‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 55 sur 150 · IX. LE MOIS · texte numérisé non relu

IX. LE MOIS

1896. Millésime nouveau (quel beau mot, millésime,, la première victoire de Bonaparte I) Que donne ce 1896 à la chronomancie? une impression plutôt dysrithmique ; Tannée parfaite de ce siècle a été 181 6, l'établissement définitif de la Restauration en France et d'une paix de près de quarante ans en Europe, comme furent auparavant 16 12, l'accalmie qui précède la guerre de Trente ans, i5io, l'apogée de la grandeur française en Italie ; en raison du caractère sacré des chiffres 3 et 7, plus fastes encore sont les années 17 14, paix d'Utrecht, derniers rayons du Soleil royal, et 1 369 relèvement de la France avec Du Guesclin, auxquelles il faut ajouter, pour son eurythmie, l'année 1234 aurore du règne de saint Louis.

1896 ne donne pas mieux à la logomancie. La sonorité ei%e est malaugurale ; historiquement elle s'applique à des rois hypocondres comme Louis XIII ou pitoyables comme Louis XVI. Par analogie, comparez le

flamboiement à la terminaison mélancolique de or^e, à la grâce exquise et mutine de iwçe. D'une façon générale, les noms de la seconde dizaine se terminant tous par des féminines, d'essence infidèle, il vaudrait mieux ne pas appeler un roi d'un nom porté par dix de ses prédécesseurs. Les dix premiers Louis ont mieux travaillé que les six suivants à la grandeur de la France. Voyez comme la sonore et hautaine terminaison eu/a porté bonheur à saint Louis. Certainement, s'il y avait eu un Louis XIX, il aurait été un grand monarque ï

Il n'y a pas à se le dissimuler, l'Angleterre n'a pas eu pour son jour de Tan une bonne presse en Europe, la mauvaise humeur de M. de Blowitz suffirait à le prouver, et l'empereur Guillaume semble méditer dans le lointain un Blocus continental. Verrons-nous déflorer ce ruban d'argent impollu depuis l'autre, le Bâtard ? Les bonshommes d'état qui prophétisent la mise en rage et en cage du léopard ne se rendent pas compte que, l'Angleterre fût-elle allégée de toutes ses possessions, la speaking-englishrace n'en disposerait pas moins d'une centaine de millions de Johns et Jonathans subtilement répartis en quatre foyers qui jouent aux quatre coins du globe (à idées hardies, images idem) et disposant de plus de 65o milliards sur les i5oo auxquels on évalue la richesse du monde civilisé. Est-ce à dire que les Boërs finiront par être mangés aux pickles et rifles et qu'un jour Jameson aura sa statue équestre à Pretoria ? Eh, eh, puisqu'il n'y a plus de juges à Berlin 1 Pour nous, ce qui est rassurant, c'est que notre situation est très claire; notre pivot étant le pays-annexé, nous n'avons qu'à girouetter en grinçant, des ennemis qui ne nous rendront rien, car ils ne seraient plus nos ennemis, à nos amis qui ne nous feront rien rendre, car cessant de nous tenir, ils ne seraient plus nos amis. D'où ce delenda Carthago : Plantons un orme et attendons.

Que disions-nous l'autre mois que le projet de M. Paul Adam sur la réhabilitation des condamnés par l'armée coloniale avait eu l'heur de plaire à tout le monde, même aux vrais démocsocs? Voilà les purs des purs qui Tanathëmatisent dans la Société nouvelle, organe belge de l'Orthodoxie libertaire ! (car il y a, risu teneatis, une orthodoxie libertaire. M. Edmond Picard n'a-t-il pas réclamé un jour V Anarchie codifiée?) Ah! M. Paul Adam n'en mène pas large: « Est-ce prurit de relations décorées, promesse de lucratifs mandats, besoin d'offrir des gages, peur des tracasseries inélégantes ou perspective de tremper au même verre avec{!) un sénateurpharisaïque (tremper quoi, grand Dieu !) ?» Et le belge de l'article stigmatise tour à tour le goût des bas marécages chez M. Paul Adam, sa cruauté voulue ou non, sa bêtise gratuite, son verbiage, même son ton doctoral, et il ie prend de très haut avec ce petit garçon: «Avant d'offrir l'appoint de leur talent aux propagandistes de nos intégrales revendications, certains littérateurs devraient se consulter

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mieux; les mesurant à cette tâche qui exclut autant que possible défaillances et bévues : ils trouveraient peut-être trop courte leur persévérance? insuffisante leur aptitude. » Qu'est ce ton belge sinon doctoral ?

Ah ! l'admirable poète que M. le vicomte de Borelli et comme il faut remercier la Revue de Paris i° de nous apprendre que ce gentilhomme était l'auteur de Vin memoriam anonyme que V Ermitage ne put s'empêcher autrefois de signaler {aïas, poor Tennyson, que tu fus enfoncé !) 2°de nous régaler du pendant de ce chef-d'œuvre (le style se gagne) dont je veux au moins citer, pour vous allécher, le premier vers : Quand il fait beau, des fois, je vais au cimetière.

