VI. LITTÉRATURE PORTUGAISE (i
Joao Barreira.
Gouaches (Estudos e Phantasias) : Lugan et Genelioux, éditeurs, Porto, 1892.
Lorsque, il y a plusieurs années, M. Joao Barreira publiait ce recueil de Gouaches, sans doute espérait-il pour elles un succès plus retentissant que celui qu'elles ont obtenu. Je m'empresse d'ajouter, d'ailleurs, que pareil volume « de début » suffisait à légitimer un tel espoir ; tout au moins M. Barreira peut-il se dire, avec fierté, que les dix morceaux, réunis dans
(1) Voir les numéros de mars, avril, mai, juillet, septembre, novembre 1895 ; de janvier et février 1896. — Aux personnes qui me font l'honneur de suivre ces légères chroniques, je signale ceux de mes travaux les plus récents qui peuvent en être regardés comme le complément nécessaire : i<> Sur Joao de Deus, Nouvelle Revue (ior février, p. 612) ; Revue Blanche (i°r février) ; Revue Encyclopédique (Biographie critique complète, avec portrait et autographe; 15 février); Arte (novembre 1895); — 2° Sur Theophilo Braga : Magasine International (janvier); — 3 Sur Eugbnio de Castro : Revue Blanche (icr mars et t$ août 1895); Revue Encyclopédique (1er mars 95); Jeune Belgique (nov.-déc. 95); Arte (janvier 96) ; Au Quartier Latin (1896, p. 25); — 40 Sur Antonio Feijo ; Arte (décembre 95); — .50 Sur Luiz de Magalhaens : ^^{janv.96);— 60 Sur Fiunto d'Almëida (brésilien) :^rte(janv, 96).
Chroniques 265
ces courtes cent trente-six pages, ont consacré, du premier coup, sa réputation d'écrivain, parmi les seuls artistes et les seuls critiques dont l'estime paraisse désirable à toute âme libre, en pays de langue portugaise.
C'est que ce livre constitue un effort très original, non vers le symbolisme un peu cosmopolite ou le nationalisme un peu particulier des frères d'armes de son auteur, mais vers un symbolisme vraiment personnel, essentiellement psychologique, et dérivé, du reste, de ce fort courant qui prit, à tort ou à raison, le nom vague de naturalisme. Peut-être même est-il permis d'affirmer que jamais « études » ou « fantaisies » d e cette espèce n'auraient pu être ni conçues sans quelque isolement volontaire, ni écrites sans quelque pressante nécessité s' imposant à l'intelligence de l'analyste qu'est Joao Barreira : ne m'expliquait-il pas lui-même qu'à cette période de son évolution mentale, le roman ne l'attirant guère, il fut littéralement contraint de s'exprimer sous la forme du symbolisme que j'ai dit, quitte à « désintégrer plus tard ce symbolisme en des études de dramatisation concrète ? »
Mais trêve de mots rébarbatifs et de spéculations d'esthétique transcendante : je n'y aurais pas insisté, si le titre de Gouaches, adopté par l'auteur, ne semblait annoncer une œuvre sans portée philosophique et sans autre mérite que la couleur du style. Au surplus cette couleur n'en est-elle pas moins vive, encore que parfois un peu lourde : si M. Barreira peignait effectivement, je crois que son papier prendrait, sous l'amas des impastations consécutives, un aspect de carte en relief, comme certaines des toiles de Van Gogh ou tels bois de Monticelli. On pourrait lui reprocher aussi d'abuser de la description, de multiplier à plaisir les paysages, les intérieurs, les moindres détails de lumière, comme si ces minutieuses transpositions plastiques de complexes états moraux devaient y gagner autre chose qu'une apparence de confusion. Le reproche serait-il fondé ? je ne sais pas trop ; il faut reconnaître, en effet, que chacune de ces épaisses gouaches, fatigantes à examiner par le menu, mais captivantes, laisse quand même, à la réflexion, la plus nette impression d'ensemble de son objet idéal.
Maintenant, si cette contradiction se pose, à l'esprit du lecteur, comme un insoluble problème, c'est parce qu'il ignore que M. Barreira, né avec l'imagination d'un peintre et d'un littérateur, doit, aux travaux occasionnés par sa profession de médecin, le souci d'une exactitude d'anatomiste et le besoin d'une précision pour ainsi dire histologique. Qu'il ouvre devant nous le cœur d'un névrosé, naturaliste et démocrate, mais à la façon d'un mystique épris des doctrines de Tolstoï ; qu'il nous traduise le Monologue d'un crâne de métaphysicien (qui pourrait bien avoir été celui du grand poète Anthero de Quental) ; qu'il nous montre l'homme intérieur considérant, en un Mirage, l'objectivation désolante de sa propre détresse et de son doute n odernes, et n'en précipitant pas moins ses « pieds » sanglants
vers la fuite éternelle d'un Idéal nouveau : — toujours ces autopsies ou ces vivisections sont rigoureusement dirigées suivant une méthode scientifique, dont la règle prédominante paraît être celle de Descartes : «t faire des dénombrements entiers. » C'est pourquoi M. Barreira fait les siens entiers, tout entiers, inexorablement entiers ; seulement il les fait en une langue qui est celle, non pas d'un savant, mais d'un artiste et d'un authentique écrivain.
J'ai dit la couleur de son style ; il me reste à louer la musique de sa phrase, tour à tour ou tout à la fois périodique comme la phrase de noire Cladei, cadencée comme celle de Flaubert, orageuse comme celle de Huysmans ; j'y souhaiterais bien, pour ma part, un peu plus de sobriété, moins de recherche et d'artifice ; mais, comme de tels petits défauts sont l'envers de grandes qualités, je ne me permettrai d'attirer l'attention du maîtredébutant des Gouaches que sur un exemple, entre cent, de sa regrettable tendance à user de comparaisons d'une portée véritablement trop contingente. Décrivant un violoncelliste, il dira que son coup d'archet est « impeccable comme le vers d'un Parnassien » fp. 70) ; or, s'il y veut bien réfléchir, il s'apercevra que ces mots sont d'une application beaucoup moins large encore que le terme de violoncelle, et qu'ils valent beaucoup moins encore que ce dernier pour tout temps et pour tout pays. .. J'ajoute qu'en formulant une semblable critique, je crois donner Une preuve, à M. Barreira, de l'estime en laquelle je tiens l'équilibre et la profondeur de son talent : un esprit plus superficiel n'aurait pas eu la moindre chance de lire entre les lignes ma pensée intime, — et alors, je me serais bien
gardé de l'y exprimer.
Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.