‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 54 sur 150 · VIII. NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

VIII. NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES

Les Evangiles, par Tolstoï (trad. Wyzewa et Art), Perrin 1896".

Le christianisme de Tolstoï n'a rien d'occidental, il n'est pas fondé sur l'expansion mais sur la restriction, il mutile non pas le corps, comme les skoptzi, mais l'âme qu'il émascule de toute foi et de tout désir.

De l'admirable monument de dix-huit siècles, il repousse d'abord comme les protestants la partie théologique, ce chef-d'œuvre pourtant du génie hellénique qu'il ne voit pas indissolublement lié à la rigueur de la pensée abstraite, et dépassant les protestants il dédaigne la vérité historique de son fondateur sans voir que la divinité de son enseignement est subordonnée à la rectitude de son existence et à l'authenticité de ses paroles ; ainsi du christianisme il rejette la métaphysique et l'esthétique et ne garde que réthique t encore la transforme-t-il en une morale d'essenïen ou d'ébionite : Luther lui aussi avait rejeté ce que Tolstoï

appelle la religion du saint Esprit, c'est-à-dire l'œuvre des apôtres, des Conciles, des Papes et des Pères de l'Eglise, il avait voulu purifier le christianisme en remontant aux Evangiles, mais le Jésus qu'il avait rêvé était un Dieu d'Occident, terrible d'énergie, effrayant de colère, exigeant la foi absolue, par suite le désir, donc l'action ; au contraire Tolstoï fait de Jésus une sorte de bab oriental dont la divinité n'éclate que dans le martyre ; la Bible, base de la foi luthérienne, il la repousse plein d'horreur pour ce Jéhovah qui foudroie ses ennemis et plie ie col de ses fils rebelles, il ne garde que les Evangiles et des Evangiles seulement les versets où l'Homme-Dieu prêche l'abstention, l'humilité, le silence ; on ne retrouve dans sa glose ni les malédictions de Jésus contre les cités méchantes, ni son geste contre le figuier stérile, ni sa colère contre ies marchands du Temple dont il renverse les tables ; à ses yeux Pierre n'a pas été plus coupable en reniant son Maître qu'en tirant l'épée pour le sauver. Il a tellement la haine de l'action qu'il ne veut pas croire aux miracles de son Dieu. Cet admirable spectacle de la foi domptant la nature le choque : « Il prit le pain des mains de ceux qui en avaient et il le partagea entre tous et tous furent rassasiés. » Voilà comme il explique la multiplication des. pains. « N'attends pas ta guérison d'un miracle, fait-il dire à Jésus, mais continue à vivre dans la mesure de tes forces et n'interprète pas à faux le sens de la vie. » Quoi ! Tolstoï réduirait-il la morale évangélique à de plates maximes de Confucius ? Non sans doute, puisqu'il glorifie le dévoûment et le sacrifice, mais comme la conception qu'il se fait de cet héroïsme est loin de la nôtre ! Ce sens de la vie dont il parle et qui est Dieu pour lui, il le fait consister dans les cinq commandements que voici, ne pas faire de mal, ne pas être sensuel, ne pas jurer, ne pas juger, ne pas haïr l'étranger: mais tous ces commandements sont négatifs ; la lutte contre le mal qui est le bonheur du héros stoïcien ou chrétien est un malheur pour le sage d'Orient, « S'il n'y avait au monde,- dit Tolstoï, ni tentation ni scandale, le monde serait heureux. « Pourquoi défend-il à l'homme de juger ? » parce qu'il est toujours impossible de promettre quoi que ce soit, l'homme étant tout entier dans la main de son père » (c'est-à-dire devant toujours obéir à son impulsion intime, puisque Dieu c'est la conscience de l'âme que tout homme porte en lui). Mais qui ne voit que ces deux commandements concluent à la défense d'agir et à la défense de vouloir ? La sainteté devient ainsi une sorte d'égoïsme ingénu et futile comme celui des enfants : et Les enfants vivent dans la véritable vie qui est l'accomplissement de la volonté du Père, dit Tolstoï, il faut considérer la vie des enfants et vivre comme eux.» J'aurai l'occasion de reprendre et développer ces idées dans la 3e partie de ma Synergie sociale, à paraître ; je me permets donc d'y renvoyer le lecteur qui prendrait intérêt à ces questions. S. A,

Emerson : Les Sur-Humains, trad. par Jean Izoulet, avec la collaboration de MM. Adrien Baret et Firmin Roz. (Armand Collin.)

