V. — LETTRE DE VIENNE
Les Concerts et les Expositions. — Siegfried Wagner. — Artistes tchèques,
russes et polonais.
Dimanche, i5 mars, a eu lieu le dernier \ts grands concerts philharmoniques. J'ai regretté bien des fois pendant cette saison la non présence ici de M. Raymond Bouyer ; il aurait eu d'incomparables émotions dont ses enthousiasmes de Paris me sont garants. Ce fut une révélation même pour ceux — et ils sont nombreux ici — qui savent leur Beethoven par cœur
et à qui pourtant Hans Richter ni plus ni moins i'a enseigné, que d'ententendre la huitième symphonie mise en évidence, détaillée sous de nouveaux aspects et d'une façon génialement personnelle par le jeune Siegfried Wagner dont on est en droit décidément de tout attendre, quoi qu'on en ait dit. La huitième symphon'e, la raphaélesque, est à mon sens le type achevé ; la perfection absolue ue la symphonie beethovenienne, c'est l'effort dernier après lequel il ne restait plus qu'à casser le moule et à tenter le prométhéen coup d'audace de la neuvième, michelangesque étreinte corps à corps avec une conception neuve, aventure prodigieuse d'Encelade étreignant un ciel d'au-delà, aventure incomparable certes, mais aventure quand même, effet le plus sublime de Beethoven, oui, mais dont le résultat total est incomplet et par cela même moins complet. La huitième symphonie est un magistral point d'arrivée, le couronnement radieux de tout un édifice séculaire ; la neuvième, ne l'oublions pas, est avec la Messe solennelle le point de départ d'un monde nouveau. Entre les deux il y a la distance de la Chambre de la Signature à la Sixtine, et en même temps de l'ancien régime à la Révolution française. Du jour de la première audition de la neuvième (à l'hôtel Mùnsch, ancien palais de Loudon, à quelques maisons de celle d'où j'écris ces lignes) la musique moderne était fondée. Wagner, Berlioz, Liszt, les russes et les tchèques pouvaient venir; l'Amérique musicale avait trouvé son Christophe Colomb. De toutes les œuvres classiques, par quoi j'entends classées dans nos admirations, je ne veux retenir aujourd'hui que cette huitième symphonie éclairée par la jeune lumière apollonienne du Siegfried de la Siegfried-Idylle, — et je passe aux œuvres modernes.
Malheureusement j'avais le bonheur d'être à Prague pour la première représentation de la Hédy de Zdenko Fibich lorsque l'on donna à Vienne le Te Deum de mon vieux maître Antoine Bruckner, le talent chéri de Wagner qui l'appelait le symphoniste de l'avenir. Un autre voyage m'enleva ironiquement encore à sa quatrième symphonie, de même qu'au curieux TU Eulenspiegel de Richard Strauss. En revanche j'ai eu la plus pathétique émotion ressentie depuis deux ans (c'était alors pour la deuxième monumentale symphonie de Zdenko Fibich) à l'apparition de la cinquième de son émule Antoine Dvorjak, la s3 ,- mphonie du nouveau monde comme on l'appelle, parce qu'elle a été rapportée des Etats-Unis. Oh 1 rien d'américain, rassurez-vous; au contraire la plus tchèque des œuvres de Dvorjak, fille de sa poignante nostalgie de la Bohême en cet affreux et tintamaresque monde des affaires et du fer où il n'a pu tenir plus d'une année, encore qu'on l'y eût nommé directeur du Conservatoire de New- York avec des appointements superbes. Cette symphonie du nouveau monde a ceci d'intéressant, c'est qu'elle crée du nouveau instrumental à un moment où l'on n'en attendait plus guère, qu'elle inaugure des sonorités, des nuances, des
