TROIS LÉGENDES POPULAIRES D'IRLANDE
LES INFATIGUÉES
C'est une des grandes inquiétudes de la vie que nous n'ayons aucune émotion sans mélange. ïl y a toujours en notre ennemi quelque chose que nous aimons et en notre bien-aimée quelque
(i) Au prochain numéro, nous publierons une étude de M. Henry D. Davray sur W. B. Yeats.
chose qui nous déplaît. C'est cet enchevêtrement de dispositions qui nous rend vieux, plisse nos fronts et creuse les rides de nos tempes. Si nous pouvions aimer et haïr d'aussi bon cœur que le font les fées, nous pourrions avoir des vies aussi longues que les leurs. Mais jusqu'à ce jour leurs joies et leurs douleurs jamais lassées, ont toujours été une moitié de leur fascination. L'amour avec elles ne connaît pas de fatigue, pas plus que les rondes des étoiles ne se lassent de leurs continuelles danses. Les paysans de Donegal le savent quand ils se penchent sur leur bêche ou s'asseoient pleins de l'accablement des champs auprès des tisons, à la tombée de la nuit, et redisent les très vieux contes pour que jamais nul ne l'oublie.
Il y a quelque temps, racontent-ils, deux fées, deux petites créatures, sous la forme, l'une d'un jeune homme, l'autre d'une jeune femme, vinrent à la maison d'un fermier et passèrent la nuit à ramoner la cheminée et mettre l'âtre bien en ordre.
La nuit suivante, ils revinrent ; et tandis que le fermier était dehors, ils montèrent tout le mobilier dans une chambre de l'étage supérieur et l'ayant rangé tout autour au long des murs — pour plus d'espace, semble-t-il — ils commencèrent à danser. Ils dansaient encore et toujours et les jours et les jours passaient et tout le voisinage, de bien loin à la ronde, venait les voir ; mais jamais leurs pieds ne semblaient se fatiguer. Le fermier n'osait vivre chez lui pendant ce temps, et au bout de trois mois il résolut de ne pas supporter ses hôtes plus longtemps. Il vint dire aux fées que le prêtre arrivait. Les petites créatures l'entendant, retournèrent dans leur pays.
Et là, leur joie durera aussi longtemps que les pointes des joncs seront brunes — comme disent les gens — ce qui veut dire : jusqu'à ce que Dieu fasse en un baiser se consumer le monde.
Mais ce n'est pas simplement les fées qui connaissent des jours sans lassitude ; il y a eu des hommes et des femmes qui, tombant sous leurs enchantements, ont atteint, peut-être à cause de l'immatérielle substance que Dieu leur a départie, une même plus que féerique abondance de vie sensible. Il semble que quand des mortels ont connu ces pauvres et heureuses feuilles de l'Impérissable Rose de Beauté, ballottées d'ici et de là par les vents qui réveillent les étoiles, le noir royaume a reconnu leur droit de naissance, peut-être non sans tristesse, et leur a donné ce qu'il avait de meilleur.
TROIS LÉGENDES POPULAIRES D'iRLANDE 27
Une telle mortelle naquit, il y a bien longtemps dans un village du sud de l'Irlande. Elle dormait dans son berceau et sa mère assise auprès la berçait, quand une d 1 « Elles », une fée, entra et déclara que l'enfant était choisie pour être l'épouse du prince du noir royaume, mais comme il ne voulait certes pas que sa fiancée vieillît et mourût tandis qu'il était encore dans la première ardeur de son amour, une vie comme celle des fées lui serait accordée. Il fallait donc que sa mère retirât du feu une bûche qui s'y consumait et l'enterrât dans le jardin ; son enfant alors vivrait aussi longtemps que la bûche ne serait pas brûlée. La mère enterra le tison et l'enfant grandit, devint belle, et épousa le prince des fées qui vint vers elle à la nuit tombante. Au bout de sept cents ans le prince mourut et un autre prince gouverna à sa place et épousa la belle paysanne à son tour. Et après sept cents ans il mourut aussi et un antre prince et un autre mari vint à sa place et longtemps ainsi jusqu'à ce qu'elle eût eu sept époux.
Un jour, enfin, le prêtre de la paroisse lui fit une visite et lui dit qu'elle était un scandale pour tout le voisinage avec ses sept maris et son interminable vie. Elle était très fâchée, lui répondit-elle, mais certes pas à blâmer. Et alors elle lui conta l'histoire de la bûche et lui, s'en alla tout droit et creusa jusqu'à ce qu'il l'eût trouvée : puis elle fut brûlée. Et la belle épouse du prince des fées mourut et fut enterrée comme une chrétienne, ce dont tout le monde fut content.
Une autre semblable mortelle fut Clooth-na-bare qui s'en allait, errant par tout le monde et cherchant un lac profond assez pour y noyer sa vie de fée, dont elle était lasse, s'élançant de la colline au lac et du lac à la colline, érigeant un tumulus de pierres, partout où son pied s'arrêtait, jusqu'à ce qu'enfin elle eût trouvé l'eau la plus profonde au monde dans le petit Lough la au sommet de la montagne de P Aigle à Sligo.
Les deux petites créatures peuvent bien danser toujours, et la femme au tison et Clooth-na-bare dormir en paix car elles ont connu les haines sans entraves et l'amour sans mélange et n'ont jamais senti l'excédant ennui du « oui » et du « non », ni embarrassé leurs pieds dans le mesquin filet du « sans doute » et du « peut-être ». Les grands vents sont venus et les ont ravies, les ont absorbées à jamais dans leur inlassable voyage,
(Extrait de The Celiic Tmtlighi.)
W -B. Yeats.
Traduit par Henry D. Davray.
Oubli
Quand d'une grâce d'apparat lu le paras, Quand tu fus vêtue de la Vanité vétusté.
