V. LE éMOJS
Maintenant que sont éteints les derniers échos des dernières fanfares et que les souverains russes peuvent s'étirer bras et jambes sur les fauteuils familiers de Darmstadt et couler des jours délivrés de toute angoisse diurétique, si nous causions sérieux, et si nous essayons de
tirer les conséquences de cette fastueuse visite à la France d'un maître de 120 millions d'hommes ?
Un premier point ressort hors de conteste de ces réjouissances, c'est que les drapeaux des deux pays sont aussi peu esthétiques l'un que l'autre. Il faudrait d'abord s'abstenir de mettre du blanc dans un drapeau pluricolore ; le blanc est une couleur jalouse : entre du bleu et du rouge il fait un trou ; si c'est le bleu ou le rouge qui est au milieu, c'est .pire, le blanc dégringole. Le blanc n'est beau que seul, mais alors il est très beau ; c'est un affreux malheur qu'après l'échec de la tentative du comte de Chambord, l'Assemblée nationale n'ait pas donné à la République le drapeau blanc semé de fleurs de lys d'or. Les plus beaux uniformes qui aient existé sont les habits blancs des troupes du Roy et des kaiserlics. Qui n'a pas vu le prince de Schwarzemberg, à la cour de Naples, en grand uniforme de général autrichien, blanc, rouge et or, en 1848, n'a rien vu !
Un drapeau unicolore ou bicolore est donc préférable à un tricolore, le drapeau français aggrave ce défaut par la disposition parallèle à la hampe des couleurs, les bandes devraient être toujours perpendiculaires comme dans le drapeau russe. Cette hérésie devient tout à fait désastreuse dans les oriflammes qui devraient être toujours parties, et jamais coupées ; faire flotter des banderolles dans le sens de la largeur est absurde. A ce propos, puisqu'il n'y a d'étendards que le drapeau et le pavillon, et que l'oriflamme n'est qu'une bannière de fantaisie, pourquoi ne pas avoir des oriflammes de toutes les couleurs, des blanches, des jaunes, des vertes, et même des bicolores ? (pas de tricolores, même en pal, à moins que l'oriflamme n'ait trois pointes, mais alors elle est lourde.)
Que si l'on voulait absolument garder le bleu blanc rouge, on devrait trouver une combinaison meilleure que l'actuelle ttercée en fasce ; on pourrait essayer d'un fond blanc semé d'étoiles bleues et rouges, ou d'un fond coupé bleu et rouge semé d'étoiles blanches, ou d'un fond blanc à quatre cantons bleus et rouges, 1 et 3 ou 1 et 4, rappelant notre ancien drapeau bleu à croix blanche ; ou d'un fond blanc à vergettes alternativement bleues et rouges, (un peu l'aspect du drapeau yankee moins le canton d'étoiles). Il serait meilleur encore pour un pays d'avoir plusieurs drapeaux, non pas un par régiment ou par vaisseau, car cela obligerait les ennemis très scrupuleux à de trop délicates recherches avant d'ouvrir le feu, mais on comprendrait un drapeau pour l'armée et la marine, un autre pour la magistrature, un pour le clergé, un pour les contributions indirectes, on pourrait même aller jusqu'à un par province, un par corporation, pourquoi pas un par citoyen ? En tout cas le drapeau actuel est à abandonner, et ne retirerait-on que cette leçon des dernières fêtes qu'il faudrait se réjouir de la venue du Tsar et de la Tsarine à Paris, et reconnaître qu'elle aura servi à quelque chose.
Pourquoi, en ces temps de syndicats professionnels, les cocottes ne formeraient -elles pas une corporation ? Il en était bien ainsi au moyenâge, ô pruderies bourgeoises ! Ces demoiselles trouveraient dans une telle confrérie de grands avantages, et la société non moins, car une œuvre de secours mutuels contre le'chômage et la maladie supprimerait du coup la catégorie des souteneurs. Je sais bien qu'il y a un cheveu. La police s'étant arrogée un indigne pouvoir discrétionnaire sur ces pauvres putains, aucune ne consentirait à mettre son nom sur des registres qui pourraient, malgré toutes les précautions, les désigner aux agents des mœurs. Peut-être un moyen de tourner la difficulté serait-il de n'admettre dans la société que des matrones absolument honorables, chacune y représentant confidentiellement une cocotte qui lui serait confiée par le bureau ; le lien affectueux qui ne manquerait pas de s'établir entre ces folles toupies et leurs graves correspondantes pourrait pousser les premières vers une vie honnête ou les détourner du moins du maquerellage. L'idée est à scruter ; à vos pièces, messieurs les sociologues !
