DEUX
)l a été longtemps de mode de considérer les humanistes de la Renaissance comme des quantités littérairement négligeables. Personne ne lisait plus leurs ouvrages et celui qui en aurait parlé autrement que comme d'un insupportable pathos aurait passé pour un excentrique, désireux de se moquer de ses contemporains.
Une réaction se produit, depuis quelques années, contre ce dédain sommaire et inintelligent d'hommes qui passèrent, à une époque où l'on n'était pas plus bête qu'aujourd'hui, pour des lumières de l'esprit humain. Quelques élèves de l'école française de Rome ont eu l'idée de s'intéresser aux littérateurs du xv e siècle et, d'autre part, un travail singulier s'est fait, en dehors de la science officielle, au profit de ces grands méconnus de la Renaissance.
Un anglais, Ross, dans un livre très-curieux, intitulé Tacitus and Bracciolinif a émis l'idée que les ouvrages historiques, connus sous le nom d'Annales et d'Histoires et attribués à Cornélius Tacitus, n'étaient pas du tout les ouvrages perdus de cet illustre écrivain, mais de véritables pamphlets historiques contre l'Empereur d'Allemagne, écrits par un des secrétaires du Pape Martin V, nommé Poggio Bracciolini, et publiés par lui sous le nom de Tacite, supercherie assez fréquente autrefois.
Cette thèse a été reprise et développée presque jusqu'à l'évidence par un savant bordelais, M. Hochart, dont les deux volumes sur V Authenticité des A nnales et des Histoires de Tacite, resteront comme l'un des plus beaux spécimens de cette pénétration scientifique et de cette érudition intelligente et fine qui donnent à la science française une place à part de celle des autres nations. Cet ouvrage, on le comprend, a bouleversé toute la critique officielle. Les professionnels ont été scandalisés de ce qu'on osât leur démontrer qu'ils
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avaient pris pour un ouvrage original du premier ou du second siècle, un pastiche du quinzième et ils ont organisé contre lui la conspiration du silence. Rien n'est plus curieux que de voir les traces de leur émotion se manifester indirectement par des séries de petits aveux involontaires et comme forcés. Tantôt c'est l'un d'eux qui déclare dans une note de la Revue Critique, -que l'ouvrage de M. Hochart est « étrange » et « surprenant ». Un autre affirme en passant, et comme sans avoir l'air d'y toucher, que l'auteur ne peut être pris au sérieux, car il ignore les procédés de la critique moderne — lisez du pédantisme germanique — et s'attarde encore à citer Tiraboschi et Guinguené au lieu des illustres inconnus d'Outre- Rhin. Un célèbre académicien fait mettre au concours un mémoire sur les Sources de Tacite et donner le prix à un jeune professeur de province, dont l'Imprimerie nationale publie le travail, bien qu'il aboutisse à conclure que Tacite ne contient rien, pas même les fameux mots « à la Tacite », qui ne se trouve dans Plutarque, Suétone, Dion et autres historiens connus avant lui. Bref, la thèse de M. Hochart reste inentamée et un savant russe s'occupe en ce moment même à démontrer que si le de moribus Germanorum est un ouvrage du xv ô siècle, avec l'authenticité de cet ouvrage s'écroule toute cette déplorable théorie de la prétendue pourriture romaine régénérée par la pureté allemande, la chasteté allemande et les vertus allemandes, qui nous a fait tant de mal en ces dernières années. En définitive, l'attention des exégètes indépendants se trouve brusquement ramenée vers les humanistes du xv e siècle et l'on redécouvre que ceux qui nous ont rendu l'antiquité grecque et latine furent des hommes remarquables, de véritables génies. De 1400 à 1460, à Venise, à Florence, à Rome, florirent des écrivains de premier ordre, des esprits supérieurs et comparables aux penseurs les plus illustres des plus grandes époques. Parmi eux, les quatre secrétaires pontificaux, Poggio Bracciolini,Cincio Romario,Bartholomeo di Montepulciano et Antonio Lusco, ainsi que leurs amis, Leonardo d'Arezzo, Francisco Barbaro, le libraire florentin Niccolo Niccoli et Guarino de Vérone ont brillé du plus vif éclat. Tous de grande valeur intellectuelle, philosophes épicuriens ou sceptiques, patriotes italiens, rêvant la liberté, l'indépendance et l'affranchissement de leur patrie, la restauration de la splendeur et de l'antique puissance des Romains, mais prudents, avisés, n'ayant pas, comme Jean Huss ou Jérôme de Prague, les victimes du Concile de Constance, l'enthousiasme et la folie de la foi. Ce qu'ils surent faire, l'admiratior sans bornes professée depuis quatre cents ans par l'univers entiei pour l'histoire des Empereurs que l'un d'eux, Poggio Bracciolini,
écrivit sous le nom de Tacite, suffirait à nous le démontrer. Mais ce n'est point assez et de longues recherches, faites dans les bibliothèques de Florence par celui qui écrit ces lignes, l'ont amené à reconnaître que le fameux poëme de Naturâ rerum, publié sous le nom de Lucrèce par le libraire Niccolo Niccoli et dont l'archaïsme artificiel et voulu, recouvrant une mentalité toute moderne, avait éveillé la défiance, a été composé tout entier par Baftholomeo de Montepulciano, avec la collaboration probable de Cincio Romano, puis mis par lui sous le nom d'un ancien, dont les ouvrages étaient perdus, pour assurer son succès et surtout pour éviter à son véritable auteur d'être condamné au feu, comme Jérôme de Prague, au supplice duquel il avait personnellement assisté.
