PAUL MASSON
Avec M. Paul Masson, V Ermitage a perdu un ami et un collaborateur de la toute première heure. C'est ici qu'a paru la plus grande partie des imprévues et parfois étonnantes maximes dont il a publié à peine un vingtième sous ce titre : Les Pensées d'un YoghL C'est à nos fascicules encore qu'il faudra recourir si l'on veut écrire une monographie de cet étrange personnage qui restera longtemps connu sous le pseudonyme qu'il inventa, illustra, et que d'autres inévitablement galvaudèrent par la suite : Lemice-Terrieux. Notre ami commun Willy a déjà publié dans la Repue Encyclopédique un article très documenté qu'il lui suffirait de reprendre et d'enrichir à l'aide des souvenirs des autres amis de Paul Masson et de certains fragments de ses œuvres pour donner sur lui un des livres les plus intéressants et les plus amusants qui se puissent lire et aussi les plus utiles.
C'est que M. Masson était vraiment le mystérieux de son nom, et que nous voyons déjà, de par ces allures bizarres qu'il affectionnait, naître à son sujet une légende regrettable qu'il importerait de rectifier. Paul Masson n'était pas du tout le misanthrope méchant et hargneux qu'on a voulu dire, le Timon acre se réjouissant d'ajouter un numéro au catalogue des ignorances et des confusions humaines, ce n'était pas non plus le Zoïle envieux rééditeur inconscient de la vieille parabole de la poutre et de la paille ; c'était, tout au contraire, le plus indulgent et le plus sociable des hommes, sous des apparences d'indépendance excessive parfois de sauvagerie, ami franc et loyal, toujours à votre disposition pour vous obliger, d'une érudition réelle et étendue, sachant tout, même sa langue (que de fois ai-je vu de grands poètes ou de subtils prosateurs recourir à lui pour élucider quelque obscurité de grammaire 1) ayant lu tout, au moins tous les titres, disait-il en bibliographe modeste mais exact, ayant voyagé à peu près partout, et pouvant du moins donner à son souriant désabus cette excuse que s'il était revenu de tout, c'était après y être allé.
Ce Masson érudit, sage, parfois profond, est le Masson qu'il faudrait sauver de l'oubli, car on peut craindre qu'il ne passe à la postérité que comme un joyeux et taciturne rapin. Cette dernière gloriole n'est pas à dédaigner, je tâcherai d'expliquer pourquoi, mais l'estime sérieuse des gens graves, graves, graves, comme disait son aîné Cros, lui aussi fumiste et caractère génial, ne Test pas non plus, et Masson a droit aux deux. Quand on donnera sur lui un
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livre complet (ce bibliographe qui mena à terme le catalogue imprimé de la Bibliothèque Nationale a bien droit à une bibliographie complète;, on sera étonné de la quantité de dissertations techniques, d'études variées, de traductions de diverses langues sorties de cette plume joyeuse. Pendant longtemps il donna à 17/ttermédiaire des Chercheurs et des Curieux des contributions érudites et subtiles ; même pour rédiger, chaque semaine dans Art et Critique ou chaque quinzaine dans la Plume, les « à travers la Presse » qu'il signait Trissotin, il fallait réunir de rares et habituellement peu voisines qualités, le sens spécial du ridicule chez les autres, la verve comique pour son compte, un certain courage littéraire car Trissotin n'a jamais épargné personne parmi les pontifes du journalisme comme de T Université, et surtout, encore une fois, une somme étonnante de connaissances diverses. A cette œuvre qui semble frivole, Masson apportait la conscience et la patience d'un bénédictin, jusqu'à feuilleter des années entières de journaux pour contrôler l'exactitude d'une gaffe qu'on lui indiquait de façon imprécise.
