SPHYNGE
Pour Léonce de Joncières.
Uns la chambre où se glisse un demi-jour rampant, Une acre odeur de fleurs morbides pèse et rôde, Et des yeux de la femme, où transpire la fraude, Une atmosphère de miasmes se répand.
Furtives, sur son corps de fauve ou d'Aegipan, Qu'un désir incertain inquiète et taraude, Ses mains promptes où s'envenime une émeraude Ont des souplesses énervantes de serpent.
Ses cheveux sont le bois des automnes peu sûres Où paissent les troupeaux affolants des luxures, Parmi le désarroi des veilles et des jours.
L'énigme vient mourir à ses lèvres scellées,
Tandis qu'au-dessus d'Elle, au vent d'arômes lourds,
Se balance V orgueil des plumes ocellées.
Gustave Soulier*
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(Ertains poètes voient se mouvoir les formes de leurs Rêves, en d'inappréciables lointains qu'éclairent quelquefois, seulement, de fulgurantes lumières ; parmi eux, il en est qui marchent le visage toujours sérieux et grave en de hautaines réflexions méditatives ; à ceux-là se révèlent les arcanes mystérieux des grandes épopées où seulement se découvre l'intime divinité de leur âme. Tels Dante, Goethe, Milton. Je vois, en eux, des Poètes.-Héros.
Mais, il en est d'autres qui ne sont que des Elus et dont le génie est intuitif comme la Vie et naturel comme l'Amour même. Ceux-là ne se reconnaissent que par impulsions violentes ou splendeurs désordonnées. Ce sont des imaginatifs et des imagés, des fils de la Joie et de la Peine, d'inconvenants et admirables égoïstes en qui le Verbe ne se manifeste que selon le songe et jamais selon l'effort. Ainsi furent le Tasse, Pétrarque, Shakespeare ; ainsi est Paul Verlaine ; ainsi leur ressemble M. Gustave Kahn.
Je vois, en eux, des Poètes-Prophètes.
Ils parlent comme des inspirés plutôt que comme des penseurs ; il est délicieux d'écouter leurs chansons comme il est berceur de mourir de leur rêve ; tout l'hymne de la mer et tout l'écho des forêts se retrouvent dans leur âme et s'unissent par leurs voix. Ils ne sont pas toujours harmonieux ; souvent ils ont des rudesses et des défaillances ; ils se lassent du poids redoutable de leur passion ; de somptueux abandons naissent de leur labeur mais encore ils murmurent de.délicieux préludes. Il est doux de recueillir leur souffle car leurs soupirs sont des musiques troublantes et il est beau de répéter leurs strophes, car les pâtres viendront à vous pour les entendre, et, pour le prix d'un tel trésor, ils vous offriront de jeunes prémices.
Ces poètes accomplissent de hauts miracles ; leur verbe édifie des Demeures rares, au milieu des forêts vertes ; ils ne participent pas seulement à la nature : ils l'embellissent de tout un décor et l'enrichissent de tout un inouï et grandiose reflet. Je ne sais si ce sont les plus étonnants, mais, en vérité, ce sont les moins artifi-
ciels. Toute leur volonté n'est qu'une chétive paresse ; ils sont simplement, d'inattendus chanteurs.
4 Pour atteindre à d'inaccessibles voluptés et, lentement, élever de fabuleux portiques de pierreries, il leur suffit de l'incroyable don de leur désir. Le Destin répond à leur ivresse. De les avoir ouïs quelquefois, dans les soirs sur la mer, les castrats ont tremblé. Depuis Orphée ils marchent vers l'aurore, du sang autour du front et des fleurs dans leurs doigts. Devant les Villes maudites ils ont poussé des imprécations ; au seuil des Edens ils ont baisé les grappes, par toute la terre ils ont dispersé d'extraordinaires clartés. C'est par eux que des religions grandissent et des symboles demeurent, car, sans recherche, ils découvrent les tercets éternels et perpétuent, par leur magie, l'immuable beauté des rites. La certitude du ciel les enivre. Leurs odes sont irrégulières ; ils ne savent pas chanter selon des rythmes simples. La mer ne sait pas s'arrêter aux grèves repoussantes ; elle se répand comme le soleil : ainsi ces êtres. Des Orients revivent dans leurs aveux, des îémens luxuriants, des terres bibliques sanctifiées, et, s'ils avancent quelquefois vers la neige des terres arctiques, c'est avec des roses de Sçaron dans leurs mains et des palmes d'Engaddi sous leurs pas...