Je le dédaignai pour prendre l'Amour robuste Floresçanl au cœur sain des filles de parias.
Lors mon cerveau parmi la Vie en lui surgie Œuvra, fiévreux chercheur, dans le calme des nuits, Alors que mon cœur vaguait aux vergers fleuris Oà le guidèrent les filles de libre Vie.
Un jour je perçus, tendres sous les frondaisons, Errant languides en l'air plein de soleil blond, Des airs de vielles, de violes et de violons.
C était mon cœur chantant V Amour en mon corps las, Et de ton souvenir gaîmenl sonnant le glas Pour les grâces <f apparat dont lu le paras.
Manuel Devaldès.
Alba
ou les parturitions d'ans jeune flfï<husienne.
Ubera ftuitantia, uferos nauseantes et infantes pipiantes.
Tertui/lien.
Il était une fois (quand ? je n'en sais rien ! — où ? que vous importe ?) une princesse qu'on vocitait la Princesse Blanche sans doute parce qu'elle était négresse, fille du Roi Niger XXXV de la sorte cognominé apparemment parce qu'albinos (i) et le premier de sa dynastie : sur toute figure de rhétorique Vantiphrase délecte les sujets de ce puissant monarque.
Aucunes gens d'ailleurs (ceux-là, bien entendu, que fuyaient de plus loin le dialecte aristotellique et l'idiome ciceronien) ne faillaient à dire : « Le Roi Mêlas et la Princesse Alba/» Et Ton nous ouïra, s'il vous plaît, à l'instar de ces personnes fabuler : un rien de pédantisme gâta-t-il jamais rien ?
Un Roi comme tous les Rois, tel qualifierons-nous le Roi Mêlas, un Roi, mon Dieu I comme tous les Rois, un brave homme de Roi, un digne homme de Roi, constitutionnel comme le Constitutionnel, et qui parmi les Rois tiendrait sa place de Roi beaucoup plus près, ou je meurs ! de Léopold II, Roi des Belges, que de Sennachérib, Roi d'Assur, ou d'Helagabalus, Empereur des Romains. Pour la Princesse, au risque, ennemi lecteur, de vous immerger dans un étonnementinsondable et danaïdesque, je ne la saurais en conscience proclamer plus belle que le jour ni même autant, et me dussiez-vous tenir dénué de galanterie à l'égal d'un Huron, d'un Algonquin, d'un Iroquois ou d'un Chîchimecas, soucieux sur toute chose de ne m'exiler point à l'antipode malsain de la vérité, je n'hésiterai la dix-millionième partie du quart d'une seconde à vous confesser mon héroïne en toute sa noire personne la plus extraordinairement
(i) Si par hasard on s'enquête comment une négresse peut naître d'un albinos, je répondrai d'abord que je n'en sais rien, ensuite que j'en bats les cent yeux d'Argus avec les cent mains de feu Briarée, (Note de l'auteur.)
3o l'ermitage
ordinaire petite personne que puisse imaginer votre Imaginative. Ses mains (ordinaires) que n'ocellaient d'ailleurs nulles gemmes barbares ne semblaient mie destinées à cueillir des corymbes liliaux en des pourpris de rêve, encore moins à tojlirvers un ciel apothéotique le chef coupé d'un Saint-Jean-Baptiste ; ses pieds (ordinaires) lui servaient beaucoup plus à pédambuler qu'à recevoir l'hommage des chevaliers énamourés ; enfin sous l'arc gémeau de ses sourcils (ordinaires) coruscaient non pas ces yeux de brume et d'au delà chers aux Poètes Symbolistes en général et à M. René en particulier, mais des yeux ordinaires, tout à fait ordinaires... surtout le gauche I Une particularité néanmoins sigillait notre Infante, un goût singulier peut-être l'arrêtait au seuil fangeux d'une absolue banalité ! je veux dire une incoercible propension, une irrésistible attirance vers les plus ardues exégèses de V Economie politique. Silves romanes ou fabliaux de haute gresse, lays mélancholieux des trouvères et des ménestrels, sonnets étincelants des Occitaniens, troubadours, villanelle ou sirvente, ballade ou rothruenge, cependant que telles fades fadaises ne pouvaient que soulever en convulsions nauséiformes l'intellect écœuré de notre bachelette, par contre, on la vit, dès l'initiale aurore de son adolescence, ingurgiter d'un appétit boulimique les plus indigestes produits des Turgot, des Quesnay, des Mac-Culloch, des J.-B. Say, leur préférant toutefois les doctrines antipalingénésiques du célèbre Malthus qu'elle choyait d'une fanatique et particulière dilection. A ne vous rien celer, je doute qu'en ces lointains jadis le célèbre Malthus eût déjà parfourni son fameux « Essai sur le principe de la population », et ce pour le péremptoire motif que le célèbre Malthus n'était alors issu du ventre maternel et même ne gîtait en cet abdomen hospitalier, mais de la fée, sa marraine, la docte jouvencelle tenait ce don mirifique imparti : connaître en leurs détails les œuvres de MM. les Economistes plusieurs siècles avant que n'en parussent magnifiés les catalogues de l'éditeur Guillaumin !
Or par certaine vesprée d'un rùbescent octobre, sous les marmenteaux paternels cheminant Son Altesse négrillonne de la Cour tout entière concomitée, une vieille tout à coup s'objecta — une sordide vieille, une squalide vieille, une tabide vieille, une édentée, roupieuse et haillonneuse vieille, une gibbeuse vieille, une loqueteuse et marmiteuse vieille, décharnée concubine d'Astaroth et de Belzébuth — qui tout d'abord s'enhardit à demander quelque aumône. A quoi l'économe petite économiste ne feignit à répliquer