelle.
De l'aloyau, du filet au cresson, Puis du gigot, du canard aux olives, De l'aloyau, du filet au cresson.
Choux en salade ou choux en sauce blanche,
E pinards, ha — ricots et céleris;
Choux en salade ou choux en sauce blanche.
Que prendrez-vous, gruyère ou roquefort ?
Ce petit suisse est tout frais, je vous jure, Que prendrez-vous, gruyère ou roquefort ?
Pour les fruits, la saison n'est pas très bonne,
Mais nous avons orange et biscuit sec,
Pour les fruits, la saison n'est pas très bonne.
Je répondis gravement : « Un bifteck ! »
C'est la première fois certainement que paraît dans VErmiïage pareille infamie. Si je me suis résigné à en souiller ces colonnes, c'est à la fois pour la confusion du d'Azambuja et pour montrer une fois de plus le cas que les catholiques d'aujourd'hui savent faire de leurs poètes (i). On sait ce qu'ils pensent de Barbey d'Aurevilly, d'Hello, de Léon Bloy et même de Louis Veuillot. C'est encore dans le Monde qu'au lendemain de la mort de Verlaine le même d'Azambuja se signalait par ces paroles d'une incroyable sottise : « En définitive, Paul Verlaine a été un pauvre garçon dévoyé... Il s'est condamné à des succès de curiosité qui ne sont que l'ombre imparfaite de la gloire, et n'a guère plus inspiré d'autre sentiment sincère que la pitié. »
Quant à M. de Cassagnac, directeur d'un autre journal catholi-
(x) Cet article était composé, lorsque MM. Adrien Mithouard et Jean d'Aveline, collaborateurs du Monde, ont protesté par une lettre à ce journal contre l'article de M. d'Azambuja. Dont acte. Y» R.
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que, il a pris la plume pour une entreprise bouffonne de sa part : Défendre le bon renom, de la littérature française ! On s'imagine ce cacographe qui, d'ailleurs, n'a jamais lu de Verlaine qu'un sonnet publié dans VEcho de Paris, se levant pour annoncer « aux étrangers ».que la France n'a pas perdu un bon poète. Grotesque ! monsieur ! Grotesque ! Quand « pour le bon renom du goût français » c'est vous qui devriez cesser d'écrire. Je ne saurais mieux finir cet article qu'en manifestant mon étonnement de vous voir prendre attitude de puriste et de classique. Fais des poids, bon nègre ! Tu peux crier ton boniment I Si je le note, ici, par hasard, c'est qu'il m'a plu de descendre un instant dans l'arène des turpitudes où tu poses, mais nous habitons, nous autres, des hauteurs où ne parviendront jamais tes clameurs, tandis qu'éternellement y passeront avec la douceur des brises dans les branches, les harmonies du poète que nous pleurons.
Yvanhoé Rambosson.
Emblèmes