Comme les Rois-Mages allèrent vers l'Etoile, apportant à l'Enfant-Dieu, l'or, l'encens et la myrrhe, dans des coffrets de camphrier et des urnes de jade, ainsi, trois Poètes vinrent vers l'astre qui annonçait de nouvelles et de plus pures années, de juvéniles et de plus hautes lumières. Tous trois parlaient une langue que ne comprenaient que les jeunes hommes et qui semblait enrayer les vieux Hérodes mourants. Cette langue appelait de glorieuses naissances, elle retraçait de grandes origines, elle enseignait de sublimes cantiques.
Ils s'étaient rencontrés au bord de Ganges séculaires, en des contrées d'arborescentes et inextricables forêts ; ils avaient uni, en une même caravane, les chameaux de leurs cohortes et c'est ainsi qu'ils entrèrent dans notre nuit. Le premier, pour avoir rêvé de terres tropicales et de rives verdoyantes racontait de sublimes Amériques ; le second, pour avoir sommeillé sous la lune pâle s'argentait, comme Endymion, d'une auréole blanche; le dernier, entre ses bras, tirait d'une cithare de voluptueuses mélopées.
Ils avançaient vers le Nord triste...
Arthur Rimbaud et Jules Laforgue ont péri d'avoir connu nos
haines. L'un est retourné vers le soleil, le second s'est éteint d'un baiser d'astre, seul, le troisième est resté parmi nous, attristé quelque peu de la solitude où le laissaient ses frères.
Or celui-ci savait des paroles de démence et des refrains d'exil. Dans les nuits du Ramazan, la chasteté de Caragueus et la volupté de Belkiss avaient charmé ses heures. Mais, aussi, la beauté gothique et la légende allemande avaient trouvé, en lui, un admirable chanteur nouveau. Les architectures compliquées d'Heidelberg et de Carlsruhe s'unissaient, en ses palais, aux dentelures de ses minarets et de ses mosquées. S'il se souvenait d'avoir dormi, quelque soir de rouge Solyme, entre les bras des Bayadères de Gan Eden, il s'était arrêté aussi, maintes fois, aux sources du Rhin pour contempler les Nixes avec les Oréades se jouer des Alfes sombres. Il n'oubliait pas qu'à Cologne, dans la cathédrale des beaux anges, de pieuses mains d'Empereur avaient enchâssé religieusement les dépouilles des Rois Mages, dans une chapelle d'or sertie de quinze cents rubis...
Aussi aima-t-il cette terre hospitalière. Il en apprit l'histoire et en connut les songes, il en explora les bois sombres et en bénit les dieux. A l'Adoniram mystique qui était en lui s'ajouta un fantastique architecte ; s'il s'éveilla près des khalifes,, il s'endormit proche des landgraves et, c'est ainsi qu'en Kahn se trouve, à la fois, du lévite et du trouvère, du muezzin et du minnesenger.
Ses admirations le caractérisent. Elles sont les miroirs de ses demeures splendides, les tables d'émeraude de ses sanctuaires. Par elles, toute son âme se dénude et se purifie, tous ses mirages se penchent languissants. Au rude encens des prélats monastiques d'un Wartzbourg moyen-âge, il mélangea le haschisch pernicieux des émirs d'Arabie et les faces sont étranges des fantômes qui surgissent sur les murailles de ses demeures et que sa chimère y invoque : d'abord Salomon, le Kalender, fils de Roi,Aladin etSindbad,puis, Shakespeare, Heine, Nerval, Hoffmann, Casanova. Hétéroclites et bizarres amis ! curieux et vivants visages ! Kahn les aime et les admire de toute son âme ; il s'enivre de leur parole comme d'un breuvage ; il écoute humblement leurs récits, sait partager leurs transes et leurs joies comme exulter à leur contact et ce n'est pas sans une émotion respectueuse qu'il prononce leurs noms admirés. Par eux, il se compose un monde exotique et chatoyant ; par leur exemple il se construit d'étonnantes retraites et se réfugie en d'incroyables manoirs. Il tremble presque à dire ces mot: Nerval, Laforgue, Dostoïewsky. « Baudelaire, comme Nerval, est mort de l'art » dit-il. Avec ce dernier, il voyage par tous les mondes, de Cérigo à
«USTAVÊ KÀHtf 75
Weimar, de chez les scheiks jusque chez Gœthe. Avec Laforgue il contempla des sites neigeux. Sonia et Raskolnikofi le trouvent sympathique...