Mais en attendant que la démonstration rigoureuse de cette thèse, à laquelle le présent article servira pour prendre date, puisse être achevée conformément aux exigences de l'exégèse scientifique, il nous a paru intéressant, puisque l'on remet à la mode Poggio Bracciolini, de tirer de l'oubli quelques-unes de ses lettres les plus curieuses et de les traduire du latin en français. Au cours de ce petit travail, nous avons été frappé delà parenté de son style, de sa langue, de ses tours de phrases et de la nature de sa pensée avec celles du pseudo-Tacite, qu'on ne peut le soupçonner d'avoir imité, puisque lés Annales et les Histoires n'ont été connues et soi-disant retrouvées que longtemps après l'époque où il écrivait les lettres que nous traduisons.
Nous avons choisi, parmi sa volumineuse correspondance, deux lettres caractéristiques, écrites l'une et l'autre de Constance, où il avait suivi pour l'assister au concile de 1415 le pape Jean XXIII dont il était secrétaire. L'une contient une charmante description des bains de Baden, en Argovie, et des plaisirs qu'on y trouvait, description sur laquelle un article de M. Engerand, sur les amusements des villes d'eaux au xvm e siècle, dans la Nouvelle Revue du i ar août dernier, vient de rappeler l'attention. L'autre, plus sérieuse, mais beaucoup plus curieuse encore et plus intéressante pour le penseur, Pexégète et l'historien, a été écrite au sortir du supplice de Jérôme de Prague, dont elle contient le palpitant récit. Ce drame terrible est raconté avec une simplicité poignante et malgré l'épouvantable danger que devait courir l'auteur en un pareil temps et sur un pareil sujet à cacher si peu ses sentiments, danger qui terrifiait son correspondant et ami Léonard d'Arezzo, il y manifeste une admiration véritablement enthousiaste et une sympathie sans bornes pour ce noble martyr de la liberté de conscience, de la raison et de la philosophie. Aujourd'hui que le bûcher ne peut plus
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se dresser pour personne et que ces abominables jours du fanatisme religieux sont passés comme un cauchemar de sang et de boue, on se prend à admirer, en lisant ces pages éloquentes et tout imprégnées d'une émotion profonde, l'homme qui a eu le courage de les écrire en ces tristes temps et à reconnaître que c'était l'un des grands esprits dont puisse s'honorer l'humanité. Ceux qui ont pris pour celle de Tacite la main qui a écrit ces nobles pages n'ont pas à en rougir. Le génie de l'humaniste florentin du xv e siècle n'était certainement pas inférieur à celui de l'historien romain du deuxième.
Nous avons fait notre traduction sur l'édition de i5i3 et sur un manuscrit du milieu du xv e siècle qui se trouve à la Bibliothèque de Lyon. Ces deux textes fourmillent d'incorrections, d'omissions et d'erreurs. Nous les avons rétablis de notre mieux ; les corrigeant et les complétant l'un par l'autre ; mais nous réclamerons l'indulgence des exégètes de profession, n'ayant pas entendu faire un travail technique qui demanderait de longues discussions linguistiques, mais seulement une œuvre de vulgarisation, destinée à faire connaître au public lettré ces documents intéressants et curieux.
A notre connaissance, en effet, la lettre sur les bains de Bade n'a jamais été traduite ; celle sur la mort de Jérôme de Prague a été publiée en français dans Y Histoire des martyrs de la Réformation et reproduite dans le Poggiana de Lenfant, publié à Amsterdam en 1720. Mais suivant l'usage duxvn e siècle, il s'agit moins d'une traduction que d'une adaptation faite sous forme tantôt de paraphrases tantôt de résumé plus ou moins infidèle. En réalité c'est donc la première fois que les lecteurs français pourront prendre connaissance de ces pièces curieuses, spécimens authentiques de l'éloquence de l'homme auquel des arguments désormais sans réplique attribuent les chefs-d'œuvre admirés de tout le monde sous le grand nom de
Tacite.
