LES BELLES OIES BLANCHES
somptueux, ville de sommeil avec ton fleuve d'absinthe claire et ta synagogue de briques chaudes, qui dira notre prédilection pour tes sites, pour ton roi de naguères et ta musique surnaturelle par quoi le génie d'Un qui fut grand se plut à exaspérer la souffrance humaine !
Des fils blancs frisent déjà aux tempes de Jacques, et son menton était encore celui d'un adolescent alors que nous vîmes pour la première fois le soleil en agonie fondre dans une mer d'or les arches lourdes des Propylées.
Hélas ! depuis nous avons trop erré sous les cieux et cependant l'inquiétude de nos âmes n'a pas encore trouvé de patrie; nous demeurons pareils aux malles sonores que bigarrent les couleurs hostiles de multiples étiquettes...
Et voilà pourquoi mon ami, ce soir, va mourir.
C'est un bon, c'est un très vieil ami que j'aime d'une tendresse moins humaine que l'amour mais aussi moins abstraite que l'amitié ;
Et lui qui ne m'a jamais aimé !
Il me choisit et me garda comme compagnon de sa vie„ uniquement à cause de mon âme blanche et souple ; je devins un peu le bilboquet de son ennui.
J'ai beaucoup, et de tout temps, désiré les femmes : celles qui passaient et celles qu'on arrêtait, celles de l'histoire et celles de la légende, celles de ce monde et celles de l'autre, celles de mon prochain et celles du public ; vous ne vous étonnerez pas alors que j'aie été trompé. Ce furent de grandes et de petites peines, je crus, à la hn, à une haute douleur métaphysique. Et j'en faisais part à Jacques, de ville en ville et d'année en année ; il m'écoutait gravement, le menton posé sur l'extrémité de trois doigts ; il souriait, cessait de sourire, souriait encore, mais en aucune circonstance il ne sut ou ne voulut me conseiller autre chose, ce vierge, que la discipline d'Origène.
Quant à lui, vis-à-vis de moi, il demeura le jardin fermé dont on a jeté les clefs dans le vivier du voisin.
Au commencement de cet automne où nous sommes, mon ami se sentit las : las de son corps et de son âme et las de mes douleurs las du soleil et de la pluie, des villes et de la campagne ; las des ciels bleu-turquin de Lippi, des gouges fleuries de Rubens et de l'art émétique de Brouwer et de van Ostade; il se sentit las des polyphonies du Maître d'ïsarathènes, las de sa lassitude, las...
et, m'attirant par un bouton de mon gilet, il me déclara, sans préambule, qu'il désirait mourir.
Vous n'avez jamais connu mon ami, parce qu'il habite en province une petite maison peinte en vert pâle, mais je vous assure que c'est un fort bon catholique ; encore qu'il eût la ferme intention de cesser de vivre, il n'aurait point consenti à un suicide. Il a donc imploré de mon amitié que je l'empoisonnasse ; je suis un sentimental, j'ai une petite âme blanche et souple, je n'ai pas osé dire non; et ce soir, quand, sur le pas des portes, les paysans s'assoupiront, leur pipe éteinte, je tendrai à Jacques (dans cette coupe de cristal fumé où nous bûmes, hélas 1 des vins si vieux et si conseilleurs) le poison subtil dont moururent Ghrysis que n'aima point Démétrios et l'esclave Ghyryn aimée du roi Khosrou-Pervyz.
Et lorsque Jacques se convulsera dans un hoquet suprême, que son cœur sera près de ne plus battre, j'abaisserai ses paupières aux longs cils, j'entrecroiserai ses doigts sous un chapelet, et je prierai Dieu pour qu'il ne soit pas damné.
J'ignore ce que je ferai dans la suite, après ; un cloître me recueillera ou bien j'userai mon âme à force de débauches.
Mais l'angelus, ce soir, n'a pas encore bourdonné au fond de la brume : rien ne nous presse. Mon ami et moi nous parlons à présent ; je le prie, je le supplie, je lui ai dit qu'il était ridicule de mourir pour cause de spleen ; mais à quoi bon ? il sourit toujours ; selon Hégésias, me répond-il, le sage doit regarder comme une vérité incontestable que la mort'cst meilleure que la vie.
Jacques, ai-je interrompu, vous êtes catholique, bon catholique, et vous vous réglez, en un instant si grave, sur la pensée d'un païen !
Il est écrit aux Livres Saints, poursuit-il : « Pour vivre aussi longtemps que vous pourrez vous n'ôtere^ pas une seconde à Véternité de voire mort. »
C'est tout, il s'est tû. — Que pense-t-il ?
Vous imaginez-vous ce que peut penser un homme, jeune, riche? sans maîtresse, sans maladie, qui va mourir, du fait de sa propre volonté, dans quelques heures. Pour moi, je ne sais pas ; ce doit être effrayant et je préfère n'y pas songer.
Une chose me préoccupe, maintenant : quelle lecture lui faire tandis que, souriante et paisible, se déroulera son agonie ? Je l'interroge ; et voici ce qu'il me fixe : il aimerait qu'on lui lût,