Mais, c'est Wilhelm Hoffmann, surtout, qui Tétreint. De même que le pauvre étudiant Nathanaël, dans le kaléidoscope de Coppélius ne voit que d'admirables songes, menteurs sans doute, mais splendides pourtant, ce poète, au contact des visionnaires forcenés, apprend des vibrations divines. Aussi dirais-je : chez Kahn, les thèmes sont des juxtapositions de mirages, les décors d'éblouissantes fabulations...
IÏI
(a) Les Palais nomades :
Abstraire sa pensée d'un site spécial pour la généraliser en d'infinis domaines et la répandre dans les brumes de pays vagues que ne dénomme qu'à peine un mot sonore, c'est sans doute le grand rôle difficile du Poète. Mais, comme ce dernier — pareil à l'exilé de Florence — est le proscrit de toutes les terres et Ferrant perpétuel des villes du monde où ne s'arrête que quelquefois sa marche, il ne peut élire fixement de contrée idéale où se complaire toujours. Ceux que marqua Pétincelie d'un grand Destin, furent, à jamais les bannis de leur berceau. Quelque soir, ils fermèrent l'huis de leur seuil natal ; les uns prirent des routes mornes d'où ils s'en allèrent méconnus pour revenir glorieux ; les autres que la populace insulta sur les parvis courbèrent leur front hautain jusqu'à la douloureuse taille des Vaincus. Depuis qu'un vieillard d'Ionie dut s'enfuir, la lyre en main, de nation en nation, pleurant, de ses yeux morts, les deuils du sol, les Moires ont voulu, implacables, que ne subsistât jamais, dans sa patrie, le Poète.
Ainsi Kahn fut comme ces ancêtres. Il se réfugia en d'orientales, de luxueuses et médiévales Demeures. Il fut le riche marchand de Tyr qui fréta des galères dorées et conduisit, dans les déserts sablonneux, les caravanes puissantes :
Vers l'ondoyance des futurs,
A travers les sveltes mâtures
Souffle le vent des aventures,
Vers de très brefs déleaturs
O vieux cœur souffrant tordu de tortures.
Il fut le Croisé se souvenant des choses du Septentrion, des belles Iles lointaines, et qui, dans les terres de Mahom, emporta la souvenance des pôles frigides :
j6 L'ERMITAGE
Les Atlantides, les Thulés, Par là-bas vagues cérulées Vous les gardez aux envolées Des goélands. Les beaux jubilés Attendent les purs près des mausolées.
A celle des encensoirs des basiliques féodales, il mêla la fumée bleue des alabastrites de Vénus et, bien souvent, aux voiles de ses madones, il piqua les chrysargïres et les pierreries. Mais, comme il redevient profane, presque aussitôt, un peu maniéré et Casanova de Seingalt, presque Watteau et enrubanné :
Le Vin sera plus rose aux lointaines Cythères.
A moins que ne le retiennent de folles images de priapées :
Les rondes, les raisins, les roses, Les curieux sont venus aussi Pour se trouver si bien ici, Les rondes, les raisins, les roses.
Ou qu'une forme imprécise, moitié ïsis, moitié châtelaine ne se hausse et ne s'érige sous le soir, pareille à quelque grande fleur ivoirine et nue. Elle est — cette forme — changeante comme l'amour même. Quelquefois, elle danse, svelte et grave devant de vieux Empereurs, ses seins crèvent les œillets de la cuirasse ; il y a, des étincelles aux anneaux de ses pieds nus : Assuérus sourit: Esther se relève, conquérante. Des fleurs de ses mains elle écarte les voiles... des barques sillent sur la mer... Des vergers fleurissent d'étranges arceaux... une ivresse énerve les danseuses... Sait-on les roses empoisonnées qui s'enroulent aux portiques des salles. Une Ame étrangère habite dans ces Palais... Ces Palais ne sont que des tentes... des musiques endorment les amants enlacés... un chevalier blanc prie devant le Graal smaragdin... Dans la salle lambrissée, des rouets redisent la gloire des marins.
Et puis — Nomades — on ne peut s'arrêter jamais. En route pour le Rêve et les forêts de dahlias, en route pour les grandes ruines désertées des dieux de jaspe où Ton pourra dormir, parmi les décombres et les taureaux d'or, avec les courtisanes et les anémones, entre les vases et les colliers ! Ah ! ces mélopées, elles grisent comme des baisers entre les dents « de la fillette aux fols palais » :
Tes bras sont l'asyle
Et tes lèvres le parvis...
Et ta voix la synagogue
D'immuables analogies,
Et ton front la mort où vogue
L'éternelle pâleur.