Cette poésie a du moins un mérite, celui d'avoisiner, dans la dite Revue, une étude de M. Romain Rolland sur la décadence de la peinture italienne. Les causes en sont savamment analysées, lucidement exposées ; il en est une pourtant, très psychologique, que l'auteur oublie et qui explique tout quand on se souvient de l'amour des Italiens pour la gloire. Si la peinture des quinquecentisti est tombée en décadence, c'est que l'usage s'était introduit d'appeler les maîtres par leur surnom d'origine ? au lieu de leur nom patronymique : le jour où il y eut un Pérugin, un Véronèse, etc. tous les habitants de Pérouse, tous ceux de Vérone, etc. cessèrent de tendre vers le grand art, sachant la place occupée chez Mnémosyme, Il n'en a pas fallu davantage pour ruiner la peinture italienne.

Roue, symbole, fortune et le reste. Il n'y a pas très longtemps, les directeurs des plus grands journaux parisiens se nommaient Canivet, Portails, Camille Dreyfus, Labruyère, Edmond Magnier ; d'autres sont morts, Magnard, Patinot; d'autres faisaient ou font encore parler d'eux: Hébrard, A. Meyer, Edwards, Maret, Xau, Simond, Ch. Laurent. N'est-il pas consolant en somme de penser que ceux dont on ne parle pas, ce sont ceux qui savent vraiment tenir une plume, Hervé, Cassagnac, Rochefort, Drumont, Barrés, et que les écrivains même politiciens ne sont pas la même chose que des politiciens même plumitifs ?

Quel grincheux trouvait donc que la décentralisation était un poisson d'avril? tout au plus pisciforme cétacé ou amphibie revenant sur l'eau tous les mois ou trimestres pour faire son petit geyser comme une dame baleine. Cette fois, elle vient d'accoucher d'une Ligue (Pour cette cause sainte Nous marcherons sans crainte!) qui n'a pas l'air, ma foi, mal composée ; les décentraliseurs sont trouvés, il s'agit que les décentralisés se présentent. En attendant, ces messieurs de la Ligue vont, une fois de plus, découper la France en polygones irréguîiers ; les sages proposent d'utiliser les circonscriptions déjà existantes, corps d'armée, cours d'ap-

pel, ressorts académiques, et de les substituer aux départements trop décidément semblables au Théâtre Des Gâchons. Ils ont raison. Parlons sérieusement. Il vaudrait mieux assimiler les futures provinces aux actuelles circonscriptions judiciaires plutôt qu'aux actuelles circonscriptions académiques, et cela pour plusieurs raisons: d'abord les villes universitaires sont parfois de vieilles cités un peu mortes, mal indiquées pour devenir de vraies capitales, comparez hors France, Francfort à Heidelberg, Cologne à Bonn, Liverpool ou Birmingham à Oxford ; ensuite nos cours d'appel sont mieux calquées sur les anciens Parlements que nos facultés sur les anciennes universités ; enfin le public est beaucoup plus familiarisé avec la circonscription judiciaire qu'avec l'universitaire, et cela se comprend, les impétrants au baccalauréat étant incomparablement moins nombreux que les républicoles ayant maille à partir avec dame Thémis, face civile ou revers pénal. Ceci n'est-il point pertinemment raisonné et n'êtes-vous point convaincu ? Eh bien ! je vous l'avoue, la vraie raison de ma préférence c'est que ma ville natale a une Cour d'appel et pas de facultés, et qu'elle serait humiliée dans un cas, et exaltée dans l'autre. Médite ceci, ami lecteur, et défie-toi à l'avenir même des

bonnes raisons.

Les consultations comme celle du Mercure sur Alexandre Dumas fils ont eu au moins l'avantage de nous procurer d'amusants sourcils circonflexes chez nos confrères de la grande presse (le fait est que nous aussi sommes parfois ahuris d'apprendre certains noms d'illustres cogénérationnistes). De sorte que si elles ne nous apprennent pas grand'chose sur le sujet du plébiscite, elles nous renseignent fort joyeusement sur les badauds et sur les votants (nous apprenons par exemple le nom de Celle qui ravit un jour l'innocence d'un des plébiscitants, et l'endroit ; par malheur les autres détails manquent). Il résulte bien de ces consultations, outre la formule photographiée au gyroscope, que beaucoup d'opinants n'ont pas lu les œuvres de Dumas fils, mais cette incuriosité a-t-elle bien le sens dédaigneux qu'on lui prête ? D'abord on lit mal volontiers les pièces de théâtre imprimées ; ensuite on évite à dessein de déflorer par une lecture le plaisir qu'on éprouvera quelque jour à voir jouer des pièces qui restent au répertoire ; enfin la non lecture fût-elle intentionnelle, prouverait-elle contre le non-îu ou contre les non-lecteurs? Si l'on posait à nos amis la question ; Avez-vous lu Renan? ou avez-vous lu Taine ? Je me demande vraiment si les réponses, sincèrement données, seraient en majorité affirmatives.