La place de philosophe rhétoricien et de rhétoricien philosophe, vacante

ttf L'ERMITAGE

depuis la mort de Guyau, revient de droit à M. J. B. J. Izoulet Lbubatières : presque seul parmi nos contemporains, il tient encore à honneur de ne rien comprendre à l'ordre du monde. Les préoccupations de l'heure présente, celles qui conduisirent à travers Rome deux hommes comme MM. Brunetière et Zola, penseurs à la vérité d'une envergure quelque peu différente, ont amené M. Izoulet à rechercher et à faire connaître quelques esprits capables de jeter à la fois le discrédit et le ridicule sur ceux qui veulent découvrir partout des causes et des évolutions^ Ni Carlyle, ni Emerson, qu'il a choisis à cette icitention, ne méritaient detre ainsi mésestimés. Mais c'est là le moindre reproche que j'aie à faire à M. Izoulet.

Une erreur plus grave et plus difficile à tolérer consiste à confondre Nietzsche et Emerson. Cette erreur, M. Izoulet l'a commise au point de traduire « The Représentative Men » par les « Sur-Humains ». Le « superhomme », quoi que vous en pensiez, cher monsieur, n'est nullement objectif : c'est une conquête de l'homme sur soi-même, en dehors de la pensée, une folie de vertige, et ce n'est pas Nietzsche, non plus qu'un poète, qu'il faut piller pour découvrir des idées générales. Emerson, au contraire, est le philosophe de l'âme habituelle, Je penseur «des jours ordinaires », et, si la connaissance de ceux qu'il .nous désigne et qu'il étudie comme les représentants de l'humanité nous conduit à une conclusion, c'est que ces prétendus « Sur-humains » ne sont guère différents de la pauvre moyenne de leurs semblables.

Cette inintelligence de la pensée d'Emerson, M. Izoulet l'a encore aggravée par la lourdeur de sa traduction. Certes, celle-ci est infiniment moins mauvaise que les précédentes et certains passages sont même d'une remarquable venue : mais c'est sans doute à MM. Firmin Roz et Baret que nous sommes redevables de ces progrès un peu inattendus. Malgré leur précieuse collaboration, il reste dans le livre de M. Jean Jzoulet, philosophe lyrique, de nombreuses taches et, trop souventj du pur galimatias ; il n'est pas rare d'y trouver des mots tels que : inutilisabilitéj découvreur, inexpressibilité, vividité y immortalité", ceux-là, n'en doutez pas, ne sont pas de M. Firmin Roz, de qui j'ai lu autrefois dans VArt et la Vie de très intéressantes et très fines études sur Schumann. M. Izoulet eh est, pour lui emprunter un de ses néologismes barbares, le « découvreur » responsable : il semble ignorer que le sens d'une phrase jaillit du jeu des mots et non de leur alignement; par là, sa traduction, pour être littérale, n'en est que plus faible.

Je ne crois pas utile de parler plus longuement d'Emerson à propos de ce livre. Ce serait d'ailleurs assumer une tâche bien lourde, après la remarquable préface de M. Maeterlinck qui consacra la traduction des Essais. Je ne saurais trop en recommander la lecture ; la grande figure d'Emerson y apparaît en pleine lumière et l'on y trouvera, en outre, quelques-unes des choses les dIus admirables qui aient été dites.

Henry Gauthier- Villars.

Les marges d'un carnet d'ouvrier, par Jean Baffier.

Ah l'excellent petit livre et comme on souhaiterait le voir entre les mains de tous ceux qui parlent d'art ! Vraiment c'est un tort que la critique d' irt soit l'apanage des littérateurs, il me semble que les artistes, les vrai ,, ceux qui produisent, devraient bien avoir voix au chapitre. M. Baffier est un de ceux-ci et c'est pourquoi il me plaît l'entendre dire ce qu'il pense, très bonnement et très justement. Car M. Gustave Geffroy à qui il s'adresse est un journaliste, et ses idées de musée du soir, d'écoles d'art décoratif, de cours d'ouvriers d'art, sont des idées de journaliste, et ce qu'il y a de pis, de journaliste démocsoc. La vérité c'est ce que dit M. Jean Baffier : pas de concours, pas d'écoles d'art, pas de cours du soir, les musées ne sont bons que pour les amateurs et les profanes, les artistes eux se forment dans la vie. Non, parbleu, qu'ils ne doivent pas apprendre leur métier, lequel est ardu, mais l'art on ne l'apprend pas. Ah ! si M. Jean Baffier était directeur des Beaux-Arts, quelle belle ligne large et d'encre énergique il mènerait sur tous les chapitres biffés !