Et les vaisseaux aux pilotes morts des temps défunts...
Ahl ces écroulements d'étoffes et de tentures lourdes, ces amoncelées et rougeoyantes débauches d'automne, quel miraculeux artiste en marquera le rythme et en peindra la gamme vivace? La grande rose biblique, bientôt, est devenue la Jézabel farouche :
Les harpes sont éclatées, les harpes hymnaires Aux louanges des mains morbides de la tente souveraine, Les rênes au long du char désorbîté traînent.
Voici l'allégresse des âmes d'automne La Ville s'évapore en illusions proches, Voici se voiler de violet et d'oranger les porches
De la nuit sans lune.
Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée?
Mais, un miserere plaintif se disperse sur les splendeurs et les parfums d'un Vénusberg :
Pèlerins fatigués des rythmes obsesseurs, Reposez-vous à l'ombre acquise...
Toute la Féerie se calme en accords de mandores ; d'hallucinantes ombres rouges et chair se tordent sous les dômes, d'extensives chimères se lovent dans les spirales des cassolettes, « avec le songe d'un amour comme somnambulique, dans une nature qu'on eût voulu d'une efflorescence comme cérébrale (i) ». Les tentes de ces Palais errants semblent des serres tropicales ; les femmes, lesfle\irs et les Rêves s'y exhaussent à d'intensives et maladives fureurs. Intérieurement, le Sémite se réjouit des enlacs de serpents et des coruscantes gemmes des parois. Il présente, à la fois, l'aspect d'un Kérubim et d'un obi; ses ailes sont lourdes d'or ; son thyrse figure un caducée. Par la persuasion de sa parole il érige des villes fugitives et bâtit, sur le sable des déserts numides, d'inconcevables cités roses. Artémise, reine d'Halicarnasse, y erre entre les balustres, Mithra, sur son trépied, y reçoit l'hommage du feu et du cinnamome.
Les épaves des Temples sont des madrépores, sur les vagues...
Istar se lamente du deuil de Douzi ; un homme blanc s'endort sous les oliviers calmes et voici que des bruits de cavalcades, dans les roches sonores, frappent d'étincelles vives, les dalles des vieilles routes. Les palais impossibles, achevés en une nuit d'impériale destinée, se pulvérisent avec un fracas terrible. C'est ainsi qu'une plainte de poète, une brève démence de voix au parc, se disperse et se multiplie, en de farouches colères. De même que des versets de doxologie, les strophes convulsées se renforcent de sourdes voix mourantes. Cette impression vous la produisent aussi certaines
(i) La Revue Indépendante.
musiques aux illusoires et solennels andantes, telles les omnipotentes majestés du Te Deum et les souveraines grâces du Magnificat. Le Poète est le frère de Schumann et de Wagner ; il est aussi l'exilé d'une terre de khalife et d'un fief grand-ducal. Un soir il amoncela des voûtes constellées, des dômes éclatants de pagodes et d'alhambras, de synagogues et de basiliques. Mais, tout cela s'est effondré. Bénarès comme Thulé semblent embrumés de nuit opaque, et le Nomade se retire dans l'oasis où quelque source amoureuse désaltérera la fièvre de sa bouche et calmera la peine de son âme. „ .
(b) Les Chansons d'amant :
Il marche entre la paix et la joie, il sera
Comme un bouquet de myrrhe entre deux seins célestes.
Victor Hugo.
Le fugitif pérégrin est arrivé, quelque jour, dans une Ville calme et belle qui est peut-être Jérouschalaïm. Les pasteurs de peuples et les dompteurs de Rois ont trouvé, dans ses traits, une telle beauté sainte et reconnu, sur son visage, de telles marques de noble race, qu'ils n'ont pas hésité à le nommer fils de David. Ce nouveau prophète doit restituer, à la Sion éternelle, ses murailles de gemmes coruscantes, ses scintillantes parures de nacre et de béryls, ses allées de palmiers et d'arbres odoriférants. De même que Moïse aidait aux vierges de Madian à puiser l'eau argentée de la fontaine, cet Hébreux, aux filles aux bras nus, apporte l'appui fort de sa stature et l'amour voluptueux de son langage. Il a lu le Cantique des cantiques. De ce livre — l'un des plus divins que mains aient jamais tracés — des éblouissements sont demeurés en lui. La Sulamite revivra dans son Amante. A ses lèvres balbutiantes de tercets fervents, elle sera la Tour Davidique, l'Etoile du Matin, la Maison Dorée. Pour lui, elle apporte les drogues aromatiques de ses seins, le miel de sa langue, les guirlandes de sa tiare, les grappes de son corps. Elle est svelte comme les gazelles, la Bien-Aimée : les lotus envieraient ses yeux, les nénuphars ses pieds ; les tentes de Gédar sont moins blanches que son dos, les danseuses de Nephtali moins brunes que sa toison. Les coteaux de l'rjébron lui ont fourni l'aloès et le benjoin ; le Liban et l'Hébral, jusqu'à ses pas, ont incliné les branches de leurs cèdres. Venus d'Ephraïm,Ies cortèges de chameliers lui apportent les tributs du Santal et des topazes :
Les parois du tabernacle du soleil agonisant
pâlissent quand ses pas caressent la terrasse des palais ;
les marchands des Orients qui rapportent les joies et les arts plaisants
quand se baissent ses longs yeux cachent leurs trésors humiliés.