Paul Masson était donc un érudit et un critique, ce qui devrait lui valoir la professionnelle indulgence de tous les auteurs d'Etudes diverses et de Figures d'autrefois et d'aujourd'hui. Il était autre chose, et ceci lui concilie notre estime à nous, un moraliste original et hétéroclite, non indigne vraiment de ses devanciers, en dépit du jugement sommaire de M. Lanson qu'il eut le sourire de donner pour épigraphe à une des séries deyoghismes: « De moralistes à l'ancienne mode nous n'en avons plus : les Maximes sont devenues un jeu innocent sans conséquence et sans portée. » Certes, je ne veux pas dire que sa gloire fait pâlir les noms de La Rochefoucauld et de La Bruyère, d'autant que sur les quelques milliers d'aphorismes qu'il a commis, beaucoup sont de simples calembours ou des plaisanteries médiocres ; (Masson devait peutêtre à son origine de pays mi-germanique une certaine incertitude de goût.) J'ose seulement avancer que parmi ses pensées, certaines ne seraient pas déplacées à la suite de celles « à l'ancienne mode » pour parler comme les professeurs de littérature, tout en gardant d'ailleurs leur saveur spéciale à laquelle n'est d'ailleurs pas étranger ce mélange de sérieux et de cocasse, de profondeur et de clownerie qui lui faisait marquer sa place, au xix e siècle, entre Emerson et Gommerson.
Quant à ses mystifications, il faut bien y arriver puisque c'est en cet équipage de fumiste que Masson est le mieux connu du public, je conçois qu'on les condamne en principe si l'on pense comme
Renan, le premier Renan, que la gaieté est un étrange oubli des conditions d'ici-bas, mais pour peu qu'on soit indulgent à ceux qui se hâtent de rire de leur prochain de peur, etc., on devra bien avouer que de même que Béranger avait élevé la chanson à la hauteur de Tode, Masson a parfois élevé la mystification à la hauteur d'une revanche du bon sens public, et quelquefois du haut sens moral. Certainement l'idée d'avoir, lors des « Temps difficiles », quand les révélations pleuvaient sur les bénéficiaires du Panama et qu'on apprenait que le directeur du Temps avait absorbé pour sa part plus d'un million, l'idée d'avoir lancé une lettre de M. Hébrard, copiée sur la restitution par M. Wilson des timbres-poste filoutés à l'aide du cachet de la Présidence, et restituant aussi le million aux malheureux porteurs, était une idée géniale qui restera le chef-d'œuvre de M. Paul Masson, s'il est bien exact que la mystification soit de lui, car notre ami était plus jaloux encore de l'Incognito pour ses farces excellentes que pour ses médiocres qu'il eut parfois le caprice d'avouer, différence qui confirme ce que je disais sur le doute parfois de son goût. D'autres plaisanteries, pour être moins acres, désarment également le lecteur, ainsi les lettres qu'à la suite d'un ballottage à l'Académie les candidats auraient écrites pour se désister : « En présence du vote dispersif... » L'obligation pour ces pauvres candidats de protester qu'ils maintenaient unguibus et rostro leur candidature, pour n'être pas de haut goût comme le démenti de M. Hébrard, était pourtant savoureuse et l'on pouvait, à moins de puritanisme décidé, pardonner au mystificateur la manœuvre toujours un peu déloyale qu'il y a à signer du nom d'autrui une lettre même plaisante et ne nuisant qu'à de peu respectables amourspropres. Je serais encore indulgent pouf une autre fausse nouvelle qu'on prêta à M. Masson, la lettre qu'aurait écrite Guillaume II à la mort de M. Jules Simon, bien qu'ici la plaisanterie pût avoir de désagréables contre-coups ; toutefois cette hypothèse de complications diplomatiques pour un simple canard était bien peu probable alors qu'au contraire on peut voir un avantage positif dans le fait d'habituer le public à plus de sang-froid qu'il n'a et surtout qu'il n^a eu ; il ne faut pas oublier que la guerre de 1870 a été le résultat d'une telle fausse nouvelle, mais alors mensonge voulu de M. de Bismarck, et que cette manœuvre, autrement odieuse que les fumisteries de notre ami, aurait été sans effet, si justement, pendant les dernières années du Second Empire, les Sapeck et les Vivier, au lieu de s'amuser à de simples farces privées, avaient mis le public en garde contre les canards sensationnels du Mexique, de Rome ou de Sadowa.