‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 29 sur 150 · ÉTRENNES AUX JEUNES · texte numérisé non relu

ÉTRENNES AUX JEUNES

u matin du premier jour de cet an nouveau, M. Fouquier nous apporta nos étrennes sous la forme d'un joli bouquet d'ironies. Cela s'appelait : Anciens et Nouveaux et parut en première page d'un journal où anciens et nouveaux, MM. Fouquier, Lepelletier, Sarcey d'une part, Laurent Tailhade, de Régnier, Vielé- Griffin de l'autre se coudoient plus ou moins quotidiennement.

L'événement n'a point d'importance en lui-même ; ces plaisanteries et ces acrimonies sont un peu bien rebattues pour qu'on s'attarde même à en hausser les épaules. Cependant je m'en autorise pour répéter ce (Jue d'autres dirent — déjà et mieux — à ce sujet.

Le débat, pour ancien qu'il soit, demeure d'actualité, et le demeurera longtemps encore sans doute; mais personnellement, ces lignes écrites, je n'y reviendrai plus, estimant que, mieux que les polémiques de cet ordre, le temps met chaque chose en bonne place ; rien n'est plus inutile que de vouloir persuader les gens de certaines évidences, car s'ils ne voient pas c'est qu'ils sont aveugles ou qu'ils se bouchent les yeux, ce qui revient exactement au même. La plupart de nos grands critiques joignent à la plus exemplaire mauvaise foi, une totale ignorance ; cette ignorance serait leur excuse si elle était involontaire ; mais je ne serais pas étonné s'ils étaient plus informés que nous le croyons, et qu'il y ait dans leur cas une double mauvaise foi.

Mais revenons à Nestor. Sa grande colère — car ce sage, au cours de son article, avoue n'être pas dans un jour de bonne humeur — s'est élevée au sujet de l'enquête faite par le Mercure auprès des écrivains nouveaux sur Alexandre Dumas fils. — Je relève déjà que M. Fouquier lit le Mercure; c'est un symptôme; si les écrivains de nos revues sont « de simples toqués ou de spirituels fumistes », pourquoi lire ces revues? M. Fouquier, critique théâtral et chroniqueur d'une telle fécondité qu'on aurait mauvaise grâce à écheniller sa prose, ne doit pas, je suppose, avoir de temps à perdre à la lecture de telles inutilités. —

Or il appert de cette enquête qu'Alexandre Dumas fils n'est point, aux yeux de la plupart d'entre nous, le mort illustre dont les feuilles de cinq à vingt centimes ont claironné la gloire. J'avoue ne point,

pour mon compte, prendre part à ce presque unanime haro. Dumas ne se contenta pas d'être un prestigieux amuseur ; il remua des idées générales qui eurent certes leur portée utile sur les mœurs de notre temps. De plus, il eut un généreux don quichottisme qui me plaît et il ne défendit que de belles causes. On ne lui contestera pas d'avoir ignoré son métier. Le plus grand reproche qu'on puisse lui faire comme homme de théâtre, c'est -de ne pas avoir laissé les faits parler d'eux-mêmes et de s'être cru obligé de sermonner au travers de ses héros ; les préfaces suffisaient. Maintenant qu'on nous le donne comme un profond penseur, pour un poète ou pour un artiste, c'est autre chose ! Ce sont les excessives louanges qui font les excessifs dénigrements. — En admettant encore que Dumas ait été tout cela, rien n'empêcherait que nous nous passionnions pour un autre théâtre ; le sien nous paraît déjà lointain ; l'art dramatique n'a pas mis un point final au décès de ce membre de l'Institut.

Mais en cette affaire Dumas est le prétexte, et il s'agît de tout autre chose. M. Fouquier et la plupart de ses confrères nous tiennent surtout rancune de ne pas nous voir à genoux et mains jointes devant leurs idoles. Ces messieurs ne peuvent nous pardonner de n'avoir pas plus de respect envers leur génération qu'ils n'ont de curiosité bienveillante pour la nôtre. Qu*ils s'admirent entre eux, que leurs préférences aillent à ceux de leur bateau, c'est leur affaire et -ils ont raison. Nous professons entre nous les mêmes sentiments, et si notre respect et notre admiration passent légèrement par-dessus la tête de nos aînés immédiats, ils savent se fixer auprès des génies de ce siècle et des siècles passés (i). Si par hasard, ainsi qu'il s'en plaint, M. Fouquier fut traité de « crétin » en compagnie de Victor Hugo, nous saurons toujours faire la différence. D'ailleurs les injures ne prouvent rien et nous avons cette excuse qu'il faut crier pour se faire entendre des sourds.

Quand elles ne serviraient qu'à cela, les injures auraient du bon. Voyez le résultat : si l'on était resté bien sage, si l'on n'avait pas élevé la voix, ces Messieurs seraient demeurés les maîtres, pour un temps du moins. Us savent qu'à certains moments leur force est de se taire et quel bel usage on peut faire du silence. Tant qu'ils sont restés muets on nous ignorait ; on les a aiguillonnés de propos plus ou moins amènes, ils se sont fâchés, oubliant qu'ils ne pouvaient pas nous rendre de meilleur service.

Je crois que les épithètes malsonnantes font moins de mal que certains dédains, certaines ironies apitoyées ; les armes de nos grands critiques sont émoussées, mais je les soupçonne fort d'être

(i) U est bien entendu que je ne parle point ici de génération à'âge, mais de pensée.

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