On prodigue au muletier les deniers et les besants pour contempler de loin la terrasse où passe son aurore et les py thonisses- pilent les mandragores pour les vœux inutiles des humains humiliés.
Pour le seul festin de mes faims
s'ordonne le spectacle de ses pas et de ses bras
et s'étendent les pourpres sur son visage que jamais n'enténébra
la crainte d'une lassitude à mon étreinte.
Pourtant, la féminéité de Kahn n'est pas que biblique. Il faut, à son amour, d'autres apothéoses, d'autres noces de soleil, d'autres sources plus murmurantes que celles de Siloé, d'autres ors, plus éblouissants que ceux des Sabéens. A Sion il ajoute Bagdad. A la suprême idéalité de Jérusalem, Stamboul, Ispahan, Ecbatane viennent joindre leur amoncellement exagéré de colossales statues et d'érotiq'ues visions. La Genèse et les Rois se colligent del'Alcoran. Par la voix susurrante de Scheherazade, le poème s'élève à de lyriques élans ; aux prières se confondent les ghazels et les salamalecs : c'est Daoud et c'est Thamar, c'est Myriam et c'est Agar, mais, aussi, comme dans le Don Juan byronien, c'est Zobéide, c'est Camaralzaman, c'est la princesse Badour et Bethsabée. Les houris et les péris cueillent les lys des vallons avec les néophytes.
Puis, encore, comme dans les Palais nomades, l'autre âme de Kahn paraît, celle germanique :
Le page Kunrad s'est évadé Pour rencontrer sa destinée...
l'âme, un peu, de Heine, l'âme aux lieds et aux ballades des scaldes Scandinaves. Le poème s'élargit. Les vers de ses strophes s'enguirlandent souvent ainsi que les fils de ces étoffes magiques que tissaient les nains et les kobolds.
« Le Faune a bu- les pleurs de l'oréade » : Tout un passé occidental s'ajoute à celui de l'Islam et de la Bible. Le Nomade recommence à élire des Palais de repos et des Demeures d'asile. Même dans Athènes, aux portes presque de la maison de Thésée, il accueillerait Puck et le cortège d'Obéron. Entre Shakespeare et Mahomet il a encadré les liturgies du Roi des Juifs ; le chant nuptial hindou se perpétue dans ses aveux et les prophéties anciennes dans ses Eventails tristes. Semblable à Nerval, dans son Voyage
go L'ERMITAGE
en Orient^ du minaret situé au-dessus du téké, il écoute Fappel monotone chanter les mots de l'Alcoran : Allah akbar ! A llahahbar ! Allah akbar /... Il se repose en de languissantes paresses de fumée de chibouque, et, là, dans l'oubli absolu, il attend, lumineuses comme le pas léger d'une odalisque et engourdissantes comme des pétillements de vignes nouvelles, la légende de la Belle au châteaurêvant, et celle, d'une candeur inappréciable, de Reyam. Djémaïl incante toute la Nuit étoilée :
O Nuit vêtue de noire chevelure piquée d'astres, d'astres d'or mat, d'astres en diamant, nous voici qui portons notre sommeil d'amants vers toi, notre sœur éternelle et solitaire
Et tu nous ris de toutes tes étoiles, Nuit abondante qui nous enveloppes de ton voile.
Puis flue une nostalgie :
Dans la salle aux vitres sur la mer
Les rois sont assemblés à la coupe éternelle,
Dans la salle au plafond d'étoiles...