combinaisons nouvelles quoique Wagner, Berlioz, Liszt et Balakirew aient déjà passé sur Beethoven et diablement enchéri sur son orchestration. Quand je dis cela, chose étrange, je vois se cabrer les mêmes gens qui admirent Monet après Delacroix, Courbet, Manet ! En outre, l'œuvre de Dvorjak suit l'exemple donné par Fibich d'une formidable unité obtenue par le règne souverain d'un bouta l'autre de l'œuvre, le passage essentiel, dominateur, à travers toutes les parties, du motif fondamental de la première. Du pauvre Pierre lljitsch Tchaïkowski, qu'à Saint-Pétersbourg, le 6 novembre 1893, le choléra arrachait si brusquement au plein épanouissement de son génie contradictoire, félin et velouté, fauve et nuancé, barbare et morbide, débordant de tendresses maladives et hérissé de vaillances militaires, ourdissant parfois des perversités asiatiques sur un fond de sentimentalisme allemand, ce fut surtout la symphonie n° 6 dite pathétique, et qui l'est! Mesures inusitées la carrelant, c'est une frise déployant tout un récit épique avec une exaltation bientôt triomphale, puis mortelle, fastueuse chevauchée d'un Alexandre de la passion traversant l'apothéose pour sombrer dans un cataclysme à la Sardanapale. Ce fut surtout cela, une œuvre impériale, mais ce fut encore cette œuvre royale sa cinquième symphonie avec sa délicieuse valse en la majeur et avec, à l'allégro vivace final, ce si bizarre thème si bien russe et presque enfantin, une berceuse héroïque qui m'a rappelé ces insensés contrastes de l'extravagante Fantaisie à Annette Essipoffoù Tchaïkowski lance son piano sur un thème, d'une démence qui serait idiote si elle n'était si géniale, accompagné drôlatiquement par un bruit de cloches et de tambours. Il aimait ces surprises Tchaïkowski ! Je me souviens encore de la joie que faisait à Hans de Bulow l'un des concerte du même maître, celui à la valse lointaine entendue comme en rêve à l'orchestre sous un bafouillage incohérent, divagué à contre-temps par un piano distrait, piqué de tarentule ; à la dernière partie, hachée vive en le travail élégant du piano par de subites, brutales et carrées rafales de grêle de l'orchestre en fortissimo, où Ton songeait à une armée de cinquante mille hommes manœuvrant à la prussienne, Bulow, haussé sur la pointe de ses petites bottines vernies, talons joints, dirigeant à peine, bras presque droit, main très haute, semblait enlevé, spirituel, mondain, fin, léger comme une plume, par les cinquante mille baïonnettes, projeté par la mer d'harmonie comme un volant sur une raquette et s'en aller vers les plinthes de la façon la plus naturelle du monde, un peu comme ces grands-ducs russes portés en triomphe par leurs officiers de couples de mains en couples de mains au milieu des coupes de Champagne les soirs de grande liesse... Qui n'a pas vu cela, ou vu le petit Siegfried Wagner faire joujou, de la main gauche, avec l'orchestre de Hans Richter ne sait pas ce que c'est que le dandysme en art. Brave Môsieur Lamoureux!
M. de Reznicek, un tchèque encore, nous a apporté de sa Donna Diana une ouverture étourdissante sur un rythme obstiné de crécelle tournant, tournant, tournant... à jet continu, et sur quelle mesure: 3/16! Quand j'aurai signalé l'ouverture d'Othello de Dvorjak de nouveau, un habile et casuistique concerto pour piano de M. Edouard Schiitt, les prodigieuses valses de Mephistophèles par Lis2t, d'après le Faust de Lenau, du Delacroix musical que Delacroix, hélas ! n'eût pas approuvé — voir son journa l^ — un concerto pour violon de Volkmann, un musicien distingué mort à Budapest il y a une dizaine d'années, et l'opulente ouverture Au Printemps, — une jonchée de fleurettes styriennes semée... de roses de Jéricho de la roublardise, du juif Goldmart — généralement, mais pas cette fois-ci de la musique tout en or, massif, messieurs ! (l'or du Rhin des drames, de Wagner n'y est pas pour peu de chose, voir Merlin entre autres où il y a passé en breloques tout entier), — je crois que j'aurai énuméré toutes les œuvres modernes, nouvelles ou rares, entendues cet
hiver.
