S 2 L'ERMITAGE
hommes qui les regardent du haut des promenoirs, elles ont coutume de leur demander par plaisanterie VaumÔne. On leur jette des pièces de monnaie ■, surtout aux plus jolies. Tantôt elles les attrapent avec les mains , tantôt elles tiennent leurs peignoirs étendus pour les recevoir, se bousculant les unes les autres, découvrant pour ce jeu leurs charmes les plus cachés. On leur jette aussi des couronnes de fleurs dont elles ornent leur tête pendant qu'elles se baignent. Attiré par le plaisir d'assister à ce joli spectacle, j'entrais dans le bain deux fois par jour et je passais le reste du temps à visiter les autres bains, jetant, comme tout le monde, aux baigneuses force couronnes et pièces de monnaie. Il n'y avait, en effet, pas moyen de lire ou d'étudier quoi que ce fût au milieu de ces symphonies, de ces chants, de cette musique de flûtes et de cithares que Von entendait de tous côtés, de telle sorte que l'idée seule de philosopher paraissait une vraie folie, surtout pour celui qui, comme le Mênédème de l'Heautontimorocemenos, estime que rien d'humain ne lui doit être étranger. La possibilité de causer, ce qui est le premier besoin de Vhomme, nous manquait seule pour combler notre bonheur. Nous ne pouvions que repaître nos yeux et les rassasier dé ce charmant spectacle. Nous pouvions aussi flirter avec les baigneuses et leur faire la cour en toute liberté.
A ces nombreux plaisirs il en faut encore ajouter un auireet considérable. Derrière la ville, le long du fleuve, il y a une immense prairie, plantée d'arbres nombreux. Après dîner, tout le monde s'y rassemble. On s'y amuse à divers jeux. Les uns font des rondes ; d'autres chantent ; beaucoup jouent à la paume, non pas comme Von fait en Italie, mais chacun, homme et femme, jette une balle pleine de grelots à la personne qui lui plaît davantage. Tout le monde se précipite et celui qui s'en empare est vainqueur. Celui-ci la jette à son tour à la personne qu'il préfère; comme toutes les mains se tendent pour la saisir, le joueur fait semblant de la jeter tantôt à celui-ci, tantôt à celle-là. Il y a beaucoup d'autres jeux qu'il serait trop tongd'énumérer. Je t'ai décrit ceux-là afin de te faire comprendre comment se mettent en pratique en cet endroit les doctrines d'Epicure. Je crois vraiment que c'est là le lieu où fut créé le premier homme et que les Hébreux appellent Ganeden, c'est-à-dire jardin de volupté; car si ta volupté peut donner le bonheur, je ne vois pas ce qu'il manque en ce pays pour y jouir d'une volupté parfaite et en tous points absolue*
Tu voudras savoir quelle est la vertu de ces eaux. Elle est si multiple et si variée qu'elle paraît admirable et presque divine. Je ne crois pas qu'il y ait nulle part sur la terre des bains si favorables pour la fécondité des
femmes. Celles qui s'y rendent pour cause de stérilité en éprouvent la plupart la merveilleuse efficacité. Elles suivent avec le plus grand soin le traitement qui peut remédier à leur stérilité. En voici la particularité la plus digne d'attention.
Une multitude innombrable appartenant à toutes les classes sociales y vient de' plus de deux cent mille pas de distance, non point tant pour cause de santé que pour s'y divertir. Tous les amants, tous les soupirants, tous ceux qui vivent pour le plaisir y affluent pour y jouir de ce qu'ils recherchent. Beaucoup simulent des maux imaginaires quand leur esprit seul est atteint. C'est ainsi qu'on y rencontre nombre de beautés sans époux ni parents, accompagnées de deux servantes et d'un domestique ou de quelque vieille parente qu'il est plus facile de tromper que de nourrir. Chacune fait autant de toilette qu'elle le peut et se couvre d'or, d'argent et de gemmes, si bien qu'on les croirait non aux eaux, mais à un mariage opulent. On y rencontre aussi déjeunes vestales ou, pour mieux dire, déjeunes bacchantes ; puis des abbés, des moines, des religieux, qui mènent une vie encore plus dissolue que les autres. Ils vont aussi se baigner de temps en temps avec les femmes, ornant leurs cheveux de rubans de soie, jetant de côté toute religion. Tous n'ont qu'une seule pensée, chasser la tristesse, chercher la gaieté, ne songer à rien qu'à vivre dans le plaisir et la joie. Une s'agit pas de partager ce qu'ont les autres, mais de les faire jouir de ce qu'on a. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que dans une foule si nombreuse (près de mille personnes), dans une réunion de mœurs si différentes et si folles il ne s'élève aucune dispute, aucune querelle, aucun discord, aucune cabale, aucune méchanceté. Les maris voient caresser leurs épouses, ils les voient seules à seuls avec des étrangers, rien ne les trouble ; ils ne s'étonnent de rien ; ils pensent que tout se passe convenablement et amicalement. Aussi la jalousie qui ronge presque tous les maris n'existe-t-elle pas pour eux. Ce mot leur est inconnu. Ils n'ont pas même de mot pour désigner ce genre de maladie et ne savent pas comment appeler cette passion ; et il n'est pas étonnant que le mot manque là où la chose n'existe pas, car on n'a pas encore rencontré chei( eux un seul jaloux. Combien ces mœurs sont différentes des nôtres, à nous qui supposons toujours le mal, qui sommes si portés aux calomnies et à la jalousie que nous transformons aussitôt en certitude nos moindres soupçons. J'envie souvent la tranquillité de ces gens-là et je maudis la perversité de notre esprit qui se plaint sans cesse et sans cesse désire, nous qui bouleversons le ciel, la terre et les mers pour gagner de l'argent, sans qu'aucun gain nous contente ni qu'aucun profit
nous satisfasse. Dans la crainte de malheurs futurs ', nous nous exposons à des calamités et à des tracas continuels, et pour éviter la misère, nous nous condamnons à une misère perpétuelle ; sans cesse affamés de richesses, nous n'accordons rien ni à notre esprit ni à notre corps. Ces gens-là, au contraire, contents de peu, vivent au jour le jour. Pour eux, il est toujours fête. Ils jouissent de ce qu'ils ont, sans désirer de richesses qui ne leur serviraient à rien. L'avenir ne les épouvante pas. S'il leur arrive quelque chagrin, ils le supportent avec courage. Ils n'aspirent qu'à cette épitaphe : Il a vécu, du moment qu'il a bien vécu.
Mais en voilà asseç; car je ne me suis pas proposé de faire leur éloge ou notre critique. Je veux que cette lettre soit pleine d'agrément afin de te faire participer un peu, quoiqu' absent, aux plaisirs que j'ai eus de mon séjour aux eaux.
Adieu, mon excellent Nicolas; communique cette lettre à notre Léonard,
puisque entre amis tout doit être commun. Je vous salue tous deux et vous
charge de saluer Cosme pour moi.
(A suivre.)
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