Ainsi se clament, se prient, se sanglotent et s'éteignent ces Chansons d'amant. Des idoles féminines parées de hautes tiares rubescentes y étinceîlent, dans des triomphes de cadences, d'écharpes et de fleurs. L'amante y surgit, transparente et enivrante comme quelque apparition inattendue d'un Gustave Moreau sublimé, et, parée ainsi qu'une divinité occulte de quelque temple ténébreux. L'amant, lui, a le calme du Juste, la sérénité du Bien-Aimé et la croyance du Pèlerin ; il déroule des avalanches multicolores de vives tentures, il sculpte aux flancs des monuments sublimes, l'aile d'or des séraphins et des taureaux de Ghaldée, et si, parfois, il peint, au vitrail de quelque retraite féodale, une scène pieuse, c'est avec cette emphase alourdie que les peintres bolonais apportaient à la figuration de leurs tryptiques...
Tel ce poème qui porte, en sdi, un souffle hautain de l'Excelsior suprême, l'envergure vertigineuse de certains chapitres d' Akédysséril ou de la Tentationde saint Antoine...
(c) Domaine de fée :
Je crois que l'affection de Kahn s'étend à Poe et à de Quincey. Tout en s'éloignant de leur facture, il sympathise avec les visions divines de ces Illuminés. Des songes opiacés hantent souvent le sommeil de ses nuits et l'aube de ses jours.
Il restitue, semble-t-il, dans le Domaine de fée, toute l'humanité
de Tamante. Celle-ci nous y apparaît, oserai-je dire, moins hiératique que dans les Chansons et plus proche de l'idée que nous pouvons, parmi nous, imaginer d'elle, de ses fanfreluches, de. sa vie et de ses futilités toutes gracieuses. Pour la distraire, il inaugure un Parc exotique et paré de touffes odorantes. Ce Parc n'est pas un grand jardin infini et enchevêtré, autour d'un château antique, comme celui, par exemple, où Théophile Gautier plaça ses petits rossignols qui avaient des âmes de musiciens, mais, c'est une frêle maison de poupée, restreinte à quelques souvenirs, à beaucoup de bibelots sur les étagères, un élégant boudoir où aimerait à songer celle qui est, un peu, en même temps qu'une fée adorable, une jolie
mousmé :
Votre domaine est terre de petite fée.
Des Japonais diserts et fins sur des tasses de poupées sourient aux grands oiseaux que feint votre paroi de royaume de poupée.
Un vague paradis terrestre
gambade à vous dès le matin,
tout vous rit l'accueil, vos poupées,
vos oiseaux, vos tasses et vos mandarins...
Un synode de pintes boude, l'air lourd, sur un coin d'étagère, d'être sacrifie à des verres en danse de caprices bohémiens...
Il y a aussi, dans les pages de ce livre, des souvenances des palais délaissés et des chansons éteintes, de soudaines recrudescences d'exode et de pentateuque, une humilité de rabbin veillant, dans le silence, la lampe à quatre becs :
Je suis la Synagogue, on y dit, pardonnez-nous, car nous avons pâti, gravement, contre nous, et avons nui au pauvre Dieu qu'avons construit de nos mains, de nos nerfs et puis de notre ennui.
Je suis la Basilique, on y dit, pardonnez-nous car nous avons bâti sur le sang et le sable, des os d'autres martyrs pavent le sol où nos genoux implorent quelque chose comme un dieu de clémence et peut-être de démence.
Et je suis la Mosquée, les offrandes des pâtres
parent mes murs sans images ; ce sont les pauvres fruits
de la terre marâtre où la vie se détruit,
et je suis la Mosquée ; du plus haut minaret
j'ai vu chanter ma peine et mon bonheur aussi...
Synagogue, basilique, mosquée, figuration triangulaire du séjour
du Poète et qui confirme ce que tout à l'heure j'affirmais encore de lui, à savoir qu'il est, à la fois, Israélite, gothique et islamite. Ici, les vers de M. Kahn, loin de m'évoquer des tapisseries, comme ils ont l'apparence de le faire à plusieurs, m'offrent plutôt l'aspect de ces reflets cristallins qu'on voyait sur le rational du grand-prêtre, de ces lumières fauves et hyalines de pierres précieuses, qui pourraient être des yeux ou encore des larmes bataviques de verre rouge tombées dans une source blanche. Le Poète est parvenu à la sérénité de son amour et de sa vie, de la pitié même naît en son cœur satisfait, et s'il est heureux, il désire, à toute la nature, étendre des rayons de sa joie et de son bonheur :
Toutes chansons au bois résonneront, tous les automnes pâles y béniront les idylles des pauvres bûcherons ;.
par les lamentos des automnes vert pâle, tout le bois, tout le bois rira.