Elisée Pélagaud.
Poggio Bracciolini à son ami Niccolo Niccoii, salut affectueux. — Si tu vas bien, tout est bien. Moi je suis en bonne santé.
Je t'ai écrit de Constance, le 10 des Calendes de mars, si je ne me trompe, par un de mes camarades. Si tu as reçu ma lettre, elle a certainement dû te faire rire. Elle était, en effet, prolixe, pleine de farces et de plaisanteries. J'y parlais beaucoup des textes hébreux dont je m'occupais* Je me moquais surtout de mon professeur, comme c'est l'usage pour tes
Juif s qui se font chrétiens. Je tournais en ridicule par de légères plaisanteries cet homme sans cervelle, vain, inconstant, d'une instruction et d'une science frustes, incultes et rudimentaires. Mais je soupçonne que cette lettre et une autre que f envoyais à Léonard d' Are^o ne vous ont pas été remises. Car je te connais si ponctuel dans ta correspondance que tu m'aurais pardieu certainement répondu ; tu m'aurais au moins félicité de ce nouveau professeur et de ces nouvelles études que tu m'as souvent exhorté à entreprendre. Si je ne vois pas qu'elles servent à rien pour croître en sagesse, du moins se rapportent-elles à nos recherches d'humanistes, surtottt en ce qu'elles m'ont appris les règles suivies par Jérôme dans ses traductions. Ces lettres, je vous les avais écrites des bains de Constance où je m'étais rendu pour une cure des articulations de la main. Aussi me paraît-il intéressant de te décrire le site et les agréments de ces Eaux, ainsi que les habitudes des gens du pays et leur manière défaire usage des bains.
Les anciens nous ont raconté beaucoup de choses des bains de Pou^oles où Rome presque tout entière venait s'amuser. Mais je ne crois pas que ces bains-là aient pu approcher de l'agrément de ceux-ci et qu'ils leur fussent en rien comparables. Car l'attrait de Pouççoles résidait plutôt dans le charme de la plage, la beauté des villas, que dans l'affabilité des habitants et l'agrément des bains. Ici, au contraire, le pays n'a rien de remarquable ou du moins fort peu de choses; mais tout le reste est absolument délicieux et je me demande souvent si Vénus elle-même n'a pas émigré de Chypre et si toutes les voluptés du monde ne se sont pas réunies dans ces bains. Bien que nul n'y connaisse certainement l'histoire a" Héliogabal, on y suit exactement son exemple, on y imite fidèlement ses mœurs et ses plaisirs.
Mais je ne veux pas décrire ces bains sans t' indiquer quelle est la route qui y conduit de Constance, afin que tu puisses te rendre compte dans quelle partie de la Gaule ils se trouvent.
Le premier jour, on vient en barque sur le Rhin, jusqu'à la ville de Schafhouse, à vingt-quatre mille pas de distance. Ensuite, comme il y avait dix mille pas à faire à pied, à travers des montagnes escarpées et des rochers abrupts, à cause d'une immense chute du fleuve, nous nous sommes rendus à un château qui s'élève au-dessus du Rhin et s'appelle Keiserstul, moi qui dans la langue du pays signifie ; habitation de César, C'est, je pense, la magnifique situation de ce lieu qui lui a fait donner ce nom. Il occupe, en effet, le faîte d'une colline élevée qui domine le fleuve au-dessus d'un petit pont reliant la Gaule à la Germanie. Les Romains y ont jadis établi leur camp. Sur cette route, nous avons vu la chute du Rhin qui se précipite
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du haut d'une colline à travers des rochers déchiquetés avec un tel bruit et de telles clameurs que Von pourrait croire qu'il pleure lui-même sa propre chute. Ce spectacle m'a rappelé ce que Von raconte des si violentes cataractes du Nil, et je ne m'étonne pas que Von prétende que les habitants du voisinage deviennent sourds, puisque le fracas du fleuve, qui peut être considéré en cet endroit comme un torrent, se fait entendre aussi bien que celui du Nil, presque jusqu'à trois stades de distance.