Je ne veux pas dire que tout absolument soit à approuver dans ses dires. Sur un point, ce probe et consciencieux artiste me fait peine, il semble trop manquer d'énergie. Certes je suis de son avis que les riches (et le plus riche des riches, celui qui grâce à nous tous, a 345o millions à dépenser par an) n'ont vis-à-vis des artistes d'autre devoir et d'autre droit que celui d'acheter leurs œuvres, je voudrais toutefois un dédain plus silencieux pour ceux de ces riches qui n'achètent pas, je peux bien dire ceci n'ayant jamais gagné un centime avec ma littérature ; si le souci du gain même légitime était tout à fait absent de l'âme de l'artiste, son œuvre serait meilleure ; elle serait de quantité moindre puisqu'il faudrait bien gagner sa vie autrement : qu'importe, l'important n'est pas de produire des œuvres mais un chef-d'œuvre. Je trouve la même preuve de manque de courage dans l'antisémitisme de l'auteur; les antisémites sont peut-être des âmes nobles puisque ce qu'ils condamnent, à raison ou à tort, chez les juifs, est fort laid, mais ce sont de faibles caractères ; toutes les fois qu'une minorité joue dans un état social un rôle très supérieur à celui qu'elle devrait jouer, c'est la faute de la majorité : que les non-juifs soient laborieux, opiniâtres, hardis, énergiques, et les autres verront vite se restreindre leur excès d'importance ; que si cet excès était dû à des causes artificielles, machinations dolosives ou actions coactives, il n'en tomberait que plus vite. D'ailleurs il est toujours mauvais de se créer des explications extérieures du mal présent ; que chacun s'en prenne à soi, fasse du mieux qu'il peut ; que les artistes, une fois leur pain quotidien assuré, produisent sans se préoccuper de l'Etat, des riches, des juifs, et de M. Gustave Geflroy, et tout ira mieux, même et surtout leur art! S. A.

Théâtre, i volume, E, Franchetti (Librairie de l'Art indépendant). S'il est vrai qu'auprès des gens soi-disant sérieux la valeur d'une œu-

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vre soit adéquate à l'ennui qui s'en dégage, nous avons affaire ici à un chef-d'œuvre du genre, mais s'il est vrai aussi que l'enfer des hommes de lettres soit pavé de bonnes intentions, l'auteur du volume en question y trouvera, à son heure, une place d'honneur retenue à son nom, par le démon de la littérature d'amateur. Les nobles aspirations vers une psychologie intense, les rêves d'une amitié introuvable, son. pessimisme amer et légitime, ses revendications généreuses contre l'horreur de vivre et le code inique de la société moderne, sont, hélas, étouffés sous une montagne d'incohérences et de puérilités. Quant à l'écriture, c'est du franco-italien. Trenmor.

Livres reçus : Poésie, Edouard Ducoté : Aux écoutes (librairie de l'Art indépendant). Edmond Pilon: Les poèmes de mes soirs (Vanier). Edouard Michaud : La passion, drame sacré (Bibliothèque française et modernes). Emile Verhaeren : Les villes tentaculaires (Bruxelles, Deman), Poèmes (Mercure de France).

Romans : Louis Rogueîin : Jacques Moreau (Société libre d'édition). Michel Jicé ; Quand le tour est joué (Société libre d'édition). Ossip Laurié : Ames souffrantes (Dupont). Marcel Lheureux : Cabotinage d'amour. Charles de Rouvre : Après amour (Bibliothèque de la Plume). Henri de Saussine : Le prisme (Ollendorf). A. Schalck de la Faverie : Sauvée ! (Ollendorfï). André Theuriet : Années de printemps (Collection Ollendorf! illustrée).

Littérature étrangère : Gabriele d'Annunqio : Le Vergini délie Rocce (Milano, Fratelli Trêves). Domenico Oliva : Il ritorno (Milano, Chiesa). Jonas Lie : Les filles du commandant, trad. d'Aline Toppélius (Savine). Herman Bang : Tine, trad. de M. Prozor (Savine).

Divers : Paul Fort : Ballades (Mercure de France).

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