(d) La pluie et te beau temps :
Je croyais faire un de ces romanesques voyages de Wilhem Meister où la vie réelle prend des airs de féerie...
de Nerval.
Cette fois le Poète est moins somptueux et moins riche de faste ancien ; les mirages de la jeunesse se sont atténués en lui. C'est à peine s'il se souvient des palais :
Ou la voix grave des sultanes conte l'histoire
des perles, des péris, des sources, des princesses tristes...
Il voyage vers les Nords brumeux ; entre son âme et le paysage s'établissent des concordances relatives et des affinités plus proches. A la nature ambiante, il emprunte des thèmes de mirages plus sévères. A sa façon d'écrire, il ajoute, désormais, de l'observé et du senti, plus de vivant, peut-être, moins d'éloquent, sans doute. Parfois, même, il y a de l'impressionnisme dans sa façon de saisir les aspects sylvestres ou champêtres, et dès qu'il y à de rouges visions, cela se dilue dans la fluidité de brouillards intenses et dans l'opacité de fleuves taciturnes. Le Nomade a fréquenté les Paysages belges de M. Paul Verlaine, mélancoliques, simples et doux. Il a connu les Flandres de canaux, de brandes et de moulins ; des horizons interminables se sont espacés, autour de sa retraite et, dans les villages agrestes, il s'est arrêté quelquefois pour écouter la voix des buveurs de faro.
La grande plainte de la mer l'enivre. En face de la nappe de ses flots, il demeure réfléchi. Ou bien, il envisage les campagnes, les petites villes toutes bruyantes de kermesses , il se fait peintre local, et, dans les hameaux-frontière, il recueille les propos des colporteurs. Il s'apparente, ainsi, à De Coster et à Eekhoud, mais bien personnel pourtant, transfigurant, dans sa forme fluide et souple, les plus humbles sujets, les plus modestes décors. Alentour de Knocke, devant les vagues, il découvre des spectacles exquis. Je pense alors à Andersen. Ainsi :
Dame Viviane a forcé si souvent la lune à danser, dans des coffres on y vole. — Les varlets de noir habillés forceront Viviane à danser.
Plus tard, il verra Bruges claire, les cités hanséatiques, les hôtels de ville du temps d'Artewelde, il embrassera et résumera, en périodes presque oratoires, l'importance prodigieuse des panoramas. Autrefois Félix Fénéon rappela cette parole même de Kahn (1) : « le poète qui débarrasse son essence des vêtements et des petits détails modernes et fait parler sa voix en un poème, dresse un symbole ». Ainsi, en dominant des centres agglomérés de peuples, il voit se retracer des temps de révolte :
Les haches aux mains des forbans, Les torches aux mains des rebelles,
ou bien, des hordes de Bohémiens l'incitent à savoir des destinées
magiques :
Les Reines sont rouges et d'or aux tarots. . .
à moins que les pauvres gens des campagnes dévastées ne lui arrachent un cri de pitié :
Là sont passés de pâles pâtres en déroute devant les éléments ennemis, des douloureux quêtant la bonne route vers le peuple dont l'image guérit...
Entre ses souvenirs et les pays, il disperse la sève féconde de ses pensées. Tout Laforgue pleure dans cette strophe :
Ame, belle âme, d'où viens-tu ce soir ?
Au plus loin qu'il me souvienne,
oh 1 le pays aimé, qu'il revienne
le doux pays de rêve en coteau près de la mer.
Cependant, mieux que de gros volumes de terroir, ce Dialogue^ (1) Les Hommes d'aujourd'hui.
simplement un petit chef-d'œuvre, dit toute l'attention actuelle du poète, portée à la simple vie. courbée à l'humaine bonté du sol :
Bonjour, mynheer ; bonjour, myffrau : — La bière a pâti de l'orage. — Aujourd'hui le vent a fait rage. — Le chariot rouge des Trois- Rois Est venu, ce matin si froid ; — Aussi l'ai-je vu repartir :
Il était dix heures, je crois .
Dimanche on se mariera ; Nous verrons les beaux bijoux d'or.
Ce nouveau carillon tïnteia; Nous irons voir, myffrau ?
— Mynheer, à l'auberge on dînera j On tuera poulets, agneaux gras, Mynheer, irez-vous là-bas ?
— Oui, peut-être bien, myffrau...
Le fossoyeur est vieux, myffrau ; Donnez-moi une chope de bière.
