PAUL MASSON
Le plus souvent d'ailleurs la plaisanterie de M. Masson volait moins haut; son indulgence riante et bon enfant ne le poussait pas vers ce rôle de bourreau masqué, de justicier anonyme; d'autre part, il ne s'adressait pas, comme les vulgaires plaisantins d'autrefois, à des passants dans la rue, à des tenancières de water-closets, ou à des propriétaires du Café des Deux Magots : Pardon, Monsieur, où est l'autre ? Sa fumisterie était plus délicate ; le faux désistement des malheureux candidats au 40 e fauteuil, en est un bon exemple ; il aimait à intriguer les corps académiques, les savants ou les demi-savants, il ne se tenait pas de joie quand il voyait M. de Parville, dans le feuilleton des Débats, annoncer gravement sa découverte des Trains éperons, ou un orateur de meeting socialiste tonner contre les grandes Compagnies qui n'avaient pas encore adapté à tous leurs trains ces éperons qui devaient économiser tant de vies humaines 1 Certainement il fut le plus heureux des hommes quand se jetant dans l'imbroglio Marceline Desbordes- Valmore, entre Jules Lemaître et le pseudo-Lacaussade qu'il s'est toujours défendu d'être (1), il envoya sa fameuse dépêche : « N'embrouillez pas davantage ; je vous expliquerai tout ! Signé : Lemice Terrieux » à l'académicien qui, du coup, perdit toute sa fine ironie, et dont la philippique véhémente donna le beau rôle à M. Masson en amenant son amusant plaidoyer en faveur de la libre fumisterie que M. Jules Lemaître eut d'ailleurs le bon goût de reproduire dans son feuilleton, sans gronderie, sinon avec sourire.
Ajoutons que M. Paul Masson n'a jamais eu le mauvais goût de « se donner lui-même en spectacle aux Romains », de jouer en personne ses farces, comme firent, paraît-il, Roqueplan, Romieu, Sapeck et les autres; il ne faudrait pas le confondre avec Marius Tournadre, s'affublant d'une défroque de chienlit et dégringolant jusqu'à la police correctionnelle, pas plus qu'avec les nombreux farceurs de mauvais goût qui déposent de faux engins anarchistes devant les loges de concierge, envoient les croque-morts chez des vieillards encore verts, ou lancent des invitations ou des commandes au nom de bons bourgeois qui se croient obligés de supporter les frais pour ne pas nuire à des fournisseurs de bonne foi. Paul Masson, ancien magistrat et homme du monde, resta toujours dans ses excentricités parfait gentleman, amoureux de la pénombre et « n'opérant pas lui-même ». Une seule fois, quand il eut posé
(1) Et qu'il n'était certainement pas, puisque M. Lacaussade vient encore d'être mystifié à l'heure où je relis cet article. Cet acharnement d'un inconnu est d'ailleurs étrange. Si pourtant c'était M. Lacaussade lui-même qui se mystifiait à son insu r Ce serait à enfoncer Felida !
3y6 l'ermitage
sa propre candidature à l'Académie, bien avant la tournée grotesque du citoyen Tournadre, il fit une démarche personnelle en se rendant à l'invitation de M. Camille Doucet qui, suivant l'habitude des secrétaires perpétuels, le pria de passer au Palais Mazarin. Masson y alla, et certainement dut jouir longuement de la stupéfaction de ce fin et coquet vieillard s'attendant sans doute à éconduire quelque monomane et recevant un érudit courtois, matois et un peu narquois (i).
Tel fut M. Paul Masson, ancien juge à Chandernagor, ancien substitut à Tunis, attaché à la Bibliothèque nationale, « polygraphe », comme il aimait en bon bibliophile à qualifier les écrivains variés et fantaisistes, mais par dessus tout joyeux vivant, fin esprit, âme sans fiel ni malice, auquel on doit vraiment, même si on les désapprouve, pardonner ses mystifications innoeentes et parfois savoureuses. Peut-être là-haut, quelques puritains renfrognés lui feront-ils grise mine, mais je suis sûr que certains saints iront à bras ouverts à sa rencontre, entre autres ce bon Philippe de Néri qui aimait tant les jeux de mots...
Henri Mazel.
(i) Les articles qu'on lui consacra ces derniers temps furent en général sympathiques. Je cite notamment une fine causerie de, la Revue hebdomadaire où M. Maurice Talmeyr, faisant allusion aux fausses nouvelles qui s'entrecroisèrent à propos de sa mort, disait : « Quand on poussait comme lui la mystification jusqu'à l'apostolat, on ne pouvait évidemment que souhaiter une chose, c'était de se faire croire mort tout en étant vivant, ou d'être cru vivant, hélas, en étant mort. » Malheureusement on ne peut avoir de doute ; notre ami était parti de Paris très malade, et dans une lettre datée du 22 octobre, peut-être la dernière qu'il ait écrite, puisqu'il s'éteignit dans la semaine, il se plaignait « d'une maladie de nerfs atroce » ; la lettre a été reproduite par M. Pierre Dufay dans le Progrès, de Blois.
La Douleur et l'Espérance
Armand Point piru&t
Assise près des rocs la Douleur pleure et songe Aux jours morts d'autrefois dont rien n'a subsisté, Et, triste, du décor dont s'ornait leur mensonge, Cherche dans le regret sa seule volupté.
Mais près d'elle, sereine et les ailes ouvertes Comme vers quelque ciel là-bas qu'elle a tenté, L'Espérance, debout, radieuse, d'un geste, Jette le sommeil bleu de ses pavots d'été,
O mon cœur, pourras-tu, si vieux, ouvrir encore
A celle qu'on nomma la fille de V aurore
Et qui s'en va sans peur vers la terre à chercher,
Ou même à celle qui ne connaît de tendresse
Que pour les sanglots lourds mûris par sa tristesse,
Dont le rêve suprême est de tout oublier ?
André Lebey.
Si