On trouve ensuite une ville asse^ florissante du nom de Baden. Ce mot signifie bain en allemand ; elle est située au fond d'une vallée tout entourée de montagnes et près d'une rivière aux eaux torrentueuses, qui se jette dans le Rhin à six mille pas de là. A quatre stades de Baden, s'élève la ville d'eaux superbement construite sur le fleuve pour V usage des baigneurs. Au milieu se trouve une très-grande place et, tout autour, de magnifiques hôtelleries où descend une grande foule de gens. Chaque maison a ses propres bains, à V intérieur, dans lesquels ses habitants seuls se baignent. Tant publics que privés, il y a environ trente établissements de bains, sur lesquels on en compte deux ouverts à tout le monde, de chaque côté de ta place, à Vusage de la plèbe et du vulgaire ; les femmes, les hommes, les enfants, les jeunes filles et la foule des passants de tout sexe y desrend. Une sorte de palissade à claire-voie, construite pour des gens pacifiques, sépare les hommes des femmes. Il est risible de voir de vieilles femmes et des jeunes filles entrer toutes nues dans Veau et montrer à tout le monde leurs charmes les plus secrets. Je me suis souvent diverti à ce beau spectacle, me rappelant les jeux floraux et admirant la simplicité de ces gens-là qui n'arrêtent pas leurs y eux sur ces belles choses et qui n'y soupçonnent et n'en disent aucun mal.
Dans les maisons particulières, les bains sont très beaux, très proprement arrangés et communs, eux aussi, aux hommes et aux femmes. Des espèces de palissades en planches séparent seulement les sexes, mais elles sont percées de nombreuses petites fenêtres, grâce auxquelles on peut boire et causer ensemble et se voir et se toucher départ et d'autre, comme on ne s'en prive pas. Au-dessus des piscines règne un promenoir circulaire où Von se tient pour voir les baigneurs et pour causer avec eux, car tout le monde peut pénétrer dans ces bains pour se visiter, pour bavarder, rire et passer le temps, de telle sorte que Von peut voir les femmes à peu près nues lorsqu'elles entrent et qu'elles sortent de Veau. Aucun gardien n'interdit Ventrée, aucune porte ne la défend, personne ne soupçonne qu'il y ait là rien de déshonnête. Dans beaucoup de maisons, il n'y a qu'une seule entrée pour
les hommes et pour les femmes, de sorte qu'il arrive souvent qu'un hommese rencontre avec une femme nue et qu'un homme nu se trouve en présenced'une femme. Les hommes portent un petit tablier; les femmes un peignoir de toile qui descend jusqu'aux hanches mais reste ouvert soit par devant, soit sur les côtés, de façon qu'il laisse à découvert le cou, la poitrine et les bras.
Elles font souvent dans le bain même, en dressant sur Veau des tables flottantes, des pique-nique auxquels les hommes ont coutume d'assister. Nous avons été invités une fois à ces repas, dans la maison où nous prenions nos bains. Moi, j'ai envoyé ma quote-part du festin, mais, bien qu'on m'ait prié et supplié à plusieurs reprises de le faire, je n'ai pas voulu y prendre part ; non point par un sentiment de pudeur qui neût été que de la timidité et de la sauvagerie, mais à cause de mon ignorance de l'allemand. Il me paraissait ridicule pour un italien, impuissant à comprendre leur langage et à être compris d'elles, de se trouver au bain avec des femmes et de rester au milieu d'elles silencieux et muet pour y passer la journée entière à siroter et à grignoter des friandises. Mais deux de mes camarades y sont allés avec grand plaisir : ils se sont mêlés à ces dames, ils ont bu et mangé avec elles; ils causaient par interprète et s'amusaient souvent à les éventer. Il ne manque à ce tableau que la peinture de Jupiter se répandant en pluie d'or sur Danaé et de ce qui s'ensuivit. Ils s'étaient revêtus d'un peignoir blanc, suivant l'usage des hommes qui sont invités au bain des dames. Moi, j'assistais à ce spectacle du haut du promenoir et j'admirais ces mœurs, ces usages, cette douceur de vie, cette liberté de manières et cette facilité de rapports.
Il est extraordinaire de constater dans quelle simplicité ils vivent ; avec quelle confiance les maris voient leurs femmes caressées par les étrangers; ils ne s'en émeuvent pas ; ils n'y font pas même attention et prennent tout en bonne part. Il n'y a rien qui ne soit facilité par leurs habitudes. Ils s'accommoderaient tout de suite à la république de Platon oît tout devait être en commun, puisque sans connaître sa doctrine ils se montrent si disposés à suivre d'eux-mêmes ses préceptes. Dans plusieurs bains, les hommes sont mêlés aux femmes, auxquelles les attachent les liens du sang ou de l'amitié. Ils y vont trois ou quatre fois par jour et y passent la plus grande partie de la journée, tantôt chantant, tantôt buvant, tantôt faisant des rondes. Ils s'asseyent dans l'eau pour chanter en chœur et il est charmant de voir des jeunes filles déjà nubiles, déjà complètement formées et d'une beauté splendide, chanter comme des déesses, en laissant flotter sur l'eau derrière elles leurs légers peignoirs. On dirait autant de Vénus. Lorsqu'elles voient des