Les belles roses qu'avez là, myffrau î
— C'est le voiturier des Trois-Rois Qui les apporta, mynheer.
La bière est bonne, malgré l'orage. — Ah 1 qu'importe l'orage au sage !
Adieu, mynheer ; adieu, myffrau.
Les figures de télamons et d'atlantes des Palais Nomades se sont amoindries à celles de simples bêtes panisques ; aux bayadères sveltes et nues ont fait place des terriennes et des filles de marins. Et, si, une adorable « Ville du Sourire » scintille parmi dePornbre, par contre, voici le cortège épars et glabre des gueux, l'attirail un peu des danses macabres^ la perspective attristée de gros centres mi rhénans, mi wallons, de ces villes, où sans doute, derrière quelque vitre, un Spinosa irradie de graves rayons à travers ses minuscules lunettes :
Au pont des morts, au pont des morts les îansquenetsy sont passés
avec casques, boites et lances, l'eau de la claire rivière est ici plus ombrée—
les faces blafardes des léproseries y béent leurs fenêtres, telles bouches dégarnies...
Comme Poète, il fut le révélateur inattendu d'une expression nouvelle et d'une pensée d'art subite et simple. On lui reprocha sa
Gustave kahn 85
forme cadencée, drapée et caressante ; certains lai imputèrent le tort d'avoir repris es genre allemand dit de « makame » et qui consiste à faire rimer plusieurs fois de suite le même mot. Mais, Gœthe et Verlaine, avant lui, avaient utilisé cette facile et imprévue ondoyance de l'écho syllabique avec un charme délicat que Kahn devait posséder aussi sûrement. Son rythme n'est pas sans présenter, souvent, de trop vagues et imprécises harmonies, mais, par lui il a su se hausser maintes fois, à de si inaccessibles sommets et embrasser en même temps, de telles émotions et de tels décors, que, nous semble-t-il, de son introduction et de son intrusion, date un autre aspect de la poésie. Les vers, dans ses strophes, dansent comme des serpents autour de thyrses, montent comme des étoffes autour de piliers, s'enroulent comme des vignes à d'immenses gradins. Souple et mièvre souvent, lourd et éclatant quelquefois, le poème qu'il édifie n'est jamais banal, jamais fatigant, jamais faussé de notes discordantes. Toujours l'enveloppe s'y modèle sur l'Idée, l'extérieur s'y déforme selon la substance, la vêture se déploie selon le songe. Aux fabulations de ses drames il tisse d'adéquates parures : il découvre, simultanément, le sens et le mot, la genèse et la croissance des mirages auxquels son émotion se livre et s'abandonne lascivement...
Gomme critique sa probité est évidente. Il ne détruit pas ou ne complimente pas selon ses données personnelles d'une littérature : mais, dès qu'il disserte, il généralise et entre avec une complaisante justice en rapport même avec les œuvres les plus contradictoires à sa pensée. C'est ainsi qu'à la Vogue, à la Revue Indépendante, à la Société nouvelle (sous le titre si approprié de Vie mentale) ses chroniques devinrent de véritables conférences morales et esthétiques. Le moindre livre lui fut sujet à thèse. Avec lucidité, il y démontra plus d'une fois le vide vertigineux des doctrines naturalistes. Il est, enfin, curieux de pathologie : Charles-Henry et Jules Soury le trouvent attentif. Au point de vue de la littérature cosmopolite, il est d'une érudition accumulée et clairvoyante.
Par dessus tout, semble-t-il, c'est sa tendresse pour de Nerval qui est adorable. Il est jaloux de sa gloire et de son œuvre et se trouve marri d'apprendre que le Prince des sots est inspiré de Noire-Dame de Paris, Car, Hugo l'offense, comme, en peinture, Redon, auquel, certainement, il préfère Puvis. Par les Limbes de lumière, le Livre d'Images et le roi Lear se compléteront ses premiers livres de vers. Le Roi Fou nous le montrera romancier. Mais, d'abord, c'est comme Poète qu'il faut regarder Kahn ; c'est comme tel qu'il faut l'estimer, non seulement pour l'œuvre qui est grandiose mais pour l'oubli dans lequel, un instant, elle entra et dans lequel il ne faudrait pas
L'EkMITACÏË
le voir se perpétuer. On peut penser à lui comme à Laforgue, mais, c'est actuellement qu'il faut le louer et le comprendre, ainsi qu'à travers la fluide distance d'un passé, d'où il nous apparaîtrait dominant, d'un faste hautain, charmant, prodigieux et rare.
Edmond Pilon.
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