Le jour où Ton inaugura la Bourse de Marseille, un monument quelconque, avec deux statues dans des niches, Pythéas et Euthyménès, deux pompiers vagues, un journal du cru lança un article indigné et violent: on accusait l'architecte d'avoir traîtreusement interverti les grands navigateurs massaliotes, si bien qu'une émeute faillit éclater sur la Canebière, chaque Marseillais, reconnaissant fort bien Pythéas dans la niche d'Euthy-

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menés et Euthyménès dans la niche de Pythéas. Je réfléchissais à ceci en lisant les Variations de la beauté féminine de M. Paul Gsell et me demandais ce qui serait advenu si un Lemice Terrieux subtil avait fourni à l'auteur des portraits où les costumes historiques auraient bien été exacts, mais où les figures auraient été troquées ; M. Paul Gsell aurait-il hésité à reconnaître une bouche voltairienne chez Madame de Pompadour, un sphinx sinistre en Catherine de Médicis et une politique capable de faire révoquer l'édit de Nantes en Madame de Maintenon qui d'ailleurs ne fut pourrien dans cette révocation?

L'aménagement agricole et industriel de Madagascar est en bonne, voie : les fonctionnaires poussent à vue d'œil. Vraiment à voir les résultats respectifs qu'obtiennent les Affaires étrangères en diplomatie et les Colonies en administration, on se demande si un chassé-croisé ne serait pas tentable. Ces messieurs de la carrière qui d J habitude se font si correctement rouler par les foreingofrlciers constituent de très louables résidents grâce à qui la Tunisie par exemple coûte 100,000 fr. au Trésor quand l'Algérie nous revient à 20 millions. Qui sait si tous les Chocolats plus ou moins lactés qui gouvernent nos colonies et sont en train d'élever si haut le budget civil de Madagascar ne se révéleraient pas solistes di primo cartello dans le jusqu'ici cacophonique concert européen ?

A propos d'économies, un journal s'étonne de ce que tel amiral ait renoncé, pour qu'on puisse armer une escadrille de plus, à je ne sais quels suppléments de solde (le triomphe de l'administration maritime). Mais cet admirai est admirable et il n'y a qu'à extensjonner son innovation pour rétablir l'équilibre du budget, ce pochard qui vide nos poches! Si Ton mettait les fonctions publiques aux enchères, je suis sûr que les bons bourgeois s'écraseraient pour payer le droit au rond-de-cuir. Economies i3oo millions par an ! Sans doute, le système semble embarrassant pour les généraux en chef, mais pourtant, en le modifiant un peu ! Supposez que l'on inflige une amende de 5, 000 fr. à l'amiral qui échoue un cuirassé, ou qu'en décidant une expédition comme celle de Madagascar, on, ouvre au commandant en chef à titre de récompense nationale un crédit de 1 million avec retenue de 1000 francs par soldat mort de maladie (quelqu'un y aurait été de 2 millions et demi) croyez- vous que le système serait ridicule ? Ils n'en riraient pas en Angleterre.

Le système pourrait d'ailleurs être étendu à l'Administration des Beaux- Arts. (Faut-il qu'un pays ait la bureaucratie dans les moelles pour admettre que les beaux-arts puissent être administrés !) Il paraît qu'un Lawrence dont un amateur aurait refusé 22,000 fr. vient d'être acheté 75,000 fr. par le Louvre ; si le fait est exact, ne serait-il pas exquis que la Commission d'achat payât la différence ?

Pourtant, cette douce administration depuis quelque temps fait preuve

de bonne volonté. Au Louvre on essaie de mettre un peu d'harmonie dans le chaos, bien qu'on n'ait encore renoncé, hélas, ni au système des Salons carrés, ni à celui des salles de Portraits, ni à celui des galeries Lacaze. Au Luxembourg, les acquisitions deviennent si nombreuses qu'on va empiéter, re-hélas, sur le jardin ; ces pauvres poumons de Paris, comme on les racle et compresse ! Pourquoi ne pas déloger le chef du cabinet du Président du Sénat et la douzaine de politiciens qui raccompagne, si l'on veut créer un nouveau musée ? Pourquoi aussi ne pas désencombrer les salies actuelles des grandes machines patriotiques et patrouillotiques, reddition d'Huningue ou mort du tambour Bara?

Pauvre, pauvre, pauvre Lélian qui goûte enfin la sécurité dans le repos, ce qui seul lui manquait encore ! Il traversa la vie en chantant comme un oiseau, et pourtant la vie lui fut dure, comme l'hiver à un moineau parisien, pauvre grand gosse de poète qui souffrait sans cesse et riait toujours de son bon rire, et faisait des gamineries à tout le monde, parallèlement, peut-être même à sa Bonne Mère. Du moins le jour de son enterrement qui coïncida avec la neuvaine de Sainte Geneviève, les cloches s'éveillèrent inattendues à la fin de l'absoute et sonnèrent à toutes volées, joie ! joie 1 comme pour chanter le nimbe d'étoiles qui allait enrichir pour l'éternité le grand Pauvre qui ici-bas avait manqué toujours de tout, même, hélas, au dernier jour, des consolations suprêmes.

Saint-Antoine.

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