On annonce un mandement du Sar Péladan au prochain Conclave. Ce que ce pauvre Léon XÏII doit trouver qu'on s'occupe de sa mort I Le fait est que le futur Pape pourrait jouer un rôle inouï. De par l'émiettement et la désurnaturalisation du protestantisme, de par la renaissance individualiste du catholicisme anglo-celte, l'Eglise peut reprendre sa place à la tête de la civilisation et ramener à elle toutes les dissidences chrétiennes. Mais il faudrait tout d'abord qu'elle rétablît dans leur juste rang la hiérarchie des sacrements. Depuis plusieurs siècles, l'Eucharistie est subordonnée à la Pénitence ; pour le catholique actuel, la grande œuvre c'est la confession et non la communion (En Route est un document très curieux à ce point de vue). Ceci serait à renverser : la communion, c'est l'amour, la paix et la sérénité des âmes; la confession c'est la crainte, le tremblement anxieux, la torture du scrupule, de l'infiniment petit qui énerve et paralyse ; l'Eucharistie est l'aliment des saints, la Pénitence est la préoccupation des dévots. L'Eglise catholique serait sauvée si la Pénitence était séparée de la confession, celle-ci étant réservée aux fautes pour lesquelles une expiation spéciale serait nécessaire, ou encore si l'Eucharistie était séparée de la Pénitence, comme Test le Baptême, et si le chrétien pouvait s'approcher de la Sainte Table par pur amour, la contrition parfaite étant contenue dans l'amour. Alors renaîtrait vite dans les yeux le don des larmes et dans les âmes la floraison des lys candides...
Qui donc avait mis en doute la logomancie ? Elle est si fondée que même les personnages de roman ont à souffrir d'un nom défavorable. Voyez Rastignac, c'est un ambitieux maïs honnête ; son nom le fait prendre pour un rastaquouère gascon, alors que cette petite crapule de Lucien de Rubempré trouve partout des indulgences. Et l'on s'étonne que dans la réalité Trochu par exemple ait réalisé le « participe passé
du verbe trop choir » de Père Hugo ! Etrange tout de même cette coïncidence des deux disparitions, Mac-Mahon le jour de l'arrivée d'Avellane, Trochu le jour de l'entrée du Tsar. Serions-nous désenguignés ? Oh ces hommes de 1870, tous, tous, tous ! (sauf trois ou quatre, Palikao, Chevreau, Chaudordy, je tais le quatrième pour que chacun l'ajoute à son gré). On a cité ces jours-ci des fragments des mémoires de Trochu : l'impératrice proposant après Reichshoffen de rouvrir la France aux princes d'Orléans, ce général qui fit tant d'honneur à la Bretagne, au catholicisme et à l'armée, voit là « une des plus étonnantes comédies » de ce temps. Que diable se passait-il sous ce crâne piriforme ?
Une salle de banquet, pavoisée et somptueuse ; flots de lumières sur les cristaux, les surtouts et les fleurs; des centaines de convives en habits brodés, galonnés, chamarrés, panachés, tout ce qui compte en France, tout ce par qui sans doute la France compte. Les toasts vont commencer. Silence énorme. A l'un des bouts de la table, un paysan du Danube se lève et d'une voix hirsute propose que tous ceux qui dans cette coruscante assistance ne reçoivent pas un liard de l'Etat, comme lui, lèvent avec lui leur verre. Rhume général.
C'est curieux comme l'officiel effarouche le spontané. Du moment que l'Etat se charge de tout, un jour de fête, les particuliers se croiraient déshonorés s'ils allumaient une seule lanterne vénitienne. Le résultat ? correction, froideur et cherté. Passe pour les cordons de gaz des Champs- Elysées et de la Concorde, mais à quoi bon les traverses monotones des grands boulevards, les maigres treillis de la rue de la Paix, les minables sapins de la rue du Quatre-Septembre ? L'amusant dans les décorations de ce genre, c'est l'irréguiier, l'inattendu, la fantaisie même et surtou t inégale. Le beau résultat de pavoiser les Batignolles comme Passy, et le Quartier Latin comme Belleville 1 Qu'on laisse toutes les idées se produire, les fleurs en papier dont on a commencé par rire ne faisaient pas mauvais effet dans les arbres. L'Etat ne devrait agir que pour stimuler par des prix ou des compliments les plus originales des initiatives, et les provoquer au besoin. An lieu d'infliger à tous les ponts de Paris les mêmes lignes et les mêmes écussons, que ne les distribue-t-il entre les meilleurs dessinateurs, peintres ou architectes ? En en confiant un à Puvis de Chavannes, un à Bouvard, un à Henri Martin, un à Jambon, un à Grasset, l'effet serait autrement varié et autrement artistique. Ce qui manque le plus aujourd'hui c'est la fantaisie ; quoi d'étonnant aux télégrammes échangés entre le 26e d'infante* ie russe et le 26e d'infanterie française, entre le conseil municipal de Saint-Pétersbourg et le conseil municipal de Paris ? L'intéressant serait que le 3° zouaves se sentît soudain un goût spécial pour le 99» cosaques, ou la ville de Limoges pour celle de Mobile w, ou les fabricants de chandelles d'ici pour le syndicat d'alimentation de là-bas, etc., etc.
Oh 1 oh ! Incident sur la côte du Maroc : une barque française pillée par les Maures et secourue par los Présidios. Voilà une occasion toute
trouvée pour proposer à l'Espagne une action commune dans le Rif où le pouvoir du Sultan n'a jamais pénétré. L'Espagne ne pourrait ni trop refuser ni trop agir. Gageons qu'on ne proposera rien j nous ne bougeons plus, nous cuvons l'alliance.
Saint-Antoine.