L'une des plus rares parmi les anciennes a été le concerto en ré mineur
pour deux violons avec accompagnement d'orchestre de Bach. Exécuté par les deux célèbres rivaux Rosé et Helmesberger le même jour que la pastorale,il eût fait quatre fois salle comble si l'on avait pu délivrer autant de billets qu'il en a été demandé.
Trois séjours à Prague cet automne et cet hiver m'ont fait découvrir et pénétrer ce monde nouveau de l'art, de la littérature et de la musique tchèques dont les œuvres sus-mentionnées entendues à Vienne ne pouvaient que fortifier le pressentiment. Les poètes Jaroslax Vrchlicky et Svatopluk Cech, les musiciens Smetanx, Fibich et Dvorjak, les peintres Hynaïs et Pirner, le décorateur Alesch, le grand statuaire Myslbeck méritent des études spéciales. Ce sera là mon travail de cette année et je le disperserai çà et là... là où des amis veulent bien de moi. Coïncidant avec les résultats de ce triple voyage de découverte, voici qu'avait lieu à Prague l'exposition des œuvres sensationnelles — quelques-unes vraiment belles, de Sacha Schneider qui allie avec pas mal d'inconfort et une roublardise gênante le Christ et Nietsche ; il est vrai qu'il lui arrive aussi de faire promener par exemple, un jeune homme tout nu, mais là nu comme un ver — et rasé, en compagnie d'un cuirassier noir et d'intituler avec une angélique ingénuité le tout : Contraste . Et voici qu'avait lieu à Vienne l'exposition de la jeune école de peinture polonaise, où des scènes de vie populaire d'un soleil éclatant et d'un bariolage de couleurs bien slave, des paysages épatants — c'est le cas de le dire, de richesse et de fermeté de pâte, portent très haut le nom de M. Gyeriemski. J'aurais bien voulu cet hiver parler de tout cela en détail, mais il soufflait en France un mauvais vent pour les étrangers ; et je sais que d'aucuns traiteraient aussi volon-
tiers de Kamtschakas mes orientaux du Nord, que de raslas, les méridionaux d'Occitanie dpnt la cause lumineuse fait si grand honneur à M. de Brinn'Gaubast...
De cet accès de mauvaise humeur, c'est d'Annunzio qui a été le bouc émissaire : il ne l'avait du reste pas volé ; mais pourtant si l'on supprimait de sa vendange ce qu'il a grapiiïé parmi nous, je vous assure qu'il resterait encore un fier crû,. un de ces vins d'ambre comme on n'a pas tous les jours la volupté d'en déguster un pareil. Pour ma part si j'y avais quelque droit, je lui pardonnerais tout du fait même qu'il est de force a créer aussi bien, sinon mieux, que ceux qui se plaignent de ses plagiats; Je crois qu'il a imité surtout par accès momentanés de paresse : il a si bien en lui la force de trouver des choses point inférieures certes à... Est-il besoin de le prouver? Si Flaubert avait lu // piacere, il en aurait hurlé d'aise et eût tout absous...
Ceci dit entre parenthèses, car je ne voudrais pas gâter, en y associant le nom, dont la présente défaveur m'afflige, de M. d'Annunzio, la cause si différente d'une telle grandeur simple et pure de mes musiciens tchèques, originalités et maîtrises flagrantes, personnalités d'une saveur de terroir si âpre, géniales avec de la science, comme personne à l'heure" actuelle ne l'est davantage, comme à l'heure actuelle personne davantage n'en a eu. Vienne, n mars 1896.
William Ritter.