IN MEMORIAM
Que ton front embelli des lueurs du couchant Soit — en hommage dû — paré de notre aurore.
Lorsque ta bouche close aura cessé son chant, Verlaine, dans nos vers tu chanteras encore.
Tu nous auras conduits promener au penchant Des vierges monts que le soleil du divin dore Et tes sublimes mots — doux comme d'un enfant — Ont creusé leur écho dans nos cerveaux sonores.
Pour que se répercute en les Temps la beauté
De tes rhythmes plus clair que l'eau des sources pures,,
Nous clamerons ton nom vers les races futures !
Car nous voulons adjoindre à ton éternité Un murmure de vers célébrant ta mémoire, Ton culte, ta légende et ta gloire, et ta gloire !
u'on excuse ici, ces vers point des meilleurs, envoyés — presque voici deux ans — d'une infirmerie régimentaire, au poète dont nous pleurons la présence évanouie. Il m'est doux, en consolation d'un départ que rien ne faisait prévoir, de recopier ici, un témoignage d'admiration, autrefois donné comme une humble couronne.
Il ne me plaît point dans les lignes qui suivent d'établir la biographie, ni d'étudier l'œuvre de M. Paul Verlaine. Il est plus tendre, pour qui l'a connu, de laisser aujourd'hui parler la seule émotion et d'agiter avec un bruit de rameaux fanés des souvenirs épars.
Tout à l'heure, en ma mémoire frémissante, s'évoquait en beaux reliefs, et définitive, et vivante, la figure glorieuse. Mais au moment de saisir photographiquement le spectre, surgit tout l'imprécis des choses surnaturelles. Les traits — croirait-on — se peuvent reproduire que déjà le Rêve enveloppe de son impérissable mais fugace lumière la face sublimement tourmentée qui fut son asile humain. J'imaginerais, témérité déplacée, d'essayer de préciser ici la sorte de vie divine dont s'éclairait la physionomie du poète — ingénue et géniale, de tendresse, de bonté et de souffrance à la fois — dans
la laideur la plus miraculeusement sainte et belle qui soit. Et d'ailleurs, quant aux attitudes, aux gestes, à la ressemblance matérielle, ne possédons-nous pas de Verlaine une complète iconographie ? avec les peintures et les dessins de MM. Carrière, Valadon, Gazais, etc., sans oublier le très expressif buste que modela M. Niederhausern.
La flamme intérieure quasi débordant de ses yeux sur tout luimême, l'extraordinaire et indéfinissable charme d'Orphée qu'il rayonnait, tous ceux qui causèrent avec Paul Verlaine se les rappelleront. Voici déjà quelques années, chaque soir nous retrouvait un groupe au François 7 er , café orné de cuirasses et de hallebardes où Verlaine se fît photographier pour cette série de clichés : Nos contemporains che% eux. Nous étions là, toute une bande compacte et bruyamment littéraire : Charles Morice, Louis Le Cardonnel, le bel aède aujourd'hui retiré du monde, Alexandre Sawa, romancier espagnol, Gabriel Vicaire, Jean Carrère, Julien Leclercq, Henri Degron, Henri Quittard, compositeur de musique, Raymond Daly, etc. De loin en loin Stuart Merrill, Adolphe Retté, Hugues Rebell faisaient une apparition et nous voyions fréquemment Jean Moréas que Le Cardonnel se plaisait à innocemment cribler d'épigrammes.
C'est dans ce café, dans ce mouvement, au milieu de tant de cadets, que Paul Verlaine — entre ses villégiatures à l'hôpital — se trouva longtemps chez lui. Assis devant « l'humble absinthe éphémère», un foulard lie devin à la diable sur une chemise plutôt de flanelle, la pipe courte dans un poing glorieusement menaçant ou affirmateur, une gouaillerie dans la moustache humide et affaissée, une bonté dans ses yeux de faune, il parlait avec des douceurs tantôt et tantôt des tremblements et des rebellions, d'une voix légèrement éraillée et sourde.
Ses préoccupations — dans ces heures de quotidienne causerie — n'étaient pas spécialement orientées vers la littérature. Il aimait peu la théorie, préférant aux longues discussions esthétiques, la malice d'une expression, le coq à l'âne ou... la politique. Il fallait l'entendre parler de « Badinguet » ou de Boulanger. Le « brav' général » avait toutes ses sympathies et, fidèle au dieu tombé, Verlaine les lui conserva toujours. En bon lorrain de Metz, ayant opté pour la France, il arborait un chauvinisme qui nous semblait bien hors de saison. Mais sur ce chapitre, il ne voulut jamais entendre contradiction. Il abominait « le Prussien » et Bismarck (avec lequel quelques-uns lui trouvèrent une ressemblance) et daubait sur les histoires de pendules comme un notable de petite ville